‹ Œuvres complètes (volume 3)Chapitre 3 sur 26 · POUR LE MARDI APRÈS LE TROISIÈME DIMANCHE DE CARÊME · texte numérisé non relu

POUR LE MARDI APRÈS LE TROISIÈME DIMANCHE DE CARÊME

Non dico Ubi usque septies, sed ttsque scptuagics

septies. Je ne vous dis pas jusqu'à sept fois, mais .lusqu'.'i

soixante-dix fois sept fois. Mattu. 18, 22.

T. La charité de Pierre serait vraiment trop avare, si elle n était point disposée à pardonner au-delà de sept fois. Ah. ! la miséricorde de notre Dieu n'est pas resserrée dans des limites aussi étroites, elle qui se glorifie à juste titre d'être riche et généreuse envers tout le monde : Dives in omnes qui invocarti illum^, — Dives in misericordia^, et faisant, pour ainsi dire, étalage de ses grâces, en verse à pleines mains lés trésors surabondants, comme les appelle l'Apôtre : Abundantes divitias gratiœ suœ^. Pourquoi donc nous troubler par des scrupules méticuleux et un rigorisme outré, comme s'il v avait disette de compassion dans le cœur de Dieu, envers celui qui s'humilie et demande pardon? Bénie soit la clémence de mon Sauveur, qui, en élargissant sa main pour nous pardonner généreusement nos fautes, nous élargit aussi le cœur, et tout en mettant en crédit la miséricorde, attire à l'Evangile un plus grand nombre de disciples, et rend à ses ministres la moisson plus

(1) nom. 10. 13 (2) Ephes. S. 4. [3] Ib>A. u. 7.

DU NOMURE DES rÉCllÉS ET DES (..KAlKû. 29

copieuse, par cela même qu'il facilite la conversion aux pénitents et le pardon en faveur des convertis. La réprimande faite à Pierre : Non dico Uhi risque septies, sed tisque septuagies septies, tourne à notre avan:age ; elle nous fait respirer un air plus doux, nous encourage à célébrer avec confiance les magnificences de la miséricorde de notre Dieu ; car plus il se montre facile à pardonner, plus aisément il attire à lui les pécheurs en rendant la paix à leur cœur. Tels sont vos sentiments ; mais, hélas ! ce qui est pour vous un sujet de joie, est un motif de peine pour moi. Il est vrai que notre divin Sauveur, en compatissant si généreusement à nos misères, dilate nos espérances ; màis pourtant par ces termes si limités et isi précis : U&que septuagies septies, «jusqu'à soixante-dix fois sept fois, » il ne laisse pas de nous découvrir un mystère efi'rajant. Ce mystère, pécheurs, a pour but de vous apprendre une bonne fois à craindre les secrets jugements de Dieu. Sa miséricorde pardonne facilement, c'est vrai ; cependant elle n'est pas prodigue de ses faveurs ; il a déterminé d'avance combien de ibis il veut vous accorder et le pardon de vos péchés et la grâce d'un sincère retour ; et ce nombre une fois rempli, plus d'appel, ni de pardon. Hélas ! je tremble au seul énoncé de ces deux vérités terribles qui feront les deux points de ce sermon. Ecoutez bien : — Dieu a fixé dans sa pensée le nombre des péchés qu'il veut nous pardonner en cette vie, autant et pas davantage ; ce nombre atteint, il ne pardonne plus : voilà la première vérité. — Il a pareillement mesuré les grâces, les bonnes inspirations et les avertissements salutaires qu'il veut nous accorder, autant et pas davantage; et cette mesure une fois comblée, il n'appelle plus, il n'avertit plus, mais il nous abandonne : voilà la seconde vérité. — Quoique le nombre certain tant des péchés que des avertissements soit caché aux yeux des hommes, il n'en

est pas moins manifeste aux yeux de Dieu ; et cua*. même de l'ignorance oii nous sommes par rapport à ce nombre que je prétends tirer le motif le plus puissant que j'aie jamais mis en avant pour frapper vos cœurs d'une lerreur salutaire. Je dis donc que si un pécheur tourmenté par l'incertitude où il est et touchant le nombre des péchés qui lui seront pardonnes, et touchant le nombre des avertissements que Dieu a résolu de lui pardonner, ne se convertit pas dans des circonstances propices pour la componction, dans un temps si saint, où Dieu étale les richesses de sa miséricorde, c'est un signe très-probable que pour ce malheureux la mesure des péchés comme celle des grâces est comble ou presque comble ; en sorte que s'il ne se convertit pas maintenant, il est tout à fait vraisemblable qu'il ne le fera jamais plus. Il y a là de quoi trembler, pécheurs. Commençons.

PREMIER POINT

II. Ne m'accusez pas de curiosité, si j'essaie ce matin de pénétrer dans les secrets de la sagesse infinie et de la providence du Très-Haut : ce n'est pas la curiosité qui m'y pousse, mais bien un vif désir de vous être utile par cette recherche. Veuillez m'éclaircir un doute : pourriez-vous me dire pourquoi, en ce saint temps de carême, tant d'âmes, détestant leurs fautes, se convertissent sincèrement à Dieu, tandis que tant d'autres, devenues sourdes à la parole divine, s'enfoncent plus que jamais dans leur bourbier? Pourquoi Dieu attend celui-ci à la pénitence pendant des années, tandis qu'il frappe celui-là dès le premier péché ? Pourquoi un tel se sauve, et après la vie la plus criminelle aborde heureusement au port de l'éternelle félicité, grâce à un seul acte de contrition, tandis que tel autre se damne, et après une vie sainte tombe dans l'abîme pour un seul

péché"? Quelle raison me donnez- vous de celte conduite? Il n'y en a point d'autre, dit saint Basile, que celle-ci : Judicia tua abyssus multa^. « Les jugements de Dieu sont un abîme impénétrable. » — Or, c'est précisément de cet abime impénétrable des jugements de Dieu que je tire celte effrayante^^té que je veux vous annoncer aujourd'hui. Ecoutez-lH^ tremblez ; Dieu a déterminé dans sa pensée combien de péchés il veut nous pardonner en cette vie; il y en a tant et pas davantage, ce nombre accompli, il ne pardonne plus. Mais pour vous rendre bien clair un point si important et si digne de toute votre attention, vous saurez que dans l'idée de cette intelligence suprême est fixé le nombre, non-seulement des créatures appelées à voir le jour, mais encore, pour chacune d'elles, le nombre des actes qu'elle doit poser et des efi'ets qui en résulteront; je m'explique ; Dieu a arrêté, non-seulement combien d'arbres doivent couronner cette colline, mais de plus il a déterminé le nombre des feuilles, des fleurs, et des fruits que chacun de ces arbres doit produire ; de même, le nombre des paroles que chaque homme doit proférer, celui des pas que doit faire l'humble fourmi qui rampe sur la terre; et il n'est pas possible, même dans les plus petites choses, que le nombre fixé dans l'intelligence divine soit dépassé. J'en trouve la preuve dans cet oracle de l'Eiprit-Saint, qui est le fondement de tout ce sermon : Omnia in mensura, et numero, et pondère disposuisti^; « Vous avez disposé toutes choses, « remarquez bien ce terme général, « toutes choses avec nombre, poids et mesure. » D'où il suit , dit saint Augustin, que Dieu a pareillement fixé d'avance le nombre des péchés qu'il veut pardonner icibas ; de sorte que, ce nombre accompli, il ne pardonne plus, mais qu'au premier péché que nous commettons

(1) Psal. 35, 7. (2) Sap. 11, 21.

au delà du nombre fixé, ou il nous ôte subitement la vie, ou il nous prive tout à coup de la raison, ou il nous abandonne sans remède à notre perdition. Telle est la pensée du saint Docteur : Illud sentire nos convenu, tamdiu unumquemque a Dei ;patientia sustineri, quamdiu nondum peccatorum suorum terminum, finemque compleverit ; quo consummato, eum illico perenti, nec ullam illi veniam jam reservari. Il en est ainsi; le nombre des péchés arrêté dans la pensée de Dieu une fois atteint, la damnation du pécheur est certaine. Bien plus, ajoute le même Saint, cette grande vérité est une de ces maximes irréfragables qui sont appuyées sur le témoignage de Dieu même dans les saintes Ecritures : Esse autem certum peccatorum modum atque mensiiram. Dei ipsius testimonio comprobatur. — Cela étant, présentez-moi l'Ecriture, ouvrons-la et cherchons-y ces preuves.

III. Considérez ce peuple incrédule qui, tiré de l'Egypte à force de prodiges, traverse le désert, tantôt en murmurant, tantôt en se désespérant, tantôt en se livrant à l'idolâtrie, tournant contre Dieu même, par un excès d'ingratitude, les bienfaits qu'il en a reçus. Le Seigneur supporta patiemment l'insolence de ces ingrats, jusqu'à ce que, arrivés en face de la terre promise, ils se révoltèrent de nouveau contre lui, se plaignant qu'il les eût arrachés de l'Egypte. C'est alors que le Seigneur indigné appela Moïse : " Moïse, lui dit-il, où es-tu? jusqu'à quand me faudra-t-il souffrir les affronts de ce peuple obstiné, rebelle et dur de cœur? Je veux l'exterminer tout à fait par une peste générale » : Feriam igitur eos pestilentia atque consumami. — Oh! non, Seigneur, reprit Moïse, usez encore pour cette fois de pitié et de miséricorde. Et il le pria si bien pour ces

(1) Suììxer. 12, 14.

malheureux, que Dieu condescendit enfin à sa demande, et pardonna à tous ceux qui étaient nés depuis la sortie d'Egypte, ou peu de temps auparavant, mais il se montra impitoyable envers ceux qui étaient adultes à l'époque de leur sortie. Pourquoi cette différence V pourquoi pardonner à ceux-là, et non à ceux-ci? Voici la'raison qu'il en donne lui-même : Tentaverimt me jam per decem vices K Ces malheureux ont déjà provoqué ma colère jusqu'à dix fois; qu'ils périssent donc tous. — Voyez-vous comme il tenait un compte exact des révoltes qu'il voulait supporter de la part des Hébreux, si bien qu'après la dixième il n'y eut plus de remède ; les instances, les prières, les larmes de Moïse, tout fut inutile. Il leur pardonna jusqu'à leur neuvième péché, mais le dixième une fois commis, il se montra implacable, et tous ceux qui étaient nés quelque temps avant la sortie d'Egypte moururent dans le désert. Il usa d'une sévérité bien plus rigoureuse encore à l'égard des peuples de Damas, de Gaza, de Tyr et d'Edom ; car, s'il pardonna neuf fois aux Hébreux, il ne voulut pas même pardonner quatre fois aux autres. Rien n'est plus terrible sous ce rapport que le premier chapitre du prophète Amos. Hœc dicit Dominas. Voici ce que dit le Seigneur ; Cieux, terre, mer, créatures, faites silence; c'est Dieu qui parle, écoutez la terrible vérité qu'il veut vous faire entendre : Super tribus scelcrihus Damasci, et super quatuor non convertam eam^. Peuple de Damas, prenez-y garde, il y a un péché dont il est écrit par rapport à vous : non convertam, ']& ne le pardonnerai plus. C'est le Seigneur qui vous lé dit en termes formels : le peuple de Damas commettra un premier crime, et je le lui pardonnerai; il en commetra un second, et jo le lui pardonnerai ; il en commettra un troisièmo, et jû

(l).Vrt»«. 14,22. (2) Amos. J, 13.

34 SERMO>f XIX.

le lui pardonnerai; mais s'il commet le quatrième, il n'y aura plus de pardon pour lui, et je le perdrai infailliblement : Et super quatuor non convertam eum. Commencez, mes frères, à ouvrir les yeux pour comprendre une si grande vérité. Jeune homme, vous qui avez déjà forgé une si longue chaîne d'iniquités par vos liaisons et vos fréquentations coupables, vos veilles et vos dissolutions, il y a aussi un péché que vous pouvez commettre , sur lequel il est écrit : Non convertam. Je ne le pardonnerai pins. Femme vaine, vous qui entretenez des relations dangereuses, au grand scandale de ceux qui en sont témoins, prenez-y garde; il y a un péché que vous êtes sur le point de commettre et qui porte cette inscription : Non convertam. Je ne le pardonnerai plus. Médisants, sensuels, vindicatifs, arrêtez le cours de vos crimes, c'en est assez, n'allez pas plus avant ; car il y a un péché après lequel tout sera fini pour vous, et le terrible non convertam retentira à vos oreilles ; toute espérance vous sera ôtée, et il n'y aura plus pour vous ni pitié, ni pardon, ni paradis. Comment ne pas craindre, ne pas trembler?

IV. Si vous n'êtes pas encore suffisamment convaincus, continuez à parcourir l'Ecriture. Jetez les yeux sur cet orgueilleux Pharaon, remarquez comme ce roi superbe et arrogant sort de l'Egypte avec une armée imposante afin de poursuivre le peuple d'Israël, lequel, ayant enfin brisé ses chaînes, traverse maintenant la mer Rouge. Il s'avance furieux et enflé d'orgueil, se promettant la victoire, une vengeance éclatante et les dépouilles des Israélites : Persequar et comprehendam, dividam spolia, et implehitur anima mea^. Voyez avec quelle audace et quelle témérité il s'élance dans ces routes qui se sont formées par miracle au milieu des

(1) Exod. 15. 0.

flots de la mer Rougre. Arrête, Pharaon, où vas-tu? Ne sais-tu pas que le Dieu d'Israel est tout-puissant? Ne l'as-ui pas éprouvé par tant de plaies et de fléaux dont il t'a frappé? Ne vois-tu pas que ces eaux ne restent suspendues que par un prodige? Ne réfléchis-tu pas que si tu y entres, tu périras? Comment ne redoutes-tu pas un pareil danger? Arrête, de grâce, arrête. — J'entends, dit Pharaon : je sais que le Dieu d'Israël est toutpuissant, je reconnais que les flots sont suspendus en l'air par miracle, mais je sais au.<!si que le Dieu d'Israël est plein de bonté et de miséricorde. Déjà il m'a châtié dix fols, mais à chaque acte de soumission de ma part il a retiré la main. Puisqu'il m'a déjà, supporté dix fois, j'espère qu'il me supportera bien encore la onzième, et que sa clémence n'est pas prête à m'exterminer. Il descend donc dans les abimes les plus profonds. Mais voici qu'une nuée noire, épaisse et d'un aspect épouvantable se forme dans l'air, et de ses fl.ancs embrasés lance une grêle de foudres ; bientôt on ne voit de tous côtés que des roues de chars renversés, des chevaux tués, des guerriers blessés, des membres épars, des radavres flottants. Qu'on sonne la retraite! s'écrie alors Pharaon, d'une voix tremblante, et les traits bouleversés ; fuyons, car le Seigneur, armé en faveur de nos ennemis, combat contre nous : Fugiamus Israelem, Dominus enim pugnai prò eis contra nos^. Cela dit, il fait volte-face et essaie de gagner le rivage à toute bride, mais il voit les flots se rejoindre pour opposer à sa fuite une barrière impénétrable; il ne peut ni avancer, ni reculer, toute issue lui est fermée, il va être englouti, il va périr. Oh! quelles transes, quel désespoir! Malheureux, ne te l'avais-je pas dit? Ce onzième crime était précisément celui que Dieu ne voulait plus

(î) Exod. 14, S3.

te pardonner, c'était celui sur lequel il était écrit : non convertam. — Jetez- vous, mondains, dans la mer orageuse du siècle, continuez votre vie criminelle ; le monde catholique n'est que trop infecté de vos abominations , les maisons particulières et les places publiques ne suffisent plus, on perd même le respect dû aux églises; les mauvais lieux ne suffisent plus, on pénètre même dans la vigne d'autrui, et dans les asiles les plus sacrés; partout on entend des blasphèmes, on voit des scandales, et entretemps vous allez répétant : Où sont les foudres de la colere de Dieu? J'ai péché, que m'est-il arrivé de fâcheux? Peccavi, et quid mihi accidie triste^ Ì Ah! malheureux, ne savez-vous pas que le Très-Haut est un créancier patient? Altissimus est patiens redditor^ ; il attend que vous ayez comblé la mesure des dettes, que son infinie bonté a résolu de tolérer : mais ce nombre une fois comblé, aussitôt la colère succède à la patience, la justice à la miséricorde ; il fait un seul compte de toutes vos dettes et tout se paie par une solde générale : Subito vemet ira illius, et in tempore vindictce disperdet te^. C'est ainsi qu'il a fait avec Pharaon, c'est ainsi qu'il fera avec vous. Comprenez donc bien cette grande vérité, savoir qu'une fois que vous aurez commis ce péché que Dieu ne veut plus pardonner, il n'y aura plus de salut pour vous, votre damnation sera assurée et sans remède.

V. Mais quel serait bien, me dites-vous, ce grand péché que Dieu ne veut plus pardonner? — Hélas! que me demandez-vous là? Nous voici arrivés au point le plus terrible de ce sermon. Nous savons très-bien qu'il y a un nombre de péchés déterminé pour chacun de nous dans la pensée de Dieu, comme on le voit clairement dans les saintes Ecritures ; mais ce nombre n'est

(1) EccU. 5, 4. (2) 76. [3) 76. v. 9.

p9LS le même pour lous : il est plus grand pour l'un, plus petit pour l'autre, selon quii plaît à Dieu, qui, étaiit le maître de ses grâces, use de miséricorde envers qui il veut, «t endurcit qui bon lui semble : Cujus vuU miseretur, et quem vult indurai^. Pour vous faire une idée de cette vérité, figurez-vous, par exemple, quatre enfants venant au monde en ce moment. Dieu prévoit avec l'œil de sa prescience infinie que tous quatre, arrivés à l'usage de la raison, s'abandonneront au péché. Eh bien ! représentez-vous, selon notre mode de concevoir les choses, que Dieu se dise en lui-même sur chacun de ces enfants : A Pierre, je pardonnerai jusqu'à mille péchés ; s'il en commet un de plus, il n'y aura plus pour lui ni pardon, ni miséricorde ; à Paul, je pardonnerai cent péchés, un seul de plus, je cesse de pardonner et de faire miséricorde; à François, je pardonnerai jusqu'à cinquante péchés, s'il en commet un de plus, il n'y aura plus ni pardon, ni miséricorde pour lui; pour Antoine, je ne veux pas même lui en pardonner un seul, dès le premier péché ii est perdu. — Ne vojus étonnez; pas^ mes frères, que Dieu ait une mesure si étroite pour quelques-uns : n'a-t-il pas usé de cette rigueur avec les anges rebelles dans le ciel ? Ne les a-t-il pas précipités tous dans l'abîme dès le premier péché qu'ils ont commis? N'a-t-il pas agi de même avec ce jeune homme dont on a plaint cent fois le sor}, du haut de la chaire, lequel s'étant maintenu pur et sans tache jusqu'à l'âgé de seize ans, fut frappé par la colère de Dieu au premier péché d'impureté qu'il commit? N'a-t-il pas fait la même chose avec cet enfant de cinq ou six ans, dont parle saint Grégoire, au quatrième livre de ses Dialogues, lequel devançant l'âge par sa malice, et connaissant, très -bien le mal qu'il faisait, pour je ne sais quel

(11 Jfom. 9. m.

refus qu'il avait essujé de la part de son père qui le tenait par la raain, se" mit à blasphémer le saint Nom de Dieu, et fut emporté par les démons en enfer, où il continuera à blasphémer tant que Dieu sera Dieu? Vojez combien la mesure des péchés fut petite pour cet enfant, puisque ce blasphème fut peut-être le premier et le dernier péché qu'il ait commis. Il y a à trembler sur ce point! Il en est du nombre de nos péchés à peu près comme du nombre de nos jours : ceux-ci sont aussi comptés dans la pensée de Dieu : Humérus mensium ejus apud te est^ : l'heure marquée par Dieu une fois arrivée, on meurt, de même aussi le péché, qui, dans la prédétermination divine, doit être le dernier, une fois commis, on tombe en enfer. De plus, les jours dont se compose la vie ne sont, pas départis à tous en nombre égal ; l'un en a plus, l'autre moins, sans que personne sache quel est le nombre des siens : ainsi Dieu n'a point déterminé de pardonner à tous un égal nombre de péchés, mais plus à l'un et moins à l'autre, sans que nul ne sache le nombre des siens. Enfin, de même que Dieu étant le maître de la vie, peut, sans faire injure à l'homme, le faire mourir dès le premier jour ; ainsi, étant le maitre de ses grâces, il peut, sans faire injure au pécheur, le perdre dès le premier péché commis. Comprenez-vous? Or, ce point de doctrine si important une fois solidement établi, je vous demande, pécheurs, mes frères, où vous en êtes de la mesure de vos péchés? Qu'en savez- vous? Qui sait si tel péché que vous avez confessé dans votre dernière confession n'est pas le dernier que Dieu ait résolu de vous pardonner, et si, par conséquent, le premier que vous commettrez n'est pas le péché fatal qui doit vous précipiter en enfer? Crojez-moi, je tremble pour vous,

<l) Joh. 14, 5.

je suis tout palpitant d'effroi en réfléchissant au péril immense que vous courez. Ne vous y trompez pas, mon cher frère, ce péché que vous méditez de commettre ce soir, dans telle réunion où vous êtes attendu, ou bien dans quelques jours, ou après le carême, avec telle personne à qui vous avez dit : nous nous reverrons après Pâques, ce péché-là, dis-je, pourrait bien être celui à la suite duquel Dieu vous retirera sa grâce. Ce n'est pas, remarquez-le bien, que le pécheur, aussi longtemps qu'il jouit de la vie et de la liberté, ne puisse toujours, avec la grâce sufiisante, revenir des plus grands égarements : la théologie dit le contraire; mais c'est que, la mesure fLxee pour le pardon étant comble, il faut quo le coupable, au premier péché qu'il commet encore, soit frappé soudain et meure subitement, comme il arriva à un jeune homme de Florence qui allait frapper à la porte d'une maison avec une intention criminelle. On lui dit que la personne qu'il demandait était absente, mais qu'elle ne tarderait pas à rentrer. S'il en est ainsi, dit ce malheureux, j'attendrai. Mais Dieu, qui comptait ses pas, répliqua : Et moi je n'attendrai pas; et il le foudroie d'un coup d'apoplexie qui l'étend raide mort : la femme qu'il était venu voir ne trouva en rentrant qu'un cadavre glacé, étendu par terre. Vous voyez donc que Dieu ne pardonne plus lorsque les péchés ont atteint certaines limites : ou le pécheur est frappé tout à coup, ou il meurt à l'improviste, ou il perd l'usage de ses sens, ou enfin Dieu lui tourne le dos, l'abandonne, l'endurcit, lui retire son assistance efficace, si bieii que, l'esprit aveuglé et la volonté obstinée, s'il reste en vie, sa vie n'est plus qu'un noviciat de l'enfer, et arrivé au moment de la mort, quoique ayant la grâce suffisante pour se convertir, il ne se convertit point, il meurt dans le* péché et tombe dans l'abîme.

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