‹ Œuvres complètes (volume 2)Chapitre 92 sur 101 · POUR L'ÉRECTION DU CHEMIN DE LA CROIX · texte numérisé non relu

POUR L'ÉRECTION DU CHEMIN DE LA CROIX

O ros omnes qui traisitis per vlain, attendue et videte si est dolor slcut dolor meus..

O vous tous qui passez par le chemin, considérer et voyez s'il est une douleur- semblable à la mienne. Jerem. Thren. 1, 12.

I. Les trésors précieux, les mines les plus riches ne' so découvrent qu'à grand'peine en creusant dans les entrailles des plus hautes montagnes, et les pierres de grande valeur ne se trouvent que sur leurs cimes escarpées. Pour vous convaincre de cette vérité\ venez avec moi sur le mont de l'Alverne, et eontemplez-y mon glorieux patriarche saint François d'Assise. Uniquement occupé à la recherche de la perle précieuse de la perfection évangélique, il ne sait à quel exercice se vouer de préférence au milieu des privations de son austère pauvreté, des jeûnes et des carêmes se succédant pour lui sans interruption, des rigueurs de la pénitence la plus inouïe. Un jour qu'il roulait dans son esprit diverses pensées à ce sujet, il fut tout à coup ravi en extase, et dans un élan d'amour il se trouva transformé, en Jésus crucifié, c'est-à-dire qu'il reçut dans ses pieds et se.-* mains les stigmates sacrés du Sauveur. Alors ce séraphin dans un corps humain comprit qu'il ne devait plus chercher d'antre trésor que Jésus crucifié, que 6an unique occupation pendant le reste de sa vie devait être

de penser à Jésus crucifié, de vivre crucifié, et d'imprimer dans l'esprit des hommes un suave et douloureux souvenir de Jésus crucifié. Aussi, pour satisfaire les brûlantes ardeurs qui le dévoraient, mon saint fondateur ne songeait-il qu'à- arborer la croix en tout lieu ; il ne parlait que de croix, et animait tout le monde à embrasser la croix. Il reprenait sévèrement ceux de ses enfants qui, par tiédeur ou par lâcheté, secouaient le joug si doux de la croix, ou refusaient de la porter avec ferveur. C'est ce qu'il fit avec l'illustre Alexandre de Halès. Celui-ci, étant déjà avancé en âge et plus encore en science, prit la résolution, par une inspiration spéciale de la grâce, d'entrer dans l'Ordre séraphique. Au commencement de son noviciat, soit à cause de la transition brusque de la vie aisée du séculier à la vie austère du cloître, soit à cause des assauts plus vigoureux que le démon a coutume de livrer à ceux qui débutent dans le chemin de la perfection, il sentit un si profond dégoût de la carrière qu'il avait embrassée, qu'il était déjà décidé à quitter l'habit religieux pour retourner dans le monde. Mais la nuit qui devait précéder cette lâche désertion, notre saint patriarche lui apparut avec une pesante croix sur les épaules ; il lui sembla le voir tout haletant et s'efforçant de gravir la cime d'une montagne très-escarpée, mais tellement fatigué, épuisé, qu'il succombait à chaque instant sous le poids de son lourd fardeau. Aussitôt Alexandre s'offrit à l'aider, mais le saint, se tournant vers lui d'un air sévère et menaçant : « Retire-toi, lui dit-il, misérable; tu n'as pas le courage de porter une légère croix de serge, et tu présumerais de porter une croix de bois si pesante ? » Eia, vade, miser; tu non potes potare crucem lèvent de panno, et portabis crucem gravem ex Ugno ?

Tel est le reproche que méritent beaucoup de chrétiens de nos jours : ils se glorifient d'être les disciples

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du Sauveur, ils tiennent à honneur d'être comptés parmi les vrais fidèles, et puis ils refusent de porter la croix de Jésus-Christ, ils ont horreur des travaux, des souffrances, et ne peuvent pas même entendre prononcer le mot de croix. Pourquoi donc tant de répugnance pour tout ce qui contrarie la nature? La cause de cette répugnance, c'est qu'ils ne connaissent pas le trésor inappréciable que renferme la croix du Sauveur. Or, c'est co grand trésor que je veux vous faire connaître aujourd'hui à l'occasion de l'érection du Chemin de la Croix qui va avoir lieu dans votre église. Permettez dono qu'empruntant les paroles de Jérémie, je vous dise à tous, au nom du Sauveur : 0 vos omnes qui transitis per viam, attenente et viclete si est dolor sicut dolor meus: Vous tous qui êtes ici, ouvrez les yeux et reconnaissez le trésor immense qui vous est offert dans le sain* exercice du Chemin de la Croix. Oh ! que vos croix vous paraîtront légères, avec quelle ferveur vous embrasserez la souffrance pour l'amour de Jésus, si vous pratiquez souvent ce salutaire exercice, en méditant les peines incomparables que le divin Sauveur endura par amour pour vous sur la croix ! Ahn donc de vous faire apprécier et chérir un si grand trésor, je vous montrerai que l'exercice du Chemin de la Croix est très-excellent par son origine, premier point ; — très-utile par ses fruits, second point ; très-facile en pratique, troisième point. — Attention, s'il vous plaît ; car cette touchante dévotion est un des plus grands biens que nous puissions vous procurer dans cette sainte mission. Pour que vous soyez portés à l'embrasser avec amour, figurez-vous que Jésus-Christ lui-même vous y exhorte en disant : O vos omnes qui transitis per viam, attendue et videte si est dolor sicut dolor meus. Commençons.

DISCOJJRS

PREMIER POINT

II. Un trésor, si grand et si précieux qu'il soit, n'est apprécié que pour autant qu'il est connu. De là vient que plusieurs parmi vous n'ont pas une juste estime du Chemin de la Croix. Quoique ce soit un trésor immense, c'est cependant un trésor caché, un trésor inconnu. Ah ! si vous connaissiez tous et le mérite et l'excellence d'un pareil exercice, vous dépenseriez votre patrimoine entier pour l'acquérir, comme le négociant de l'Evangile pour se procurer sa pierre précieuse : A biit et vendidit omnia quœ habuit, et émit eam1 . Afin donc de vous le faire connaître, je tâcherai, dans cette instruction familière, de vous mettre sous les yeux les excellences admirables que renferme le Chemin de la Croix. Je laisse de côté les longues et belles considérations auxquelles divers auteurs se sont livrés sur ce pieux exercice, et j'aborde avant tout la notion du mot, laquelle, pour procéder avec ordre, doit toujours avoir la préséance. Si donc vous me demandez pourquoi ce safint exercice est communément appelé Via Crucis, Chemin de la Croies, ou Voie douloureuse, je réponds qu'on ne pouvait trouver de terme plus convenable pour le désigner, puisque le Chemin de la Croix en réalité n'est autre chose qu'une pieuse représentation du douloureux trajet que fit Nôtre-Seigneur depuis la maison de Pilate jusqu'au lieu de sa sépulture. Ainsi le Chemin de la Croix est ainsi appelé, parce que le Sauveur parcourut cette voie en portant sur ses épaules le pesant fardeau de la croix, dont la perfidie des juifs l'avait chargé ; on le nomme aussi la Voie douloureuse, parce que ce voyage, selon la remarque des auteurs contemplatifs, fut le martyre le

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plus atroce qu'ait enduré l'humanité sacrée du Sauveur, déjà épuisée par les souffrances qu'elle avait endurées dans le cours de sa passion. Faire le Chemin de la Croix, ce n'est donc autre chose que contempler ou méditer amoureusement toutes les ignominies et toutes les douleurs que Jésus eut à supporter, par amour pour nous, sous le poids de la croix, depuis le prétoire de Pilate jusqu'au sommet du Calvaire.

Que si la curiosité vous portait à rechercher pourquoi la Voie douloureuse présente une telle variété de stations et de croix, dont chacune est un nouveau sujet de larmes ; vous saurez que chaque station ou chaque croix correspond à un de ces saints lieux où le Sauveur souffrant fut obligé de s'arrêter, non point pour alléger sa peine, mais pour l'accroître. Ces points d'arrêt sont appelés stations, du mot stare, qui veut dire s'arrête»; et comme, depuis la maison de Pilate jusqu'au saint Sépulcre, Notre-Seigneur s'est arrêté quatorze fois, on distingue quatorze s'tations ou croix.

Ce sont là ces fameuses stations qui ont procuré à Dieu tant de gloire, aux âmes du purgatoire tant de soulagements, et aux pécheurs des motifs de contrition si efficaces ! Que de pécheurs, en effet, elles ont arrachés des mains de Satan pour les jeter entre les bras de Dieu, ou qu'elles ont même changés en vases précieux de sainteté dignes d'occuper les trônes les plus élevés dans le ciel ! Heureux si vous embrassez avec ferveur la pratique d'un si salutaire exercice ! Oh ! que vous vous en féliciterez pendant votre vie, à la mort et pendant toute l'éternité !

fil. Mais, mon père, me dites-vous, qui donc a inventé un si saint exercice? Qui a eu l'idée d'une pratique si salutaire? — Vous désirez le savoir? Eh bien! ce fut une inspiration du cœur admirable de Marie, oui, c'est l'auguste Vierge Marie, qui, la première, imagina

le pieux exercice du Ohemin de la Croix : ayant enseveli toutes ses joies dans le tombeau avec le corps de son bien-aimé Fils, elle allait très-souvent, pour tempérer l'amertume et la douleur qui remplissaient son âme, visiter les saints lieux consacrés par les souffrances du Sauveur. C'est ce qu'elle a révélé elle-même à sainte Brigitte, en ces termes : « Sache, ma fille, que pendant tout le temps que j'ai survécu à l'ascension de mon divin Fils, je visitais chaque jour les saints lieux où il a souffert, ou il est mort et où il a fait éclater ses miséricordes : » Omni tempore, post ascensionem Filli mei, visitavi loca in quibus ipse passus est, et mirabilia sua ostendit. Or, je vous le demande, fidèles chrétiens, ce seul motif, savoir que le Chemin de la Croix fut inventé, non par un saint ou une sainte quelconque, comme la plupart des dévotions que nous pratiquons dans l'Eglise, mais par la Reine des saints, par la très-sainte Vierge Marie, ce motif, dis-je, ne suffit-il pas pour gagner nos cœurs? Bien plus, savoir que ce pieux exercice n'a pas seulement été inventé, mais même pratiqué par la Mère de Dieu, n'est-ce pas de quoi nous embrasser tous d'une sainte ferveur pour une dévotion si excellente ? Si l'auguste Vierge visitait tous les jours le Chemin de la Croix, comment pourrions-nous ne pas nous décider à le parcourir le plus souvent qu'il nous sera possible? Eh bien ! pour vous animer tous à faire fréquemment le Chemin de la Croix, je ne trouve pas de moyen plus efficace que de vous exposer la manière édifiante dont la sainte Vierge, à mon avis, pratiquait cet exercice de piété. Pour vous en faire une idée, représentez-vous cette Mère affligée s'en allant, en compagnie des autres Mario, et d'un certain nombre de fidèles de la primitive Eglise, visiter une à une toutes les stations. Que de larmes elle répand le long du chemin ! que de tendres baisers elle imprime sur le rocher! que de sanglots, que de soupirs s'exhalent

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de son cœur oppressé ! Voyez-la, la voilà arrivée au prétoire de Pilate, qui forme la première station. Ces lamentables accents s'échappent de sa boaehe : Quelle douleur, ô mon doux Jésus, quelle douleur, hélas ! accable mon cœur ! Je me souviens qu'ici vous avez été condamné par un président inique, qu'ici un meurtrier, un assassin, vous a été préféré, qu'ici vous avez accepté la sentence de mort pour les pécheurs ! Ah ! mon Fils, mon Fils, qui a pu vous arracher de mes bras ? — Après une courte pause, elle reprend sa route; et ayant fait quelques pas elle arrive à la seconde station, où Jésus est chargé de sa croix : Voilà lelieu, dit la Vierge désolée, où mon Jésus, couronné d'épines, livré aux mains d'une soldatesque barbare, reçut sur' ses épaules chancelantes le lourd fardeau de la croix. O croix, que tu pèses sur mon cœur ! — Elle baise ce lieu sacré et l'arrose de ses larmes; puis, après un assez long trajet, elle arrive à la troisième station, où Jésus tombe pour la première fois par terre. Ici la Mère désolée se prosterne à genoux, et d'une voix étouffée de sanglots, elle dit : Voici le lieu où mon Jésus garrotté, traîné comme une bète de somme, et ne pouvant plus résister aux tiraillements violents de ses barbares bourreaux, tomba accablé sous le poids de sa croix, et ensanglanta les pierres et les cailloux. Ah ! comment la pierre elle-même ne s'esUelle pas brisée de douleur ? — Elle arrive ensuite à la quatrième station, où elle rencontra son divin Fils. Oh ! c'est ici surtout qu'elle fond en larmes, en disant : Voici le lieu où j'ai rencontré ce Fils bien-aimé, c'est ici que je l'embrassai; c'est ici que nous nous parlâmes cœur à cœur, que nous nous communiquâmes mutuellement nos peines. Ah! que n'ai-je alors expiré de douleur! — Elle passe ensuite à la cinquième station, où Simon le Cyrénéen déchargea Jésus de sa croix : Hélas ! dit Marie, ce ne fut point par compassion, mais par une

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haiue raffinée, que ces barbares procurèrent ce soulagement à mon Fils ! Ils voulaient, les méchants, le voir cloué vif à ce gibet infâme ; et c'est ce qui augmenta de plus en plus mes amertumes et celles de mon divin Fils.

— Après un nouveau trajet, elle arrivé à la sixième station, où la Véronique essuya le visage du Sauveur : Voici, dit Marie, le lieu où la compassion d'une pieuse femme procura une si douce consolation à mon Fils, en essuyant son visage adorable, tout couvert de sueur et de sang, et où, en récompense de sa charité, elle obtint que les traits de Jésus restassent imprimés dans son âme encore plus que sur son voile. — Elle arrive à la septième station, où Jésus tombe une seconde fois sous sa croix : Voici, dit cette Mère attendrie, le rocher sur lequel mon divin Fils en tombant vint frapper de la tête. Ah! quel redoublement de souffrance lorsque les épines, en s'enfonçant plus avant dans les chairs, firent couler de nouveau des ruisseaux de sang, et le réduisirent presque à l'extrémité ! — Elle baise ce rocher, et après avoir marché assez longtemps, elle arrive à la huitième station, où Jésus console les filles de Jérusalem : Voyez, dit Marie, quelle était, la tendresse du cœur de mon Jésus. Oubliant ici toutes ses peines, il se mita consoler ces pauvres femmes, qui l'accompagnaient au Calvaire en pleurant et en gémissant. — De là elle passe à la neuvième station, où Jésus tombe pour la troisième fois : Hélas ! dit Marie, voici le lieu où mon Jésus, pour la troisième fois, fut étendu à demi-mort par terre, et où ses bourreaux se jetèrent sur lui, le frappant à coups de pieds et à coups de poings, le poussant rudement avec le manche de leurs hallebardes, le tiraillant en tous sens et le roulant dans la poussière ! Ah ! il eût dû expirer cent fois sous la violence de ces mauvais traitements.

— Après cela elle arrive à la dixième station, où Jésus fut dépouillé de ses vêtements : Voici, dit-elle, le lieu

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