‹ Œuvres complètes (volume 3)Chapitre 10 sur 26 · XI. Mais pourquoi la justice de Dieu est-elle si rigou · texte numérisé non relu

XI. Mais pourquoi la justice de Dieu est-elle si rigou

(1) Ps. 51, 6. (2, Prov. 21, 21.

reuse à leur égard? Voulez- vous le savoir? C'est parce qu'il les a en abomination, et qu'il n'est rien au monde que Dieu haïsse plus que le médisant, dont le naturel est diamétralement l'opposé de celui de Dieu. Dieu, en effet, est charité : Deus charitas est^ : le médisant, au contraire, n'est que malice et venin. Dieu est d'une amabilité, d'une prévenance infinie, toujours attentif à voiler nos fautes aussi longtemps que nous vivons : le médisant, au contraire, semble n'avoir autre chose à faire que de publier les faiblesses les plus secrètes de son prochain. Dieu est tout enclin à la bonté, à la miséricorde ; le médisant est plein de- dureté et sans pitie pour les moindres écarts de son prochain. Hélas! c'est là ce qui m'arrache des larmes. Je vous le demande, médisants, de quel front oserez-vous, au dernier moment, implorer la miséricorde de Dieu, vous qui n'en avez jamais usé à l'égard de votre procliain, vous qui ne lui avez jamais passé aucune faute; mais qui, cruels et impitoyables, avez constamment cherché, dans vo? discours, à le rabaisser avec dédain, à l'accuser avec arrogance, et, sans la moindre compassion, l'avez déchiré à belles dents dans toutes les sociétés? Ah! tremblez, vous mourrez en désespérés : croyez-moi, c'est là le châtiment qui vous attend ; vous mourrez sans confiance en la miséricorde de Dieu, dont la justice vous persécutera avec une extrême rigueur jusqu'au dernier soupir, comme il le déclare lui-même : Detrahentem secreto proximo suo, hune perseguebar^ . C'est ce qu'éprouva ce trop fameux calomniateur qui, pressé de se confesser à l'article de la mort, et d'implorer la miséricorde de Dieu sur toutes ses médisances : « Quoi ! répondit-il, la miséricorde de Dieu ! vous voulez donc que Dieu couvre du manteau de sa miséricorde la mul-

XI 1 Joan. 4, S. (2) Ps. 100, S.

titudc de mes scélératesses, tandis que moi je n'ai fait d'autre métier que de mettre à nu les infamies des autres, à l'exemple de Cham, qui, pour cela, fut maudit do sou père et de Dieu? Et en parlant ainsi, il tira la langue, et la montrant du doigt comme la cause de sa ruine éternelle : « C'est cette langue détestable, dit-il, qui m'a condamné à l'enfer. » Au même instant, sa langue se gonfla de telle sorte qu'il ne put la retirer, et il mourut en se mordant comme un enragé, portant sur ses traits le caractère visible de la réprobation. Etesvous enfin convaincus que Dieu poursuit à mort les langues médisantes, et en veut l'extermination ? Detrahentem secreto proxirno suo, hune perseqiiebar .

XII. Concluons donc ce sermon par ces paroles frappantes de l'Esprit-Saint : Mors illius (linguae nequam) viors nequissima, et utilis potius inf'ernus quant illa^ : « La mort d'une mauvaise langue est la mort la plus infâme, et l'enfer vaut mieux qu'une langue médisante.» Oui, je le répète, puisque c'est l'oracle de la vérité suprême, qui ne peut mentir . l'enfer vaut mieux qu'une langue médisante : Utilius 'potius infernus quam illa. L'enfer ne brûle que les coupables, tandis qu'une mauvaise langue brûle les innocents encore plus que les coupables. L'enfer ne brûle que les ennemis de Jesus- Christ, tandis qu'une mauvaise langue, comme l'a remarqué saint Augustin, crucifie Jésus-Christ lui-même. L'enfer est un effet de la justice de Dieu, tandis qu'une mauvaise langue est l'efiét de la perversité et de l'injustice des hommes. L'enfer reconnaît le souverain domaine de Dieu, et obéit à ses lois, tandis qu'une mauvaise langue secoue son joug et repousse son autorité. L'enfer discerne entre vice et vice, crime et crime, et afflige les damnés proportionnellement à leurs délits ;

(i) Econ. ss, 25.

mais la mauvaise langue convertit les vertus en vices : elle fait passer la piété pour hj'pocrisie, la chasteté pour faiblesse d'esprit, la douceur pour lâcheté, la libéralité pour prodigalité, le zèle de la justice pour cruauté. Il est donc bien vrai de dire que l'enfer vaut mieux qu'elle : Utilius potius infernus quam illa. Et vous ne voulez pas que je m'indigne contre ces perfides détracteurs, que j'appelle leurs langues maudites des vampires vomis par l'abîme, des aspics, des vipères, des dragons, des basilics, plus venimeux et plus dévorants que ceux que l'enfer nourrit dans ses entrailles? Vous ne voulez pas que je leur présage qu'ils auront tout à l'heure plus de feu sur la langue que n'en contient dans son sein la fournaise la plus ardente? Ah ! malheureux calomniateurs, comment la langue ne vous sèche-t-elle pas dans le palais ? Combien il vaudrait mieux pour vous qu'elle fût, dès cette vie, rongée par les vers, comme il arriva à un de vos pareils ! Vous auriez peut-être le bonheur de ne pas la voir brûler et déchirer pendant toute l'éternité par les démons en enfer, comme cello de ce médisant de profession, qui apparut après sa mort à un de ses amis. U se fit voir environné de démons sous forme de serpents, qui le perçaient de toutes parts, avec des langues armées de trois dards. Il lui sortait de la bouche une langue énorme qui pendait jusqu'à terre, et une autre bande de démons s'acharnait à le tourmenter, l'un en la serrant avec des tenailles brûlantes, l'autre en la taillant avec des ciseaux de feu, et lui-même se la déchirait en morceaux avec les dents ; puis ces morceaux se réunissaient pour être coupés et déchires de nouveau pendant toute l'éternité. Ah! langues malheureuses, qui vous allongez si librement sur la réputation du prochain, n'épargnant ni les vivants, ni les morts, mordant et déchirant voisins et étrangers ; langues monstrueuses, par un châtiment digne de vous.

VOUS serez, à voire tour, tenaillées pendant toute réternité, déchirées par vos propres dents, et vous deviendrez la pâture des démons. Il vaudrait mieux pour vous, médisants, avoir cent enfers que d'avoir des langues si maudites. Qu'en dites-vous? Vous semble-t-il expédient de vous exposer à un tel danger pour une licence effrénée de langue? Ah! non, non; que votre bouche ne s'occupe plus des actions d'autrui : Non loquatur os meum opera hominum '. Ne nous occupons plus de la conduite des autres, telle est la résolution qu'il s'agit de prendre, pour y tenir fermement. Quelle imprudence que la nôtre, mes bien-aimés ! quelle illusion ! quel aveuglement ! Est-il possible que nous refusions aujourd'hui de prendre garde à nous? Si, par le passé, nous nous sommes laissés aller à tant de médisances, quel remède faut-il employer? Celui-là même que Moïse employa contre les serpents de feu, images fidèles des détracteurs, et qui firent un si grand carnage parmi les enfants d'Israël dans le désert. Ce remède, ce fut que tous regardassent le serpent d'airain que le saint législateur lit élever sur une espèce de croix, et dont la vue seule guérissait les blessés : Quem cum percussi aspicerent sanabantur^ . Venez donc, ô divin médecin de nos âmes, vous avez bien dit qu'il faut que le Fils de l'homme soit élevé, pour que quiconque croit en lui ne périsse point : Oportet exaltari Filium hominis,... ut omnis qui credit in ipswn non pereat^. Et vous, tombez tous à genoux aux pieds de Jésus-Christ. Médisants, s'il y en a ici, levez les yeux, et regardez l'Homme-Dieu élevé pour vous sur l'arbre de la croix, si vous voulez éteindre les serpents de feu et faire perdre à votre langue son venin malfaisant. Remarquez comme tous ces 2i:iembres sacrés vous apprennent à réprimer votre ian-

<!) Ps. 16, 4. (2) Nim. 21. 9. (3) Joan. 12, 34. 3, 15.

gue. Ces yeux divins, éclipsés pour i amour ae vous, ne vous disent-ils pas de fermer les vôtres sur les défauts du prochain? La plaie sacrée de ce cœur, percé et ouvert pour votre salut, ne vous avertit-elle pas de fermer votre bouche envenimée par une haine maligne? Les lèvres éloquentes du Verbe incarné réduites pour vous au silence par la mort, ne vous disent-elles pas de condamner au silence, par amour fraternel, vos langues calomniatrices? Il est certain, en effet, que ce sont vos langues qui ont été les ministres les plus cruels de la passion de Jésus-Christ; saint Augustin vous le dit clairement : Magis fuit Domini necatrix Judœorum lingua, quam militum manus. Regardez donc cet aimable Sauveur tout couvert de blessures; qui a aiguisé ces épines si aiguës, si pénétrantes? Ce sont les discours poignants des langues médisantes. Qui a rempli d'amertume cette bouche divine? C'est le fiel des langues médisantes. Qui a enfoncé ces clous énormes? Ce senties coups redoublés des langues médisantes. Qui a déchiré et meurtri de la tête aux pieds mon divin Jésus? La méchanceté, l'envie, la fureur des langues médisantes. Qui l'a suspendu à la croix et l'a fait expirer au milieu des tourments ? La barbarie, l'inhumanité des langues médisantes : Magis fuit Domini necatrix Judœorum lingua, quam militum, manus. Donnez-moi donc un de vos clous, ô mon amour crucifié, afin que je fixe ce matin la langue de ce médisant qui m'écoute ; ce clou sera bien mieux enfoncé dans cette langue perfide que dans une main si innocente. Mais que parlé-je de clouer la langue des médisants; déliez-la plutôt cette langue, médisants, déliez-la, et si par le passé vous l'avez fait servir à médire du prochain et à déshonorer Dieu, employez-la aujourd'hui à demander pardon à Dieu et à restituer la réputation du prochain. Voyons ! si tous, plus ou moins, nous avons fait un mauvais usage de

noire langue, « car, celui qui ne pèche pas en paroles est un homme parfait : " Qui in verbo non offendit hic perfectus est vir \ purifions-la ce matin par nos larmes, sanctifions-la par nos gémissements, disons tous à Jésus: 0 mon Dieu, pardonnez-moi tant de médisances malignes. Que ma langue, hélas! a nui à mon àme! Pardon, mon Dieu, pardon. — Ce n'est pas assez; il faut demander pardon à vos frères, diffamés, calomniés par vous; tournez-vous donc les uns vers les autres, et dites tous ensemble : Pardon, mes frères, pardon. — C'est encore trop peu; il faut restituer la réputation détruite; par conséquent, dès aujourd'hui, vous tous qui êtes ici, allez trouver les personnes devant lesquelles vous avez médit, et rétractez-vous ouvertement, exprimez-vous clairement, et dites que votre assertion était fausse ; si le fait était vrai, mais caché, louez votre prochain du mieux que vous pourrez. Si ce remède vous parait amer, clouez votre langue au pied de ce crucifix par une sainte résolution de ne plus jamais parler mal du prochain : Non loquatur os meiim opera hominum. Voulez-vous conserver voire conscience en paix pendant la vie et à la mort, faites ce que recommandait saint Augustin à tous ceux qui le fréquentaient, c'està-dire, ne vous laissez jamais aller à aucune médisance grave, ni légère ; ayez sans cesse devant les yeux cette belle maxime : Ne parlez jamais, ni peu ni beaucoup, des fautes d'aiiirui; je le répèle : Ne parlez jamais, ni peu ni beaucoup, des fautes d'autrui. C'est à vous que je m'adresse, langue chrétienne, langue sur laquelle Jésus-Christ a reposé tant de fois ; langue qui avez tant de fois pénétré dans le cœur percé du Sauveur; langue si souvent lavée, purifiée, empourprée de son sang précieux : Ne parlez jamais, ni peu ni beaucoup^ des

(1) Jac. 3, 2.

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fautes cCautrui. Cette salutaire maxime vous servira pendant la vie, à la mort et pour toute l'éternité ; car il est très-certain que celui-là seul vit en paix, qui voit, écoute et se tait.

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