‹ Œuvres complètes (volume 3)Chapitre 17 sur 26 · PAUR. LE VENDREDI DE LA PASSION · texte numérisé non relu

PAUR. LE VENDREDI DE LA PASSION

Patsio Domini nottrl Jetu Christi.

La PaBsion de Notre-Seigneur Jésus-Christ.

I. OÙ donc me trouvé-je transporté ce matin? que vois-je, hélas! que vois-je? qui a dépouillé ces murs et ces autels? Qui a saccagé cette église? Dites-moi, mes chers auditeurs, est-ce qu'il est entré ici une troupe de barbares et d'infidèles, ou les chrétiens eux-mêmes se sont-ils révoltés contre leur Dieu? Ah! ces autels nus, ces cierges éteints, ces orgues condamnées au silence, ces bronzes muets, ces prêtres tristes, ces sacrificea suspendus, tout cet appareil lugubre pleure l'horrible attentat, qui est un sujet de larmes pour les séraphins eux-mêmes. Et où est-il, mon Sauveur crucifié? Hélas ! on me l'a enlevé aussi, et je ne sais où on l'a mis, et nescio ubi posuerunt eum * ; j'ai beau le chercher, je ne le trouve plus. Je le cherche dans ce tabernacle, il n'y est plus ; je le cherche sur ces autels, il n'y est plus; je le cherche autour de moi, il n'y est plus : Abscissus. est de terra viventium ^ ; il a été arraché de ce monde avec une telle fureur, que nous ne pouvons plus même retrouver ses restes. Vous du moins, hosties consacrées. Sacrement adorable, images saintes, où êtes-vousï

(1) Joan. 20, 13. (2) Isa. 53. 8.

Qu'éies-vous devenus? où sont les honneurs dont la foi a coutume de vous entourer? Quel est donc ce culte étrange qui frappe aujourd'hui nos regards ? Ah ! s'il en est ainsi, sortons tous de cette église ! Ne vojez-vous pas que ce n'est plus une maison de prière, ni la maison de Dieu ? Mais que trouverons-nous, grand Dieu ! hors de ce temple? Le monde entier est plongé dans la confusion, d'épaisses ténòbres voilent la lumière, les éléments sont bouleversés, les étoiles et les sphères célestes en désordre, le soleil éclipsé, la lune ensanglantée, les montagnes se fendent, les sépulcres s'ouvrent, la terre elle-même, saisie d'horreur, tremble jusqu'au fond de ses entrailles à cet horrible spectacle, qui plongo l'univers dans le deuil. Comment donc ne sôcherionsnous pas d'effroi, mes frères, si les créatures insensibles sont elles-mêmes saisies d'épouvante ? Au moins expliquez-moi, dites-moi clairement* quelle est la cause do cette désolation universelle? Ah! je le comprends. Jésus, hélas ! Jésus est mort ; et la mort funeste d'un Dieu fait évanouir de douleur et l'Eglise et la nature. Vous seuls, pécheurs, restez insensibles; vous l'emportez enfin, oui, vous l'emportez. Réjouissez-vous, misérables ! ce Jésus que vous avez tant persécuté, parce qu'il vous reprochait trop souvent vos crimes, est mort; ce Jésus qui, le fouet àia main, vous chassait du temple ; ce Jésus qui vous peignait la voie du ciel commo si difficile et si étroite ; ce Jésus si bon, ce Jésus si tendre, qui ne fit jamais de mal à personne et fut néanmoins repoussé de tous, il est mort,... oui, il est mort. Vous voilà tranquilles, pécheurs ; étes-vous enfin satisfaits? Réjouissez-vous donc, réjouissez-vous. Ah ! quelles transes ! quelle douleur ! comment peut-on être si dur! On écoutera donc, le front immobile et l'œil sec, la fatale nouvelle qu'un Dieu est mort pour nous ? Ah .' qu'il n'en soit pas ainsi ! Ce sont des larmes, mes frères,

oui, des larmes et non des paroles qu'il faut ce matin. Des larmes, passagers qui voguez sur la mer orageuse de ce monde, car votre étoile ne brille plus, vous avez perdu votre pilote ; des larmes, enfants, c'est votre bon père qui est mort; des larmes, âmes pieuses, vous êtes veuves de votre époux; des larmes, chrétiens, des larmes amères, notre doux Jésus, hélas ! a été massacré. Vous, surtout, mes yeux, pleurez, et pleurez sans cesse. Mais pour donner un libre cours à mes larmes, je veux aller rejoindre Marie, cette Mère désolée de mon Jésus. 0 Marie, Vierge de douleur, souffrez que je mêle mes larmes aux vôtres. Notre aimable Jésus est mort, ô tendre Mère, et pour parler de sa mort, je viens vous emprunter des paroles qui puissent toucher ceux qui m'écoutent, et leur arracher des larmes et des gémissements. Si jamais j"ai imploré votre assistance, c'est maintenant surtout, et pour cet objet, que je la réclame; je m'aperçois trop tard que j'ai commencé à parler avant de vous avoir invoquée, ô Marie. Je vous salue donc, en vous disant : Ave Maria; car jamais ces paroles ne vous ont mieux convenu qu'aujourd'hui, puisque Marie signifie amertume et que jamais vous ne fûtes plus remplie d'amertume qu'aujourd'hui. Ne vocetis me Noemi [id est, pulchram), sed vacate me Mariam {id est, amaram) quia amaritudine valde replevit me Omnipotens * . C'est aujourd'hui que vous vous montrez vraiment « pleine de grâce; « car pendant que Jésus est persécuté par tout le monde, condamné par les Juifs, •crucifié par les Gentils, abandonné de ses disciples, vous seule êtes restée au pied de la croix, parce que vous étiez pleine de grâce, gratia piena. C'est aujourd'hui que « le Seigneur est avec vous-: " Dominus tecum ; car de même que votre âme s'est comme envo-

(1) Ruth. 1, so.

I('(î pour aller se reposer dans les plaies de votre divin Fils, ainsi votre Fils, après avoir rendu le dernier* soupir, est venu se reposer sur votre sein. C'est aujourd'hui que «* vous êtes bénie entre toutes les femmes, y heriedicta tu in muiîprihvs^ ; car votre divin Jésus, malfrré toutes les malédictions dont il est chargé, ne laisse pas de vous bénir, éîant lui-même un « fruit béni de vos entrailles, » henedictns fructus ventris tuî^, auquel convient le doux nom de JÊsus, qui signifie Sauveur, puisqu'il a opéré aujourd'hui le salut au milieu du monde : Hodie operatus est salutem in medio terree^. Soyez donc, ô Vierge-Mère, soyez, je vous en conjure, notre consolation dans nos peines, soyez notre guide dans cette mer de douleurs. S'il s'est trouvé des mères 'assez barbares pour conserver les dépouilles sanglantes de leurs fils égorgés, afin d'enflammer à la vengeance leurs descendants, vous, ô tendre mère, pour nous émouvoir et nous toucher d'une plus vive compassion, montrez-nous la sainte croix, cet étendard sanglant de Votre Jésus mis à mort.

La voici, cette croix sainte. Mais, que vois-je? hélas l Comment! la croix sans le divin crucifié? Et qui donc l'en a ôté, qui m'a enlevé mon Sauveur crucifié? Artifice cruel inventé pour m'abattre de plus en plus ! Je ne l'ai pas trouvé dans ce tabernacle, je ne l'ai pas trouvé sur les autels, je ne l'ai pas trouvé dans cette chaire, et je ne le trouve pas même sur la croix ! 0 chère, ô sainte, ô bien-aimée croix, oii donc avez-vous laissé mon Jésus? Où pourrais-je le retrouver, afin de le serrer sur mon cœur, et réchauffer ses plaies de mes larmes? Où sont ses restes meurtris, afin que je puisse compter ses blessures, et donner à chacun un baiser, puis un soupir? Anges saints, si c'est vous qui l'avez

(1) Luc. 1, 28. (2) Ibid. f. 43. ' (3) Ps. 73, 12.

enlevé, vous ne deviez pas commettre ce vol ; car c'est à nous de célébrer les tristes obsèques du Rédempteur défunt. Vierge-Mère, si c'est vous qui l'avez renfermé de nouveau dans votre sein, ah! de grâce, permettez que nous puissions aussi le serrer sur notre poitrine ; vous avez pu le caresser à votre aise lorsque vous le portiez petit enfant entre vos bras ; nous voudrions bien, à notre tour, l'embrasser, suspendu à la croix. Père éternel, sijamais voua^l'aviez emporté au delà des cieux, dans la crainte que son humanité sacrée ne fût exposée parmi nous à de nouveaux outrages, ah ! daignez nous le rendre : nous ne sommes pas si cruels que de nous acharner contre un mort, nous détesterons plutôt notre cruauté à la vue de Jésus mort. Mais, hélas ! mes larmes sont inutiles ; il ne me reste d'autre consolation en ce triste jour qu'une croix, et une croix teinte de sang, percée de clous, et surmontée d'une couronne d'épines. 0 sainte, ò adorable, ô heureuse croix! Je conçois pourtant, en vous vojant, le doux espoir de retrouver bientôt mon Jésus ; il s'est montré toujours trop épris d'amour pour vous, pour pouvoir demeurer longtemps séparé de vous. Mais en attendant qu'il reparaisse, je me prosterne devant vous, ô bois sacré, unique lumière de ce jour, unique asile de nos coeurs affligés, et je vous adore humblement. Salut, lit douloureux de mon Jésus mourant ! En vous voyant tout empourprée du sang de l'agneau divin, mon âme est saisie d'horreur. Ah ! étendez un de vos bras, et frappez, brisez la dureté des cœurs les plus obstinés. Attendrissez-nous, ô sainte croix, tirez de nos yeux des larmes de componction par torrents, et de nos cœurs des soupirs amers de repentir. Donnez-moi la force, la clarté et Tordre nécessaire dans le récit que je vais faire de la douloureuse Passion de notre bon Sauveur; et puisque vous êtes prête à partir, emportez avec nous les hommages de notre respect et

do notre amour. 0 cruxave, spes unica, hoc passionis tempore piis adauge gratiam, reisquè clele crimina. Amen.

II. Le cœur de Dieu brûlait d'un amour immense pour l'homme et ne pouvait plus souffrir que le genre humain tout entier, comme s'il eut été réprouvé en masse, courût bride abattue à sa perdition. Le Verbe éternel. Fils unique du Père, se présenta alors, dit le grand contemplatif d'Avila, devant la majesté divine : et pour réparer les pertes causées par les prétentions orgueilleuses d'Adam, qui, à cette parole du serpent : Eritis sicut dii ' : <• Vous serez comme des dieux, » aspira à la souveraineté de Dieu même, il offrit avec un amour incomparable, de compenser par ses souffrances et l'honneur d'un Dieu outragé, et les dommages justement encourus par l'homme. C'est pourquoi, descendant sur la terre, il se revêtit de notre chair mortelle, et prit sur lui toutes nos infirmités. Comme une nourrice pleine de tendresse qui, voyant que son nourrisson a d'autant moins la force de prendre le remède qu'il en a plus besoin, le prend elle-même à sa place, quoique d'une santé parfaite; ainsi notre généreux Rédempteur» pour nous guérir du poison mortel de tant de péchés, a bu à notre place le breuvage amer de sa Passion. Et ce traitement douloureux ne dura pas seulement les trois derniers jours de sa vie, mais bien les trente années qu'il a vécu sur la terre. Les bourreaux impitoyables qui le tourmentèrent durant cette longue et cruelle passion, furent la pauvreté, les sueurs, les persécutions, les voj-ages, les humiliations : In laboribus ajiiventute mea^. Il y manquait, pour l'achever, — la prison, — la sentence de condamnation — et la mort, qui se suivirent dans la dernière période de sa vie, et qui for-

(1) Gen. 3, 5. (2) Ps. S7, 10.

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