PREMIÈRE PARTIE
III. II j avait irente^trois ans que Jésus avait paru sur la terre et commencé le cours de sa douloureuse passion, lorsqu'enfin arriva l'heure qui devait y meitre un terme. « JésuSj sachant que son heure était venue : » Sciens Jesus quia venit Uora ejus ', et voulant enseigner aux enfants le respect qu'ils doivent à leurs parentSi alla d'abord trouver sa mère, tant pour l'iiistruire des tristes événements qui allaient suivre, que pour lui demander sa bénédiction. Ah! quels entretiens durent avoir lieu en ce moment entre ces deux cœurs brûlants d'amour l'un pour l'autre ! Seuls, vous en fûtes témoins, anges saints ; redites-nous donc les tendres embrassements et les déchirants adieux de Marie à Jésus et de Jésus à Marie. Cette séparation fut pour l'un et l'autre un poignard qui leur perça le cœur d'outre en outre. Ayant donc pris congé de sa Mère, en emportant sa bénédiction, mais aussi le cœur blessé de ses angoisses, Jésus se rendit avec ses disciples à Jérusalem, pour y célébrer la dernière Cène. Considérant que la blessure faite par la dent empoisonnée du serpent malin au {)ied de notre premier père fut si profonde, que, selon l'expression de saint Jean Chrysostóme, tous ses descendants en sont estropiés : Ut omnes ex eo vulnere claudicemus, l'aimable Sauveur voulut, dans cette dernière Cène, laveries pieds de -ses disciples, pour affermir par ce bain salutaire la partie malade : Ut m ea parte in qua insidiatus est serpens, lavaret venena serpentis. Il voulut, aussi de cette manière les disposer a
(l) Joj.u, i3. 1. ■ •
I>E LA PASSÎ-GX. 851
jnangtT, dans un double but, ragn,oa«i pascal, savoir pour remplir, en le mangeant, upe observance légale, et mettre fin, en le détruisant, aux rites de la loi mosaïque. En outre, désirant se choisir une nouvelle épouse, son Eglise, il dénonce un éternel divorce avec la synagogue, puis, pour donner à ses fidèles un témoignage frappant de son amoUfT, il leur dresse un banquet solennel ; et afin que le festin de ces noces indissolubles soit plus somptueux et plus magnifique, il se donne luimême tout entier à eux, se transformant en nourriture et en breuvage dans le très-saint et très-divin sacrement : Sub bina specie carnem dédit et sanguinem^ ui dupli-r cis substantiœ totum cibaret hominem.
IV. Mais arrêtez, de grâce; que faites-vous; Seigneur? Vous voudriez vous donner au monde et aux hommes? Vraiment, le monde a beaucoup' fait pour TOUS, pour que vous le pajie2? par un don si précieux ! Lorsque vous êtes venu sur la terre, il vous a logé aussi mal qu'il a pu, dans une étable, entre deux animaux, et aujourd'hui, au moment de votre départ, il va vous clouer à une croix entre deux voleurs. Un Hérode à cherché à vous faire mourir, encore enfant, et un autre Hérode vous fera passer pour un insensé, pour un fou. Les uns ont tenté de vous précipiter du haut d'une montagne, les autres de vous ensevelir sous une grêle de pierres. Quoique dans te désert vous ajez distribué à ces ingrats, pires que les chiens, du pain en abondance, ils ne cessent d'aboyer contre vous et de chercher à vous dévorer, et vous voudriez encore leur jeter le pain des anges? Ah! Seigneur, souvenez-vous de ce que vous avez dit à la Cananéenne : Non est bonum sumere panem filiorum, et mittere canibus ; « Il ne convient pas de prendre le pain des enfants, et de le jeter aux chiens. » Comment, d'ailleurs, pourrez- vous vous résQudre à entrer dans la. bouche d'un Judas, qui
vous trahit en ce moment? Comment vous laisser manger par tant d'hommes plongés dans le désordre, et enfoncés dans la fange des péchés les plus énormes ? Comment vous assujettir à tout prêtre quelque indigne qu'il soit, en descendant, au moindre signe, du sein de votre Père dans des mains impures? Comment vous laisser porter par les rues dans le réduit des pauvres les plus abandonnés, sans cortège, sans personne parfois qui daigne vous accompagner? 0 divin Fils de Marie, ayez plus d'égard à ce qui vous est dû, et ne vous condamnez pas, de grâce, à subir tant d'outrages et d'iniquités. — Holà! qui ose tenir ce langage? me crie Jésus-Christ; qui prétend imposer des bornes à mon amour? Quis legem dat amanti ì Non, mon amour ne connaît point de loi et je veux me donner en gage au monde, pour mieux établir la paix entre Dieu et l'homme. Je sais que l'on me gardera quelquefois dans un tabernacle grossier, sous le toit de quelque église rustique, dépourvue d'ornements, mal tenue, et sans qu'il s'y présente jamais personne pour m'y adorer; n'importe. Je sais que dans les plus belles solennités , dans les concours les plus nombreux, lorsque je serai exposé sur un autel, beaucoup de mauvais chrétiens me tournant le dos , se permettront, en ma présence , mille insolences, mille outrages ; n'importe. Je sais que les hérétiques, les Gentils et les autres infidèles me jetteront plus d'une fois comme pâture aux poissons, aux chiens, aux corbeaux, dans les rues ou dans les cloaques, qu'on me percera à coups de poignards ou d'aiguilles, que je serai souillé de crachais, foulé aux pieds, jeté au feu ; je sais tout cela; mais je sais aussi qu'il y aura une Catherine de Sienne, une Terese, une Madeleine do Pazzi, qui se pâmeront d'amour en me recevant; je sais qu'il y aura un Séverin Boèce, qui portera dans sa main sa tôle tranchée, pour la présenter à l'autel et se nour-
rir de mon corps avant de rendre le dernier soupir ; .j<j sais qu'il y aura une Rose de Lima, qui, en me recevant dans ce sacrement de mon amour, croira recevoir en son sein le soleil, et se consumera comme la cire parmi tant d'ardeurs ; je sais qu'il y aura une Colombe de Riéti qui, de la vingtième année de son âge jusqu'à la vingt-septième, ne prendra d'autre nourriture que l'Eucharistie; je sais, en un mot, qu'il y aura une multitude d'âmes pures et saintes qui me recevront avecun cœur droit et une tendre dévotion. Que mon amour l'emporte donc ; je maintiens avec bonheur la résolution que j'ai prise de servir de breuvage et de nourriture à ceux qui m'aiment, pour satisfaire leurs désirs, et je déclare ouvertement que mon Coeur est tout dévoué aux enfants des hommes : Deliciœ meœ esse cum filiis hominum^. — 0 amour, amour immense de mon Jésus! qui aurait pu désirer davantage? El quelles expressions suffiraient pour vous rendre grâce de tant de tendresse? Hommes ingrats, quand donc reconnaîtrez-vous l'ineffable bienfait qui vous est accordé en cet adorable Sacrement?
V. Le Sauveur, après avoir enrichi le monde d'un si beau présent, part content, et chantant une hymne de joie : Hymno dicto^, il passe avec ses disciples le torrent de Cedron; sachant qu'Adam pécha dans un jardin de délices : In paradiso voluptatis^, lui, nouvel Adam comme l'appelle l'Apôtre : Factus est... novissimus Adam in spiritum vivi/îcantem*, se dirige, à son tour, vers un lieu où il y avait un jardin : Ubi erat hortus^. Mais, hélas! au moment où il met le pied dans ce jardin, la joie qui brillait sur son visage disparait : il pâlit ; la peur, l'ennui, la tristesse s'emparent
(11 Prov. 8,31.
(2) Malth 2G, 30.
(3) Gen. S, 15..
(A) I Cor. 15, 45.
(5) Jaaii. IS, 1.
kf. M. IV.
de lui : Cœpit pavere et tœdere, contristari et mœstus esse^. Quoi! le roi de gloire a peur? — Opi, il tremble, et avant de se laisser garrotter et traîner en prison par les bourreaux, il se livre lui-même à une crainte beaucoup plus cruelle à son égard que les bourreaux eux-mêmes. Remarquez ici la sollicitude pleine d'amour du Sauveur. Sachaijt que nos péchés commencent le plus souvent par la pensée, afin de les expier pleiner ment, il voulut commencer sa passion en souffrant dans son âme et dans ses pensées, devenant avant les juges et les bourreauXj juge et bourreau de son propre esprit. Il déchaîna pour ce|a toutes les passions qui pouvaient le tourmenter comme homme, donnant toutefois plus d'empire encore à la crainte, qui brisa en quelque sorte son divin Cœur : Cœpit pavere . Qui j\e sait quel affreux martyre c'est que la crainte? Yrai tjran, elle grandit les objets , et exagérant aux yeux de l'imagination l'horreur du danger, elle tourmente sa victime, nour seulement en lui représentant sans cesse le mal qui l'attend, mais en lui faisant endurer réellement double mal. Oh! à quel supplice le cœur sacré de mon Jésus fut en proie dai)s ce jardin ! Sa frayeur fut telle, que si la passion qu'il souffrit surpassa en atrocité tous les paartyre^, la crainte qu'il en ressentit fut plus horrible pour lui qiie sa passion mêpie. fit n'allez pas dire que ce tQurofent et toi^s les autres, Jésus les a voulu?, qu'il les a librement excités ou admis dans sa personne : c'est très-vrai, mais c'est précisément pour cela qu'ils furent plus cruels : car ils étaient aggravés par la vive appréhension qu'il en avait, étant Dieu et homme tout à la fois. Et que ne fit-il pas, bon Dieu! pour accroître ges peines intérieyres et porter seul le poids accablant (5e spn affliction! Quels moyens n'emplqya-t-il pas poup
/}) Marc. 14, 33. Matth, -26, 37.
que son supplice égalât son amour? Il eut soin, à cet , effet, d'écarter de lui toutes les consolations, tous les adoucissements qui pouvaient lui venir, soit de luimême, soit des hommes, soit des circonstances, soit du temps, soit de la terre, soit du ciel, vérifiant ce qu'il avait dit déjà par la bouche du prophète : « Mon âme a refusé d'être consolée : •» Renuit consolari anima mea^. Voulant qu'à la grandeur de notre faute, laquelle est un mal pur et simple, répondit une peine immense, qui fût aussi douleur pure et simple, et sachant que cela ne pouvait se faire naturellement, à cause de la béatitude de son âme unie au Verbe, que fit Notre-Seigneur? Ecoutez, s'il vous plaît : pour que sa douleur fut une douleur sans mélange de consolation, il fit un grand miracle, ce fut de mettre une digue à ce torrent ,de félicité qui inondait la partie supérieure de son âme, afin qu'il n'en coulât pas une seule goutte dans la partie inférieure. Qjiel prodige étonnant! Voir une âme jouir tranquillement, dans la panie supérieure, de la vision béatifique, et accablée, dans la partie inférieure, d'en-t nui, de crainte et de tristesse! Voir un Dieu fait homme qui, par un merveilleux effort de sa toute-puissance, est tout à la fois un martyr plongé dans les délices, et un bienheureux en proie à )a souffrance ! Comme le remarque saint Laurent Justinien : Uno Jesus tempore Dei fruehatur visione, et intoleràbili passione gemehat. O mon aimable Rédempteur | que vous avez payé cher le crime que commit Adam, en aspirant à se faire Dieu ! Pour réparer un si monstrueux désordre, il vous a fallu renoncer, en quelque sorte, à la divinité, quant à l'effet qui consiste dans la béatitude ; vous l'avez suspendu de telle façon que votre union avec l'essence divine, c'està-dire avec un être souverainement heureux, n'apportât aucun soulagement à votre humanité affligée,
(J) Ps. 76. 3.
VI. Mais pour vous en convaincre, suivez Notre-Sei-» gneur qui, écartant, comme dit saint Arabroise, toutes les délices de la divinité, sequestrata delectatione divi' nitatis^ et laissant ses disciples, va s'agenouiller sur une pierre, laquelle, au rapport du vénérable Bède, s'amollit aussitôt comme la cire, peut-être pour nous reprocher la dureté de nos cœurs : Saxum illud, super quod genuflexus est Dominus, tanquam cera amollitum est. Ce fut alors que la crainte et les autres passions» librement soulevées par la volonté du Sauveur, inondèrent son divin Cœur de deux torrents impétueux, l'un de feu et l'autre d'eau. Le premier vint du ciel et des sphères sublimes de l'éternelle charité : pénétrant jusqu'aux replis les plus secrets et les plus cachés de ce Cœur désolé, il y creusa un gouffre immense, un abîme sans mesure de charité, et d'une charité si brûlante, si enflammée, si dévorante qu'elle eût suffi pour embraser le monde entier de ses ardeurs. Aussi l'adorable Sauveur, consumé en quelque sorte au milieu de cet incendie d'amour, s'écriait-il à haute voix, par la bouche du prophète, que le feu dévorait jusqu'à la moelle de ses os : De excelso misit ignem in ossibus meis^. Ce fut là le torrent de feu. L'autre torrent qui envahit le cœur de Jésus dans le jardin des Olives, n'était point formé par les eaux limpides du ciel, mais par la fange de la terre et la lave de l'enfer ; torrent dévastateur et pestilentiel formé, selon le sentiment de saint Jérôme, par les persécutions, les opprobres, les coups, et tous les affreux tourments qui vinrent fondre à la fois sur l'aimable Sauveur. Dieu, les hommes et les démons semblaient conjurés contre lui , pour l'accabler sous un déluge de maux, de sang, d'iniquités, d'ingratitudes, de trahisons, de traitements indignes, de malédictions, de
(1) Tliren. 1, 13.
blasphèmes, et amener cette terrible catastrophe prévue et annoncée par le prophète Osée. Voilà les torrents d'eau et de feu qui se rencontrèrent dans le Cœur de Jésus et s'y livrèrent une lutte épouvantable. Consumé par la charité, inondé par les tribulations, il était en proie à toutes les souffrances. On eût dit que la terre et l'enfer avaient ouvert les cataractes de l'abime pour étouffer l'ardente charité qui brûlait dans Tàme du Sauveur. La trahison de Judas, le parjure de Pierre, la fuite des apôtres, les mauvais traitements de la soldatesque, les blasphèmes d'Anne et de Caïphe, les injustices de Filate, les railleries d'Hérode, les fouets des bourreaux, les clous, la croix, les dérisions des princes et des pontifes, les insultes des larrons, les péchés du monde entier, les instigations de tous les démons déchainés à la fois, la présence de sa Mere désolée, et le douloureux abandon de son Père éternel lui-même, tout cela formait un déluge d'eaux amères, qui aurait suffi pour éteindre un. incendie aussi vaste que le monde. Aussi notre divin Sauveur, plongé dans une agonie mortelle, s'en plaignit-il à son Père, en s'écriaut : Les flots de votre fureur ont passé sur moi, vous m'en avez inondé de toutes parts ; ils ont pénétré jusqu'au fond de mon âme : Fluctus tui super me transierunt . Omnes fluctus tuos induxisti super me. Intraverunt aquos usque ad animam meam * .
VII. Mais pour se faire une idée plus claire encore de cette douleur immense qui menaça d'étouffer le cœurde notre bon Sauveur dans le jardin des Olives, il faut savoir quelle horrible perspective s'offrit alors à son esprit. Il vit avec une clarté infinie, non-seulement tous les péchés des siècles passés, mais encore toutes nos énormiiés, et tout le mal qui devait se commettre dan»
. (1) i-s. Ji, 4s. — s-, .y. - 6S. 2.
85â SERMON XXX.
}e monde entier jusqu'à la lin des siècles. Il vit donc qu'après sa mort, il naîtrait une foule d'hérésies qui déchireraient le sein de son Eglise; que les uns, à la vue de ses humiliations, diraient avec Ebion qu'il n'était pas le Fils àe Dieu, mais simplement un homme comme hous; que les $,ulres prétendraient avec Mamès qu'il a été eruciôé et qtfil est mort, nourseulement selon son humanité sainte, mais même selon sa divinité ; que d'autres auraient l'effronterie de dire avec Luther que plus on pèche, plus on fait honneur à la passion et au sang" de Jésus-Christ ; que d'aiitres diraient avec fe perfide Calvin que Jésus, eu mourant sur la croix, s'était laissé aller au désespoir, et que pour cela il avait enduré pondant trois jours les peines des damnés en enfer. Il vit que les Juifs feraient une loi dans leur Thaimud de se retirer trois fois le jour pour maudire Jésus-Christ ; il vit que les païens arracheraient les yeux à ceux qui le regardent, la langue à ceux qui l'invoquent, le cœur à ceux qui l'aiment, et feraient en un mot subir les sup^ plices les plus atroces à quiconque ferait profession de îe reconnaître pour son Seigneur et son Dieu. Et puis, Jésus ne vit-il pas aussi, cette nuit-là, toutes les nuits ténébreuses des pécheurs? Ce fut alors qu'il vit se dresser devant lui les péchés de tous les hommes, de tous les lieux, de tous les temps, avec leurs circonstances les plus horribles. Il vit ces milliards de péchés qui se commettent tous les jours en Afriqye, en Asie, en Amérique, en Europe, dans notre Italie, dans ce lieu, et peut-être par beaucoup de ceux qui m'écoutent. Il vit enfi» tous les péchés commis et qui doivent se commettre jusqu'à la fin du monde, et il les vit tous aussi présents, aussi gravés, aussi distincts que s'ils se fussent commis sous ses yeux. La connaissance qu'il en avait étant divine, il comprenait aussi parfaitement toute leur malice et leur opposition à la bonté infinie de Dieu,
Connaissant d'un autre coté aveo une lurniòre divin0 celte bonté outragée, et l'aimant d'un amour correspondant à cette connaissance, il en ressentait une ameriume, line douleur si intense, si mortelle, que si la divinité ne l'eût soutenu, il n'eut pu Vivre un seul instant. Ah! pécheurs, mes frères, comment notre cœur ne se brise-t-il pas de douleur dans notre poitrine? Mes péchés et les vôtres lurent autant de serpents qui, au jardin" des Olives, percèrent de leur dard empoisonné le Cœur sacré de Jésus, le déchirèrent et lui hrenl souffrir une passion anticipée, plus douloureuse, plus cruelle que lout ce qu'il endura dans la suite. Ah ! je le répètescomment notre cœul" ne se brise-t-il, pas de douleur dans notre poitrine? « Si je n'avais pas tant péchéy Jésus n'aurait pas tant souffert : » voilà l'épine que chacun de nous devrait toujours porter enfoncée dans le cœur. N'oubliez jamais cette grande vérité : <» Si jcï n'avais pas tant péché, Jésus n'aurait pas tant souffert. -
VIII. S'il se trouve parmi vous quelque àme innocente, elle ne doit pas être pour cela étrangère à notre affliction ; car ce ne sont pas seulement les fautes de ses ennemis, mais encore ]es peines de ses élus qui assaillirent le cœur de Jésus, au jardin des Olives. Il vit là, et il souffrit intérieurement toutes les angoisses de sa' Mère désolée, tous les supplices de ses martyrs^- les" outrages de ses apôtres, les tribulations des confesseurs,' les souffrances des saints, tous passèrent par ce divin Cœur et y déposèrent leur amertume. De çiéme que les eaux salées de la mer, en s'infiltrant dans la terre, y laissent leur sel; ainsi notre bon Jésus voulut que nos peines et nos afflictions s'adoucissent dans son divin Cœur, tandis qu'il en prenait pour lui tout ce qu'elles ont d'amer et de rebutant. Pourquoi donc vous plaindre, âmes vertueuses, de vos aridités, de vos dégoûts, de vos infirmités, de vos persécutions et de vos tribula-
oOO SERMON XXX.
lions? Notre aimable Sauveur, pour les rendre doux et agréables, les a tous endurés avant vous au jardin des Olives, comme nous l'atteste saint Laurent Justinien : Perferebat omnium pœnarum genera, persequebatur in aposlolis, lapidabatur in Stephano, et in singulis martyrum tormenta sustinuit. Et il les endura avec une telle intensité, que son Cœur ne pouvant plus tenir contre ces flots impétueux, il tomba la face contre terre : Procidit in faciem suam; et il y eut au dedans de lui une lutte si violente entre les eaux améres de l'affliction et le feu de la charité qui le dévorait, qu'il en résulta une sueur abondante de sang : Et factus est siidor ejus sicut guttœ san'guinis decurrentis in terram^. Sang adorable, que ta vue causa de douleur à mon divin Rédempteur î Etendu à demi mort sur la terre, il considérait que si tu devais être un remède salutaire pour plusieurs, tu devais tourner à la condamnation d'un bien plus grand nombre d'autres. Je crois entendre Jésus réduit à l'agonie, disant d'une voix languissante, étouflfée par les larmes : Ah ! pourquoi ai-je arrosé le sol de mon sang, si ce sang doit servir à rendre les pécheurs plus inexcusables, et les réprouvés plus criminels? Père éternel, j'adore vos divins décrets; mais pourtant, dites-moi, pour qui voulez-vous que je meure? Pour les idolâtres ? mais si personne ne se sauve parmi eux? Pour les juifs? mais ne sont-ce pas mes ennemis les plus acharnés? Pour les chrétiens? mais combien peu parmi eux se sauveront î De quel profit sera donc mon sang? Quœ utilitas in sanguine meo^i II sera donc vrai que mon sang servira à écrire une sentence de condamnation contre un grand nombre au lieu d'une absolution? Il faudra qu'il aggrave les fautes d'une multitude d'âmes au lieu de les effacer? Qu'il attise le
(1) Luc. Ì2, 44. {^] Ps. 22, 10.
fiË LA PASSION. 361
feu de l'enfer au lieu de 1 éteindre ï Quœ utilitas in sanguine meo? Ah! cette pensée me fait souffrir, nonseulement les douleurs de la mort, mais les douleurs de l'enfer : Dolores inferni invenerunt me *.
IX. Ah! cœurs de pierre, comment est-il possible que ces gémissements, ces larmes, ce sang d'un Dieu agonisant ne vous louchent pas? D'où vient tant de dureté? Il ne s'en trouvera pas un seul parmi vous qui daigne lui accorder un soupir? Pas un qui coure à son aide çt lui porle quelques consolations? Ah! mon doux Jésus, prenez courage néanmoins : si les hommes vous délaissent, il n'en est pas de même de votre Père éternel. Voici que de sa part un ange descend du haut du ciel ; il tient en main un calice : c'est sans doute un baume céleste destiné à tempérer l'amertume de votre âme. Hélas ! que je me trompe ! Son message se borne à quelques paroles ; il consiste à faire entendre au Sauveur, qu'en vertu du décret éternel porté dans le conseil de l'adoi'able Trinité, il doit mourir. Oui, lui dit l'envojé céleste, votre mort est nécessaire pour donner la vie au monde. Courage! ô prince généreux, revêtezvous de votre force : Incluere fortitudine tua*. Allez où vous pousse votre amour, où la voix de votre Père vous appelle, où les larmes du monde entier vous inviïeni. Buvez enfin, buvez avec joie le calice que je vous présente. — Ange saint, c'est donc là le breuvage que vous apportez à votre Roi affligé, désolé? Je pouvais bien m'imaginer que ce calice était plein de douceur, lorsqu'il ne représente en réalité que souffrances ! Toutes vos consolations se bornent donc à lui annoncer nettement qu'il faut mourir? — Oui, en effet, c'est toute la consolation qui lui est offerte, et en comparaison de la peine si poignante qu'il endurait au jardin des Olivea,
(1) Ps. 7, e. (2) 1$. 52, 1.
p. M. IV. dl
l'annonce de sa mort lui paraissait une consolation réelle. Ah! quel dut être l'excès de sa douleur, pour que le Père éternel, qui en connaissait toute l'étendue, comme aussi ce qui pouvait la réconforter, lui présentât la mort pour adoucissement! Faut-il s'étonner après cela que Jésus-Christ se plaigne de ressentir les douleurs de l'enfer? Dolores inferni circumdederunt me. Que si cette qualification vous répugne, vous pouvez dire, si vous l'aimez mieux, que les peines des damnés on enfer sont un peu plus grandes que celles du Sauveur, à cause que les damnés désirent mourir et que cette consolation ne leur sera jamais accordée; tandis que Jésus trouve un léger adoucissement dans la perspective de la mort; ne craignez point d'admettre que toute la différence vient de là. Mais, grand Dieu! quelles durent donc être les douleurs de mon Sauveur pour que le dernier de tous les maux, la mort même, lui fût un soulagement? Elles sont telles, en effet, que Jésus s'adressant à son Père éternel, dans la désolante solitude de cette nuit de ténèbres, va répétant d'une voix entrecoupée de sanglots : Pater mi, si possibile est : - Père éternel, s'il se peut ; » Pater, Père, nom d'amour, nom consolant; Pater mi, mon Père, oh! doux nom, nom de secours. Père chéri. Père tendrement aimé, écoutez ma prière ; si je puis encore vous appeler mon Père, s'il y a encore dans votre cœur quelque sentiment paternel, ô Père très-saint, éloignez de mes lèvres ce calice amer : Transeat a me ealix iste^. — Ah ! mon aimable Rédempteur, qu'avez-vous dit? Reprenez courage : car si vous êtes exaucé, nous sommes perdus; si vous ne mourez, nous mourons tous. Ah ! quels sentiments divers se combattent dans mon pauvre cœur, et à quelle cruelle alternative je me vois condamné !
(1) Mallh. 20, 39.
D'un côté, je souffre à l'excès de voir mon divin Jésus en proie à une ielle désolation, et de l'autre, je doi^ désirer qu'il n'en soit pas délivré; par conséquent... Eh! mais, que nous comprenons peu la prière du Sauveur ! Le calice de sa passion, il le boit pour se réconforter, et les eaux amères des tribulations qu'il voit prêtes à fondre sur lui ne refi'oidiront nullement son immense charité : Aquœ multœ non potuerunt extinguere charitatemK Aussi vojez, comme poussé par son amour, il se lève avec un cœur généreux, réveille ses apôtres endormis, les réprimande et les encourage : Surgite, eamus^. Savez-vous pourquoi il demandait tantôt que ce calice fût éloigné de lui? Transeat a me calix iste. C'est qu'il aurait voulu n'avoir point un traître parmi ses disciples. La trahison prévue de Judas, dit Origene, fut le fiel amer qui remplit la coupe de sa passion et la fit déborder. C'est pourquoi, dès qu'il l'approcha de ses lèvres, il en éprouva un tel dégoût qu'il pria son Père sur-le-champ de l'éloigner de lui : Pater mi, si possibile est, transeat a me calix iste; afin de nous faire comprendre, dit saint Grégoire, qu'un seul péché commis par un chrétien, par un religieux, par un prêtre, lui fait plus de peine qu'une multitude de crimes commis par ceux qui ne le connaissent pas : Minorem dolorem mala ingerunt quœ ab extraneis inferuntur.
X. Pendant que Jésus était réduit à l'agonie au jardin des Olives, assailli à la fois et presque englouti par le torrent brûlant de sa charité et par les eaux amères de toutes les iniquités et de toutes les douleurs du genre humain, ses disciples dormaient, il est vrai, mais pas tous : une perfide passion, l'intérêt, tenait Judas éveillé. Entouré d'une troupe de gens armés, il se présenta au
(1) Cant. 8, 7. (î) Mmh, 26, 46.
Sauveur pour se saisir de sa personne. Je crois l'apercevoir ; le voilà précisément : Lâche scélérat ! d'où viens-tu? Où vas-tu? Terre, peux-tu le porter? Ciel, que ne l'écrases-tu de tes foudres? Il vient, la trahison dans le cœur, l'h^^pocrisie sur les lèvres, pour livrer Jésus à la mort. Le Sauveur cependant, s'avançant d'un air majestueux et affable, demande à cette foule armée : « Qui cherchez-vous? »• Quein quœritis^i Qui cherches-tu, Judas? Tu ne réponds pas? Le traître s'approche de Jésus, lui jette les bras autour du cou et le baise, en lui disant : « Salut, Maitre : « Ave Rabbi; et oscuîatus est euYii- . — Judas, répond le Sauveur avec bonté, mon cher ami, qu'es-tu venu faire ici? Ainice, ad quid venisti? (Je crois l'entendre lui dire à demivoix) : 0 mon cher Judas, où le conduit ta perfidie? Comment! d'apôtre bien-aimé tu t'es fait chef d'une vile populace, d'une infâme soldatesque? Judas, mon cher ami, si tu veux te convertir, il en est temps encore, ma miséricorde t'attend les bras ouverts. Rappelle-toi, Judas, avec quel amour je t'ai instruit pendant des années à mon école, je t'ai communiqué mes secrets, je t'ai abreuvé même de mon sang, et maintenant tu me trahis par un baiser? Osculo filium hominis tradisi Mais le cœur de Judas est trop endurci, et il n'y a plus d'espoir de salut pour celui qui avait vendu son Sauveur. Grand Dieu! je frémis en y pensant! Un apôtre qui avait fait des miracles, que Jésus avait aimé si tendrement, en vient à cet excès d'impiété de vendre pour trente deniers l'oracle de la sagesse et le sanctuaire de la sainteté, son ami, son maître, son Dieu ! Existe-t-il au plus profond des abîmes une scélératesse plus grande que celle-là? Arrêtez, reprend ici le vénérable Bède : « Beaucoup ont aujourd'hui en horreur le
(1) Joan. 18, 4. (21 Matth. 26 49.
oriiYie de Judas, et le corameltent malgré cela : " Multi hodie scelus Judœ exhorrent, nec tamen cuvent. Pécheur, mon frère, vous êtes indigné contre Judas à cause de l'énormité de son crime, comment donc no l'êtes-vous pas contre vous-même ? N'ôtes-vous pas pire que Judas? Oui, pire que Judas. Judas, après tout, n'a vendu son divin Maître qu'une seule fois, tandis que vous, vous l'avez vendu tant de fois, et pour bien moins que pour trente deniers ! vous l'avez vendu pour un plaisir brutal, pour une vile passion, pour un point d'honneur, pour un misérable intérêt, pour un rien. Judas n'a communié qu'une fois en péché mortel, et vous, combien de fois avez-vous trahi par un baiser le Fils de Dieu, en communiant sacrilégement, en faisant vos pàques à la manière de Judas? Et Dieu veuille que vous ne soyez pas dans la disposition d'en faire encore autant cette année-ci! Ah! mon pauvre pécheur, comment ne vous convertissez-vous pas aujourd'hui, à la vue de cette bonté, de cet amour immense de Jésus? 'Vous l'avez trahi pendant tant d'années, et il vous a toujours traité en ami; vous avez été cruel, il a été miséricordieux; vous vous êtes comporté en Judas, et lui en Jésus !
XI. Mais revenons au Sauveur qui est là comme un agneau au milieu d'une troupe de loups affamés. Sur un signe de Judas, on met les mains sur lui et l'on s'empare de sa personne : Manus injecerunt in eum, et tenuerunt eum^. Les furieux se jettent sur son dos, le frappent sans pitié, et le maltraitent à l'envi : l'un lui donne des coups de poing, l'autre des soufflets, d'autres le poussent en avant à coups de pieds et de hallebardes; craignant qu'il ne leur échappe, ils lui jettent une grosso chaîne au cou, lui en ceignent les reins, et plusieurs
(1) Matx. 11, -16.
soldats, en tenant les deux bouts, l'entraînent violemment comme un animal qu'on mène à la boucherie. En traversant le torrent de Cedron, selon la pensée de plusieurs contemplatifs, ces misérables le précipitèrent du haut du pont dans l'eau qu'il teignit et consacra en même temps de quelques gouttes de sa sueur de sang. Une fois relevé au milieu des cris et des outrages de cette troupe barbare, on l'entraîne précipitamment chez le grand-prêtre. Notre bon Jésus est fait prisonnier, mes bien-aimés... Ah! je ne puis le dire sans verser des larmes, l'aimable Sauveur est prisonnier, le voilà captif pour notre salut ! Il n'est que trop vrai, c'est notre libertinage qui l'a mis dans les fers : « Il a été pris, c'est Jérémie qui le dit, dans nos péchés : « Captus est in peccatis nostris^. Pécheurs, avez-vous un cœur? Ah! fût-ce même un cœur de bronze ou de pierre, il devrait se briser en voyant les outrages dont le divin prisonnier est abreuvé. Voyez, voyez comment ces barbares traitent le Dieu de majesté ! L'un lui bande les yeux, l'autre lui arrache la barbe, et lui crache au visage. Reprochez donc à ces impies leur cruauté. Ah! non, non, c'est à nous-mêmes que nous devons nous en prendre. C'est nous qui avons fourni par nos péchés les liens et les chaînes pour le garrotter ; c'est nous qui sommes cause de tant de mauvais traitements; s'il est en prison, c'est pour nous. Si, traîné par cette soldatesque grossière, il a marqué la trace de ses pas par son précieux sang, nous, arrosons-la de nos larmes, et laissant le divin Sauveur dans son cachot, allons tous ensemble pleurer avec la Vierge, sa tendre Mère. Quelle doit être son affliction en apprenant que son divin Fils est prisonnier! La voilà qui vient à notre rencontre, toute triste, pour recevoir des nouvelles de son bien-
(1) Thren. 4, 20.
aimé Jésus. Auguste Vierge, Mère de douleurs, Reine des martyrs, mon cœur se brise en vous le disant : Jésus, notre souverain bien, est au pouvoir de ses ennemis, il est en prison. Ohi avec quelle confusion nous venons à vous, sachant toute la part que nous avons eue à vos tourments et à ceux de notre divin Sauveur! Nous n'ignorons pas que vous aussi, du fond de votre retraite, faisant compagnie en esprit à Jésus agonisant, vous suâtes sang et eau pour nos péchés. 0 cœur béni de Marie, plongé pour notre salut dans un océan de peines, nous vous rendons grâces en vous offrant l'amour de toutes les créatures ; chacun de nous voudrait avoir tous les cœurs dans sa main pour vous les consacrer, ô Vierge désolée à cause de nous. Que ne vous devons-nous pas pour ces larmes que vous avez versées si abondamment sur nous! Larmes précieuses! lavez les souillures de nos cœurs, et donnez-nous une contrition égale à nos fautes. Pour moi, qui suis le plus grand pécheur qui ait jamais paru devant vous, voici que je dilate mon cœur afin d'y renfermer toute la compassion que vous ont jamais témoignée les fidèles, et toute la douleur qu'ont éprouvée les pénitents. 0 Mère de miséricorde, faites-nous fondre tous en larmes ce matin; c'est un torrent de larmes que nous vous demandons, ô Marie! Attendrissez tous les cœurs, donnez-nous un amour sincère, une vive douleur; et qu'aucun de mes auditeurs ne sorte de l'église aujourd'hui avant d'avoir pleuré amèrement le mal qu'il vous a fait, à vous et à votre divin Fils emprisonné pour nous.