‹ Œuvres complètes (volume 3)Chapitre 20 sur 26 · XV. Mais pendant que nous avons suivi Pierre, les · texte numérisé non relu

XV. Mais pendant que nous avons suivi Pierre, les

lioui reaux ont traîné Jésus au prétoire de Filate : Et vinctum adduxerunt eum, et tradiderunt Pontio Pilato prœsidiK Là, sur la foi de fausses dépositions, on lui impute d'avoir soulevé le peuple juif, empêché de payer le tribut à César, commis des sortilèges diaboliques, ambitionné la dignité royale, et de s'être donné pour le Fils dé Dieu. L'innocence, opprimée par la haine, déchirée par la calomnie, va bientôt, je le prévois, subir le sort réservé aux malfaiteurs. Je remarque néanmoins que Filate, instruit de la perfidie des accusateurs et de la fausseté de leurs accusations, cherche des moyens termes pour le sauver, moyens qui ne servent, hélas ! qu'à exposer le Sauveur à de nouveaux excès de cruauté. Il le met d'abord en parallèle avec un assassin public, espérant que le peuple demanderait plutôt la liberté de celui qui avait rendu la vie à tant de morts que de celui qui avait donné la mort aux vivants. Dans cet espoir, il fait une proposition à la foule : Quem vultis vobis de duohus dimitti-'i « Lequel voulez-vous que je mette en liberté, le Christ ou Barabbas? » Attention à la réponse des Juifs : Barabbam : « Barabbas. » Anges du ciel! qu'ai-je entendu? Répète encore une fois, populace effrénée, car peut-être ai-je mal entendu, ou n'as-tu pas bien compris. Sache que Barabbas est un homicide, et le Christ un saint; Barabbas est un homicide, et le Christ est l'auteur de la vie ; Barabbas est un fauteur de séditions, et le Christ un bienfaiteur de l'humanité. Réponds donc de nouveau : qui veux-tu qu'on te relâche, le Christ ou Barabbas? Attention, mes chers auditeurs j Barabbam^ : « Barabbas. " Anges de Dieu, que ne répliquez-yous d'une voix qui épouvante ces malheureux : Non point Barabbas, mais le Chi-ist!' Et vous, cieux, que ne faites-vous

11) 3/«»ft. 27, «. (2)lUd.2-7.21. (3) /6id.

i^etentir le même cri au milieu des foudres et des tonnerres? Non point Barabbas, mais le Christ! — Les anges et le ciel se taisent, parce qu'ils auraient trop à faire s'ils devaient foudroyer tous ceux qui préfèrent Barabbas au Christ. Que fait-on, en effet, tous les jours dans le monde, sinon préférer la terre au ciel, la politique à la conscience, les sens à l'esprit et la passion à l'Evangile? Je n'exagère point; voyez la chose en pratique. Voluptueux, Dieu et cette personne que vous aimez sont en regard, lequel des deux voulez-vous qu'on renvoie? Quon vultis vohis de duobus dimitti? Lequel vous est le plus cher? qui des deux doit occuper votre cœur? — Non hune, sed Barabbam^ . Que Dieu se retire, que le Christ meure ! que je préfère à Die« et au Christ une misérable créature. — Avares, voici devant vous le Christ et l'argent : que préférez- vous, que choisissez-vous? — Non hune, sed Barabbam. Que Dieu se retire, que le Christ meure ! la fortune me tient plus au cœur que le Christ et sa grâce. — Vindicatifs, vous avez à choisir entre Dieu et un point d'honneur : que voulez-vous? — Non hune, sed Barabbam. Que Dieu s'en aille, et périsse le Christ, peu m'importe; j'estime plus la fumée d'une vaine réputation que Dieu et son paradis. Malheureux et insensés que nous sommes ! nous nous indignons contre les Juifs, parce qu'ils ont crié une fois : Barabbam : « Barabbas ; » et nous qui, toutes les fois que nous péchons, préférons un caprice à la raison, une créature à Dieu, et Barabbas à Jésus, nous ne rougissons pas d'un parallèle si indigne? Oh! quel horrible aveuglement! - — Eh bien, prenez votre Barabbas, répond Filate : mais que ferai-je du Christ? Quid igitur faeiam de Jesu qui dicitur Christus^Î — Quoi! Filate, c'est aux Juifs que tu fais cette

(1) Joan. 18. 40. (2) Matth. 27, 22.

demande? Qui ne sait que ces furieux répondront sans hésiter : Cruci figatur^ : « Qu'il soit crucifié !» A ce cri, l'inique président fait le difficile et réplique : Nullara causant mortis invento in eo^ : « Je ne trouve point en lui matière à condamnation. » S'il n'y a point de motif de le condamner, pourquoi donc ne pas l'absoudre? pourquoi ne pas le mettre en liberté? Filate le ferait bien ; mais les scribes et les pharisiens, aussi astucieux que méchants, voyant ses hésitations, le prennent par l'intérêt et l'intimidation : « Si vous le relâchez, lui disent-ils, vous n'êtes pas l'ami de César : » Si hune dimittis, non es amicus Cœsaris^. Il n'en faut pas davantage ; Filate se rend et Jésus est condamné, d'abord à la flagellation, puis à la mort.

XVI. L'injuste sentence une fois prononcée, l'aimable Sauveur est livré à cette vile soldatesque, et dépouillé de ses vêtements en présence de tout le monde. La honte qui le couvre est plus sensible pour lui que les plus sanglantes blessures. Allons donc, bourreaux, que faites- vous ? Déchargez, puisque vous le voulez, déchargez votre fureur, afin que la nudité de mon Jésus soit au moins voilée par son sang. Eh ! les barbares ne se font pas prier. Vojez-les, les bras nus, se disposant à en venir à l'horrible exécution. Quels apprêts formidables ! Ecoutons à ce sujet saint Jérôme : Sex cami/îces accedunt, duo eorum loris nodosis, duo eorum virgis spineis, et duo catenis ferreis . Des bourreaux, au nombre de six, d'après le saint Docteur, se présentèrent pour déchirer le corps de l'innocente victime; et les instruments dont s'arma leur cruauté étaient des courroies garnies de nœuds, des faisceaux de verges d'épines et des chaînes de fer. Se relevant deux par deux, ils s'acharnent tour à tour comme des lions sur leur proie.

(1) Matth. V. S3. (2) Luc. 23. 22. (3) Joan. 19, 12.

Les deux premiers se mettent à frapper sur ce corps adorable avec une telle rage, qu'il en est livide et enflé de toute part. Deux autres leur succèdent avec. leurs verges, et le couvrent de plaies, d'où s'échappent des ruisseaux de sang, jusqu'à ce que les deux derniers avec leurs chaînes garnies de pointes, ajoutant plaies sur ]ilaies, achèvent de déchirer ses membres sacrés. Ah! voyez comme ces barbares luttent à qui frappera le plus vite et le plus fort sur les chairs vives. Les épaules n'offrant plus un champ assez vaste à cette grêle de coups, on frappe sur la tête, les courroies ceignent le visage, le front, les yeux et les tempes du Sauveur, les coups pleuvent sur sa poitrine, sur ses jambes et sur ses bras; son corps, de la tête aux pieds, n'est plus qu'une plaie; ses chairs sacrées volent en lambeaux, le pavé est inondé de son précieux sang ; les fouets, la colonne et les murs en sont teints; les mains, les bras et les vêtements des bourreaux en dégouttent. L'air l'etentit de leurs coups, le prétoire y fait écho, la foule rit, le ciel gémit, -Marie pleure, Jésus souffre et se tait. Ah! cruels, impitojables bourreaux, croyez-vous que le corps de mon Sauveur soit de bronze? Arrêtez, scélérats, arrêtez... Taisons-nous plutôt; les reproches ne font qu'exciter encore leur fureur. Voilà que l'un d'eux, ému de compassion, le détache de la colonne; mais, hélas ! le divin Sauveur ne pouvant se soutenir, s'affaisse sur lui-même et tombe dans une mare de sang. Quelle bêle féroce ne se serait attendrie à un spectacle si lamentable ? Et cependant Tertullien rapporte que lorsque le corps du Sauveur eut roulé par terre, on le poussa à coups de pieds çà et de là, comme une balle : A columna dilapsmn tamquam pilam exagitahant ; et ce ne sont pas seulement les bourreaux, mais aussi les scribes et les pharisiens qui prirent part à ce jeu barbare. Il me semble voir un de ces derniers lui allonger

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un coup de pied en disant : Crojais-tu, misérable, que les hypocrisies dussent toujours durer? Te voilà maintenant sous nos pieds, et nous te foulerons jusqu'à ce que tu rendes l'àme; et en proférant ces mots, il le rechasse d'un coup de pied. Un autre le reçoit, et le refoulant avec indignation, dit aux assistants : Voilà ce scélérat qui vous a trompés tant de fois par ses impostures, et que vous avez eu la folie de suivre à travers les déserts et de couronner de palmes ; voilà cet infâme qui a osé reprendre les pontifes et les pharisiens. Ce coup de pied maudit est la réponse que te fait la synagogue; et en parlant ainsi, il le repousse et le lance vers un autre, qui, mettant le pied sur cette tète divine, lève les yeux au ciel et dit avec un zèle affecté : Voici ^ Dieu d'Abraham, voici cet imposteur qui a séduit le peuple; voici ce sacrilège profanateur du sabbat, ce magicien qui a débité ses artifices pour de vrais miracles. Ne souffrez pas, grand Dieu, qu'un tel monstre infecte plus longtemps l'air qu'il respire. Si Pilato ne veut pas le condamner à mourir sur une croix, faites-le mourir sous nos pieds ; et à ces mots, il écrasa sous ses talons cette tête auguste. Cieux, soyez dans l'étonnement à cette vue ; portes de l'abîme, ouvrez-vous en présence d'une telle abomination : Obstupescite, cœli, super hoc, et poriœ ejus desolamini vehementer^ . Ce grand Dieu, à qui les séraphins chantent sans cesse : Saint, saint, saint; ce grand Dieu dont le trône repose sur la tête des chérubins, et dont la majesté remplit tout l'univers, vous le voyez à terre foulé aux pieds par tout ce qu'il y a de plus vil : Obstupescite, cœli, super hoc. Comment les cieux, les éléments, toutes les créatures ne vengent-elles pas à l'envi un tel outrage ! Oh Dieu! quel prodige de patience! Dieu! quel excès

(1) Jercm. 2, i2.

d'amour ! Quel poids immense que celui de nos péchés, puisqu'il renverse à terre Dieu lui-même ! Mon pauvre pécheur, vous qui prenez le péché mortel pour une bagatelle, et n'y voyez, après tout, qu'une fragilité ; vous qui ne le sentez pas plus dans votre âme qu'une paille sur le dos et n'en faites aucun cas, contemplez ce Dieu foulé aux pieds, écrasé dans la fange par des êtres méprisables. Ne rappelons pas que pour un seul péché une multitude d'anges furent chassés du ciel, que pour un seul péché tant d'âmes brûlent en enfer : tout cela n'est rien; si vous voulez comprendre la malice du péché, contemplez votre Dieu sous les pieds de ces scélérats. Ré veillez- vous à cette vue et concevez enfin quelle doit être la gravité du péché mortel. Quel poids immense, en eflfet, que celui qui renverse un Dieu ! Malheur à vous, si vous avez ce poids sur la conscience ! Malheur à vous, si vous ne le sentez pas ! Vous le sentirez un jour, oh! vous ne le sentirez que trop quand il vous aura précipités sous les pieds des démons au plus profond de l'enfer.

XVII. Si tout cela ne vous suffit pas encore pour vous frapper de stupeur, retournez-vous pour assister àia plus cruelle boucherie qui se soit jamais vue sous le soleil ; et si votre cœur n'en est pas ému de compassion, vous n'êtes pas des hommes mais des bêtes féroces. Voilà que ces barbares, jetant à terre leurs fouets, prennent des épines très-aiguës et en forment un horrible diadème, dont ils ceignent le front du Sauveur, après avoir jeté sur ses épaules un vil haillon de pourpre, et mis dans ses mains un roseau en guise de sceptre, afin de le tourner en dérision et de le tourmenter en même temps. Ils lui enfoncent cette couronne d'épines dans la tête avec une telle violence, que les pointes ne percent pas seulement l'épiderme , mais pénètrent bien avant et sortent par les tempes, par le front, par les

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veux mêmes du Sauveur, faisant disparaître sa face adorable sous de nouveaux ruisseaux de sang. Quelle douleur! Une seule épine qui entre dans la patte d'un lion le fait tant souffrir, qu'il en devient furieux et fait retentir les forêts de ses rugissements : quel tourment ne durent donc pas causer tant d'épines enfoncées, non dans un pied, mais dans la tète de Jésus? Qui ne sait combien la plus légère douleur est sensible dans cette partie si délicate du corps? C'est elle en réalité qui est comme la source de la vie, en elle résident tous les sens intérieurs et extérieurs; elle est le centre où aboutissent une multitude de veines et de nerfs, et se trouve dans une relation très-intime avec le cœur; aussi, quand elle souffre n'est-ce pas peu de chose : ce qui, dans toute autre partie moins délicate du corps, ne serait tout au plus qu'une peine ordinaire, est en elle un supplice. Disons donc, sans crainte de nous tromper, que la couronne d'épines de Jésus lui causa autant de morts qu'elle avait de pointes, et lui fit endurer les douleurs les plus aiguës. Par suite, il n'est pas étonnant que Filate lui-même, en le voyant si défiguré, si souffrant, en ait été saisi d'horreur; il présentait un aspect si pitoyable que le juge le crut capable d'attendrir ses plus cruels ennemis. A cet effet, il l'expose aux regards du peuple du haut d'un balcon, et crie à haute voix, en le montrant : Ecce homo ^ : « Voilà l'homme, » c'est-àdire, voilà les restes d'un homme, victime de votre fureur; que voulez- vous de plus? Votre rage n'est-elle pas assouvie? Ayez pitié de ce malheureux qui n'a plus même l'apparence d'un homme. Ecce homo, voilà cet homme qui a rendu la vue à tant d'aveugles et la santé à tant de malades ; cet homme qui vous a comblés de bienfaits, ce n'est plus qu'un tronc informe qui, grâce

(1) Joan. 19, 5.

à votre cruauté, ne conserve presque plus rien d'humain. De grâce, ayez-en piiié. Ecce homo, voilà l'homme : ce n'est plus un prophète comme il s'en vantait, ce n'est plus un Dieu comme il l'affirmait; ne voyez-vous pas que chacune de ses plaies prouve qu'il est mortel et le réduit à l'état d'un moribond? Ecce homo, voilà l'homme... Eh bien! qu'en dites- vous? -Cet homme, je vais le renvoyer absous? — Hélas! qu'en- , tends-je? Toile, toile, cruci fige eum; ôtez-nous ce scélérat de devant les yeux, crie la populace soulevée, à la potence, à la croix, à la mort! Barbares! ce ne sont pas là des voix humaines, mais des voix de bêtes féroces, des rugissements de tigres. Qui vous a donc tellement aveuglés que vous ne vouliez pas avoir sous les yeux celui qui fait les délices du paradis? Ah! les ingrats ! puisque vous ne voulez pas le voir, je veux, moi, témoigner à mon Sauveur la compassion qu'il mérite. Mettez-vous tous à genoux. (On fait paraître un Ecce homo.)

XVIII. Venez ici, ô mon Jésus! je veux vous exposer, dans le triste état où vous êtes à la vue du ciel et de la terre, en disant, non pas comme Filate : jE'cce homo, mais avec bien plus de vérité : Ecce Deus. Contemplez-le d'abord, vous, anges saints : Ecce Deus, voilà votre Dieu, devant la majesté duquel, ô séraphins, vous abaissez les regards avec respect. Voilà votre roi, aux signes duquel vous obéissez humblement : Ecce Deus. Le reconnaissez-vous, esprits bienheureux? Qu'en dites-vous? — Hélas! nous l'avons vu et il était méconnaissable : Vidimus eum. et non erat aspectus^. — Et tous, étonnés de cet excès d'amour envers les hommes, et de cet excès de souffrances de leur Dieu, pleurent amèrement à ce douloureux spectacle : Angeli pacis

(1) Isa. 53, 2.

amare flebant. Le paradis tout entier est en deuil en voyant mon Jésus en cet état et tous ces esprits glorieux fondent en larmes à leur manière. Regardez-le maintenant, vous, pécheurs : Ecce Deus! Voilà ce Dieu qui, par amour pour yous, est descendu du ciel en terre, est né dans une étable, a travaillé et sué pendant trente ans dans une pauvre boutique, s'est laissé maltraiter par ses ennemis, et s'est réduit à l'état misérable où vous le voyez : Ecce Deus. Regardez, pécheurs, s'il mérite vos larmes, ce Dieu dont tout le corps verse des torrents de sang pour vous ; regardez ces insignes humiliants, ce vil lambeau de pourpre, qui le recouvre ; ce sont les symboles de nos misères : il a choisi pour lui les épines, les crachats, les opprobres, les souillures qui le défigurent, et il nous réserve les beautés et les délices du paradis. Qu'en dites- vous? Un Dieu si bon, si tendre ne mérite-t-il pas vos larmes* Ecce Deus, le reconnaissez-vous, mes chers frères, pour votre Dieu? Et sa vue ne vous perce donc pas le cœur? Ah! comment tant d'insensibilité est-il possible ? Hélas ! hélas ! mes bien-aimés frères, je ne m'attendais pas, de votre part, à une monstruosité pareille. Mais si mon Jésus ne irouve pas de compassion chez vous, il faudra bien qu'il aille en mendier ailleurs, et où? Chez les barbares, les païens, les idolâtres. Venez, habitants des extrémités de la terre : Audite, insulœ, et attendue, popuK de longe : vous êtes désintéressés dans cette affaire, soyez juges. Regardez bien : Ecce Deus. Celui que vous voyez, sachez-le bien, n'est pas un simple mortel, c'est un Dieu ; bien qu'il vous apparaisse dans un état si déplorable, couronné d'épines, outragé, bafoué comme un- roi de théâtre, sachez qu'il a à sa disposition des millions et des millions d'anges qui forment sa cour, et que toutes les créatures s'inclinent avec soumission au moindre signe de sa part. Si vous voulez savoir

quels sont les sujets propres de ce grand roi, ses enfants les plus chers, les voici présents; mais comme vous vojez, tandis que ce divin roi est tout meurtri et qu'il a soif de souffrir toujours davantage pour eux, ils ne songent qu'à passer le temps agréablement en jeux, en promenades, en divertissements. Leur roi a versé pour eux tout son sang, et ils ne veulent pas même donner un sou pour ses pauvres. Leur roi est humble, modeste, patient ; ils sont pleins d'orgueil, de fierté et de ressentiment. Que dites-vous, peuples musulmans et barbares, de ce roi qu'on nomme Jésus-Christ, et de ces fidèles qui s'appellent chrétiens? — Ce qu'ils disent? Eh! ils disent que nous n'avons pas la foi; ils disent que l'athéisme règne parmi nous; car il leur paraît impossible que vous crojiez que celui qui a tant souffert pour vous soit Dieu, sans vous briser de douleur, sans fondre en larmes en le voyant. Eux-mêmes ne peuvent se défendre d'un sentiment de compassion au moins naturelle pour un Dieu si souffrant. Ecce Deus : regardez-le à votre tour, esprits infernaux ; voilà le Dieu qui vous a créés. Or, dites-moi, s'il avait fait et souffert pour vous tout ce qu'il a fait et souffert pour nous, que feriez- vous en reconnaissance de tant d'amour? — Ah! que dites-vous ? s'il avait versé, s'il avait offert pour nous une seule goutte de son sang, répondent les démons de l'enfer, nous nous anéantirions, s'il était possible, à force de nous épuiser en sentiments de tendresse et de gratitude ; il n'y aurait rien de si difficile, ni de si pénible que nous ne fissions pour son amour, — C'est assez.

XIX. Ecce Deus, Je reviens à vous, pécheurs : voilà le Dieu qui fait fondre en larmes les séraphins; voilà le Dieu qui touche de compassion des musulmans, des barbares, des idolâtres ; voilà le Dieu qui ferait fondre d'amour les démons eux-mêmes, s'il en avait fait autant pour eux. Vous serez donc seuls endurcis, seuls obsli-

nés? Mais, grand Dieu ! si c'était un chien, un vil animal qui vous fût présenté dans cet état, en le voyant tout couvert de blessures et de sang, n'éprouveriez-vous pas quelque émotion, quelque sentiment de piiié? Apres tout, ces plaies, qui les a faites? N'est-ce pas vous? ne sont-elles pas l'ouvrage de vos mains? Oseriez-vous le nier? D'où vient donc une telle insensibilité? Vous ne savez peut-être pas en détail tous les outrages que vous lui avez faits et qu'il a soufferts pour vous. Qui donc lui a souillé le visage de soixante-trois crachats dégoûtants, sinon votre immodestie, personnes légères? Qui lui a percé la tête de plus de trois cents épines, sinon votre arrogance, orgueilleux? Qui lui a rendu si pénible et si cruelle cette nuit, celte maison et cette prison, sinon vos conversations, vos amusements, vos veilles, ó mondains? Qui lui a déchiré les membres de six mille six cent soixante-six coups, sinon vos impudicités, ô voluptueux? Qui lui a tiré des veines, de diverses manières, sept cent trente mille cinq cents trois gouttes de sang, sinon votre dureté à l'égard des pauvres, ô avares? Qui lui a fait couler des yeux soixante-deux mille deux cents larmes, sinon vos insensibilités, ô pécheurs obstinés? Qui l'a condamné à dix mille sept cent vingt-deux pas dans le cours de sa passion, sinon votre oisiveté, vos divertissements, vos bals, ò libertins? Qui lui a jeté sur les épaules, par dérision, un lambeau de pourpre, qui l'a dépouillé si ignominieusement de ses vêtements, sinon votre luxe et vos nudités scandaleuses, ô femmes vaines? Enfin, qui lui a donné cent deux soufflets, cent vingt coups de poings, cent quarante coups de pieds, deux cent deux coups sur diverses parties de son corps adorable, sinon votre malice, ô pécheurs? Eh bien! quels sont présentement vos sentiments? Pouvez-vous retenir vos larmes à ce douloureux récit? N'êtes- vous pas encore satisfaits? Quoi! vous vous joignez aussi à

ces misérables pour crier Crucifigaturi Vous aussi vous voulez sa mort? — Oui, répond cet endurci : Crucifigatur, à la potence, à la croix, à la mort ! — Mais quel mal a donc fait votre Sauveur, pour que vous vouliez sa mort? Quid enim mali fecit^ì — Pour cela même qu'il est trop bon, et qu'il m'a fait trop de bien, qu'il soit crucifié : Crucifigatur. — Mais s'il est innocent, et si Filate lui-même a déclaré qu'il ne trouve pas motif à condamnation en lui : Non invenio in eo causam. — Le motif, c'est mon caprice : Crucifigatur . — 0 cieux, comment ne foudroyez-vous, comment n'anéantissez-vous pas cet impie? Pécheur obstiné, à la vue du sang de Jésus, je me lave les mains : Innocens ego sum a sanguine justi hujus^. Si ce sang innocent est versé inutilement pour vous, ce n'est pas ma faute; si vous vous damnez, malheureux, ce sera par votre obstination ; pour moi, j'ai fait ce matin tout ce que j'ai pu, co sera à vous de rendre compte de ce sang. — N'importe : « Qu'il soit crucifié et que son sang retombe sur nous et sur nos enfants : » Crucifigatur... Sanguis ejus super nos, et super filios nostros^. — Ah! malheureux, maudit de Dieu, maudit des hommes, maudit de toutes les créatures, en es-tu donc venu jusqu'à fouler aux pieds le sang de Jésus-Christ? jusqu'à vouloir que ce sang serve à écrire la sentence de ton éternelle damnation? Es-tu un homme, ou un monstre ? es-tu un homme, ou une furie vomie par l'enfer? Mais quoi ! je m'égare ! où suis-je? qu'ai-je dit? Est-il personne ici qui tienne un pareil langage? est-il personne dans mon auditoire qui montre une obstination aussi diabolique? Non, mon Dieu, non ; vojez-les tous ; les voilà tout en larmes, le cœur contrit et brisé de douleur. Sanguis ejus, super nos, que son sang retombe sur nous, vous crient-ils

(1) Marc. io. 14. (2) Matth. S7 . 24. (3) Ibid. v. 25,

tous d'une voix, mais dans un autre sens que les Juifs : ils désirent que votre sang coule sur leurs âmes, mais pour l'honorer, pour l'échanger contre un fleuve de larmes. Oui, que son sang coule sur nous : Sanguis ejus super nos; que le sang de Jésus tombe sur nos oœurs, mes chers frères, mais afin de les attendrir et de les toucher de componction. 0 sang divin, sang précieux répandu si amoureusement pour nous, comment nos yeux, à votre vue, ne versent-ils pas des torrents de larmes? O sang, sang adorable, attendrissez aujourd'hui tousles cœurs. Voyons! mes frères, des larmes, des larmes en retour de tant de sang. Frappez-vous la poitrine, et, la langue rougie du sang de Jésus, les yeux mouillés de larmes et même de sang, demandons tous pardon de nos péchés. Dites tous en vous frappant la poitrine : pardon, mon Jésus, pardon! Répétez-le à plusieurs reprises : pardon, mon Jésus, pardon ! Mais des larmej .ne me suffisent pas. Ne voyez-vous donc pas, mes frères, ce que Jésus a fait pour nous? N'a-t-il pas, lui, donné tout son sang? Eh bien ! donc, sang pour sang {La discipline) ; et tandis que je donne mon sang, vous autres, donnez vos larmes et frappez-vous la poitrine : pardon, mon Jésus, pardon! etc. Que cet endurci demande pardon, lui qui, pendant tout ce carême, a persévéré dans sa mauvaise habitude et n'a pas encore paru au tribunal de la pénitence. Oui, vous, pécheur, pleurez et demandez pardon. Ou plutôt, obtenons par nos larmes réunies le pardon des plus obstinés; disons donc tous ensemble : pardon, mon Jésus, pardon! Voyons, finissons-en aujourd'hui, mon pauvre pécheur, et prenez enfin une bonne résolution : que ce bien mal acquis retourna ^ son maître ; que cette femme, cette servante sorte de votre maison, que cette haine, cette rancune disparaisse de votre coeur : voilà le fruit du sang de Jésus-Christ. Révélez enfin ce maudit péché que vous tenez caché p. M. IV. 53

depuis tant d'années. Et désormais qui doit occuper votre cœur, dites-moi? Est-ce Jésus, ou le péché? que répondez-vous ? Ah ! vos larmes répondent clairement : vive Jésus et mort au péché. Dites-le donc à haute voix : vive Jésus et mort au péché ! Répétez-le : vive Jésus et mort au péché ! C'est bien, mes frères : vive Jésus ! Criez, criez hardiment : vive Jésus ! vive Jésus ! Reposons-nous.

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