TROISIÈME PARTIE
XX. Deux sentences furent portées contre Jésus- Christ : l'une, par le tribunal séculier, c'est-à-dire par Filate, en qualité de président romain et de délégué de César, à l'instigation des pharisiens, contre toute loi et toute raison, et ce fut le comble de l'injustice de la part des hommes ; l'autre, par le tribunal suprême de Dieu, qui décréta que le Christ satisferait complètement pour tous les péchés du monde, et ce fut un excès incompréhensible de justice de la part du Père éternel. Mais voyons en peu de mots combien cette justice fut sévère et rigoureuse; notre récit exige plus de larmes que de paroles, La croix, longue de quinze pieds et large de huit, est préparée, voyez avec quel amour Jésus l'embrasse : le naufragé ne saisit pas avec plus d'avidité la planche sur laquelle il espère atteindre le rivage, que Jésus ne serre ce bois par lequel tant de pécheurs doivent échapper au naufrage et parvenir au ciel. A quoi bon tant de violences, bourreaux? Pourquoi le presser de hâter le pas? S'il ne marche pas plus vite, s'il tombe fois sur fois à demi-mort, c'est notre faute, c'est la mienne, c'est la nôtre à nous tous, qui avons augmenté outre mesure, par nos péchés, le poids de sa croix. Et vous, innocent agneau, allez chercher
sur le Calvaire cette mort à laquelle vous ont condamné et l'injustice des hommes, et la justice trop rigoureuse, liélas ! de votre Père; vous y trouverez du moins le terme de vos peines. C'est à nous, maintenant, âmes dévotes, d'accompagner Jésus, dans ce douloureux trajet, afin d'apprendre une bonne fois que sans croix il n'y a pour nous ni paradis, ni espérance de salut. Mais voici la Mère désolée de Jésus. Il manquait encore à mon Sauveur que sa Mère elle-même vînt, par sa présence, ajouter à son affliction. Ah! retirez-vous, auguste Vierge; votre tendresse en ce moment est presque de la cruauté : ayez pitié de votre Fils, et n'allez pas aigrir sa douleur par votre rencontre. Il est déjà trop tard : déjà leurs yeux se sont échangé les regards les plus tendres. Celui qui comprendrait l'amour d'une telle mère pour son fils, et l'amour d'un tel fils pour sa mère, pourrait peut-être se faire une idée des afl'ections, des pleurs et des sanglots qui éclatèrent en cette circonstance. Jésus ne sent plus sa croix; toute son âme est, pour ainsi dire, passée dans ses regards à la vue de sa mère. Marie, de son côté, ne s'inquiète plus de la rougeur qui couvre son front ; tous ses sentiments sont comme envolés au-devant de son Fils. Ils se parlent d'abord des yeux, mais les yeux ne suflSsent pas à exprimer les transports de leurs cœurs, ils appellent la langue à leur secours. Marie la première, à mon avis, laisse échapper ses plaintes avec un torrent de larmes. Ah ! mon Fils, mon divin Fils, lui dit-elle, vous voir en cet état et ne pas mourir de douleur ! Ah ! mon Fils, mon cher Fils, j'ai été cruelle à votre égard : si je ne vous avais pas donné ce corps, vous ne seriez pas sujet à la souffrance. En vous voyant, hélas ! réduit à un état si pitoyable, mon cœur se brise, et je me sens comme suff'oquée par la douleur. — Ah! ma Mère, reprend Jésus attendri, ma très-sainte Mère, vous êtes donc
venue aussi accroître mes tourments par votre aimable présence? C'est maintenant seulement que la mort me parait dure, maintenant que je vous vois mourir de chagrin à cause de moi. Calmez-vous, ma Mère, puisque les décrets de mon Père, le péché d'Adam et le rachat du monde l'exigent ainsi. Vous voyez qu'il faut bien que j'achève ce trajet et que je termine mes souffrances avec ma vie sur la montagne. Calmez- vous, ma Mère : vous perdrez un Fils, il est vrai ; mais vous en gagnerez une infinité d'autres, qui se glorifiieront d'être vos enfants. Laissez-moi donc, ma Mère, et je vous laisse aussi ; adieu, ma tendre Mère, adieu. — Ah ! non, mon Fils, non ; comment pourrais-je vous laisser, moi qui ne vis qu'en vous, qui ne vis que pour vous? Souffrez, plutôt que je monte avec vous au Calvaire et que j'j meure avec vous. Une seule croix pourra bien nous réunir tous les deux, puisque nous n'avons qu'un seul cœur. Donnez-moi donc, mon Fils, donnez-moi cette croix. Ah! mon bien-aimé Fils, je ne vous parle pas de vivre ! non, non, j'ai trop à cœur le salut des hommes; tout ce que je vous demande, c'est la permission de mourir avec vous. — Ah ! ma Mère, ma Mère ! quel surcroît votre douleur ajoute à ma peine ! retirez-vous, je vous en conjure. — Ah ! mon Fils, mon divin Fils ! . . . Marie voulait en dire davantage, mais les sanglots étouffèrent sa voix, et Jésus étant poussé en avant par les bourreaux, Marie écartée par la foule, ils furent tout à coup violemment séparés l'un de l'autre. La douleur qu'éprouva l'auguste Vierge fut si amère qu'elle s'évanouit, et tomba sur une pierre, où les larmes qu'elle versa en abondance laissèrent leur empreinte. Pour conserver à jamais le souvenir de cette douleur, on y traça cette inscription : Petra lacrymarum, « la pierre des larmes. » Cœur obstiné, serais-tu plus insensible que cette pierre?
XXI. Pendant que vous vous arrêtez, mes frères, à consoler Marie, je m'achemine directement vers le Calvaire par un sentier détourné; là je trouve saint Augustin qui me fait observer qu'à l'endroit même où est crouséi la fosse qui doit recevoir la croix, fut enseveli jadis Adam, notre premier père, le médecin devant venir là où est couché le malade : Adam primus homo in ipso loco, ubi cruœ fixa est, fuit aliquando sepultics; ibi erectus est medicus, ubijacebat œgrotics. Mais ni saint Augustin, ni aucun autre des saints Pères que j'ai consultés, n'a pu me dire de quel bois était la sainte croix. Saint François de Sales me dit seulement que Dieu a voulu nous laisser dans l'ignorance à cet égard, afin que nous embrassions volontiers toutes les croix qui nous arrivent, de quelque sorte qu'elles soient. Les évangélistes nous décrivent en détail, l'un les agonies mortelles du jardin des Oliviers, l'autre les terribles veilles de cette nuit ; celui-ci les insultes et les outrages essuyés à la cour d'Hérode, celui-là les tortures du prétoire de Pilate, ou le voyage sanglant du Calvaire. Finalement, tous les quatre, une fois arrivés au sommet de cette montagne, lorsqu'ils y voient le Fils de Dieu réellement attaché à un gibet pour les péchés des hommes, sont comme écrasés sous le poids d'un tel mystère, et, laissant tomber la plume des mains, comme si l'Esprit-Saint lui-même s'avouait vaincu par l'atrocité inouïe du fait, ils résument en deux mots le trait principal de la passion : Crucifiœerimt eum ' : « Ils le crucifièrent. » Ils n'ont pas seulement le courage de le nommer : Cruci fixerunt eum. Eumi Mais qui? Est-ce ce Jésus si beau, si bon, si généreux? Crucifixe-mnt eum. Eum? Mais qui? Est-ce ce maître si doux si affable, qui ne fit jamais de mal à personne et fit du
(1) Malth. 27. 35. Marc. 15, 20. Lue. SJ, 23. Joan. 19. 18. P. M. IV. 33*
l)ien à tous : Cruci fixerunt eum : ils le crucifièrent, vous nous comprenez ; — et ils semblent cloués avec ]ui sur la croix, de stupéfaction : Cricci fixerunt eum. Ces deux mots disent peu, il est vrai, mais ils disent tout : ils expriment le comble des douleurs et résument tout ce qu'on pouvait dire de cette cruelle Passion : Crucifixerunt eum. Que si vous, mes chers frères, pour nourrir votre douleur, vous voulez savoir plus en détail comment eut lieu ce crucifiement, représentezvous en esprit le Calvaire comme le théâtre de la justice divine, et figurez-vous le Père éternel parlant à Jésus- Christ : Mon bien-aimé Fils, de toute éternité vous vous êtes offert comme caution pour le genre humain, le moment est venu de pajer la dette à laquelle vous vous êtes engagé par charité et par zèle. Voyez-vous cette croix? elle vous est destinée. Il ne suflSt pas de l'avoir portée jusqu'ici, il faut encore y être cloué et y mourir. — Jésus regarde la croix, l'embrasse, la couvre de baisers, et y étendant ses membres sacrés : Volontiers, mon Père, s'écrie-t-il avec un cœur brûlant d'amour, volontiers je m'étends sur cette croix, puisque tel est votre bon plaisir : Ita, Pater, quoniam sic fuit placitum ante te^. Vous m'avez donné un corps, afin que je puisse, en qualité de victime, apaiser votre courroux ; me voilà prêt : Corpus aptasti mihi... Ecce venio^. — Mais vous savez, mon Fils, que votre main droite est souillée de tant d'homicides commis par des hommes sanguinaires, de tant de sentences injustes signées par des juges iniques, de tant de billets obscènes écrits par des jeunes gens dissolus : livrez-la donc aux marteaux. — Ita, Pater : la voilà, mon Père; et en disant ces mots, il la présente aux bourreaux, qui ia percent d'un clou et la fixent sans ménagement sur
(1) Matth. 11, 26 (2) Hebr. 10, 5.
la croix. — La main gauche, reprend le Père, n'est pas moins coupable ; elle est charjjée, et des rapines des avares, et des fraudes des joueurs, et des usures des marchands, et des impuretés des voluptueux, et du faste des femmes vaines. Donnez donc aussi la main gauche. Ita, Pater : la voilà, mon Pèi'e. Puis, se tournant vers les bourreaux, Jésus leur dit : Ne m'épargnez pas, exécuteurs de la justice, déchargez sur moi votre fureur, et si ma main se retire, ne vous en mettez pas en peine, ce n'est pas l'eflfet de ma volonté, et mon cœur n'y consent point : forcez-la, je le désire, forcez-la, tirez-la jusqu'à ce qu'elle puisse atteindre à l'endroit où elle doit être fixée. — Les scélérats n'obéissent que trop, hélas! à cette recommandation ; ils la percent d'un gros et rude clou, et la fixent toute sanglante sur la croix, à grands coups do marteaux. — Et ces voyages entrepris dans un but pervers, et ces pas faits dans les sentiers de l'impiété, comment les expierez- vous, mon fils? Il vous faut encore livrer vos pieds aux Juifs. — Ita, Pater : de bon cœur, mon Père; les voilà. Qu'on les perce, séparés ou unis ensemble ; car pour sauver le monde, je suis prêt à endurer tous les supplices, — Oh! quels tiraillements ! que de coups de marteaux, quelles plaies, et que de sang répandu ! Père éternel, comment tant de rigueur à l'égard d'un fils si cher ? Voyez ce fils unique avec les pieds et les mains percés, et tout le corps déchiré : votre colère n'est-elle pas encore satisfaite ? Vos rigueurs ne sont-elles pas épuisées? — Non, répond le Père éternel ; je veux que les bourreaux élèvent à grand'peine la croix où il est cloué, pour la laisser ensuite retomber de tout son poids dans le trou destiné à la recevoir. Cette secousse violente ébranle le corps du Sauveur jusqu'à disloquer ses os, élargit les plaies des pieds et des mains, et en fait jaillir de nouveau des fiots de sang. — Assez, assez, Père éternel. — Ce
n'est pas assez, reprend la justice du Père. — Et s'adressant à son Fils agonisant et mourant : Mon Fils, lui dit-il, il vous faut maintenant boire du fiel pour réparer tant de blasphèmes, de parjures et de propos obscènes ou indécents. — J'en boirai, répond Jésus. — Il vous faut entendre d'horribles imprécations, afin d'expier par là tant de médisances, de calomnies, de paroles sales ou équivoques entendues avec plaisir et applaudies. — J'y consens. — Il faut que vous ayez constamment près de vous votre mère, que la vue de son affliction ajoute à vos soufl'rances, et que vous expiiez ainsi tant de regards lascifs, tant de vanités et de désirs de paraître. — J'y consens. Que voulez-vous encore, mon Père ? — Je veux encore autre chose ; c'est que vous passiez trois heures entières en agonie sur cette croix. — Volontiers, Père éternel, volontiers : j'y resterai, non-seulement trois heures, mais jusqu'à la fin du monde, si tel est votre bon plaisir. Pourvu que je vous obéisse, pourvu que les hommes soient rachetés, pourvu que les âmes qui me sont si chères soient sauvées, no faites pas attention à ce que je souffre : si une mort ne suffit pas, j'en souffrirai cent, mille, une infinité même, si c'était possible.
XXII. Ah! mon divin Jésus, nos péchés vous coûtent bien cher! Venez, pécheurs, venez tous sous la croix contempler de charité de ce bon Sauveur envers nous, et l'excès plus grand encore de rigueur et de sévérité de là justice du Père envers lui. Comment ne sommes-nous pas tous saisis d'effroi en considérant combien le Fils de Dieu a été châtié pour les péchés des hommes? Que sert de rappeler les autres châtiments exercés contre les pécheurs, les déluges, les incendies, les tremblements de terre, les maladies, les calamités, et un enfer de tourments? Ah! cent et mille enfers ne m'effraient pas autant que de voir le Fils
unique de Dieu cloué à la croix par la justice de son Père éternel, en punition de nos péchés. Pécheurs mes frères, quand rentrerons-nous en nous-mêmes? Si celui qui porte sur son dos les péchés des autres et n'en est que caution, est châtié avec tant de rigueur, que serace de nous qui sommes les véritables pécheurs ? Vous lo comprendrez par les derniers coups de la justice de Dieu sur son Fils. Non content, en effet, de l'avoir livré à tant de mauvais traitements, il en vient jusqu'à vouloir le tourmenter de sa propre main, pour ainsi (lire, en l'abandonnant à l'excès de ses souffrances sans lui donner aucune consolation. Oh! à ce coup, Jésus ne peut plus résister, et recueillant sur ses lèvres mourantes un dernier souffle de vie, il se plaint d'un si douloureux abandon, en s'écriant de toutes «es forces : Deus meus. Deus meus, ut quid dereliquisti me^ì « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez-vous abandonné ?» 0 parole capable de faire trembler la terre, éclipser le soleil et frémir toute la nature ! On sait que rien n'était plus familier à Notre-Seigneur, lorsqu'il parlait à Dieu ou de Dieu, que de l'appeler son Père ; pourquoi donc, en celte circonstance, et dans un si grand besoin de secours, oubliant le doux nom de Père, lui donne-t-il le nom redoutable de Dieu? « Mon Dieu, mon Dieu ! » Sans doute, ces paroles ne furent pas proférées par la nature divine, laquelle ne peut être abandonnée de Dieu, Dieu ne pouvant pas s'abandonner luimême ; c'était le cri de l'humanité du Sauveur, lequel, voyant que son Père le traitait avec autant de rigueur que s'il n'eût pas été son Fils, n'osait plus l'appeler son Père. Mon Dieu, semble-t-il lui dire, vous qui êtes en même temps mon Père, puisque vous m'avez engendré de toute éternité, comment pouvez-vous laisser ma
(1) Mallh. 27, 46.
pauvre humanité plongée dans cet océan d'amertume, sans une seule goutte de consolation, ce que vous ne refusez pas même à un larron, qui expire à mes côtés sur un gibet pour d'horribles forfaits ? 0 Dieu ! ô Père, ô Père, ô Dieu ! ah ! vous oubliez presque que vous êtes mon Père : Mutatus es mihi in crudelem^. Omon Dieu ! ô mon Père ! car vous m'êtes l'un et l'autre, pourquoi oublier votre tendresse paternelle et n'user envers moi que de la sévérité d'un juge? Deus meus. Deus meus, ut quid dereliquisti mei
XXIII. Nous voici arrivés à la dernière agonie du Sauveur. Les angoisses que lui cause l'abandon de son Père lui arrachent l'âme de la poitrine, afin de satisfaire pleinement à la sévère justice de Dieu. Déjà les forces lui manquent; le sang ne tombe plus que goutte à goutte de ses plaies ; sa tête se penche languissamment : est-ce pour donner un dernier adieu à ceux qu'il aime, ou bien pour témoigner à son Père l'humilité profonde avec laquelle il exécute ses dernières prescriptions? Je ne saurais le dire. Hélas ! Jésus-Christ vrai Fils de Dieu, Dieu lui-même, Jésus-Christ le désir des collines éternelles, Jésus-Christ l'amour des patriarches, des prophètes et de toutes les saintes âmes, après avoir recommandé ses bourreaux à son Père, donné saint Jean pour fils à Marie, Marie pour mère à saint Jean, scellé le testament par lequel il laissait son âme à son Père, son corps aux juifs, la persécution à ses apôtres, le paradis au bon larron, la croix aux pénitents, l'enfer aux pécheurs obstinés, Jésus-Christ profère ces amères paroles : Consummatum est^. Il proteste que tout est consommé : les oracles des prophètes, les efiets de sa charité, les décrets de la justice divine, les excès de la barbarie des hommes, tout ce qu'il pouvait faire pour
(\) Job. 30, 21. !î) Joan. 19. 20. .
bE LA PASSION. 395
nous sauver, tout est accompli, et consommé. Après trente-trois ans de la vie la plus pénible, à la fleur de l'âge, en face du monde entier, à trois heures aprèsmidi, les anges étant saisis d'horreur, les abîmes frémissant jusque dans leurs dernières profondeurs, et tout l'univers étant bouleversé d'effroi... qu'arriva-t-il?... Le cœur et la voix me font défaut, je n'ai pas la force de le dire... Demandez-le au soleil qui s'est couvert d'un voile de ténèbres affreuses, aux rochers qui se fendent, à la terre qui tremble, aux cadavres qui sortent de leurs tombeaux, ranimés plus encore par la douleur, que par la réunion avec leurs âmes ; demandez-le au sanctuaire dont le voile se déchire en signe de deuil, aux anges qui en pleurent amèrement; mais surtout, demandez-le à cette Vierge affligée que vous voyez au pied de la croix, transpercée d'un glaive de douleur : O Marie ! auguste Vierge, divine Mère, dites-le-nous, qu'est-il arrivé à votre Fils Jésus ? Hélas ! nous répond d'une voix languissante cette reine des martyrs, mon doux Jésus, puisqu'il faut vous le dire, est mort, oui, mon Jésus est mort, mon Fils et votre père est mort, notre souverain bien est mort, mort pour vous et pour tous les hommes : Tradidit spiritum^. — 0 Dieu d'amour, ô charité infinie ! Mon Sauveur Jésus-Christ a été condamné, crucifié, et est mort pour moi ! Jésus-Christ mon Sauveur mort pour moi! Ah! que les rochers et les montagnes s'entrechoquent et se brisent, c'est avec raison; que le soleil s'obscurcisse, que les sphères s'agitent, que les étoiles se troublent, c'est avec raison : Jésus-Christ mon Seigneur est mort! Ah! pécheurs, quel cœur avez- vous donc ? Serez- vous plus insensibles que les éléments, plus durs que la pierre, plus aaorts que les cadavres eux-mêmes? Qu'attendez-voas pour
(1) Joan. 19, 21.
396 SERMON xx:s.
vous repentir? Qu'aitendez-vous pour reconnaître la p:randeur de vos péchés? Dieu ne vous en montre-t-il pas assez la gravité par le châtiment qu'il inflige à son divin Fils? Que tardez-vous de détester ces crimes qui ont crucifié et fait mourir le Fils de Dieu? Tombons tous à genoux. Nous voici, pécheurs, mes frères, sous la croix de Jésus mort pour nous : le tremblement de terre qui secoua les rochers, bouleversa aussi les cœurs : le larron demanda et obtint son pardon. Longin recouvra la vue qu'il avait perdue, le centurion et les soldats reconnurent la divinité de Jésus-Christ; tous ceux, en un mot, qui furent témoins du prodigieux et sanglant spectacle, tous se frappèrent la poitrine, et quittèrent le Calvaire en donnant des signes manifestes de repentir. Serons-nous donc seuls endurcis? Descendrons-nous seuls de la sainte montagne sans verser une larme? A Dieu ne plaise ! Imitons au moins ces rochers qui se brisèrent de douleur; imitons ces juifs impitoyables qui s'amollirent néanmoins, et s'écrièrent avec larmes : Vere filius Dei erat iste * ; « Cet homme était vraiment le Fils de Dieu. « Donnons au moins quelques signes de repentir, frappons-nous la poitrine, tous, tous, mais tous, et d'une voix mêlée de sanglots demandons pardon à Jésus, mort pour nous ; disons-lui tous ensemble, en versant un torrent de larmes : Pardon, ô mon Jésus crucifié ! pardon ! c'est par vous que j'espère le pardon, et c'est à vous que je le demande : Pardon, ô mon doux Jésus ! — Mais ce n'est pas assez, mes frères ; regardez par terre : que vous disent ces pierres teintes du sang précieux de Jésus? Que réclame de nous ce sang? Ne demande-t-il que des larmes? Non, non, mes bienaimés ; le sang demande du sang, il exige une véritable pénitence, une profonde douleur de nos péchés : le sang
(1) Mattn. 27, 54
appelle du sang, trouvez donc bon que je verse du sang, et pour vous, versez des larmes. {La discipline.) Versez des larmes, mais des larmes de douleur, des larmes qui soient le sang de votre cœur. Demandez tous de nouveau pardon : Pardon, ô mon Jésus, pardon ! Je voudrais voir ce grand pécheur demander pardon, lui qui, durant ces saints jours, a continué de pécher et de désr honoré la passion de Jésus-Christ. Ah! poussez tous un soupir, demandez tous pardon pour ce malheureux : Pardon, ó mon Jésus, pardon! etc.
XXIV. Si tout cela ne suffit pas pour toucher les cœurs les plus endurcis, que me reste-t-il à faire? Je vous le demande : que puis-je faire encore? Quel serait le moyen le plus efficace pour gagner tous les coeurs à Jésus? Je le sais : ah! Tunique et véritable moyen de vous faire tous fondre en larmes, ce serait de vous montrer les tristes restes de notre aimable Sauveur. Mais je crains, mes frères, je crains, en vous montrant le corps inanimé de mon Jésus, de l'exposer à quelque grave outrage. Quelle horrible insulte, en effet, ne serait-ce pas pour lui, si, à cette vue, quelque grand pécheur s'obstinait néanmoins dans son endurcissement, sans verser une larme ! Le misérable pleure pour la perte d'un misérable gain, pour l'insuccès d'une affaire, pour la privation d'une vaine jouissance ; mais pour la mort de Jésus, pas une larme; pleurer la mort d'un Dieu, c'est faiblesse de cœur, c'est un signe de peu de courage. Non, non ; pour Jésus mort il n'y a point de larmes. J'ai donc recours à vous ce matin, rochers ei pierres, fleuves et mers, créatures inanimées : pleurez, vous du moins, la mort de mon Jésus, cette mort qui ne peut arracher une larme aux pécheurs endurcis. — Hélas! où m'a entraîné mon zèle? Je fais tort à votre piété, mes frères bien-aimés. Nous sommes pécheurs, il est vrai, mais enfin nous ne sommes pas des démons.
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Et certes, il faudrait être un démon pour ne" pas pléu"» rerla mort de mon Jésus. Préparez donc vos larmes, et en vajant notre divin Sauveur déchiré et tout cou*vert de plaies, éclatez tous en sanglots, frappez-vous la pohrine et tous ensemble demandez-lui pardon. Voulez-vous le voir? Le voici, mes frères, le voici' ce J«sus mort pour nous. Allons! renouvelez vos larmes, et d'une voix unanime demandez-lui pardon du fond du cœur de vos péchés : Pardon, ò mon Jésus, pardon !' etc. Si vous ne croyez pa-s sur ma parole qu'il ait tant souffert, vo3'ez-en la preuve de vos propres yeux. Le voilà massacré, dépouillé de tous ses biens. Se peut-il imaginer un état plus pitoyable? C'est bien maintenant qu'il peut dire en toute vérité : Vindemiavit me Dominus... in die irœ furoris sui^ : « Le Seigneur m'a vendangé au jour de sa fureur. « Le veilà sans honneur, sans crédit, sans gloire. La croix l'a enlevé de terre, le soleil lui a retiré sa lumière, les ténèbres lui ont dérobé le monde. Son corps sacré, regardez-le, n'a pas même uû lambeau qui le couvre. Les cicatrices, les meurtrissures , les crachats qui souillent son visage adorable lui ont ôté toute sa beauté. Les veilles, les coups, les chaînes ont brisé ses membres ; les pâleurs de la mort ont effacé en lui tout signe de vie ; sa peau, voyez, a été emportée par les fouets ; ses cheveux sost restés entre les mains de ses bourreaux ; son sang, il l'a versé jusqu'à la dernière goutte dans les rues de Jérusalem, sur le rocher dai Calvaire, et sur l'arbre de la croix; il ne lui restait plus ^u'un souffle de vie, et ce dernier souffle, il l'a donné pour moi, il l'a donné pour vous, en expirant : Tradidtt spiritum. Voilà donc un Homme-Dieu dépouillé de tout pour mon amour et pour le vôtre. Ce que vous voyez ici n'est plus qu'un
\l)Thret^. i, 12.
Dtì La Pession. 39Ô
amas d'ossements, misérable reste de celui qui est votre souverain bien. 0 FiltJ éternel de Dieu! que pouviezvous faire de plus pour nous, pauvres pécheurs? Allons, mes frères, dilatez votre cœur ce matin. Mon Jésus a pris sur lui toutes les rigueurs de la justice divine, savez -vous pourquoi? Pour user envers vous d'une piiséricorde toute spéciale, pour vous accorder le pardon le plus absolu de tous vos péchés, pourvu que vous en soyez repentants. Levez donc les jeux; contemplezle tous. Le vojez-vous qui, les bras ouverts, vous absout de vos péchés quelque grands qu'ils soient. Il accorde le pardon à tous ' sans exception : Pater, dimitte illis * : « Pere, pardonnez-leur; » telle est la formule générale? dont il se sert! Oh ! quel sujet de consolation et de joie pour nous, pauvres pécheurs ! Il pardonne à tous, oui, à tous ; à vous, joueurs, il vous pardonne tant d'exécrables blasphèmes; à vous, marchands, tant de parjures" dictés par l'intérêt ; à vous, libertins, tant de dissolulions eifrénées ; à vous, médisants, vindicatifs, homicides, il vous pardonne aussi tous vos forfaits, pourvu que vous lui en demandiez pardon avec un cœur contrit. Voyons donc, répétez tous cette demande avec larmes et du fond du cœur ; Pardon, mon Jésus, pardon pour tant de crimes énormes que j'ai commis} miseri^ corde, ó mon Dieu crucifié, miséricorde pour toutes mes iniquités ! — Ah ! si parmi vous il y avait quelqu'un qui ne demandât jxtint pardon, celui-là serait' indigne de l'obtenir, A Dieu ne plaise, mes frères, qu'une pareille monstruosité se rencontre ici ! Dites tous ù haute voix et de concert : Pardon, mon Jésus, pardon. Mille fois mourir plutôt que de vous ofienser encore ; imrdon, ó mon Jésus, pardon ! etc.