‹ Œuvres complètes (volume 3)Chapitre 15 sur 26 · SUR. LA KKTE DE L'ANNONCIATION · texte numérisé non relu

SUR. LA KKTE DE L'ANNONCIATION

me féliciterai de voir Dieu et l'homme vous combler dé gloire en retour de cet humble fiat : Fiat mihi secundum verbum tuum. Je commence.

PREMIER POINT

II. Ce dut être un magnifique spectacle de voir l'adorable Trinité, réunie comme en consistoire, attendre avec une sorte d'anxiété un fiat de la bouche virginale de Marie, devenue l'arbitre de la félicité du ciel et de la terre, et de l'affaire la plus importante de la divinité. A peine la Vierge bénie eut-elle prononcé cette parole, après laquelle on soupirait, que Dieu, descendant danst son sein, et prenant pour elle le cœur d'un fils, l'appelle du doux nom de mère ; tandis que Marie, prenant pour lui un cœur de mère, l'appelle du nom de fils. Soudain l'heureuse nouvelle s'en répandit dans tous les règneg de la nature et de la grâce ; les hiérarchies les plus sublimes se l'annonçaient les unes aux autres : Jésus, fils de Marie, Marie, mère de Dieu, oh! quelle fête, quels transports, quelle allégresse au ciel et sur la terre ! Par les montagnes et les vallées, on entendait retentir de toutes parts ces paroles : Marie, mère de Dieu, l'auguste Vierge Marie, mère de Dieu... C'est alors qu'une joie nouvelle éclata dans tout le ciel, et qu'on vit partout refleurir notre terre. L'enfer seul frémit d'un redoublement de rage et d'envie. Faut-il donc s'étonner que les Evangélistes, pour célébrer les louanges de Marie, se contentent à peu près de dire qu'elle fut mère de Dieu? C'est qu'il leur semblait que de cette seule prérogative bien comprise, comme d'un principe fécond, on doit en bonne logique déduire toutes le" autres. Marie, Mère de Dieu! Eh! dites donc, pour énumérer ses grandeurs, que toutes les grâces, les privilèges, les faveurs, les honneurs accordés soit au.K p. M. IV. 28

anges, soit aux hommes, Font été bien davantage encore à Marie, la mère de Dieu. Vous pouvez le dire sans crainte; vous avez pour garant Albert-le-Grand, qui assure que c^est là une vérité si claire, qu'elle est connue par son simple énon-cé : Est per se notum, ex terminis Beatœ Virgini perfectius collatas esse omnium sanctorvtm grattas. II suffît de comprendre les termes de fils, de mère et de serviteur, pour comprendre clairement que ce qu'un fils accorde à des serviteurs, il le donnera à plus forte raison à sa mère ; à moins que nous n'allions croire qu'il fait moins de cas de sa mère que de ses serviteurs. Mais ce serait faire ©utrage à «ne telle mère, reprend saint Bernard, de supposer que Dieu lui ait refusé ce qu'il a jamais accordé à quelque mortel que ce soit : Quod vel paucis mortalium constat esse collatum, nefas est suspicari tantce Virgini fuisse negatum.

III. Ces principes étant posés, pour faire ressortir la magnificence de Dieu à l'égard de Marie, et vous èonvaînere que, comme étant sa mère, elle a été la créature la plus favorisée par lui, la plus enrichie de ses dons, parcourez les saintes Ecritures, lisez l'histoire ecclésiastique tant ancienne que moderne ; et toutes les grâces que vous trouverez avoir été accordées aux hommes ou aux anges, concluez hardiment que Marieles a reçues à un plus haut degré. Si vous lisez que nos premiers parents furent créés sans la tache du péché originel, avec la grâce sanctifiante, et toutes les habitudes surnaturelles et infuses qui en sont inséparables^ concluez que la très-sainte Vierge Marie a été aussi conçue sans le péché originel, avec la grâce sanctifiante, avec toutes les habitudes surnaturelles^^ et tous les dons merveilleux, dignes d'une telle mère. Et ne craignez pas de vous tromper en cela; cer vous aurez pour vous oue foule de Pères et de théologiens, ainsi que les uni-

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vetsités les plos.fîîmeuses, les plus savantes du monde, qui non-seulement admettent celte conséquence, mais vous en fournissent en outre cent autres raisons des plus convaincantes. Si vous lisez que les gaints anges, pendant tout le tiemps qu'ils furent dans l'état d'épreuve, se préservòFent de la moindre tache du péché, concluezqu'à plus fofte raison la reine des anges, pendant tout le temps qu'elle a passé sur la terre, s'est maintenue tout à fait pure, sans jamais commettre le péché actuelle plus léger : vous sturez pour vous l'autorité du con-ciio de Clerraont, tenu sous Urbain II, et du concile de Trente, session vr. Vous pouvez même en déduire, par une conséquence légitime, que dès le premier instant de sa Conception Immaculée, elle a été confirmée en grâce et ffendue impeccable extrinsèquerAent, ab extrinseco, selon le langage de l'école ; et la raison en est que si de fait elle n'a jamais péché, on peut conclure a posteriori qu'elle a reçu des grâces efficaces, incompatibles avec le péché : bien que peccable intrinsèquement, ah' intrinseco, et de sa nature, attendu qu'elle était libre et dans l'état d'épre.àve, néanmoins, fortifiée par des secours si puissants, si énergiques, elle reçut de Dieu avec rexistence, d'après le sentiment commun desécoles catholiques, le précieux privilège d'être confirmée dans ie bien et fendue impeccable ab extrinseco. Si vous lisez que nos premiers parents dans l'état d'innocence, et les saints anges dans le ciel furent exempts de toute concnpiscence,^ c'est-à-dîpé de cette inclination violente au mal, laquelle prévenant l'empire de la^^ raison, allume et fomente en nous les deux foyers de tous nos péchés, savoir l'appétit irascible et l'appétit concupiscible, concluez hardiment que Marie toujours Vierge a été complètement exempte de cette concupiscence, triste elfet du péché originel (jui no l'atteignit «a aucune façon. Allez plus avant, et si vous trouvez

que quelques Saints ont commencé, dés le sein de leur mère, à connaître Dieu, et à Taimer souverainement, comme tous les Pères grecs et latins le reconnaissent à l'égard de Jean-Baptiste ; si d'autres n'ont jamais perdu de vue la présence de Dieu dans leurs actions, comme on le croit communément de sainte Catherine de Sienne, de sainte Marie Magdeleine de Pazzi et de sainte Terese; si ces âmes privilégiées ont pu quelquefois, dans leurs extases, penser à Dieu sans le secours des sens extérieurs, par un mode d'opération plus propre aux anges et aux âmes séparées du corps, qu'à notre condition sur la terre, concluez a fortiori que Marie aussi jouit, dès le sein maternel, de l'usage de la raison à la manière des anges, et que dès lors elle employa merveilleusement toutes ses facultés à connaître et à aimer son Dieu avec une telle ardeur, qu'au dire de Suarez et de saint Bernardin de Sienne, elle était absorbée dans des contemplations plus sublimes pendant son sommeil qu'aucun autre Saint en état de veille. St enfin, d'après le docteur angélique et saint Augustin, il fut donné à Moïse et à saint Paul de jouir quelques instants ici-bas de la vision béatifique, affirmez sans crainte que cette faveur fut bien plus familière à la très-sainte Vierge, qui porta un Dieu dans son chaste sein. Et quand même ce raro privilège aurait été refusé à tout autre, ajoute Suarez, il n'aurait pu l'être à la mère de Dieu, dont les prérogatives ne peuvent être mesurées avec la mesur-fì commune aux autres Saints. Est-ce tout? ou voulez-vous en entendre davantage? Eh! tout ce qui vient d'être dit, tout ce qui pourrait se dire encore pour prouver que Marie a été la créature la plus favorisée de 'Dieu, tout, comme le dit admirablement l'illustre archevêque de Milan, saint Ambroise, tout est renfermé dans un seul mot : il suffit de dire qu'elle a été la digne mère de Dieu : Digna fuit ex qua Filius Dei nasceretur. On ne peut.

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douter, conclut saint Bernard, que Dieu n'ait accordé à sa Mère toutes les grâces qui ont été distribuées aux Anges et aux Saints : Quod vel paucis mortalium constat esse coUatum, ncfas est suspicari tantœ Vir^ gini fuisse negatum.

IV. 0 puissante Vierge, auguste Mère, rendez-moi digne de vous louer : Dignare me laudare te; car à de telles hauteurs je me trouble, je me confonds, je mo perds. Courage, mon âme! Marie t'aidera. Marie possédait donc, même avant d'avoir été déclarée Mère de Dieu, une vertu si eminente, et une telle abondance de grâce, que jamais rien de pareil ne s'était vu auparavant, ni ne se verra dans la suite. Des lors , il était évident que c'était un édifice que Dieu élevait sur un plan nouveau et qu'il voulait porter à une hauteur extraordinaire et divine : Ipse fundavit eam Altissimus^. C'est pourquoi l'Archange Gabriel, déjà avant qu'elle fut en possession de sa glorieuse maternité, la salua pleine de grâce : Ave y gratta plena^. Qu'est-ce donc qu'affirmer que Marie a reçu â un plus hauj degré tûuies les grâces accordées aux autres saints? Il faut aller bien plus loin. Dites hardiment que, des le premier iosiant de sa Conception Immaculée, elle reçut de Dieu plus de grâce (et je parle de la grâce sanctifiante, qui rend l'âme agréable et belle aux yeux du Très-Haut), elle reçut une grâce plus eminente que celle à laquelle les plus grands saints, les anges et les séraphins les plus sublimes sont parvenus au terme de leur carriere, conformément à ce que chante l'Eglise : Fundamenta ejus in montibus sanctis^ ; c'est-à-dire que cette auguste Vierge a posé ses fondements la ou les plus hautes nioniagnes de sainteté ont leur cime. Or, quel torrent de grâce n'aura-i-elle pas encore reçu, lorsqu'en pré-

11) P&. 80, 5. {%) Luc. 1. 28. l3; Ps. 76. 1

sence tle tout le paradis elle fut proclamée Mère dé Dieu? Et comme elle aura bien fait valoir cet incomparable trésor durant tout le cours de sa longue vie ì Elle la multiplié d'une manière si prodigieuse, que de graves auteurs vont jusqu'à appeler immense la grâce dont Marie se trouva ornée au dernier jour de s.a vie, c'est-à-dire, à mon sens, que cette grâce était telle^ qu elle dépasse toutes les mesures que notre esprit peut imaginer. Elle est appelée immense par saint Epiphane, par saint Anselme, saint Bonaventure et plusieurs autres; mais saint Bernardin de Sienne va plus loin encore, en affirmant que cette grâce fut si grande qu'il est réservé à la capacité infinie de Dieu de pouvoir la comprendre : Ut soli Beo cognoscenda reservctur. Mais de peur que ces façons de parler ne semblent une exagération dictée par l'intérêt qu'on prend à la gloire de Marie, prouvons-en la vérité par de solides raisons ; vous serez stupéfaits en voyant jusqu'où s'éleva cette préature privilégiée de Dieu,

V. Pour se convaincre que la grâce acquise par la sainte Vierge, à la fin de sa vie, dut être immense, c'està-dire inaccessible à notre intelligence, et compréhensible pour Dieu seul, posez en principe cet enseignement théologique, savoir que chaque acte de charité que quelqu'un fait avec toute la plénitude de grâce qu'il possède, lui mérite et lui procure sur-le-champ un accroissement de grâce égal à celle qu'il avait déjà. Ce principe admis, si d'un autre côté la très-sainte Vierge a toujours agi avec toute la plénitude de la grâce bien mieux encore que l'Apôtre qui a dit de lui-même que la grâce n'a point été stérile en lui : Gratta ejus in me vacua non fuit^; il s'ensuit qu'à chaque acte d'amour de Dieu qu'elle produisait, elle doublait la grâce qu'elle

{1} I Cor. i5, iO.

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avait déjà, et que par conséquent chaque acte nouveau était une fois plus agréable aux yeux de Dieu et plus méritoire que le précédent. Et comme, pendant les soixante-dix ans et plus peut-être qu'elle vécut, elle n'a jamais cessé de faire, à chaque instant, des actes de charité, qui doublaient continuellement d'intensité, essayez de calculer l'augmentation de grâce qu'elle possédait à la fin de sa vie, vous avouerez qu'elle fut immense, et supérieure à tout ce que l'intelligence humaine peut concevoir. Pour nous faire une idée au moins confuse de cette immensité, laissons un instant la théologie, pour faire appel aux mathématiques. Les mathématiciens vous diront, lorsqu'ils traitent des progressions géométriques des nombres, que si l'on dispose une série de nombres dont chacun soi^ le double de celui qui précède, comme par exemple, un, deux, quatre, huit, seize, etc., le vingt-quatrième nombr< de cette série arrive au chiffre de seize millions sept cent soixante-sept mille deux cent seize. Or, supposons que la sainte Vierge n'ait reçu de Dieu au premier instant de son existence qu'un seul degré de grâce, et que pendant les vingt-quatre heures du premier jour elle n'ait pas fait plus de vingt-quatre actes d'amour, c'està-dire un seul par heure, et que chacun d'eux cependant ait été le double plus intense et plus parfait que le précédent; elle se serait trouvée, à la fin du premier jour, avoir acquis seize millions sept cent soixante-sept mille et deux cent seize degrés de grâce sanctifiante. Commençant ensuite, le second jour, à agir avec cette plénitude de grâce acquise le jour précédent, elle se serait trouvée, à la fin de ce jour-là, avec une abondance de grâce qui surpasserait ces seize millions de degrés autant que ceux-ci en surpassent un seul. Calculez d'après la même proportion les degrés de grâce acquis le troisième jour, et vous arriverez à un chiffre tel que si on

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les représentait par des grains de froment, tous les navires du monde entier ne suffiraient pas à les contenir; c'est le calcul qu'a déjà fait aussi exactement que possible un savant mathématicien, Clavio. Que dirons-nous du quatrième jour, du cinquième, du sixième, et de tous les autres, qui ont composé cette longue vie de soixante-dix ans et peut-être plus ? Nous arrivons à un jiombre si grand qu'il n'y a plus de mots pour l'énoncer, ni intelligence pour le comprendre. Et cependant, toute cette grâce n'est qu'une parcelle de la plénitude de grâce que Marie avait acquise au terme de sa vie. Nous avons supposé, en effet, qu'au premier instant de son existence elle n'aurait reçu qu'un seul degré de grâce, et que chaque jour elle n'aurait exercé que vingt-quatre actes de charité ; mais en réalité, comme nous l'avons déjà démontré, elle avait déjà, à ce premier instant, plus de grâce que n'en ont eu les plus grands saints et les séraphins les plus élevés au terme suprême de leur carrière; puisy ce n'est pas seulement vingt-quatre actes d'amour qu'elle produisait en un jour; il est plus croyable qu'elle en faisait des milliers par heure, vu qu'embrasée de l'amour divin comme elle l'était, elle faisait ses délices d'aimer son Dieu, sans jamais se lasser. Qu'on double donc, pour chacun de ces actes sans nombre d'amour de Dieu, la plénitude de grâce qu'elle reçut dès l'instant de sa conception, et l'on verra qu'il n'y a point exagération à dire qu'elle avait acquis, à la fin de sa vie, un degré immense de grâce, qu'elle était, en quelque sorte, un abime de giûce, un trésor de sainteté, dont Dieu seul peut connaître et apprécier les richesses, et l'on conclura que réellement Dieu n'a traité personne comme cette créature privilégiée, lorsqu'il l'a comblée d'une telle profusion de grâces, de faveurs et de prérogatives, qu'après Dieu on ne peut rien concevoir de plus grand.

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