‹ Œuvres complètes (volume 3)Chapitre 9 sur 26 · IX. Je comprends maintenant ce que je n'avais jamais · texte numérisé non relu

IX. Je comprends maintenant ce que je n'avais jamais

pu bien comprendre jusqu'ici. Il est clair qu'il n'y a rien au monde de plus facile et de plus commun que la médisance. Nous savons d'ailleurs qu'il j a obligation indispensable de restituer la réputation enlevée au prochain et de réparer tous les dommages causés par ce larcin : et pourtant, comment cela se fait-il? Je m'en rapporte à vous, afin que vous vous convainquiez à l'évidence de la difficulté de remédier aux suites de ce vice maudit, on ne saurait certes en donner de preuve plus frappante que celle-ci : dites-moi, s'il vous plaît, combien de fois chacun n'a-t-il pas entendu déchirer la réputation du prochain ? Quels dommages ne vous a pas fait essuyer parfois à vous-même une langue médisante? Eh bien! est-on jamais venu chez vous pour se rétracter? Le tort que vous avez souffert a-t-il jamais été réparé? Comment cela se fait-il donc? S'il y a obligation indispensable de restituer l'honneur ravi au prochain, et de réparer les dommages qu'il a éprouvés, d'où vient que les calomniateurs aiment mieux persévérer dans la disgrâce de Dieu, être exclus du ciel, se laisser précipiter a\i fond de l'enfer que de se rétracter, que d'accomplir leurs obligations? Hélas ! je le dis avec larmes, c'est là une affaire d'une extrême difficulté, et qui met en même temps le détracteur dans un état manifeste de damnation. Aussi ne vo^^ez-vous pas que si, parmi tant de méJisants, l'un ou l'autre se décide à se rétracter, il se contente de quelques paroles générales? Après avoir discrédité, déchiré, taillé et mis en pièces l'honneur du prochain, on croit satisfaire selon les règles de la justice, ad œquaîitatem, par ce mot vague : J'ai dit cela dans un mouvement de colère, la passion m'a emporté, je l'ai entendu dire. Erreur! Vous devez dire clairement : ce que j'ai dit n'est pas vrai, le fait ne s'est pas passé de la sorte, telle personne n'est pas coupable en ce point. Et si le serment était nécessaire pour détrom*

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por le public, les tliéologions enseignent qu'il faudrait y avoir recours quand le mal qu'on a dit est faux. Le remède est amer, n'est-ce pas? Celui qui n'a pas un estomac de fer se décidera difficilement à, le prendre, et aura bien do la peine à le digérer. On se laissera mourir j»luiût que d'employer un moyen si difficile, et qui répugne tant à l'araour-propre. Voyez donc dans quel piège, dans quelles perplexités se jette le détracteur! II se met, liélas! dans le plus misérable état de damnation. S'il on est ainsi, détracteurs, je vous attends au tribunal do la justice divine ; oui, c'est là que je vous cite, disciples de Lucifer, vous qui avez appris de lui à diro- du mal de celui-ci en parlant à celui-là, et à dire du mal de celui-là en parlant à celui-ci, comme faisait le démon, qui, parlant avec Job disait du mal de Dieu, et s'adressant à Dieu disait du mal de Job. C'est là que je vous attends, assassins de la réputation de vos frères, c'est là que vous rendrez vos comptes en satisfaisant jusqu'à la dernière obole pour le tort que vous leur avez causé : Donec redclas novissimum quadrantem^. Ah! chrétiens, mes frères, je vous en conjure par le dévoûment que je porte à votre salut éternel, ne traînez pas jusqu'à la mort vos dettes à l'égard du prochain, non, mes bienaimés, non, ne traînez pas ces dettes jusqu'à la mort, car s'il est difficile pendant la vie de réparer le tort fait à l'honneur et à la réputation d'autrui, que sera-ce à la mort? Que si tout ce que j'ai dit n'a pas encore suffi pour vous convaincre, accordez-moi encore un moment d'attention et vous verrez que s'il vous a été facile de médire, et s'il vous est difficile d'y remé.dier, il n'est pas moins certain que vous devez vous attendre à un terrible châtiment. Reposons-nous d'abord.

(1) Maiih. o, se.

226 EEAMON XXV.

TROISIÈME POINT

X. Hélas! quels feux, quelles ardeurs, quelles souffrances î Ah! ah! ah! pitié, au secours! — Qui est-ce qui se lamente ainsi? Quelle est cette voix lugubre? C'est celle d'un pauvre damné. Demandez-lui qui il est.

— Je suis le mauvais riche. — Et que veux-tu? Que demandes-tu ? — Je demande à Lazare de tremper l'extrémité de son doigt dans l'eau pour rafraîchir ma langue : Ut intingat extremum digiti sui in aquam ut refrigeret linguam meam^. — Mais si l'intempérance est punie par la faim, pourquoi demandes-tu à boire?

— Je demande de l'eau pour me rafraîchir, parce que je souffre les ardeurs du feu : Aquam ut refrigeret. — Mais dis-moi, malheureux : le feu ne te brùle-t-il que la langue ? ne sont-ce pas des entraves de feu qui sont rivées à tes pieds, et des chaînes de feu à tes mains ! Ne sont-ce pas des verges de feu qui te sillonnent les épaules, des lances de feu qui te percent la poitrine, des reptiles et des serpents de feu qui te rongent le cœur ? Pourquoi donc ne cherches-tu de rafraîchissement que pour la langue? — La langue ayant commis à elle seule toutes les fautes ensemble, elle endure aussi à elle seule toute la fureur des flammes. La langue à elle seule a éié tout un monde d'iniquités, universitas iniquitatis^, comme l'appelle l'apôtre saint Jacques, et c'est pour cela que l'enfer tout entier avec tous ses tourments s'acharne cofttre elle : Ut refrigeret linguam meam.

— Saint Pierre Chrysologue fait sagement remarquer que le mauvais riche se plaignait du feu qui dévorait sa langue plus que de tous les autres tourments, parce

^1) Luc. 16, 24. (2) Jac. 3, 6.

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qu'il avait été adonné à la médisance, et que pour cette raison le supplice de sa langue devait être le plus cruel : Quasi reliquum corpus ah incendio haheret immune: sed lingua plus ardet , quia maledixit. Oh! quel enfer vous est préparé, ò détracteurs, pour faire expier à cette langue médisante d'avoir infecté le monde de son venin! Continuez à médire, continuez à exercer votro malice contre le prochain, mais n'en doutez pas, un digne châtiment vous attend : Dilexisti omnia verha prœcipitationis, lingua dolosa, propterea Deus destruet te in finem'^. La justice divine vous attend à votre lit de mort, c'est là qu'elle vous fera endurer un enfer anticipé ; là, vous vous débattrez comme une furie et vous rugirez comme une bête féroce; votre âme sortira de ce monde sans un prêtre pour vous assister et vous soulager dans vos angoisses, sans sacrements pour vous fortifier dans votre agonie, et vous irez avec le mauvais riche traîner celte langue maudite sur les pavements brûlants de l'enfer. Et Dieu veuille que vous ne soyez pas emporté par une mort subite et imprévue, qui rendrait votre perte infaillible? N'est-ce pas, en effet, le châtiment ordinaire des détracteurs? Ecoutez ce que dit l'Esprit-Saint au livre des Proverbes : Time Dominum, filimi,... et cum detractoribus non cominiscearis, quoniam repente consurget perditio eorum^ : « Crains le Seigneur, mon fils, et ne te mêle point aux détracteurs, parce que leur perte arrivera subitement. » Oui, les détracteurs ont coutume de mourir à l'improviste, repente; et c'est avec raison, car ayant agi en traîtres, il est juste que la mort, qui est seule capable, en ce monde, de réduire au silence leur langue maudite, les surprenne aussi par trahison.

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