XII. Je m'aperçois qu'à notre sortie du jardin de
Oethsémani, nous avons négligé de cueillir quelquesune de ces fleurs, dont parle Hégésippe, qui naquirent en cet endroit après la passion du Sauveur, et paraissaient teintes de son sang, portant écrites sur leurs feuilles ces paroles : 0 mors, quam amara est m.emc:ria tua* : « O mort, que ton souvenir est amer! » Mais voici précisément que saint Jean Chrysostôme en cueille et nous en présente une, fort belle, mais qui a bien son épine : Le sort funeste de Judas, nous dit le saint Docteur, doit nous avertir de ne laisser aucun péché prendre racine dans notre cœur. Voyez à quel forfait un apôtre se laisse entraîner par un vil intérêt! Et cependant, que n'a pas fait Jésus, que n'a-t-il pas dit pour gagner Judas? Il se prosterna à ses pieds, les lava, les baisa, le pressa sur son cœur, l'appela au nom d'ami, et dans les bras même de Jésus, au milieu de ses baisers. Judas se livre au désespoir; il se damne dans le sein de Jésus. Que chacun de nous emporte avec soi et conserve précieusement cette fleur cueillie à Gethsémani, d'une odeur piquante, à la vérité, mais salutaire et qui nous fortifiera dans la route. Réfléchissons souvent que, quoique prêtre, quoique religieux, quoique adonné à la piété, malgré les fréquentations des sacrements, malgré une vie retirée et sainte de plusieurs années, on peut se damner. Et de cette troupe ignorante et grossière, qui, guidée par Judas, vint pour prendre le Sauveur, qu'en dites-vous? Ils connaissaient si peu Jésus, les misérables, qu'il fallut que Judas convînt avec eux d'un signe pour le leur faire discerner : Quemcw^que osculatus fuero, ipse est, tenete eum^. Et cependant Notre-Seigneur avait longtemps vécu au milieu d'eux, il avait prêché en public et fait une foule de miracles. Mais cette populace, passant les jours à
(1) EccH. 41, 1. (2) Marc. i4, 44.
boire, à blasphémer dans les lieux de divertissements et autres, no s'était jamais mise en peine de le voir ni de l'entendre, si bien qu'elle ne le connaissait même pas. Or, si vous y prenez garde vous reconnaîtrez dans cette populace ignorante une certaine classe de chrétiens de nos jours, lesquels vivent au sein du christianisme sans la moindre connaissance de Dieu. Ils s'inquiètent bien des sermons, des églises et des sacrements ! S'ils entrent dans une église, c'est pour causer ou faire pis encore ; guidés par quelque traître, ils y cherchent Jésus-Christ pour le faire mourir. Ce sont des âmes perdues, en un mot ; laissons-les à leur perversité, et continuons notre chemin. Et puisque tous les disciples ont abandonné leur bon maître, joignonsnous à lui, suivons Jésus qui, les mains liées derrière le dos, une grosse chaîne au cou, est traîné comme un malfaiteur, do tribunal en tribunal, et trouve partout le sort des pauvres, qui est d'être méprisés en tous lieux et de n'être écoutés nulle part.
XIII. Une antique tradition rapporte que lorsque Jésus entra à Jérusalem et traversa les rues de cette capitale, les statues des rois et des empereurs romains s'inclinèrent devant lui avec respect , comme poui* reprocher aux hommes leur conduite. Pierres et marbres, je vous remercie de cet hommage de compassion rendu à mon Sauveur. S'il est vrai que vous vous êtes inclinés par déférence, bientôt vous vous briserez de douleur. Cependant Jésus est traîné devant Anne, puis devant Caïphe. Là, s'il se tait, on dit qu'il est coupable : s'il parle, on dit qu'il blasphème. Parce qu'il répond avec douceur à celui qui l'interroge, un de ces valets lui décharge sur la joue un soufflet si horrible, quo cette auguste face, qui ravit les anges et fait les délices des séraphins, en devint toute livide. Non-seulement les traces de cette main sacrilège restèrent profondément
gravées sur la joue du Sauveur, mais le coup fut si violent qu'il le renversa par terre, lui ébranla toutes les dents, et fit jaillir de sa bouche un fleuve de sang. Anges saints, pourquoi n avez-vous pas paré le coup? Et vous, justice de Dieu, comment n'avez-vous pas fait sécher la main criminelle qui l'a porté? Comment les murs de la salle ne s ebranlèrent-ils pas à cette horrible scène? Comment le sol ne s'ouvrit-il pas pour engloutir ce misérable? Vous, du moins, ô mon Jésus, vengez votre honneur outragé! — Oh! non. Admirez sa douceur, son afiabilité. Il pouvait répondre à l'injure en foudroyant le coupable ; il se contente de dire ce qu'il faut pour le faire rentrer en lui-même, et attendrir son cœur : « Si j'ai mal parlé, lui dit-il, rendez-en témoignage; inais si j'ai bien parlé, pourquoi me frappezvous? » Si maie locutus sum, testimonium perhibe de malo; si autem bene, quid me cœdis^ ? Que dites- vous, vindicatifs, en présence de cette mansuétude de Jésus, vous, vers de terre, qui, pour une parole, pour une équivoque, vous emportez et méditez des projets de vengeance? Chose étrange! un Dieu ne croit pas faire tort à sa réputation en supportant les derniers affronts par amour pour l'homme, et l'homme se croit déshonoré s'il pardonne pour l'amour de Dieu ! « Quelle excuse aurons-nous, vous dirai-je avec saint Chrjsostôme, si nous nous mettons en colère lorsqu'on nous injurie, nous qui savons tout ce que Jésus-Christ a supporté? » Quain excusationem habebimus, si vituperati ad iram, concitainur, qui tot, tantaque Christum sustinuisse non ignoramus ?
XIV. Mais Jésus, me direz-vous, ne fit pas en cette circonstance ce qu'il avait recommandé danc son Evangile : Si quis te percusserit in dexterai'K ynaxillam
{l) Joan. 18, 23.
tuanif prœbe illi et alterami. Il veut que celui qui reçoit un souâiet sur une joue, présente l'autre joue; ce n'est pas ce qu'il fit ici. — Vous vous trompez, répond saint Drogon : Jésus reçut le second soufflet sans qu'il le cherchât ; c'est Pierre qui le lui appliqua en le reniant, et il lui fut bien plus sensible que le premier : In domo Caïphœ colaphizatusi est Christus, quia in domo Caïphœ colaphizat et Petrus. Comment cet Apôtre si dévoué à Jésus a-t-il pu manquer de la sorte à son Maitre bien-aimé? Est-ce peut-être parce qu'il a dormi, parce qu'il n'a pas prié, qu'il s'est trop vanté, qu'il a causé avec dos femmes, qu'il est entré dans la cour du grand-prêtFe et s'eât. exposé au danger? Tout cela est vrai, mais la raison principale, voulez-vous la connaître? C'est qu'il était homme* et que tout homme, si saint, si zélé qu'il soi),, doit craindre : Qui stat, videat ne cadat. Mais si Pierre, en tombant, a laissé voir qu'il était homme, il s'est montré supérieur à l'homme en se relevant prompteraent, et en sortant pour pleurer amèrement. Je sors avec lui pour mieux approfondir le motif de ses larmes. Pierre, pourquoi pleurez-vous? — Laissez-moi pleurer, répond-il, et si vous voulez savoir pourquoi, suivez-moi aux pieds de la très-sainte Vierge Marie, le refuge des pécheurs ; là, vous le saurez. La sainte Vierge se tenait retirée chez elle, accablée de tristesse depuis la nouvelle que son divin Fils avait été trahi. Consolée en voyant paraître Pierre, elle se leva et courut à sa rencontre : Je vous remercie, Pierre, lui dit-elle, de la fidélité que vous avez montrée à mon Jésus. — Ah I que dites-vous? Non, non. — Si, Pierre, reprend la sainte Vierge, je connais les généreuses protestations que vous lui avez faites de mourir plutôt que de jamais l'abandonner ; je sais qu'au jardin des
(1) Matth, 5,39.
Olives, lorsque tous les autres prirent la fuite, vous vous êtes présenté seul pour le défendre. Sojez-en béni, je vous en rends grâce. — Pierre, suffoqué par la douleur, voulait répondre, mais il éclata en sanglots et ne put proférer une seule parole. — Ah ! Pierre, disait la tendre Mère, je vois dans vos larmes une preuve de l'ardent amour que vous avez toujours porté à mon Jésus. — Oh! non, non, il n'en est pas ainsi. — Comment, non? Jean m'a dit que vous l'avez suivi à travers la ville, que sans craindre ni gardes, ni magistrats, vous l'avez accompagné jusque dans la cour, et que, lorsqu'il était abandonné par tous les autres, seul vous lui êtes resté fidèle. — Dites plutôt que seul je lui ai été infidèle. J'ai rougi d'être reconnu pour son disciple, et l'ai publiquement renié. — Vous avez renié Jésus! hélas! qu'entends-je? Pierre, que dites- vous? Vous auriez renié mon Jésus? — Oui, je l'ai renié, cet aveu me brise le cœur; ayez pitié de moi, je n'ose lever la tête tant j'en suis confus ; j'ai mis toute mon espérance en vous : car Jésus, par un regard qu'il m'a lancé après ce crime énorme, semble m'avoir dit : Ah! Pierre, Pierre, toi aussi tu m'abandonnes? toi aussi tu pio renies? Va, mon fils, va trouver ma Mère, afin qu'elle te pardonne. Me voici donc à vos pieds, ò Marie; je vous demande pardon. — Et Pierre ému se jeta à genoux, et se frappa la poitrine en signe de repentir, et ses 3'eux devinrent deux fontaines de larmes qui ne tarirent plus jamais et finirent par sillonner ses joues. Marie, le regardant alors avec bienveillance, leva l;i main, le bénit et lui pardonna. Pauvres pécheurs, voilà l'exemple que Pierre vous donne. Avez-vous péché? surtout pas de découragement, pas de défiance ! recourez à Marie, oui, recourez à cette Vierge puissante, et soyez certains que vous trouverez aussi le pardon.