‹ Œuvres complètes (volume 3)Chapitre 2 sur 26 · IV. Vous pourriez bien redresser vous-mêmes i'ob · texte numérisé non relu

IV. Vous pourriez bien redresser vous-mêmes i'ob

jeclion qui tendrait ici à rabaisser la gloire de notre Saint, dans le cas que vous fussiez tentés de m'opposer cette parole de l'Evangile : Non surrexit... major Joanne Baptista ^ Qu'entre tous ceux qui sont nés de la femme, Jean soit le plus grand, à part ceux qui sont d'un ordre supérieur, comme saint Joseph, je l'accorde; mais quand il est question de quelqu'un qui, à raison de sa dignité suréminente, est toujours sensé exclus, sauf une mention expresse en sa faveur, cette objection est sans valeur. Or, c'est précisément notre cas, vu que, selon Suarez, Joseph n'entre pas en parallèle avec les autres hommes issus de la femme, parce qu'il est d'un ordre supérieur, c'est-à-dire qu'il appartient à l'ordre suprême de l'union hypostatique : Unde eo fuit excellentior,quo ad altiorem or dinempertinuit Joseph; il l'emporte donc sur le saint précurseur, conclut le savant théologien, de toute la sublimité de cet ordre : d'autant plus qu'il ne lui a manqué aucune des qualités qu'exigeait un poste si éminent. Je ne voudrais pas entreprendre de fixer ici la hiérarchie des saints dans le ciel ; mais comme tous , j'en suis certain , cèdent' volontiers le pas à notre glorieux patriarche, je puis dire, sans crainte de faire tort à aucun, qu'il a été ' enrichi avec surabondance, de toutes les préi^ogatives accordées à chacun d'eux. Concluez de là que si Jean- Baptiste a été sanctifié dans le sein de sa mère, saint' Joseph a joui du même privilège, comme l'affirme avec beaucoup d'autres le chancelier Gerson, par la raison qu'il était convenable que Marie ayant été sainte en sa conception, Joseph le fût au moins dans sa naissance. Concluez que si Jean-Baptiste se conserva pur et sans tache, et ne ternit jamais la robe de son innocence, il en fut de même pour Joseph : car c'est un principe

(1) Mallh. 11. 11.

incontestable, selon le Docteur angélique, que moins un elfet est éloigné de isa cause , plus il participe à ses qualités et à sa vertu. Ainsi la chaleur est d'autant plus intense qu elle est plus proche de son foyer, la lumière d'autant plus éclatante qu'elle est moins éloignée du soleil, et pour citer ici jusqu'aux poètes, l'eau est d'autant plus pure qu'elle est plus voisine de sa source : Purius ex ipso fonte petuntur aquœ. Or, s'il en est ainsi, comment pouvez-vous supposer que Joseph, tenant de si près, et par affinité, et par office, à la source universelle de toute sainteté, y ait participé avec moins d'abondance que ceux qui en ont été plus éloignés? Ne dites donc pas seulement qu'il fut aussi pur que Jean- Baptiste : mais dites que l'innocence et la sainteté même l'accueillirent en quelque sorte à sa naissance, et l'éle^ vèrent au-dessus de la terre jusqu'au ciel. Dites que pendant toute sa vie non-seulement aucun péché mortel ne souilla jamais la pureté de cette belle âme, mais que le foyer de la concupiscence fut éteint en lui, de telle sorte qu'aucun mouvement de sensualité ne put jamais s'élever en lui contre la raison, et qu'il n'eut point à gémir comme saint Paul, en disant : Datus est mihi stimulus carnis meœ • ; « L'aiguillon de la chair m'a été donné. » Dites qu'à sa mort il fut transporté au ciel en corps et en âme, par un privilège particulier indiqué dans les Proverbes : Omnes domestici ejus vestiti sunt duplicibus^ , plusieurs interprètes entendant par ce double vêtement la glorification de l'âme et du corps. Dites, ou plutôt, proclamez à haute voix, orateurs sacrés, et promulguez partout avec des accents de joie, les vertus admirables de ce grand Saint, son intégrité virginale, son ardente charité, ses ravissements et ses contemplations sublimes, son humilité profonde, en un

(1) // Cor. 1?, n. (2) Prov. 31, 21

12 SERMON xvm.

mot sa nature tout imprégnée par la grâce, et la grâce devenue en lui une seconde nature : Natura versa est in virtutem, virtus in naturam. Célébrez cette patience invincible dans les souffrances , cette obéissance si prompte, cette foi, cette constance, cette fidélité si parfaite : car quoi que vous disiez, vous n'en direz jamais assez; vos paroles seront toujours en dessous de la vérité, puisque saint Bernard nous assure que Joseph fut absolument le premier dans toutes vertus et en atteignit le sommet : Credo eum fuisse mundissimum in virginitate, profundissimum in humilitate, ardentissimum in Dei amorey altissimum in contemplationey sollicitissimum pro hominwn salute. Et qui pourrait en douter? Son nom même indique l'accroissement do toutes les vertus en lui, puisque Joseph signifie Filius accrescens, ce qui veut dire que toutes les vertus qui ont coutume de grandir les autres saints, ont reçu, au contraire, un accroissement de lustre en Joseph. Aussi les Evangélistes, découvrant en cet homme divin tant de trésors de mérites et de vertus, semblent ne plus savoir comment le traiter ; de sorte que quand ils parlent de ces trois augustes personnages, Jésus, Marie, Joseph, ils confondent tellement les rangs et les préséances, qu'ils placent tantôt l'un, tantôt l'autre au milieu : (Joseph) surge, et accipe Puerum et Matrem cjus^; « (Joseph) levez- vous , prenez l'Enfant et sa Mère : » Voilà Jésus entre Joseph et Marie. Cicm esset desponsata Mater ejus [Jesu) Maria Joseph^; « La Mère de Jésus, Marie ayant épousé Joseph : » ici Marie est entre Jésus et Joseph. Invenerunt Mariam et Joseph, et Infantem positum in prœsepio^ ; « Ils trouvèrent Marie, Joseph et l'Enfant posé dans la crèche : » voilà Joseph entre Jésus et Marie. On comprend

il) Matth. 2, 13. (2) Ihid. 1. 18. (3) Luc. 2, 16.

par là quelle est la grandeur de Joseph considéré comnio juste, puisque Jésus et Marie daignent le laisser marcher de pair avec eux. Si le premier Joseph, en se voyant placé entre le soleil et la lune, se trouva tout enveloppé de lumière, présage de sa grandeur future, quelles lumières célestes, quelle gloire n'aura pas reçues Joseph qui s'est trouvé tant de fois entre Jésus et Marie? Honorez donc sa grandeur en tant qu'il est juste, ou plutôt sa justice en tant qu'il est grand par les éminentes vertus qu'il possède; je me sens porté maintenant à le contempler comme Epoux de Marie, qualité qui le rend plus grand encore.

DEUXIÈME POINT

V. J'ai bien pu, à l'aide des sombres couleurs d'une ombre, vous peindre la grandeur de Joseph comme juste, mais la même mesure ne peut me servir pour représenter sa dignité plus grande encore comme Epoux. Les plus vives splendeurs d'une brillante aurore seraient encore insuffisantes pour relever la grandeur que notre saint acquit en recevant pour épouse Celle qui parut dans le monde « comme une aurore naissante, n sicut aurora consurgens, et qui, croissant toujours de vertus en vertus, en fit une riche dot qu'elle apporta à Joseph son époux. C'est donc à la clarté de cette aurore céleste que je vais contempler les richesses de Joseph, lequel par cette sainte alliance devint, en quelque sorte, plus grand que lui-même. En effet, l'auguste Vierge ne voulut d'autres conditions sur le contrat de mariage, sinon que son époux fût en tout et pour tout semblable à elle, et dans l'innocence des mœurs et dans la pureté de l'âme; et si le contrat passa par les mains de l'Esprit-Saint, qui pourrait croire que la sainte Vierge n'eût pas été exaucée en ceja, ni saint

Joseph enrichi de qualités,. de dons et de vertus semblables en tout point à celles de Marie son épouse? C'est le sentiment de saint Bernardin de Sienne : Deus nonunivit aniwœ tanice Virginis nisi operationem et virtutem illi simillimam. Que les évangélistes gardent le silence sur Joseph, peu m'importe; qu'ils s'abstiennent de nous étaler, comme ils auraient pu le faire, ces vertus et ces prérogatives excellentes qui rehaussaient sa dignité : il me suffit qu'ils nous le représentent comme Epoux de Marie : Virum Mariœ, de qua natus est Jesus ^, c'est-à-dire, comme celui de tous les mortels qui ressemble le plus à l'œuvre la plus parfaite entre les pures créatures, qui soit sortie de la main de Dieu, savoir à sa Mère : «> Car, dit saint Bernard, Joseph a été fait à la ressemblance de la Vierge son épouse ; » Erat enim Joseph factus in similitudinem Virginis sponsœ suce. — Virum Mariœ, « Epoux de Marie, « c'est-à-dire celui qui approcha de plus près de cette créature sublime laquelle s'éleva jusqu'au plus haut des cieux, et ravit, en quelque sorte, au sein du Père éternel son Fils unique. Virum Mariœ, " Epoux de Marie, » c'est-à-dire un même cœur, une même âme, avec ce cœur et cette âme qui porta le cœur et l'âme du Fils de Dieu. Virum Mariœ, « Epoux de Marie, » c'est-àdire le chef de la première souveraine du monde, car « l'homme est le chef de la femme, » Caput muUeris vir'^. — Virum Mariœ, « Epoux de Marie, » c'est-àdire le maître de cette auguste maîtresse qui connaissait ce précepte de la Genèse : « Tu seras sous la puissance de l'homme : » Sub viri potestate eris^, et qui, si parfaite en tout le reste, ne surpassa pas moins toutes les autres femmes par le respect et la soumission qu'elle portait à son époux. Virum Mariœ, « Epoux de

(1) Matth. 1. 16. (2) / Cor. 11. 3. (3) Gen. 5, 16.

Marie, >• c est-à-dire de cette grande reine que les Dominations, les Principautés, les Chérubins et les Séraphins se font gloire de servir. Virum Mariœ, « Epoux de Marie; » c'est assez, dit saint Bernard, vous dites tout en disant qu'il a été semblable à la Vierge son épouse : factus in similituclinem Virginis sponsœ suce, semblable pour les traits, pour le cœur, pour les inclinations, pour les habitudes, semblable en vertu et en sainteté. Si Marie fut l'aube qui annonça le soleil do justice, Joseph fut l'horizon illuminé par ses brillantes splendeurs. Concluez donc que si, comme juste, il alla jusqu'à surpasser en sainteté les plus grands saints, comme Epoux il s'éleva même au-dessus des anges et put voir à ses pieds, hormis la sainte Vierge, toute autre sainteté créée.

VI. Si vous avez peine à m'en croire, suivez-moi, et examinons ensemble la manière d'agir de cette Vierge très-pure, le tjpe de la modestie, et qui devrait servir de modèle vivant à toutes les autres vierges. Voyez- vous là quelqu'un lui parler seul à seul dans l'intimité : gardez-vous de former des soupçons, c'est un ange du ciel, qui lui apporte un message de la part de Dieu. Cependant la vierge rougit, baisse les yeux et se trouble : Turbata est in sermone ejus, et cogitabat^. Comment? Marie se tient sur la réserve avec un ange du ciel ; qui sera donc assez heureux pour ne point effaroucher une telle modestie? Ce sera Joseph. Il est proposé pour époux, et aussitôt accepté. Et non-seulement elle le souffre, mais elle l'agrée pour compagnon, et à la maison, et dans les voyages, et au milieu des déserts et des solitudes ; non-seulement elle ne se trouble point en 6a présence, mais elle a consenti si promptement à l'épouser, que, sans contrat préalable, le mariage a été

(1) Luc. 1, 29.

conclu sur-le-champ : Cum esset desponsaia... Maria Joseph. Chose étonnante, Marie tremble à la vue d'un ange, et elle accepte sans crainte la compagnie d'un homme. Dire qu'en cette circonstance elle fut inférieure à elle-même, ce serait un sacrilège ; il faut donc dire que Joseph fut pour elle plus qu'un ange : la conséquence est inévitable. Oui, Joseph fut plus qu'un ange pour Marie, et si vous ne voulez pas vous en tenir à l'Evangile, rapportez-vous-en à la loi qui dit, que celui qui épouse la reine par le fait même devient roi : Niibentem reginœ consequens est regem fieri. Celui qui donne sa main à une reine en reçoit le sceptre royal ; au moment où il lui met l'anneau au doigt, elle dépose la couronne sur sa tête, et fùt-il un simple pâtre, il entre aussitôt dans tous les honneurs dus à un roi et doit être respecté comme tel. Or, je tire de là un argument sans réplique. Marie est la reine des saints et des anges; Joseph est l'époux de Marie : donc, d'après la loi, il est aussi roi des saints et des anges. Si vous honorez souvent la sainte Vierge de ces glorieux titres : Regina sanctorum, regina angelorum, ora prò nobis, vous devez honorer Joseph de la même manière, et lui dire : Rex sanctorum, rex angelorum, ara pro nobis. — Ce qui montre bien que Joseph était en effet supérieur à tous les anges, ce sont les fréquents messages qu'il recevait du ciel par leur entremise. Des anges sont députés vers Joseph pour lui confier le mystère de l'Incarnation : Quod in ea natum est de Spiritu Sancto est^. Des anges sont députés vers Joseph pour lui faire part du mystère de la Rédemption : Ipse salvum faciet populum suum a peccatis eorum^. Des anges sont députés vers Joseph lorsque, inquiet de l'état où il voyait son épouse, il voulait se retirer. Des

(1) Matth. i. 18. (2) Ibid. 1, 20. (3) Ib. v.21.

anges sont députés vers Joseph lorsqu'il s'agit de donner un nom au divin Enfant. Des anges sont envoyés à Joseph lorsque Jésus est menacé de la persécution d'Hérode. Des anges sont envoyés à Joseph lorsqu'il doit retourner d'Eg^'pte en Palestine. Des anges lui sont envoyés pour l'avertir de se réfugier en Galilée dans la crainte du roi Archélaiis. Vous voyez comme les affaires secrètes que ce grand homme avait à traiter avec l'auguste sénat de l'adorable Trinité met continuellement en mouvement les messagers célestes ; c'est là ce que nous font entendre ces paroles tant de fois répétées dans le texte sacré : Angelus Domini apparuit in somnis Joseph ', j» L'ange du Seigneur apparut en songe à Joseph. » Dites-moi maintenant si le titre de roi, et de roi des anges ne lui convient pas, et s'il n'est pas vrai qu'en qualité d'époux il fut plus grand que les anges les plus élevés dans le ciel.

VII. Toutefois ce qui rehausse principalement Joseph en qualité d'époux de Marie, c'est qu'à ce titre il est vénéré comme le chef de cette sainte famille, laquelle ne fut ni toute humaine, ni toute divine, mais qui tient de l'un et de l'autre, ce qui fait que quelques-uns l'ont appelée la famille hypostatique et la Trinité terrestre. Que n'ai-je, pour parler avec le pieux Gerson, que n'aije des paroles capables de dépeindre cette admirable Trinité de Jésus, Joseph et Marie! Cuperem mihi suppeterent verba ad explicandam tam admirandam venerandamqve TrinitateiU Jesu, Joseph, Mnriœ! Par le moyen de Joseph, époux de la très-sainte Vierge, il s'est donc formé ici-bas un portrait de l'adorable Trinité. De même, en effet, que là-haut dans le ciel le Père engendre le Fils sans mère, que du Père et du Fils procède le Saint-Esprit, et que cette troisième perii) Afatth. 1. so. — 2, 13 et 19.

18 SERMON XVIIT.

sonne n'en produit pas d'autre; ainsi Marie conçut icibas Jésus sans père ; Jésus et Marie donnèrent à Joseph la qualité d'époux et de père, et Joseph ne fut ni le vrai père de l'un, ni l'époux charnel de l'autre. Et pour mieux comprendre les admirables dispositions de la divine sagesse, réfléchissez à ces trois noms : Jésus, Marie, Joseph, et vous verrez que chacun d'eux porte avec lui comme une esquisse de la très-sainte Trinité. Tous les trois sont composés de cinq lettres, dont deux consonnes et trois voyelles. Les trois voyelles peuvent indiquer la trinile des personnes, et les deux consonnes figurer l'union des deux natures en Jésus-Christ. Ce sont là autant de motifs qui doivent porter nos cœurs àremercier la souveraine bonté de Dieu, qui, ayant placé Joseph à la tête de cette trinité terrestre, nous donne droit de conclure que s'il fut grand comme juste, il ne le fut pas moins comme Epoux. Rendez donc de fréquents hommages à l'adorable Trinité dans le ciel, au Père, au Fils et au Saint-Esprit ; mais honorez aussi la Trinité sainte qui a habité visiblement parmi nous sur la terre : Jésus, Joseph et. Marie. Gravez dans votre cœur, en lettres d'or, ces trois noms, ces noms célestes, prononcezles souvent, écrivez-les partout, Jésus, Marie, Joseph : que ce soient là les premières paroles que vous enseigniez à vos enfants. Répétez plusieurs fois par jour ces noms sacrés, et qu'ils soient encore sur vos lèvres aumoment où vous rendrez le dernier soupir. Laissez les anges imprimer en lettres de feu dans vos esprits, et plus encore dans vos cœurs, que si Joseph fut grand comme juste, il fut plus grand encore comme chef de la sainte famille en qualité d'Epoux, et que ce qui met le comble à sa gloire, c'est sa grandeur comme Père.

PANKOYRIQUE DE SAINT JOSBîS» 19

TROISIÈME POINT

VIII. Si, pour VOUS faire admirer les grandeurs de ûotre saint Patriarche comme Juste et surtout comme Bpoux, je l'ai mis en regard du premier Joseph, qui fut comme son ombre, et de Marie son épouse, cette aurore radieuse qui a réjoui le monde ; pour vous le montrer plus grand encore comme Pere, je dois le considérer dans ses rapports avec le divin Soleil de justice : c'est ainsi que s'appelle celui dont Joseph fut le père : Nonne hic est fàbri filius ^ ? « N'est-ce pas là le fils de cet artisan? » disaient les Juifs avec mépris à propos de Jésus. — Le fils d'un artisan ! sans doute; mais de quel artisan? Je vous l'apprendrai, répond saint Pierre Chrjsologue; c'est le fils de ce grand artisan qui a fabriqué le monde, non avec le marteau, mais par un ordre de sa volonté : non malleo, sed prœcepto; de ce^ artisan qui a combiné les éléments, non par un effort de génie, mais par un simple commandement, non ingenio, sed jussione ; de cet artisan qui a allumé le flam^ beau du jour à la voûte du ciel, non avec un feu terrestre, mais par une chaleur supérieure, non terreno igne, sed superno calore; de cet artisan en un mot, qui, d'un seul mot, a fait jaillir l'univers du néant, cuncto fecit, ex nihilo. Vous avez raison, illustre docteur; ils auraient dû reconnaître que Jésus est le fils du grand architecte de l'univers. Mais souffrez que, pour la gloire de Joseph, on dise aussi qu'il est le fils de ce pauvre charpentier qui, dans une humble boutique, manie la scie et le rabot : et puisque la sainte Vierge elle-même donne à Joseph ce beau titre de père de Jésus, en disant à celui-ci : Pater tuics et ego ^ « votre père et moi, »

(1) Matth. 13, 55. (2) Luc. 2, 48.

titre qui lui convient d'ailleurs, attendu que ce fils es( le fruit de Marie, laquelle appartient à Joseph en qualité d'épouse, convenez aussi qu'il est fils de ce pauvre artisan, fàbri filius, et que comme tel, il est son sujet et le compagnon de ses travaux. Oh! quelle merveille quand on }' pense ! Jésus aida ce pauvre artisan à travailler le bois, comme il aida le grand artisan de la nature à fabriquer l'univers : Quando prœparabat cœlos aderam \ lorsque le Créateur, c'est le Fils de Dieu, la sagesse incréée qui parle ainsi, lorsque mon père s'apprêtait à créer le monde j'étais présent, et j'en représentais l'idée dans cette intelligence infinie; quand il étendait la voûte des cieux, quand il posait des bornes à la mer, quand il suspendait les nuages en l'air, j'étais avec lui , arrangeant toutes choses : Cum eo eram cuncta componens^. La même Sagesse incarnée peut également dire d'elle-même : Lorsque Joseph, mon père, entrait dans son atelier pour travailler, j'étais avec lui comme compagnon de ses travaux : cum eo eram cuncta componens; quand il coupait et façonnait le bois, j'étais avec lui, cum eo eram; quand il le sciait et le rabotait, j'étais avec lui, cum eo eram ; quand il adaptait les pièces ensemble, je les arrangeais avec lui : cum eo eram cuncta componens. Comme lui je mettais la main au rabot, et je mêlais mes sueurs aux siennes. 0 miranda prorsus, Joseph, sublimitas tua ! Quelle sublime dignité! s'écrie Gerson, quelle grandeur merveilleuse que celle qui nous fait apparaître Joseph comme l'émule de Dieu même ! un pauvre ouvrier en bois l'émule de l'architecte du monde ! En voulez-vous davantage pour acclamer Joseph souverainement grand comme père, si Dieu luimême ne peut faire un père plus grand que celui qui a un Dieu pour fils? Il y a trois choses, dit le Docteur

(1) Prov. s. m. (2) Ibid. V. 30,

angélique, que Dieu ne peut faire plus grandes qu'elles ne sont, à savoir : L'humanité de Notre-Seigneur Jésus- Christ, à cause de son union hypostatique avec le Verbe; la gloire des élus, dans son genre, à cause de son objet principal qui est l'essence infinie de Dieu ; et la Mère incomparable de Dieu, dont il a été dit que Dieu ne peut faire une mère plus grande que la mère d'un Dieu : Mojorem quant matrem Dei non potest facere Deus. Vous pouvez en un sens ajouter, à la gloire de Joseph, une quatrième chose : Majorent quant patrem Dei non potest facere Deus, Dieu ne peut faire un père plus grand que le père d'un fils qui est Dieu. Avouez donc que si Joseph fut grand comme Juste, plus grand encore comme Epoux, il fut très-grand surtout comme Père

IX. On m'arrête ici en m'objectant que Joseph ne fut pas le véritable père de Notre-Seigneur ; il le paraissait sans l'être, il en avait le titre sans la dignité. — Je m'étonne, répond saint Jean Damascène, qu'on ose faire cette objection : «• Joseph n'eut pas seulement le nom de père, mais il en eut encore la réalité autant que l'homme peut l'avoir; » Non solum patris nomen habuit, sed etiant rem significatami quantum ab homine participaH potest. Ce n'est pas la génération seule qui constitue la paternité, mais aussi l'autorité et les soins du gouvernement. Joseph n'eut aucune part, il est vrai, à la production de Jésus-Christ, mais il eut à son égard l'autorité aussi bien que la sollicitude et les devoirs d'un père. Est-il, en effet, une seule des fonctions du meilleur des pères qui n'ait été glorieusement exercée par « ce serviteur fidèle et prudent, que le Seigneur préposa au gouvernement de sa famille •» : Quent constituit Dontinus suus super familiam suant ^ ? N'est-ce pas Joseph qui recueillit dans ses bras l'Enfant Jésus à peine né, et

{}] Luc. 24, 45.

22 SERMON xvin.

le coucha sur la paille dans la crèclie? N'est-ce pas Joseph qui empourpra du sang le plus beau de la terre le glaive de la loi en donnant la circoncision au divin Enfant, puisque c'était aux pères à administrer ce sacrement à leurs enfants ? N'est-ce pas Joseph qui le déroba aux fureurs de son rojal persécuteur? N'est-ce pas lui qui lui fournit durant trente années, du travail de ses mains et à la sueur de son front, la nourriture, le vêtement et le logement? Combien de fois les bras de Joseph ne servirent-ils pas de berceau à l'enfant Jésus! que de tendres baisers il lui prodigua ! que de fois il lui donna à manger de sa main, l'habilla, lui apprit à parler, l'exerça au travail! car ce divin Enfant voulait paraître en tout semblable aux autres; et lorsqu'il fut devenu grand, que de fois Joseph ne reposa-t-il pas sur son cœur! Or, si Joseph se comporta en père si tendre, si dévoué à l'égard de Jésus, comment pensez-vous que dut se comporter Jésus à l'égard de Joseph? Est-il besoin de dire qu'il a été pour lui le meilleur des fils,; lui témoignant un respect, une soumission, une obéissance parfaite en toute chose, comme à son père bienaimé? 0 toits, ô murs, ô heureuse enceinte qui avez abrité cette auguste famille et avez été témoins de ses travaux, de ses récréations, des célestes entretiens qui eurent lieu entre Jésus et Joseph, dites-nous combien de fois Joseph, pour se ranimer dans ses fatigues, répétait le doux nom de son Jésus, et avec quel empressement respectueux Jésus alors accourait à lui, comme s'il l'eût appelé, lui disant avec une joie céleste empreinte sur son visage : Me voici, mon père ; que vour lez- vous? que m'ordonnez- vous? Joseph dont l'humilité fut si profonde que les quatre évangiles ne rapportent pas une seule parole de lui, Joseph, me semble-t-il, pour condescendre au désir de Jésus, dut parfois lui dire : Voyons, mon fils, assistez-moi dans ce travail. Et Jésus

l'assistait. Mon Fils, où est le rabot? Et Jésus apportait le rabot. Nettoyons l'atelier, et Jésus se mettait à balayer, faisant chaque chose avec tant de modestie et tant de grâce, que tous les habitants de Nazareth accouraient quelquefois à la boutique de Joseph pour voir travailler oet intéressant enfant. Mais ils n'étaient pas seuls à venir : tous les prophètes y accouraient aussi de loin : 0 heureux Joseph ! s'écrie Isaïe, cet enfant qui travaille avec toi, et t'appelle son père, c'est l'admirable, le Dieu fort, le prince' de la paix, l'ange du grand conseil : admirabilis. Deus, fortis, princeps pacis, magni consilii angelus^. Celui que tu reconnais pour ton fils, dit le prophète Michée, c'est ce grand personnage dont l'origine date des jours de l'éternité, egressus ejus ab initio, a diebus œternitatis^ . Je le reconnais aussi, dit le prophète royal, cet enfant qui t'appelle son père, c'est celui à qui appartient la terre et tout ce qu'elle renferme : Domini est terra, et pleniludo ejus^. Si l'Apôtre a tiré un argument invincible en faveur de la souveraineté de Jésus-Christ sur toutes les créatures, du nom de Fils que Dieu lui a donné : Tanto melior angelis effectus, quanto differentius prœ illis nomen hœreditavit ; éuienim angelorum dixit : Filius meus es tu*i nous pouvons de même déduire la souveraineté de saint Joseph sur tous les saints, sur tous les anges, et son élévation sur le trône le plus sublime dans le ciel, du nom de père que Dieu lui donna ; car quel est l'ange auquel le Seigneur ait jamais dit : Vous êtes mon père? cui enim angeloruni dixit : pater meus es tu? Si Dieu, en présence de toute la cour céleste, l'appelle son père, le vénère comme son père, l'iionore comme son père, jugez s'il ne fut pas d'une grandeur incomparable comme père.

;l) /soi. .9. 6. (2) Mich. 5, 2. (3) l's. 23, i. (4) Ilebr. t, 4.

24 SERMON XVm.

X. Mais pour se convaincre qu'il fut vraiment grand comme juste, plus grand comme époux, très-grand comme père, il suffirait de le considérer entre le bras de Jésus et de Marie au moment de rendre son âme à son Créateur. Le voyez-vous étendu sur un pauvre grabat, Jésus d'un côté, Marie de l'autre, entouré d'une multitude infinie d'anges, d'archanges, de séraphins, qui, dans une attitude respectueuse, s'apprêtent à recevoir sa sainte âme? 0 Dieu! qui pourra nous dire avec quels sentiments, à ce moment suprême, Joseph dit un dernier adieu à Jésus et à Marie? quelles actions de grâces, quelles protestations, quelles supplications, quelles excuses de la part de ce saint vieillard ! Ses jeux parlent, son cœur parle, sa langue seule se tait; mais son silence même est éloquent. Tantôt il regarde Marie, et Marie le regarde à son tour, et avec quel amour ! Tantôt il se tourne vers Jésus, et Jésus lui répond, mais par quel regard affectueux ! 11 prend la main de Jésus, la presse sur son cœur, la couvre de baisers, l'arrose de ses larmes, et lui dit de temps en temps, plutôt de cœur qu'autrement : Mon fils, mon bien-aimé fils, je vous recommande mon âme, et pressant la main de Jésus sur son cœur, il tombe dans une défaillance d'amour. Ah ! Joseph, si vous ne lâchez pas la main de celui qui est la Vie, vous ne pouvez mourir. Oh ! qu'il est doux de mourir en tenant la main de Jésus ! L'âme enfin se détache du corps, elle prend son élan ; mais à peine sortie, à la vue de Jésus et de Marie, elle retourne. Je le répète, Joseph, si vous ne fermez les yeux à la Vie, vous ne pouvez mourir. Jésus, Joseph ne s'en va pas si vous ne le lâchez. Marie, Joseph ne part pas, si vous ne lui en donnez la permission. Jesus lève la main, il bénit et embrasse son bien-aimé père, et Joseph expire au milieu des baisers et des embrassements de Jésus. Ame sainte, partez; la place réservée à votre sublime mérite vous

attend. Marie sera à la droite de Jésus, et vous à sa gaucho ; c'est ainsi que doit être honoré celui qui fut grand comme Juste, plus grand comme Epoux, trèsgrand corame Père.

CONCLUSION

XI. Sainte Terese de Jésus, cette âme séraphique, avait une dévotion particulière à notre saint patriarche, et ne désirait rien tant que de le voir honoré par tous. Elle proteste qu'elle ne lui a jamais demandé aucune faveur sans en être aussitôt exaucée, et elle exhorte tout le monde à faire l'essai de la bienveillance extrême de ce grand saint, en recourant à lui dans toutes les nécessités soit temporelles, soit spirituelles, assurant qu'on se convaincra ainsi par sa propre expérience que , comme il est le plus grand de tous les saints dans la gloire, il en est aussi le plus puissant à nous obtenir des grâces. Et en effet, Dieu a voulu que les personnes de tout état, de toute condition, eussent quelque chose de commun avec saint Joseph, afin que tous eussent une confiance spéciale dans sa protection, que tous eussent recours à lui comme à leur avocat particulier et à un intercesseur universel; attendu que dans la maison de Jésus et de Marie, les autres saints supplient et Joseph ordonne, les autres prient et Joseph commande, et en commandant il obtient ce qu'il veut. Aussi les religieux de tous les Ordres doivent-ils avoir une grande dévotion envers saint Joseph, et le reconnaître pour leur fondateur, puisque, d'après l'opinion de plusieurs, il est le premier qui ait fait les saint-^vœux. Ecclésiastiques, vous trouvez en tête de votre hiérarchie saint Joseph, le premier qui ait administré le patrimoine de Jésus-

26 SERMON xvni.

Christ : vous lui devez donc une dévotion spéciale. Séculiers, vous pouvez aussi compter saint Joseph dans vos rangs; il a vécu vierge, il est vrai, mais marié et hors du temple, quoique sa maison fût un sanctuaire. Les grands et les nobles doivent être dévots envers saint Joseph, puisqu'il était issu du sang rojal le plus illustre. Et vous, hommes du peuple, artisans, pauvres et indigents, vous devez avoir confiance en saint Joseph, qui vécut, comme vous, dans un atelier, gagna sa vie du travail de ses mains et à la sueur de son front. Tous, en un mot, vivants et morts, doivent espérer en saint Joseph, qui vécut et mourut avec celui qui est la "Vie. Voilà l'avocat universel de tous les chrétiens ; tous les chrétiens appartiennent à saint Joseph, parce que Jésus et Marie lui ont appartenu. Bien plus, les infidèles et les barbares eux-mêmes doivent avoir quelque confiance en saint Joseph ; car il les protégea d'une manière particulière dans le temps de son exil. Il faudrait donc être pire qn'un infidèle, pire qu'un barbare pour n'avoir pas de dévotion à saint Joseph. Efi['orçons-nous donc à î'envi de l'aimer, de l'honorer à qui mieux mieux. Les pratiques de dévotion, etc.

XIL Bénie, et bénie soit à jamais la mémoire de Cosme III, ce grand prince qui, pendant sa vie et à sa mort, montra tant de dévotion envers notre saint Patriarche. Non content de lui avoir voué ses plus tendres affections, il voulut encore, sur la fin de sa carrière, lui consacrer ce qu'il avait de plus cher au monde, je veux dire l'amour ardent qu'il portait à ses sujets. Otant donc la couronne de sa tête, il la mit sur celle de saint Joseph, l'instituant souverain de toute la Toscane : par cet acte généreux, il engagea le saint à nous regarder comme ses sujets, et nous obligea à reconnaître Joseph pour notre prince. Comme sujets , nous lui devons respect, honneurs et hommages ; comme prince,

il est engagé à nous regarder d'un œil bienveillant et paternel. De sorte que pour nous la dévotion envers saint Joseph est une nécessité héréditaire que nous a imposée la piété de Cosme III, en nous mettant dans l'alternative, en quelque sorte, ou d'être dévots à ce grand saint, ou de cesser d'être ses sujets. Recourons donc à cet illustre patriarche, et vénérons-le du fond du cœur comme notre souverain et notre avocat. Comme souverain, supplions-le de ne jamais retirer sa main bienfaisante de dessus ses sujets, qui ont mis en lui toutes leurs espérances : ils ont confiance que, grâce à sa protection, la pauvre Toscane en aucun temps ne restera veuve. Insistons surtout par nos pressantes prières pour qu'il daigne assister le prince qui partage avec lui le gouvernement, le faire prospérer et le mettre à même de conduire à bonne fin tous ses pieux projets, qui n'ont d'autre but que le bien public. Comme avocat, nous n'avons qu'une grâce à lui demander, c'est une sainte mort suivie du paradis. Réjouissez-vous, toutefois, pieux serviteurs de saint Joseph, car le paradis est prés de vous ; l'échelle qui y conduit n'a que trois degrés, Jésus, Marie et Joseph. Voici comment on monte et l'on descend par cette échelle : en montant, nos suppliques sont d'abord remises entre les mains de Joseph, Joseph les présente à Marie, et Marie les donne à Jésus. En descendant, les rescrits émanent de Jésus qui les concède à Marie, et Marie les remet à Joseph. Jésus fait tout pour Marie, parce qu'il est son fils, Marie obtient tout en sa qualité de mère, et Joseph peut tout en sa qualité de juste, d'époux et de père.

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