POUR LE JEUDI APRÈS LE QUATRIÈME DIMANCHE DE CARÊME
EcM defunctut elferebatur filius iinicui malrit
luœ.
Voilà qu'on portait en terre un mort, qui était le
fiU unique de sa mère. Luc 7, 12.
T. Je viens aujourd'hui ouvrir devant vous une écolo qui doit dissiper vos illusions, ô misérables mortels ; en exposant à vos regards le cercueil d'un jeune défunt, je voudrais vous faire comprendre une bonne fois cette grande leçon qu'on no saurait Jamais assez répéter du haut des chaires, et dont les hommes ont toujours tant d'horreur, à savoir qu'il faut mourir. Oh ! quelle dure nécessité ! Sans égard ni pour le sang, ni pour le rang, ni pour la fortune, sans épargner ni la jeunesse, ni la vieillesse, sans tenir compte de la différence des sexes, hommes et femmes, grands et petits, jeunes et vieux, la mort moissonne et emporte tout pêle-mêle. Vous en voyez un exemple dans ce jeune homme, fils unique d'une veuve désolée : Ecce defunctus efferebatur filius unicus matris suce. Le voilà frappé comme la fieur des champs, au printemps de ses jours, par la faux indiscrète de la mort. Pauvre jeune homme, en le voyant si pâle et si défiguré, je me sens profondément ému, et je ne comprends que trop que la mort est familière avec tous les âges et s'adresse aussi bien aux jeunes gens les
plus robustes qu'aux vieillards les plus décrépits; qua la fin il faut mourir. Je considère ces yeux fermés, ces joues hâves, ces lèvres muettes, et à ce triste spectacle j'apprends qu'il faut mourir. J'essaie de redresser sa tète, et en la voyant retomber à l'abandon sur sa poitrine, je comprends qu'il faudra un jour incliner la tête devant la mort, qu'il faut finir par mourir. Je soulève sa main comme pour la remettre en possession des biens qu'il a abandonnés, et en la voyant retomber d'ellemême à terre, je comprends avec Job que toute sa propriété se réduit au tombeau : Solian mihi superest sepulcrum^, et qu'il faut finir par mourir. J'ai compassion de ce jeune homme qui est mort, mais je m'indigne contre vous, mondains, qui pensez à tout autre chose qu'à la mort. Oh! qui me donnera de vous arracher aujourd'hui du visage ce masque trompeur qui, en vous cachant la mort, est cause que vous vous lancez dans tous les désordres d'une vie criminelle? Il faut mourir, mes chers auditeurs, et avec la mort en finir avec tout ce qu'on a idolâtré sur la scène mobile de ce monde : c'est pourquoi l'Esprit-Saint nous annonce la mort par la bouche du prophète Ezéchiel sous le nom de fin, répétant ce mot jusqu'à trois fois : Finis venit, venit finis,... nunc finis super te^. La mort, en eff'et, met fin d'un seul coup à toutes les choses. De sa faux tranchante elle moissonne indistinctement sceptres et tiares, couronnes et hochets, casq'ues et armures, richesses et trésors, et fait disparaître le luxe, les divertissements, les orgies et les pompes. La mort renverse tout, et avec ces ruines qu'elle amoncelle, elle nous fait voir clairement qu'il faut mourir. Trouvez bon que je rapporte tous les désastres que nous cause la mort à trois chefs, qui formeront les trois points de mon sermon : — La
(1) Job. il, 1. (2) Ezcch. 7, 2 3.
mort est la fin de tous les biens sensibles, voilà le premier. — La mort est la fin de toutes nos illusions, voilà le second. — La mort est la fin du temps, voilà le troisième. — Si vous ne sortez pas d'ici ce matin, mes chers frères, l'esprit désenchanté, et le cœur détaché des beautés de la terre, je dis que la lumière de la raison est éteinte en vous ; car ce sermon ne s'appuie pas seulement sur la foi, il s'appuie sur l'évidence. Aussi je ne vous demande quune chose : Crojez-vous à vos yeux? Si vous croyez à vos yeux et à ce que vous voyez, je suis sûr de porter dans vos cœurs une conviction qui tournera à la gloire de Dieu, à la confusion du démon et au salut de vos âmes. Commençons.
PREMIER POINT
n. Il faut finir par mourir. A ce mot de mort vous frémissez tous d'horreur et vous êtes avides d'en pénétrer le sens. C'est l'Esprit-Saint qui va vous repondre à ma place ; il vous dit par la bouche de Job que la mort est « la fin de toutes choses : » universorum finem^, et « le jour de la perdition : » cliem perditionis^. Voilà la définition véritable et propre de la mort : Finis universorum, la fin de tout ce qui frappe les sens, et dies perditionis, et le jour de la perte solennelle de tous les biens de cette vie. C'est la grande vérité que je voudrais imprimer profondément dans vos cœurs. Venez donc avec moi à l'école de la mort, allons visiter un défunt ; et pour que l'impression soit plus vive, figurezvous que ce mort est un prince, un grand qui, après une douloureuse agonie, vient de rendre le dernier soupir et de fermer les yeux à toutes les apparences de cette vie. Je me dirige vers son palais, accompagnez-moi tous par
(1) Jo6. '^S, 3. (:>; 76. 21, co.
la pensée. Voj'ez à l'entrée cette foule de pauvres, accourus dans l'espoir de recevoir quelque aumône pour le bien de son âme. Montez les escaliers ; partout règne un silence rigoureux, les portes et les fenêtres sont à moitié fermées, les chambres et les salons à moitié dégarnis, les murailles nues ou tendues de noir. On frissonne ! Entrez dans la salle, les honneurs en sont faits par un gentilhomme d'un visage sérieux, composé dans son extérieur, grave dans ses paroles, qui, avec un branle de tète bien significatif, semble vous dire que nous devons tous mourir, que tous doivent franchir ce terrible passage. Qui l'aurait jamais soupçonné? Il y a cinq jours, il était en fête, et aujourd'hui on le portera en terre. Mais nous voici arrivés à l'antichambre. Ici du moins on parlera sans doute des nouvelles du monde, entre les valets et les domestiques le temps se passera à chanter, à jouer et à rire. Ohi non; voyez, l'un est assis dans un coin solitaire, l'autre se promène en silence, celui-ci parle des qualités du défunt, celui-là répond qu'il doit retrouver maintenant tout le bien qu'il a fait; l'un songe à se confesser, un autre prend la résolution de changer de vie. Cependant, on ouvre la porte ; voilà la veuve entourée de ses nombreux enfants en bas âge qui pleurent et gémissent ; elle est mise avec une extrême modestie, pas d'ornements, pas de couleurs éclatantes, rien qui sente la vanité ou la joie ; elle a les yeux fixés à terre et mouillés de larmes. Sa première parole est un soupir, elle parle peu, mais le peu qu'elle dit est extrêmement sensé et respire un désenchantement complet des espérances du monde, et une forte idée de la brièveté, de la vanité et de la caducité de cette vie. Ne pouvant plus contenir sa douleur, elle éclate en sanglots et refuse toute consolation. Les femmes qui lui font compagnie, également attendries, répondent par leurs soupirs à ceux de leur maitresse, et se disent
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l'un à l'autre, avec l'accent d'une profonde douleur : à la fin il faut mourir, il faut mourir. Qui donc, me demandé-je, est entré dans ce palais pour modifier ainsi les pensées dans la tête de ces femmes, le langage dans la bouche de ces domestiques, et les sentiments dans le cœur de toute cette famille? Dans cette même maison, ce n'étaient, il y a quelques jours, que jeux, réunions, festins, bals et intrigues ; l'un tramait une farce, l'autre méditait une fête, un troisiòme concertait une comédie. Qui donc a changé ce cai*naval en un vendredi-saint? Serait-il entré là quelque prédicateur apostolique pour faire d'un palais séculier un cloitre d'ermites? Certes, il y est entré un grand prédicateur. Et quel est ce prédicateur? C'est la mort. Cet homme qui vient d'expirer a changé tous les cœurs; c'est lui qui est là prêchant avec ses lèvres pâles, et livides, c'est lui qui les détrompe, et leur fait connaître clairement que la mort mot fin à tout. Quel profit pour eux, s'ils retiennent le sermon que la mort leur a fait ! Crojez-moi, ils vivront innocents et mourront heureux.
III. Mais pour que vous profitiez aussi d'une si salutaire leçon, entrez dans la chambre du défunt, la porte n'en est plus tenue fermée. Le voilà derrière les rideaux d'un lit doré, étendu sans vi6 et les bras laissés à l'abandon; on ne s'occupe pas plus de lui que si c'était un morceau de bois pourri et inutile à quoi que ce soit. Les serviteurs ont disparu, les parents se sont retirés ; on n'aperçoit plus sous ces draps qu'un cadavre qui inspire l'épouvante et l'horreur. On ne peut voir sans un serrement de cœur, cette tête inclinée et tombant sur la poitrine, ces cheveux encore baignés des sueurs de la mort, épars çà et là sur les tempes, ces yeux creux à moitié fermés, à moitié ouverts, ces joues hâves et comme attachées aux os, ces lèvres retirées, ces dents noircies, cette langue desséchée, ce corps, en un mot,
jadis si plein de vie, et maimenant livide, pesant, immobile et glacé comme un bloc de marbre. Quel affreux spectacle, et pour les yeux et pour le cœur ! Ses amis viennent le voir, ces amis intimes avec lesquels il a passé si joyeusement le temps dans les divertissements, et en s'approchant du lit, ils pâlissent, se regardent les uns les autres, puis se retirent muets et pensifs, emportant avec eux l'image du défunt qui leur arrache des soupirs. Ils ont compris cette grande leççn, qu'à la lin il faut mourir, et s'en vont en se disant en eux-mêmes : Ah ! si l'on y pensait ! — Eh bien ! si l'on y pensait ! arrêtez-vous ici : je veux que vous y pensiez, et vous ne sortirez pas de cette chambre avant d'avoir fait l'inventaire de tous les biens naturels et surnaturels, de tous les biens de l'industrie et de la fortune, dont la mort a dépouillé ce malheureux, afin que ce souvenir vous porte continuellement à mépriser les vanités du monde et à tourner votre cœur vers Dieu, pour commencer une sainte vie. Combien d'autres, à la lumière de ces vérités ont abandonné le monde, se sont retirés dans les cloîtres les plus austères et sont devenus dey saints? Qui sait si parmi vous quelqu'un ne se laissera pas désillusionner? Qui sait si, pénétré de cette grande maxime, qu'à la fin il faut mourir, et que la mort met fin à toutes les choses d'ici-bas, il ne se décidera pas à changer de vie, à rompre ce commerce criminel, à réformer cette conduite indigne qui fait le scandale de l'endroit? Et en effet, avouez-le, pécheurs : si vous vivez plongés dans toute sorte d'iniquités, chargés de vieux péchés, occupés à en commettre de nouveaux et à en méditer d'autres pour l'avenir, tout cela vient de ce quQ vous ne pensez point à la mort, et que vous ne méditez point ces maximes éternelles : Nullus est qui recogitet corde ' .
(1) Jerem. 12, li.
IV. Voyons, comptez, si vous lo pouvez, los portes immenses qu'a faites ce malheureux, à peine tombé au pouvoir de la mort. Pour moi, en le voyant si abandonné, je me représente un misérable condamné à la potence, et que Dieu a livré entre les mains de la mort, comme à un ministre de sa justice, afin qu'elle lui inflige toutes les peines possibles. La première, c'est la confiscation de tous ses biens, la dégradation de toute jharge, de tout office, de tout emploi. Que ce soit, si i'on veut, un roi, un prince, un grand, un personnage titré, riche et courtisé de tout le monde ; que ce soit une dame de haut parage, l'âme de toutes les réunions, de toutes les fêtes ; que ce soit un magistrat, le soutien principal d'un tribunal, versé dans toutes les questions de jurisprudence, sur dans ses conseils, dans ses décisions, dans ses arrêts ; que ce soit un négociant à la tête des entreprises les plus vastes, les plus compliquées, connu sur toutes les places de l'Europe, opulent, magnifique et libéral : contemplez-le maintenant, le voilà égalé par la mort aux personnes de la condition la plus ordinaire, la plus vile, la plus abjecte ; comme vous le voyez, il n'y a aucune difi"érence entre le cadavre de ce riche, de ce grand, et celui d'un mendiant, qui a vécu dans la misère. Cherchez en lui toutes ces belles qualités natur«-;lles qui le rendaient si aimable, si gracieux : où est cet esprit si pénétrant, cette méraoij'e si heureuse, cette éloquence si facile, ces manières si délicates, si prévenantes, qui lui gagnaient tous les cœurs? Où est ce port si majestueux, cette capacité, cette habileté dans le maniement des affaires, cette prudence avec laquelle il aurait pu gouverner un monde entier? Hélas! tout ce qu'il avait acquis par des années d'études, par la lecture de tant d'ouvrages, par le commerce des savants, par l'expérience des affaires, tout cela a été perdu en un moment, en même temps que la
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vie : Finis venit, venit finis. Bien plus, si vous le considérez attentivement de la tête aux pieds, vous vous apercevrez que la mort n'est pas un larron qui se contente de si peu, puisqu'elle a été jusqu'à le dépouiller de tous ses sens, dont il avait eu tant de soins. Quelle douleur ne serait-ce pas pour vous, si vous aviez le malheur de perdre un seul de vos sens, un œil, ou l'ouïe, ou le goût ! Que doit-ce donc être de les perdre tous à la fois, comme l'a fait ce malheureux ? Le voilà tout à fait aveugle, il ne voit plus; touchez-le, il ne sent plus; appelez-le, il n'entend plus ; secouez-le, il n'a plus de mouvement; il est désormais incapable de goûter les délices de la terre tout autant qu'une pierre, ou une masse de boue durcie. 0 mort! ó mort! il faut donc que tout mortel en soit un jour réduit à ce déplorable état! Venez ici, hommes sensuels, venez voir comme se sont évanouis en un instant tous vos plaisirs, toutes vos fréquentations, tous vos divertissements dangereux. Venez, amants de ce siècle, voyez comme la mort vous détache de vos amis, de vos enfants, de tous vos proches. Quelle douleur pour un père, pour une mère, quand se donne le dernier adieu à un fils qui s'embarque pour un pavs lointain! Mais quelle douleur bien plus grande encore, quand il faut abandonner tous les siens à la fois, sans espoir de jamais plus les revoir en cette vie! C'est ce qu'éprouva un père de famille qui, entouré sur son lit de mort d'une belle couronne d'enfants, tout en larmes, leur dit : Ah ! mes enfants, mes chers enfants, il faut donc nous séparer ! nous ne nous reverrons donc jamais plus ! Et en disant ces mots, il expira : Siccine séparât amara mors * ? — Si du moins la mort lui avait permis d'emporter avec lui une partie de ses biens dont l'acquisition lui a coûté tant de sueurs! — Que
(î; Rcg. 15, 32.
dites-vous là? Do tous ces trésors, clic ne lui laisse pas niC'rae un denier; de tous ces habits de ville, de caml)agne, de fête, elle lui laisse à peine un haillon par décence. Sortez de ces appartements splendides, décorés de riches tapis ; sortez de ce lit somptueux ; quittez ce cabinet, ces salons, ces galeries ; quittez ces magasins pleins de marchandises, quittez cette maison bâtie selon vos goûts et à peine achevée ; quittez cette charge obtenue après tant de démarches, quittez tout. Quelle peine affreuse pour un avare qui n'a songé qu'à acquérir et à accumuler ! Un prélat français, réduit à l'extrémité, se lit apporter près de son lit tous ses objets de prix, ses vases d'or et d'argent, ses joyaux, ses trésors ; puis les regardant avec des jeux en pleurs, et les maniant d'une main tremblante. 0 mes richesses, s'écria-t-il, ò mes joyaux, dans quelles mains passerez- vous? Malheureux que je suis ! je me suis donné tant de peine pour vous amasser, et maintenant à qui. allez-vous appartenir? Et en disant ces mots, il mourut. Je comprends à présent cette parole du saint homme Job : Dives cum dormierit... aperiet ocidos suos, et nihil inveniet : « Lorsque le riche aura dormi, il ouvrira les yeux et ne trouvera plus rien. » Ah! il faut bien appuyer sur ce rien; l'entendez-vous tous? il ne trouvera plus rien, rien, rien. Si bien que ce riche avare, une fois mort, n'emportera rien, rien avec lui, absolument rien de tout ce qu'il a amassé, pas même un centime, pas une miette (le pain, pas un brin de paille, rien. Oh! dans quel affreux dénùment nous jette la mort en si peu de temps!
V. Eh bien ! mes chers frères, ne sentez-vous pas encore votre cœur se détacher des misères de ce bas monde ? Ah ! prenez garde qu'il ne vous arrive comme à la sangsue. Lorsque le chirurgien l'applique à une veine, elle s'y attache avec une extrême avidité, elle suce le sang, elle se gonfle, elle se sature, comme si
cette jouissance devait durer toujours. Mais voilà que le chirurgien revient, la détache, la presse, Ja coupe par moitié, et lui fait rendre tout le sang dont elle s'était gorgée, et avec ce sang lui ôte la vie. Ah! je crains bien que la même chose n'arrive à quelques-uns qui, comme des sangsues avides, sucent le sang des pauvres, en les fatiguant par d'injustes procès, en retenant ou en diminuant leur salaire, en les pressurant par des contrats usuraires, par des fraudes, par des injustices. Je m'adresse à ce trafiquant, qui croit pouvoir s'engraisser toujours du bien d'autrui, qui vend comme bonne de la marchandise mauvaise, qui présente pour sains des troupeaux, des animaux malades, qui promet de l'argent à ses ouvriers et veut ensuite les paj-er avec de la marchandise, de la pire espèce peut-être, et évaluée au prix le plus élevé. Mais qu'arrive-t-il ? Au beau milieu de ses injustices, la mort survient et lui fait vomir tout ce qu'il avait amassé en ce monde, sans lui laisser autre chose qu'un vil linceul pour envelopper son cadavre : Divitias quas clevoraverit evomet^. Et d'où viennent de si graves désordres ? De ce qu'on n'a pas toujours présente à l'esprit cette grande maxime qu'il faut mourir. Mais raisonnons un instant, s'il vous plait : si vous aviez la certitude que dans un mois ou deux toutes ces maisons dussent tomber en ruines, toutes les villes s'abîmer, toutes les montagnes crouler, en un mot que le monde entier dût être réduit en cendres, quel cas feriez-vous de votre argent, de vos biens, de vos divertissements, de vos liaisons ? Croyez-vous que vous offenseriez Dieu aussi aisément pour complaire à un ami, pour vous procurer une jouissance, pour satisfaire un caprice, pour gagner la faveur du monde? Si vous étiez persuadés que le monde dût incessamment
(1) Joi). 20. iÔ.
rentrer dans le néant, certes, non. Or. je vous le demande, n'est-ce pas la même chose pour vous, ou que le monde finisse ou que vous restiez, ou que le monde reste et que vous finissiez d'exister? Il me semble que c'est tout un ; car une fois que vous serez morts, le monde aura fini pour vous, vous ne le reverrez plus qu'au jour du jugement, alors qu'il sera réduit en cendres. Pourquoi donc ne pas le mépriser dos maintenant comme un tas de cendres? Pourquoi tant de peines, tant de sueurs, tant d'ennuis afin d'acquérir de la fortune, de l'aisance, et de multiplier ses biens dans le monde?... Insensés! qui vous a donc fascinés de la sorte ? Quis vos fascinava ^ ? Ne vojez-vous pas que vous vous repaissez de furaée, et que ce monde n'est qu'un masque? Oui, c'est un masque, et moi qui en suis sorti, et qui n'y tiens plus que par la pointe du pied, j'y vois un peu plus clair que vous, et je puis vous désabuser en to.ute liberté. Ce monde est un masque, mes très-chers frères, c'est un véritable masque, et chaque chose y est pleine d'illusions. Aussi attendez un peu, et vous verrez ce masque, vous verrez ces illusions se dissiper devant la mort.
SECOND POINT
VI. Pour vous faire une idée des illusions du monde, figurez- vous-le comme une chambre pleine de fumée, où l'on ne distingue bien ni ce qui est au dedans, ni ce qui est au dehors. On ne connaît jamais bien les choses présentes, et moins encore les futures ; c'est pourquoi on prend tout à rebours : le mal s'appelle bien, et le bien mal : Dicitis malutn bonum, et bonum malum^. Nous appelons biens les choses terrestres, parce qu'elles
(1) Gaiat. 3, 1. (2) Isa. 1, 20.
touchent nos sens ; ainsi on dit d'un homme riche qu'il a de grands biens ; au contraire, la pauvreté, les maladies, les tribulations qui nous ouvrent les portes di. paradis, s'appellent des maux : un tel, disons-nous, est plongé dans un abîme de maux. Aveugles, savez-vous pourquoi vous parlez ainsi? Parce que vous êtes trompés, parce que vous vivez dans les ténèbres : mais, n'en doutez pas, la mort illuminera ces ténèbres, elle dissipera ces illusions et vous fera voir clairement que ce qui n'est pas éternel n'est rien, elle gravera dans votre coeur cette grande maxime : Quod œternum, non est, nihil est; tout ce qui n'est pas éternité n'est que vanité. Et pour vous rendre cette vérité palpable, suivons tous ensemble jusqu'à la tombe le cadavre de ce grand qui vient de mourir. D'abord, jetez encore un regard en arrière pour le contempler. Quoiqu'il n'y ait pas encore vingt-quatre heures quïl est mort, il sent déjà tellement mauvais, que non-seulement on ne peut le regarder sans horreur, mais qu'on ne peut plus même demeurer dans sa chambre ; il faut ouvrir les fenêtres, brûler de l'encens ou d'autres parfums, pour que l'air ne soit pas infecté par cette puanteur insupportable. Sa femme, ses enfants, ses parents, ses amis, ses proches sont les plus empressés à voir emporter au plus tôt ce corps fétide. On l'enferme donc dans une caisse de bois, on fait appel aux confréries, on paie des mercenaires pour le porter, et le voilà enfin traîné sur une bière vers sa dernière demeure. Sur son passage à travers les rues, chacun parle de lui et les réflexions les plus étranges font écho au chant lamentable du clergé. Ses ennemis ne manquent pas de manifester la joie qu'ils ressentent intérieurement. — Que Dieu lui pardonne, dit l'un, il en a fait gémir plus d'un, il le paie maintenant. — Voilà l'homme qui voulait l'emporter sur tout le monde, supplanter tout le monde, voir tout le monde à ses
pieds, reprend un autre ; il lui a bien fallu en'in baisser ce front superbe, — Ses amis font un signe de croix, lui tournent le dos et n'en parlent plus. Ses parents méditent déjà le procès qu'ils vont intenter à ses enfinnts, et élòvent mille prétentions sur leurs biens. Et ce malheureux qui a tant sué pour les amasser, est couvert d'un drap noir et exposé, sans voir ni être vu, dans cette église, où naguère il promenait effrontément ses regards de côté et d'autre; il est enterré sous cette pierre sépulcrale qu'il foulait aux pieds, sans songer qu'il devait mourir un jour, et dont l'inscription atteste la ferme croyance à la mort et à la vanité de tout ce qui n'est pas éternité ; Quod œternum non est, nihil est.
VII. Mais laissez, de grâce, cette tombe ouverte, car c'est ici que nous allons voir le point le plus important du drame et le plus frappant de tous les désenchantements. Approchez tous, regardez au fond de cette fosse ce tas de cadavres amoncelés les uns sur les autres. Voyez-vous là cette beauté évanouie, cette puissance anéantie, cette grandeur enfouie, cette gloire ensevelie, ces cadavres décomposés? Discernez, si vous le pouvez, vous dit saint Basile, l'esclave du roi, le fort du faible : Discerne, si potes, vinctum a rege, fortem, a debili. Remuez avec le bâton de Diogene, pour ne pas vous salir les mains, ce tas de pourriture. Voyez-vous là ce crâne? il a été ceint jadis d'un magnifique diadème; cet autre, au contraire, est celui d'un pauvre Lazare, qui s'en allait, couvert de haillons, mendier à la porte des riches. Voici la tête d'un jeune homme plein d'esprit, et là ce sont les os d'un vieillard décrépit qui ressemblait à un cadavre avant d'être mort. — Oh ! quelle infection ! de qui donc est ce squelette rempli de vers ? — D'une dame renommée pour sa beauté et courtisée autrefois avec assez peu de retenue. Que vous en semble? — Reconnaissez-vous ici les ossements de tel ami,
cl d'une tel, et de telle autre? — Hélas! c'est partout la même pourriture? — Laissons donc tout le reste, et mettons-nous à contempler ce cadavre fraîchement enterré. Voyez comme en si peu de temps ses chairs ont changé d'aspect : elles deviennent d'abord livides, puis tout à fait noires ; en plusieurs endroits, elles s'ouvrent et il en sort un pus fetide qui coule à terre et dans lequel nagent les ossements arides de ces squelettes qui sont à ses côtés. Remarquez quelle quantité de petits vers et autres animaux hideux s'engendre dans ses entrailles ; nés parmi les immondices, ils se nourrissent de cette même chair qui les a produits. Les uns rampent sur son visage et lui rongent les jeux, les autres sortent de ses narines, d'autres vont et viennent dans sa bouche, et pénètrent dans l'intérieur de la poitrine. Que le saint homme Job vienne ici nous faire une salutaire leçon, en nous répétant ces paroles si vraies : Putredini dixi : pater meus es; mater mea et soror mea, vermibus^ ; « J'.2Ì dit à la pourriture, vous êtes mon père, et aux vers : vous êtes ma mère et ma sœur. " Cependant on voit bientôt les cheveux tomber de la lète, les lèvres, les narines, les joues se détacher pièce par pièce, la gorge s'ouvrir, les côtes se dénuder les premières; ce n'est plus qu'un tas de pourriture, cloaque infect qui inspire l'horreur et l'effroi. Bientôt tout est devenu la proie des vers, et de ce corps naguère si florissant, dont les soins ont occupé tant de médecins, tant de serviteurs, tant de cuisiniers, pour lequel on a consumé tant de parfums, déployé tant de pompe et de luxe, et qui n'était jamais satisfait, il n'est plus resté qu'un affreux squelette. Et ne venez pas me dire que jo fais ici de la rhétorique. Quelle rhétorique, en effet, quelle amplification y a-t-il dans la description que jo
(1) Job. 17, 14.
viens de faire? L'illusion esl-elle encore possible? n'esi- ÌÌ pas évident que la mort met fin à tout? n'cst-il pas vrai, souverainement vrai, que ce qui n'est pas éternel n'est que néant? Quod œternum non est, nihil est.
VIII. Oh! quelle école plus propre à dissiper les illusions qu'un tombeau! Venez donc tous ici pour vous désenchanter ; venez les premiers, vous orgueilleux : vous avez coutume de regarder les pierres sépulcrales \)AY le dehors, par ce côté où la mort se fait voir couverte d'un masque de vie, où le défunt apparaît plein de vigueur et de fierté, vêtu d'une armure chevaleresque, le casque en tête, la fortune enchaînée à ses pieds, la gloire agitant ses bannières tout autour, et la renommée en haut sonnant de la trompette ; car on va jusqu'à faire servir les monuments même de la mort de souvenirs d'immortalité, et les pierres sépulcrales de piédestal a l'orgueil. Mais considérez ces pierres du coté qui est tourné vers les morts, regardez à l'intérieur de ce tombeau, et laissez-moi vous demander ensuite, par la bouche de l'Esprit-Saint : Quid superbis terra et cinis ' ( Pourquoi tant d'orgueil, fils de la poussière, avorton du péché, esclave du démon avant d'être l'enfant de ceux qui t'ont engendré? Quid superbisì Comment oses-tu mépriser si indignement la sainte loi de Dieu, en lui préférant une infâme politique, un point d'honneur, une loi diabolique du monde? Quid superbis ? Sur quoi fondes-tu, pécheur, cette maudite liberté qui te fait vivre dans un état continuel de péché, sans crainte de Dieu, ni des hommes, sans respect pour personne ; qui te fait tourner en ridicule jusqu'aux fonctions les plus saintes, jusqu'aux grâces préparées de Dieu pour amollir ton cœur? Ah! malheureux, qu'es-tu après tout? Regarde au dedans de cette tombe, ramasse une poignée de pous-
Jl) Eccll. 10. 9.
si ère, c'est ton être tout entier que tu serres dans la main : voilà ce que lu es, terre, poussière, ossemen'.s décharnés, et si, par malheur, tu vis dans le péché, tu es un tison d'enfer, un condamné de la justice divine, si ton arrêt n'est pas révoqué. Est-il au monde quelque chose de plus monstrueux qu'un pauvre superbe, qu'un peu de boue qui ose s'élever contre Dieu ? Baisse la tête, orgueilleux, humilie ta fierté, et, à la vue de ces squelettes hideux, rentre en toi-même et réfléchis, réfléchis... Que penses-tu ? Si tu considérais chaque jour attentivement qu'il faut mourir, toutes ces folies ne s'envoleraient-elles pas de ta têie? toutes ces passions ne s'évanouiraient-elles pas de ton cœur? toutes ces affections, tous ces attachements déréglés ne se briseraientils pas? toutes ces mauvaises habitudes ne s'extirperaient-elles pas? et la source féconde de ces péchés qui germent dans ton àme et Tinfectent ne finirait-elle pas par se dessécher? « Croyez-moi, dit saint Bernard, ni la concupiscence, ni l'orgueil, ni la haine ne peut tenir contre la crainte de la mort •> : Crede mihi, crede, non habet concupi scenti a, non habet superbia, non liabet ira locum ubi mors timetur.
IX. Ambitieux, venez à votre tour vous désabuser. Vous ne bornez pas vos prétentions, je le sais, à vouloir être grands pendant la vie, vous voulez l'être même après la mort, en éternisant votre mémoire parmi lus hommes ; vous vous fiattez que vos amis, vos parents, le monde entier se souviendra de vous, si vous laissez un beau testament, beaucoup de richesses, et des propriétés magnifiques; si vous laissez à la postérité un témoignage eclatant de votre savoir, de votre habileté, de votre génie. Quelle illusion! Ne connaissez-vous donc pas encore la loi du monde ? Les vôtres se souviendront, de vous tant qu'ils pourront espérer quelque chose de vous ; mais celte espérance une fois passée, toui souve-
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iiir de vous s'évanouira. N'est-ce pas là co qui arrive Ujus les jours pour les vieillards? Ce pauvre vieillard est devenu inutile, impropre à quoi que co soit; que luit-on? Ce qu'on fait d'une écorce d'orange, qu'on jette sur le fumier : c'est ainsi qu'on le relègue dans un coin, on ne prend plus garde à lui, on l'oublie, on lui tourne le dos, et chacun s'attache à celui qui brille sur la scène. Or, si c'est là ce qui arrive même de notre vivant, que sera-ce après la mort? Croyez-moi, à peine aurezvous fermé les jeux, que non-seulement les étrangers et ceux qui ne vous connaissent pas, continueront, sans s'inquiéter de vôtre mort, à s'amuser, à rire, à jouer, à s'entretenir de nouvelles, de guerre, d'affaires, et tâcheront de profiter de votre mort pour avancer leurs intérêts; mais les vôtres eux-mêmes tourneront bientôt ailleurs leurs pensées : votre mari songera à prendre une autre femme pour le bien de sa famille ; votre femme lèvera les mains au ciel et rendra grâces à Dieu de se voir désormais libre ; vos enfants ne pourront dissimuler leur contentement de se trouver maîtres, et en possession de vos biens et de vos richesses ; vos parents se consoleront sans peine, pour peu que votre mort leur procure quelque avantage, ne fût-ce qu'une minime portion de votre héritage; en un mot, à peine serez-vous enterrés, qu'après quelques larmes de convenance versées par les vôtres, et quelques requiem récités par des gens qui ne vous connaissent pas, on ne parlera plus de vous : celui qui est mort est bien mort : Periit memoria eorum cum sonitu^ ; à peine le son des cloches aura-t-il cessé, que tout souvenir de vous s'évanouira. Alexandre-le-Grand, ce chef des ambitieux, avait bien senti cette grande vérité. Après avoir subjugué un monde, il tomba malade, et étendu sur son lit, « il connut, dit
;i; Ps. V, 7.
'4oll SERMON XXVÎ.
le texte sacré, qu'il allait mourir » : Post Jiœc dicidit in lectum, et cognovit quod moreretur^, et convaincu de cette nécessité, il renonça à l'empire. Oh ! que cette fin de toutes choses est peu méditée et peu connue des hommes ! C'est là ce que je voudrais graver dans vos cœurs, Ò ambitieux, comme le lit à Rome saint Philippe de Kéri, avec un jeune gentilhomme qu'il rencontra dans la rue. Où allez- vous, mon enfant? lui demanda-til. — Je vais à l'école, répondit le jeune étudiant. — Qu'étudiez-vous? — Les belles-lettres. — Et après? — Après, j'étudierai la philosophie. — Et après? — Peutêtre étudierai-je la théologie. — Et après? — Apres, mon père a l'intention de me pousser dans la prelature. — Et après? — Eh bien ! on espère que le chapeau de cardinal entrera dans la famille. — Et après? — Et après, mon père, je pourrais bien devenir pape. — Et après? — Ici le jeune homme se tut. — Dites, dites; et après? — Alors le saint, ayant tourné plusieurs fois la fronde afin de frapper plus sûrement, lui lança le coup en disant : Et après, vous mourrez. Vous mourrez, et à quoi vous servira alors votre prelature, votre chapeau de cardinal, votre tiare, sinon à vous faire mourir dans de plus grandes inquiétudes, et peut-être la conscience chargée de plus grands péchés? Ces paroles furent un éclair pour ce jeune homme, qui renonça au monde, se fit religieux et vécut saintement. Un regard donc au fond du tombeau, ambitieux, puis faites-vous l'application de ce trait. Dites-moi, de grâce, après tant d'embarras, tant d'intrigues, tant de machinations, qu'arrivet-il à la tin? Voilà le point capital de la prudence chrétienne : à la fin il faudra mourir. Pourquoi donc ne pas prévoir ce qui doit arriver un jour, et ne pas vivre en conséquence? Toute la sagesse, toute la pru-
(I) / Machab. 1, 6.
flence consiste à tâcher de laisser un bon souvenir de soi par la sainteté de la vie, et de recueillir une belle moisson de bonnes œuvres, seul trésor qui nous suivra après la mort : opera illorum sequuntur illos^. Oh! quel salutaire désenchantement, et qu'il nous montre bien que tout ce qui n'est pas éternité est pure vanité : Quod ceternum non est, nihil est.
X. Venez enfin, impudiques, venez vous désabuser à votre tour. Regardez au fond de cette tombe, et vojez il quoi se réduit cette chair que vous caressez tant : c'est saint Grégoire qui vous le dit : Quid sit carnis substantia testantur scpulturœ. Ce n'est plus, hélas! que vers, ordure, pourriture. C'est pourquoi un corps mort s'appelle en latin cadaver, cadavre, c'est-à-dire caro data vermibus, « chair donnée aux vers. » Qui vous a donc ôté le sens, ô voluptueux? Pour un plaisir sale et honteux, vous foulez aux pieds votre âme, votre paradis et Dieu même? Je sais que, malgré ce désenchantement si palpable, vous continuerez à suivre vos passions. Eh bien! soit, suivez-les, à la bonne heure, rassasiez cette infâme convoitise, satisfaites cet appétit rebelle. Mais je voudrais cependant que vous imitassiez ce jeune homme, qui avait perdu l'objet de ses affections. Il avait l'imagination tellement agitée, tellement obsédée jour et nuit par le souvenir des plaisirs criminels qu'il avait goûtés, que hors de lui-même, il résolut de se rendre la nuit dans l'église où celte personne était enterrée, et, s'armant de courage, ouvrit le tombeau, afin d'assouvir en quelque manière sa passion. Mais, hélas! il trouva la défunte tellement défigurée, rongée par les vers, et exhalant une odeur si infecte, qu'il en tomba à la renverse. Revenu à lui-même, il reconnut sa folie, et rendu sage par J'expérience, il coupa un mor-
(i; Apoc. 14, 13.
y. M. IV.
2r>4 SERMON XXVT.
ceau de la rolje qui était déjà collée contre le cadavro, ie porta suspendu au cou aussi longtemps qu'il vécut, et toutes les fois qu'il était attaqué par quelque tentation impure, il prenait en main ce morceau d'étoife déjà entamé par les vers ; ccn é:ai*. assez pour lui rappeler ce corps en putréfaction et faire évanouir la tentation à l'instant même. Voilà, hommes sensuels, le moyen de tourner le poison même en remède. Voj'ez-vous cette tête décharnée? savez-vous ce que c'est? C'est la figure de celle que vous savez; sous cette peau colorée que vous idolâtrez, il n'y a autre chose, après tout, qu'un orane hideux, comme vous le voyez là. Réfléchissez maintenant, réfléchissez... Eh hien ! quelle est votre résolution? Est-il possible qu'une leçon si frappante ne fasse pas tomber vos illusions ? Seriez- vous si insensés que de sacrifier pour un squelette infect votre âme, le ciel, Dieu et l'éternité? Où est votre raison? Jouer votre éternité contre une poignée de pourriture? A Dieu ne plaise! Profitez plutôt tous de l'exemple de saint François de Borgia, lequel, étant encore duc de Candie, fut chargé par la cour, comme étant le plus grand seigneur du royaume, de transporter de Tolède à Grenade le corps de la reine Isabelle, qui, à raison de ses rares qualités, pouvait être appelée la Rébecca de l'Espagne. A JSd. arrivée, il fit ouvrir le cercueil pour constater juridiquement l'identité du corps. Mais, hélas! quand il vit ce cadavre si méconnaissable, il n'eut pas la force de faire serment que c'était là le corps de la reine défunte, et fondant en lai^mes, il s'écriait avec un profond étonnement : est-ce donc là cette reine majestueuse, ce prodige de beauté? celte femme devant qui tout un royaume s'inclinait avec respect? Oh! que le monde est insensé ! Il ne sera pas dit que je servirai plus longtemps un maître qui peut me manquer ainsi. Puis, disant adieu au monde, il se fit religieux et devint un saint.
DE LA MORT. 2oO
Cet exemple no suflit-il pas pour vous convertir tous A Dieu, et vous faire comprendre que ces beautés illusoires que vous adorez, ces jouissances brutales que vous convoitez, ne sent à la fin qu'un peu de pourriture? Vous voyez comme pour cette illustre princesse, morte à la fleur de ses jours et au comble de ses vœux, ont fini en un instant et les choses sensibles, et les illusions, et le temps. Est-ce que la même chose ne pourrait pas vous arriver? Et cependant que faites-vous? Ah ! réveillez-vous ce matin, et soyez certains que si vous ne prenez pas aujourd'hui une généreuse résolution, vous ne la prendrez jamais. Le désenchantement n'est-il pas complet? N'avez- vous pas touché la vérité du doigt? Si vous n'avez pas le courage de regarder plus longtemps ce charnier infect, fermez cette tombe, et fermez-la promptcment, de peur que l'odeur qui s'en exhale ne nous rende malades ; mais entre-temps gravez-vous bien dans Ja tête cette importante maxime : Quod œternuni non est, nihil est; à part l'éternité, tout n'est que vanité, parce qu'il faut mourir, et que la mort met fin à toutes les choses sensibles, à toutes les illusions, et qui plus est, au temps. Reposons-nous.
TROISIÈME rOINT.
XI. La mort est la fin du temps, ou pour mieux flire, la mort dévore pièce par pièce tout le temps de notre vie; elle dévore les années, les mois, les jours, les heures, les instants, jusqu'à ce qu'arrive cet instant suprême, après lequel - il n'y aura plus de temps : » Tempus non erit amplnts^ ; le temps de faire le bien
l\) Avne. iO fi
~Ol> SERMON XXVI.
sera passé. Vérité terrible! Je n'ai pas le temps d'insister sur ce point; permettez cependant que je vous en insinue quelque chose en peu de mots. Pour combien finit le temps en ce moment que je vous prêche et que vous m'écoutez ? Combien à l'heure qu'il est sont sur le point de mourir? Combien tombent actuellement en enfer, blasphémant, maudissant la folie qu'ils ont eue de ne pas profiter du temps qui leur avait été accordé pour faire pénitence de leurs péchés? Combien meurent subitement, d'une mort prématurée, violente et tragique? Les cas de mort subite sont-ils si rares, croyezvous ? Il n'y a guère de temps, on m'écrivait de Rome que dans cette seule ville huit cents personnes sont mortes subitement cette année. Combien de cas semblables sont arrivés en d'autres provinces et en d'autres villes ? Et quelle serait bien la cause de tant d'accidents funestes? Ecoutez. Saint Jean vit la mort, et la vit à cheval. — La mort à cheval! Oh! nous ne sommes pas bien ! le temps a des ailes avec lesquelles il fuit avec vélocité, et la mort a un coursier pour nous poursuivre au galop, de sorte qu'elle ne peut manquer de nous atteindre bientôt. — N'ayez pas peur; la mort est à cheval, il est vrai, mais le cheval qu'elle monte est si pâle, si maigre, qu'il peut à peine se mouvoir : Eguns palUdus, et qui sedebat super eum nomen illi inors^, — Comment se fait-il donc que la mort atteigne si rapidement un grand nombre d'hommes, qu'elle les surprenne à la fleur des ans, dans la vigueur de lage, et quelquefois même à l'improviste? — Le voici : quand le cheval va son pas naturel, il marche lentement, et la mort vient tard ; mais si le cheval est stimulé, si on lui donne de l'éperon, quelque épuisé qu'il soit, il faut bien qu'il coure. Si vous voulez qu'il ne coure pas, il ne faut
(1) Apoc. 6, 8.
pas donner à la mort un éperon dont elle puisse lo percer pour accélérer son pas. Or, quel est l'éperon de la mort? C'est le péché : Stimulus autem peccati mors ' . L'Ecriture peut-elle vous faire entendre plus clairement quelle est la cause de tant de morts subites qui arrivent de nos jours? Stimulus autem, peccati mors; « l'aiguillon de la mort c'est le péché, » c'est-à-dire, selon l'explication de saint Thomas, qu'il stimule et accélère la mort : Id est, stimulans ad mortem. Eh! sojez-en sûrs, ces morts suFjites frappent d'ordinaire ceux qui vivent dans l'habitude du péché. L'Espril-Saint vous lo dit : Ducunt in bonis dies siios : Ils passent le temps gaiment au milieu des concerts, des bals, des plaisirs, des réunions, et des divertissements, jusqu'à ce que leurs péchés pèsent sur eux d'un tel poids, qu'ils tombent tout à coup en enfer : Et in puncto ad inferna descendunt^ ; in puncto, c'est-à-dire subitement, à l'improviste. Tant il est vrai que « les années des impies sont abrégées : » Anni impiorum hreviabuntur^,, comme il arriva à l'empereur Anastase. Un fantôme horrible lui apparut pendant la nuit, tenant une plume de la main droite, et un livre de la gauche, et d'une voix sévère qui le secoua de son sommeil, il lui dit : A cause de la perversité de ta croyance, je retranche de ta vie quatorze années : En ob perversitatem /idei tuœ, quatuordecim tibi vUœ annos deleo. Et en effet, peu de jours après, il fut frappé d'une flèche qui le tua. Remarquez aussi qu'on ôta à ce prince quatorze années qu'il aurait vécu de plus, s'il n'avait pas été si impie. « Les hommes sanguinaires et méchants, dit le saint roi David, n'arriveront pas à la moitié de leurs jours, " c'est-à-dire des jours qui leur étaient comptés : Viri sanguinum et dolosi non dimidiabunt dies suos * . Fai-
(1) 7 Cor. lô, 6G. (2) Job. Si. 13.
(3) Prov. 10, 37. (4) Ps. 54, 24.
258 SERMON XXVÎ,
sons ici une halte, pécheur, njon'cher frèi^e. Qui sait combien d'années ont été déjà, par ordre de Dieu, effacées du livre de vie à cause de vos énormes péchés? •Pendant que vous temporisez et que vous dites : Je le ferai, je le dirai, je me confesserai, la mort branle sa faux en l'air, elle vous frappe à l'impreviste, et vous voilà damné. Finissez-en une bonne fois, mon frère, finissezen ; dès ce matin, allez trouver un confesseur, entamez cette confession générale, mettez bien vos affaires en ordre, parce qu'il vous reste peu de temps. Ah! peutêtre que Dieu me fait tenir ce langage pour quelqu'un d'entre vous. Il vous reste peu de temps à vous, mon frère, peu de temps à vqus aussi : Hâtez-vous donc, finissez-en, car voilà la fin de toutes choses qui arrive : Finis venit, venit finis, nunc finis super te. Il faut finir par mourir, mon pauvre pécheur, retenez donc bien cette grande vérité que ce qui n'est pas éternité, n'est que vanité : Qicod œternum non est, nihil est.
XII. Si mes paroles n'ont pas la force d'émouvoir les cœurs, faites-le vous-même, ô Esprit-Saint, par la seule force de la vérité. Mes bien-aimés, me voici à genoux à vos pieds, répondez-moi, je vous en supplie, est-il vrai que la mort nous prive de tous les biens? Est-il vrai qu'elle réduit tous les honneurs en fumée? Est-il vrai qu'elle fait évanouir tous les plaisirs? Est-ce bien là une vérité? Je m'adresse à vous, orgueilleux, à vous, ambitieux, à vous, impudiques, à vous, vindicatifs, usuriers, blasphémateurs, joueurs, oppresseurs des pauvres; c'est à vous que je m'adresse : est-il vrai que la mort met fin à toutes vos frénésies? Est-il vrai que cette mort est proche et suspendue sur votre tête? Est-il vrai qu'elle peut vous frapper à l'improviste? Est-ce la vérité que tout cela? Or, si c'est là une vérité que vous touchez du doigt, que vous voyez de vos propres yeux, qu'attendez-vous pour faire une bonne confession? qu'at-
r-E LA MORT. 250
tendez-vous pour vous donner entièivnicnt à Dieu? Mais, qu'aitends-je moi-môiue pour exécuter un auiro dessein? Oui, je veux, ce crucifix à la main, parcourir les rues et les places publiques, entrer dans les maisons, et crier partout : pénitence, mes frères, pénitence ! Mortifier sa chair par une rude pénitence, voilà le moyen de triompher de la mort. Pénitence donc, pénitence! Il faut mourir à la fin, pécheurs, il faut mourir. Si la mort vous épouvante, embrassez Jésus- Christ, le vrai triomphateur de la mort. Et qu'a-t-il fait pour détruire la mort? Il a détruit le péché qui en est la cause : Per peccatum mors^. C'est donc le péché qu'il faut détruire, si vous voulez ne pas craindre la mort. Et qu'a fait Jésus-Christ pour détruire le péché? Oh ! que me demandez-vous? vos jeux ne vous le disentils pas? Ne le voyez-vous pas^ attaché à la croix, tout couvert de sang et de plaies ? Pouvait-il faire davantage pour détruire nos péchés? Pouvait-il se condamner à une plus rude pénitence que celle qu'il a faite pour nous ? Regardez-le : que vous disent ces plaies ? Que vous disent ces blessures endurées par amour? Pénitence, vous crient-elles, pénitence! Commencez donc tous, mes bien-aimés, une fervente pénitence; tout au moins ofirez à Jésus un cœur contrit; ne lui refusez pas une pénitence intérieure, la pénitence d'un cœur pénétré de componction. C'est là, pécheur, ce que Jésus vous demande ce matin ; il veut votre cœur, mais il le veut contrit, repentant, et résolu de changer de vie. Allons, excitez tous dans vos cœurs une douleur sincère ; dites, les larmes aux yeux : 0 bon Jésus, mon aimable Sauveur, nous vous demandons pardon de ces énormes péchés qui vous ont donné la mort et ont abrégé notre vie. Pardon, mon Jésus, pardon. Nous
(1) Eom. 5. 12,
mériterions, il est vrai, de tomber morts sous vos yeux, de mourir subitement, sans secours, sans pitié, sans pardon ; mais vous êtes si bon que nous avons confiance néanmoins; nous espérons que vous nous ouvrirez aujourd'hui les entrailles de votre miséricorde pour nous pardonner. Pardon, mon Dieu, pardon! — Répétez-le tous, en vous frappant la poitrine : pardon, ô mon doux Jésus, pardon! Mais ce n'est pas assez; nous vous demandons aussi le temps de faire pénitence de nos péchés ; oui, du temps, mon Dieu, du temps ! — Mais, hélas! tandis quo vous demandez du temps, le temps vole et la mort accourt, ne perdons donc pas de temps. Me voici de Bouveau prosterné à vos pieds, mon pauvre pécheur, vous vivez dans l'illusion, vous pensez à la mort des autres et pas à la vôtre. Détrompez-vous aujourd'hui; vous devez mourir, vous, vous, vous aussi... C'est pour vous qu'on vient de prêcher sur la mort. Ces mains que vous palpez doivent incessamment pourrir dans la terre ; ces yeux avec lesquels vous me regardez, moi, ou tels et telles, ces yeux seront bientôt la proie des vers; bien plus, il est très-probable que, si vous ne vous convertissez ce carême, vos iniquités étant arrivées à leur comble, l'année prochaine à pareille époque vous serez déjà mort et en pourriture; de telle sorte que l'année prochaine je pourrais déjà prendre votre tête desséchée et ne présentant plus qu'un hideux assemblage d'ossements arides, pour la montrer à tout cet auditoire, afin de le désabuser. A quoi vous décidez-vous donc, pécheur, mon bien-aimé frère? Comprenez-vous qu'on finit par mourir, et que tout ce qui n'est pas éternité n'est que vanité : Quod œternum non est, nihil est? Sortez donc de l'église ce matin, pensifs et la tête basse, et n'accostez pas tel compagnon, qui vous entretiendrai taussitôt de choses mondaines, d'intérêts, de cancans, de nouvelles. Non, non; emportez avec vous cette pensee
de la mort, et réfléchissez sérieusement que, l'annéo prochaine, à pareille heure, vous serez peut-être mort. Et pour rendre local le souvenir de cette vérité, appliquez-vous la pénitence qu'un sage directeur imposa un jour à une dame de qualité et d'ailleurs fort docile : « Madame, lui dit-il, voici quelle sera votre pénitence : chaque matin, en vous lavant la figure et les mains, vous vous direz : ces mains et ces joues seront dans peu rongées par les vers dans un tombeau. » Il n'en fallut pas davantage pour lui inspirer le dégoût de ce qui flatte les sens, et en faire une anachorète au milieu des pompes du siècle. Faites-en autant tous les matins, et je vous assure que la mort ne vous surprendra pas à l'impreviste ; bien plus, avec cette persuasion qu'il faut mourir, et que la mort met fin à toutes les choses sensibles, à toutes les illusions, et au temps même, vous vivrez de telle sorte que la mort sera pour vous le principe d'une vie éternelle, que je vous souhaite.