‹ Œuvres complètes (volume 3)Chapitre 24 sur 26 · M. IV. C · texte numérisé non relu

M. IV. C

encore entrée au démon dans votre cœur, et de retomber dans vos anciennes fautes ; car le démon ne se contentera pas de peu, il ne s'arrêtera pas qu'il ne vous ait plongés dans un abîme d'iniquités. Et qu'on ne me dise pas : il n'y aurait pas grand mal à écouter, pendant ces jours-ci, quelques discours légers, pourvu qu'on n'y consente point, à lire quelques romans par manière de passe-temps, à se permettre quelques plaisanteries équivoques, quelques pensées, quelques conversations qui amusent le cœur. Non, non, disait saint Paul, ne cédez pas un pouce de terrain au démon : Nolite locum dare diabolo. C'est assez que vous lui accordiez un petit coin drtns votre cœur ; aussitôt, se faisant des complices de vos sens extérieurs, il se rendra maître des puissances <!j l'âme, en captivera toutes les affections, et en ban- Àiîrala vie de la grâce, pour y introduire la mort et le péché; il ne se reposera que lorsqu'il y régnera en despote absolu, et qu'il n'y verra plus flotter d'autre i)§3iniére que celle de l'enfer et du vice. Saint Grégoire ^;>us en indique la raison : « Jamais, dit-il, l'âme ne AiSto où elle est tombée ; parce qu'une fois tombée voioncàirement, elle est entraînée par son propre poids /ers des abîmes plus profonds : Nwinquamillic anima, quo ceciderit jacet ; quia voluntarie semel prolapsa, rd pejora pondère suce gravitatis impellitur. Nous 'oommes tous placés ici-bas sur une pente rapide et glissante, « et le corps, en se corrompant, ajoute FEsprit-Saint, rend l'âme plus pesante : » Corpus quod corrumpitur aggravât animam '. Le terrain sur lequel nous marchons est en pente, les occasions nous poussent vers le bas ; or, si au danger de cette pente déjà si raide et si, glissante, au poids et à la fragilité de nos corp§, au choc violent des tentations, nous joignons

(1) Sap. 0, 15.

encore l'abus des grâces de Dieu, si après la confession nous retombons aussitôt, si nous aggravons les mauvaises inclinations déjà contractées, par le poids de nouveaux péchés, n'est-il pas évident que nous roulerons au fond de l'abime? Regardez au sommet de la montagne cet énorme bloc de roche : si vous enlevez le point d'appui qui le retient, vous le verrez se détacher de la cime, bondir sur les flancs escarpés de la montagne, entraînant ou broyant dans sa chute les arbres, les maisons et tout ce qu'il rencontre sur son passage, jusqu'à ce qu'il aille se perdre dans les gorges profondes et obscures de la vallée : relevez-le, si vous le pouvez. C'est là; l'image d'un récidif : il se confesse ; voilà le point d'appui qui le soutient; mais si après la confession il retombe, le point d'appui disparait, la grâce lui est ôtée, et il se précipite, hélas! avec une telle impétuosité que ni les conseils, ni les exhortations, ni les corrections, ni les menaces, ni les promesses, ni les châtiments, ni les exemples, ni les prières ne peuvent l'arrêter : « L'impie, une fois arrivé au fond de l'abime, dit l'Esprit-Saint, méprise tout : « Impius, ciim in prnfundum venerit peccatorian, contemnit^. Et celui qui en a fait l'expérience, ne comprend que trop bien que les crimes commis sont cause de crimes subséquents : Prœcedentia crimina sequentium criminum sunt causa.

IV. Il n'en est pas ainsi, m'objecte un récidif, je retombe, mais avec l'espoir de m'arrêter là et de ne plus retomber ensuite. Se satisfaire une seule fois, qu'est-ce que c'est? — Ah! bien, encore une fois, et puis ce sera tout. Maudite illusion ! combien elle en a entraînés en enfer! Faites-y attention, vous tous qui êtes ici présents et qui vous êtes réconciliés avec Dieu

(2} ProK. 18. 3,

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pendant ces saints jours : le diable, pour vous faire retomber, ne viendra pas vous sugi^érer de vous jeter, tête baissée, au plus profond de l'abîme; non, non; il vous dira : Commets ce péché une seule fois, et puis ce sera tout. Mais mallieur à vous si vous cédez pour une seule fois ! vous verrez combien était fausse et mensongère son assurance que vous vous en tiendriez là et que ce serait tout. N'avez-vous pas donné déjà à votre confesseur, avant de recevoir le bienfait de l'absolution, l'assurance que ce serait tout? Certainement. Je proteste, mon père, avez- vous dit, que je ne le ferai plus, jamais plus; et vous l'avez dit en pleurant et en soupirant, aidé par la grâce qui vous inspirait ces généreux sentiments ; et cependant cette résolution n'a servi de rien, et vous êtes retombés maintes fois. Comment donc pouvez-vous vous flatter qu'elle tiendra maintenant, après une si longue expérience de votre inconstance? J'en serais bien étonné ! Je dis que vous pécherez de nouveau avec plus de facilité que jamais, et que vous reprendrez la longue chaîne, un moment interrompue, de vos infidélités, qui vous conduiront au précipice. Et pour que vous voyiez clairement combien est illusoire cette résolution : je ne pécherai plus ; encore une fois seulement» puis ce sera tout ; je vais vous l'expliquer par uqe comparaison. Supposez que vous ayez à votre service un musulman ou un juif, et que ce soit, non pas un enfant I versatile par suite de la légèreté propre à cet âge, mais un homme formé et raisonnable. Vous me demandez de tâcher de le convertir, et j'y donne en effet tous mes soins. Grâce à Dieu, il se rend ; le signe de la croix est imprimé sur son front, il récite le Pater et le Credo, : reçoit le baptême et devient chrétien. Deux ou trois ! jours après son baptême, ce malheureux retourne à la Synagogue avec les Juifs et renonce à Jésus-Christ. — Ah! mon filsj qu'avez- vous fait? lui dis-je. — Pour

Tamour do Dieu, mon pore, pardonnez-moi; je me repens de mon infidélité, je renie le judaïsme et je redeviens chrétien. — Il se maintient ainsi trois ou quatre jours, après quoi il passe de nouveau au judaïsme. — Mais c'est là, me direz-vous , une dérision manifeste. — Patience. Il se convertit une troisième fojs : Oh! maintenant, dit-il, je le proteste tout de bon ; jamais plus, jamais plus je ne serai juif. — Vingtquatre heures ne sont pas écoulées qu'il change de résolution et retourne au judaïsme. Si ce misérable continuait ce manège jusqu'à quinze et vingt fois, se faisant tour à tour juif et chrétien, que diriez-vous? Certes, vous diriez qu'il n'a jamais eu la foi. — Mais pourquoi, s'il vous plait? Parce que la foi est une vertu par laquelle l'esprit adhère fermement et sur toutes choses aux vérités révélées. — Que veulent dire ces mots : sur toutes choses? — C'est-à-dire qu'il faut tenir les vérités de foi pour plus certaines que les choses même que l'on voit, et que ni les richesses, ni les honneurs, ni les promesses, ni les menaces d'aucun genre, ni les chaînes, ni la prison, ni le glaive, ni les tjrans, ne doivent nous faire chanceler. C'est là croire sur toutes choses : mais celui qui change de symbole tous les deux ou trois jours, sans prétexte aucun, fait bien voir qu'il n'a jamais eu la foi, et que quand ii disait : jamais plus, jamais plus je ne serai juif, il trompait et ne parlait pas selon son cœur. — Vous êtes vraiment d'excellents théologiens, et vous ne pourriez mieux dire. Prêtez-moi maintenant votre raisonnement, car je veux vous prendre sur le fait, et vous montrer que votre extrême facilité à tomber et à retomber dans le péché, non-seulement vous dispose à des chutes sans nombre, mais de plus vous donne sujet de croire que vous ne vous êtes jamais relevés et que dans vos confessions vous n'avez point recouvré la grâce de Dieu. La raison

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en est claire : la contrition nécessaire pour le sacrement de pénitence doit être, aussi bien que la foi, souveraine et sur toutes choses; c'est-à-dire qu'il faut détester le péché plutôt que tout autre mal ; si elle n'arrive pas à ce degré, si, dans votre appréciation, le péché n'est pas le plus grand de tous les maux, et si vous ne le détestez pas plus que tous les maux, elle n'effacera pas le moindre de vos péchés, et ne servira de rien pour la confession. Or, si vous prétendez qu'en matière de foi on ne peut admettre que celui-là croit fermement et sur toutes choses, qui change quinze ou vingt fois de symbole et chancelle tous les trois ou quatre jours ; comment voulez-vous que j'admette que vous avez une volonté ferme de ne plus pécher, une douleur souveraine et sur toutes choses des péchés commis, lorsque vous n'y êtes pas seulement retombés quinze oa vingt fois, mais que, depuis quinze ou vingt ans votre vie n'est qu'une série de chutes et de rechutes ? lorsque vous confessant tous les ans à Pâques, peut-être tous les mois, vous ne faites quo changer de drapeau dans l'intervalle, protestant alors que vous ne pécherez plus, jamais plus, tandis que vous en êtes toujours à recommencer et que vous avez toujours le même bagage de fautes à déposer aux pieds du confesseur? A qui ferez-vous accroire, pauvres récidifs, que vos pénitences sont sincères? A moi? non; je ne vous croirai jamais. A saint Ambroise, à saint Augustin, à saint Bernard, à saint Grégoire, à saint Jérôme' Encore moins à eux qui se moquent de ces pénitences éphémères, lesquelles naissent avec le soleil et disparaissent avec lui. A Dieu? Jugez-en vous-mêmes en réfléchissant qu'il voit clairement le fond des cœurs. Vous ne le ferez accroire qu'à vous-mêmes ; vous serez tout à la fois trompeurs et dupes, traîtres et victimes, et vous verrez, à l'article de la mort, se dresser devant vous une armée de péchés, vieux et nouveaux, enchai-

nés les uns aux autres depuis nombre d'années. L'état déplorable où vous vous trouvez est-il assez palpable? Vous comprendrez maintenant que toutes ces rechutes, non-seulement vous font retomber plus facilement de jour en jour, mais aussi vous rendent la conversion plus difficile, et finiront par vous réduire à cette inévitable alternative, ou de ne plus pécher du tout, ou de suivre toujours le précipice, tant sera grande la difficulté de vous retenir. Lequel des deux états choisissez- vous?

DEUXIÈME POINT

V. Ni l'un ni l'autre : c'est là une prétention exorbitante, comment! vouloir que je sois toujours saint, ou toujours pécheur, que je ne tombe plus du tout, ou que. je ne me relève plus ! Si je tombe de temps en temps, je me relèverai; après tout, toute l'année n'est pas carême ; les Pâques viendront et je ressusciterai. — Ah! j'entends, l'espoir de vous relever entretient la volonté de tomber, et spéculant sur la Pâque à venir, vous sacrifiez les fruits de la Pâque passée. Illusion ! si vous retombez, il vous sera si difficile de vous relever, que le salut vous deviendra moralement impossible. Cette difficulté, comme je vais le prouver, viendra de vousmêmes, de la part du démon et de la part de Dieu. Je commence par vous-mêmes, car c'est vous-mêmes avec les mauvaises habitudes que vous avez contractées, qui êtes le principal obstacle à votre conversion. Qui pourra jamais dire la peine qu'on éprouve à vaincre une mauvaise habitude ! Saint Augustin, Salvien, saint Jérôme l'appellent une chaîne de fer, une force tyrannique, une seconde nature, et saint Bernard ajoute qu'il ne faut rien moins que le bras tout-puissant de Dieu pour en triompher. En effet, voyez comme on tient même h des coutumes purement extérieures. Essayez, par exem-

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pie, de forcer les Persans à laisser croître leurs cheveux, et à porter notre chapeau au lieu de leur turban; ils se soulèveront et se laisseront couper la tête plutôt que de renoncer à leur coiffure. Et cependant, il ne s'agit que d'une mode extérieure? Que sera-ce donc d'une habitude intérieure, formée par le plaisir, fomentée par les passions, et nourrie par les affections les plus vives du cœur? Ah! quelles douleurs mortelles, quels déchirements, quelle tristesse» quel désespoir, quelles angoisses, quelles défaillances éprouve un pauvre récidif, esclave d'une mauvaise habitude î II veut, il essaie, il s'efforce, il prie, il se met en travail, il s'aide de tous les moyens, et puis il s'abandonne. Il se décide, il promet, il forme de bons propos, se recommande à tous les saints, et proteste qu'il tiendra bon, ' et puis il retombe plus bas qu'auparavant. Pour moi, je le compare à ce chien dont un roi des Indes fit présent à Alexandre. Celui-ci, pour éprouver son courage, le fait enfermer en champ clos et ordonne qu'on lance contre lui un taureau furieux; le chien l'ajant aperçu lui tourne le dos et se couche. On fait sortir un loup, le chien ne le regarde même pas; puis un ours, uii sanglier : le chien, comme pour s'en moquer et par dédain, fait semblant d'abojer, puis se recouche la tête entre les pattes. Alexandre ordonne qu'on lance contre lui l'animal le plus terrible de la ménagerie, et voilà qu'on lâche un lion énorme et d'une férocité extrême. A cette vue, le chien frissonne, se redresse, s'agite, son poil se hérisse ; il se met en garde, l'oeil fixé sur sju terrible adversaire et tout à coup, prenant son temps, il se jette sur lui, le saisit au cou avec les dents, l'arrête, le blesse, le déchire et l'étend par terre. Le lion rugit plus encore de douleur que de rage; il se meurt. Le roi commande qu'on en détache le chien victorieux ; on l'appelle, on crie, on le tire par la queue.

DE LA RECatTtf. 441

tout est inutile, on lui coupe la queue, on le tourmente avec des barreaux de fer, il ne bouge pas; il n'y eut pas moyen de le détacher; il voulut mourir les dents comme incrustées dans le cou de son adversaire. L'impudence du chien est insatiable, dit Isaïe : Canes impudentissimi nescierunt saturitatem^. Ce pécheur récidif dans sa mauvaise habitude a contracté une liaison criminelle, il y est engagé avec tant de passion que Dieu a beau crier et menacer, il. ne bouge pas. Dieu le frappe par des disgrâces, des contrariétés, des maladies, il renonce à tout plutôt qu'au péché, et malgré ces coups redoublés, qui cependant le blessent au vif dans sa fortune, dans son honneur, et dans sa vie, il reste attaché au mal. Il sait qu'il fait mal, notez bien, il sait qu'en faisant mal il se rend malheureux ici-bas, et qu'il le sera davantage encore en l'autre vie, et cependant il continue. Vaincre une mauvaise habitude, c'est une lutte terrible, dit saint Augustin. Vides quant maie fadas, quam detestabiliter fadas, et fads tamen. Vincere consuetudinem dura pugna. Ce joueur aux cartes, chargé d'une famille et accablé de dettes, en jouant le dimanche tout ce qu'il a gagné pendant la semaine, arrache le pain de la bouche de ses petits enfants, et condamne sa pauvre femme aux gémissements et aux larmes. Il sait, le misérable, qu'il fait mal en agissant ainsi, et il ne peut faire autrement. Il maudit l'heure où il a commencé, la compagnie qui la entraîné, il maudit sa propre passion, il voudrait s'en dégager, mais une force secrète le captive et le tyrannise : Vincere consuetudinem dura pugna. Qu'en dites-vous, pauvres récidifs? Reconnaissez-vous combien il est difficile de surmonter et de vaincre une mauvaise habitude? Or, si vous, la renforcez encore tous les

(1) l&a. 56, il.

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jours par de nouvelles rechutes, comment pouvez-vous vous faire illusion au point de dire : Si je tombe, les Pâques viendront et je me relèverai.

VI. Ce n'est pas tout encore; ce qui rend de votre part, pécheur récidif, la cure beaucoup plus difficile, c'est qu'on ne sait quasi plus quel moyen employer, attendu que vous les avez rendus presque tous inutiles, ou par l'abus, ou par le refus que vous en avez fait. Aussi tous les saints, Jiaussant les épaules en voyant qu'ils ne pouvaient vous aider, se sont-ils retirés l'un après l'autre, vous abandonnant comme un cadavre : Curationum utilitas non est Uhi. En effet, où est cette crainte salutaire que Dieu avait gravée dans votre cœur, de telle sorte que l'ombre seule, le seul nom du péché mortel vous faisait trembler? Où est cette pudeur native qui vous rendait en toute circonstance si modeste, si réservé? Où sont ces remords qui vous troublaient nuit et jour pour la moindre faute? Où est cette délicatesse de conscience, cette docilité naturelle, cette horreur du péché, cet amour de la vertu, cette inclination au bien? Hélas! tous ces avantages, vous les avez perdus. Vous avez laissé éteindre aussi dans votre esprit ces vives lumières qui vous découvraient le prix de la grâce et de l'amitié de Dieu, la grandeur de l'injure qu'on lui fait par le péché, Timmensité des récompenses qu'il réserve à ceux qui le servent; vous avez oublié tout ce que vous aviez appris soit des prédicateurs en chaire, soit de vos pieuses lectures. Les confesseurs, d'un autre côté, ne savent plus que faire pour vous retirer du bourbier où vous êtes enfoncé. Mais pour que vous voyiez si ce que je dis est vrai, je veux vous représenter votre cas en praticane . Voici donc, pécheurs récidifs, que quelqu'un d'entre vous se présente au tribunal de la pénitence un samedi-saint tout au soir, et ayant mis tous ses péchés en botte, les débite d'un seul

trait avec une facilité de mémoire et une volubilité de langue admirables. — Quelle pénitence vous donneraijtì pour tant de péchés? demande le confesseur. — Eh ! ce q^ue vous voulez, mon père, pourvu qu'elle soit faisable. — Confessez-vous donc tous les mois. — Comment dites-vous? — Revenez à confesse une fois chaque mois pendant cette année. — Je ne vous le promets pas; j'ai trop d'alfaires. — Vous donnerai-je des chapelets à réciter? — Oh! non, de;gràce, je m'embrouille en les disant; j'ai des scrupules pour savoir si j'ai bien prononcé ; je me souviens même que mon confesseur m'en ayant donné quinze à réciter l'année dernière, en l'honneur des quinze mystères, je n'en ai pas récité un seul. Voulez-vous une aumône à faire? — S'il vous plait, ne touchez pas à la bourse ; j'ai une nombreuse famille, et beaucoup de bouches à nourrir. — Ah ! bien, voj^ons : puisque vous avez beaucoup de bouches à nourrir, mortifiez un peu la vôtre, jeûnez. — Jeûner? mais songez que je ne jeûne pas même en carême. — Abstenez-vous de vin pendant cinq samedis. — J'ai l'estomac trop froid, l'eau me fait mal. — Faites une demi-heure de méditation tous les jours. — Oh! mon pore, j'ai la tète si faible, que la moindre application me fait souffrir. — Lisez chaque jour un chapitre de l'Imitation. — De l'Imitation? Quel livre est cela? Et puis Dieu sait si j'en aurais le temps; ne pourriez-vous pas me donner autre chose? — Et vous, ne pourriezvous pas aller vous confesser ailleurs? Je ne m'aperçois que trop que vous êtes un malade qui ne veut pas guérir ;retirez-vous donc, je ne puis vous absoudre. — C'est bien là ce qu'il doit dire, s'il veut remplir son devoir. Mais, grand Dieu ! n'est-ce pas là mettre au désespoir les pauvres confesseurs qui ne savent plus à quels moyens recourir? Et vous vous étonnerez encore qu'empruntant les paroles des prophètes et des saints Pères,

je donne votre cas comme à peu prés désespéré? Insanabilis fractura tua, pessima plaga tua... curationmn utilitas non est tibi^ : « Votre blessure est incurable, votre plaie est très-maligne ; tous les remèdes qu'on emploie pour vous guérir sont inutiles. »

VII. Si à tous ces obstacles que vous apportez vousmêmes à votre conversion, nous ajoutons la tyrannie qu'exercera sur vous le démon, furieux d'un premier échec, qui pourra comprendre combien il vous sera difficile de jamais plus vous relever? Si un tyran, après avoir été renversé du trône par ses sujets conjurés contre lui, parvient à reconquérir son autorité, que ne fait-il pas pour assurer sa couronne? Il emploie tous ses artifices et toutes ses forces; il ôte aux grands tous les moyens de se révolter encore ; à cette fin, il multiplie les garnisons, munit ses frontières, y élève des forteresses inexpugnables, et pour qu'ils ne soient plus capables de renouveler leur première tentative, il aggrave le joug qui pèse sur eux, et les traite, non en sujets, mais en esclaves. Je vous félicite, pécheurs pénitents, de vous être délivrés de la tyrannie du démon en ces saints jours, et d'avoir recouvré la liberté des enfants de Dieu. Prenez garde cependant que l'ennemi de votre salut ne vienne à relever son trône dans votre cœur ; car la crainte d'une nouvelle surprise le porterait alors à mettre toute sa politique en jeu pour ne plus vous perdre une seconde fois. Ainsi, si c'est quelque lecture de piété qui vous a excités à secouer son joug et à revenir à Dieu, il fera en sorte qu'il ne vous tombe plus entre les mains que des romans, ou d'autres livres frivoles et dangereux ; si ce sont les sermons, il vous en distraira en vous préoccupant excessivement de vos affaires ; si ce sont les associations, les réunions pieuses,

(1) Jerer)*. SO, 12.

il VOUS en détournera en vous atiirant dans les lieux de divertissements ; si ce sont de bonnes inspirations intérieures, il tâchera de vous envelopper tellement dans le bruit et le tumulte du monde, que vous ne puissiez plus guòre entendre la voix de Dieu. En un mot, il redoublera de violence contre vous et renforcera les chaînes de votre esclavage. Gardez-vous donc bien, mes frères, gardez-vous de jamais plus retomber entre ses mains, car il vous serait extrêmement difficile d'échapper aux entraves et aux fers dont vous chargerait ce cruel et implacable tyran.

VIII. Enfin, de la part de Dieu la conversion vous sera aussi plus difficile, si vous venez à retomber. Il est certain, en effet, que sans la grâce vous ne vous relèverez jamais; et cette grâce si indispensable, comment pourriez-vous l'espérer d'un Dieu à qui vous avez manqué de parole d'une maniere si indigne? Tant de fois déjà vous lui avez promis et protesté de ne plus l'offenser, et vous vous remettez sans cesse à l'offenser, plus encore qu'auparavant. Quelle intolérable perfidie que de violer les promesses ei les serments faits à la majesté suprême ! Il n'y a rien de plus sacré parmi les hommes que la parole donnée; il faut la maintenir, sous peine de perdre la réputation et parfois même la vie ; mais si la promesse est solennelle et placée sous le sceau du serment, alors chez tous les peuples, même les plus barbares, elle est réputée inviolable. Au tribunal de la pénitence, le pécheur renouvelle à Dieu les serments de son baptême, et pour rentrer en grâce avec lui, il s'engage par de nouvelles promesses. S'il vient ensuite à trahir la foi jurée et à lui manquer de parole, n'est-il pas le plus lâche des hommes? Celui qui n'accomplit pas sa promesse est montré au doigt par toute la ville; et combien n'y en a-t-il pas qui, pour forcer quelqu'un à leur tenir parole, verseraient jus-

qu'à la dernière goutte de leur sang? Or, si rinfidéliié est insupportable d'égal à égal, que sera-ce de l'homme à Dieu, de la créature à son créateur? Vous rougiriez de manquer de parole au dernier des hommes, à un mendiant, à un va-nu-pieds, et s'il s'agit de tenir parole à Dieu, vous ne voudriez pas vous faire la moindre violence, en réprimant vos sens, en mortifiant vos passions? Quel affront, quel outrage ne faites-vous pas à Dieu par là ! En effet, les théologiens distinguent deux sortes de mépris : dans l'un, qu'on peut appeler absolu, on n'envisage que le personnage offensé ; dans l'autre, on le met en parallèle avec quelque rival indigne, auquel on donne la préférence. Je m'explique. Lorsque des sujets se révoltent contre leur souverain, dans le butde se rendre indépendants. Je m.épris est absolu, et ne blesse pas autant; mais s'ils le renversent du trône pour mettre à sa place un étranger, un vil tyran, il y a là un parallèle outrageant qui blesse plus profondément. De même, si une épouse cesse d'aimer son mari, c'est un affront absolu qu'elle lui fait; mais si, de plus, elle donne son cœur à un rival, l'outrage qu'implique cette préférence est beaucoup plus sanglant. Or, c'est de cette espèce de mépris et d'outrage que le pécheur se rend coupable à l'égard de Dieu. Il repousse Jésus-Christ, qui est le souverain légitime de son cœur, pour y faire régner à sa place le démon, son plus mortel ennemi. Lorsque vous avez péché la première fois, on peut dire qu'alors votre mépris fut absolu et simple, parce que fous n'aviez pas encore fait Fessai de la tyrannie du démon; mais si, après avoir éprouvé le malheur que )e péché entraîne à sa suite, après avoir goûté les douceurs de la grâce, et fait l'expérience de Dieu et du démon, vous abandonnez Dieu de nouveau, pour vous ranger du côté de Lucifer, alors vous faites un parallèle outrageant qui blesse plus au vif le cœur de Dieu ;

TiE LA RECHUTE. 447

parce que VOUS (loimez, en quelque sorte, à entendre qu'il vaut mieux vivre esclave de Satan que sujet libre de Jésus-Christ, comme le dit en tremblant Tertullien : Quod dicere quoque pericidosum est, diabolum Domino 2)rœponit. Est-il rien de plus révoltant? Et cependant il en est ainsi; un récidif publie, pour ainsi dire, un manifeste, où il déclare qu'après expérience faite, il trouve le parti du démon plus utile, plus avantageux que celui de Dieu, et que, par conséquent, il abandonne le Seigneur pour suivre son ennemi : Diabolum Domino prœponit. Quel horrible aflfront!

IX. Mais pour faire mieux ressortir cette vérité, mettons-la en action. Représentez-vous un pénitent qui, le cœur contrit, s'en va à l'église pour se réconcilier avec Dieu et faire une confession entière de ses péchés. Voyez avec quelle attitude humble et modeste il s'approche du confessionnal, et s'agenouillant aux pieds du prêtre, pousse d'abord un soupir, puis se frappe la poitrine, et les yeux baissés vers la terre, lui dit avec un profond regret : Mon père, j'ai péché. Oh! (juelle fête, quelle joie, quel triomphe, quelle jubilation alors parmi les anges et les bienheureux dans le ciel ! Que de félicitations ils s'empressent d'adresser à Marie, la protectrice des pécheurs, .à Jésus-Christ, notre divin Rédempteur, à Dieu, notre Père! Qu'il suffise de dire que tous les justes ensemble ne causent pas autant de joie au Ciel que ne lui en procure ce pécheur converti au moment où il déteste ses égarements aux pieds du prêtre. Mais lorsque ce pénitent retombe dans le péché, qu'arrive-t- 11 ? .Comme la scène change, hélas ! Le pécheur récidif fait alors pénitence des pénitences précédentes, il se repent de s'être repenti, et de même qu'en revenant à Dieu il lui avait demandé pardon des injures qu'il lui avait faites, ainsi, en retombant dans le péché, il demande pardon au démon, cl lui dit humblement, sinon

en paroles, du moins en actions : Me voici, Lucifer, prosterné à vos pieds ; je reconnais que j'ai mal fait de me soustraire à votre obéissance, je vous en demande pardon, et la main sur la conscience, je confesse que votre service vaut mieux que celui de Dieu ; aussi je suis à vous maintenant, comme je l'ai été autrefois, et comme je veux l'être à l'avenir, et non plus à Dieu. « C'est ainsi, dit Tertullien, qu'il satisfait au démon, en se repentant de sa pénitence : » Et sic diabolo per aliam pœnitentiœ pœnitentiam satisfacit. Oh! comme ce tyran superbe est fier de cette abominable confession ! comme il en prend motif d'insulter à l'ange gardien de ce pécheur, de décharger sa haine contre Jésus-Christ, de reprocher à l'Eglise ses pertes, et à Dieu ses défaites! Il est certain que l'enfer ne se réjouit pas moins de la rechute de ce pécheur que le Ciel ne s'était réjoui de sa conversion. Faut-il donc vous étonner, pécheurs récidifs, que les saints Pères vous comparent au traître Judas, et vous appellent communément les apostats de la grâce, les déserteurs de l'Eglise, les pénitents du diable? Allez maintenant espérer la miséricorde de Dieu et l'assistance de sa grâce, tandis que par une si détestable lâcheté vous l'avez rendu l'opprobre et la fable de ses ennemis. Ce que vous auriez droit d'attendre de lui, dit Tertullien, ce serait d'être aussi odieux, aussi exécrable, aussi digne de colore et d'abandon à ses yeux, que vous êtes agréable à son ennemi : Eritque tanto inagis perosus Deo, quanta œmulo ejus acceptior. Que pourrais-je dire de plus, mes bien-aimés? Hélas ! il ne me reste qu'à pleurer, avec Jérémie, sur l'état funeste et presque désespéré du récidif : Pessima plaga tua; et en voyant que ni les exhortations, ni les sermons, ni les prières, ni le saint sacrifice, ni les sacrements ne lui servent de rien, je tremble (^'apprendre d'un moment à l'autre qu'il a été frappé par un accident

mortel dans l'acte même de la prévaricalion, et qu'il a cessé du même cou[i cl de vivre et de pécher. Car c'est là, dit saint Aihanase, le malheur qui arrive ordinairement aux récidifs ; ils meurent subitement, ils meurent ■en désespérés, ils meurent en réprouvés; parce que, pour un récidif, non-seulement il est facile de tomber, et difficile de se relever, mais en outre le salut devient presque impossible. — Quoi! impossible? — Oui, impossible. Accordez-moi un instant de repos et je vous le ferai voir.

TROISIÈME POINT

X. C'est une grande parole que celle qui a été dite en finissant la première partie : le salut impossible! En effet, c'est beaucoup xlire ! peut-être en avez-vous été effrayés? Rendez-en grâce à l'Apôtre qui se sert de ce mot terrible, comme d'un glaive, pour percer le cœur des récidifs. Impossibile est, il est impossible, dit le Docteur des nations ; et il ne s'exprime pas avec hésitation, en termes ambigus et par métaphore, non ; il parle franchement, nettement : Impossibile est eos qui semel ^sunt illuminati, gustaverunt etiam donum ecclesie, et participes facti sunt Spiritus Sancti,... et prolapsi sunt, rursus renovari ad pœnitentiam. Il est impossible que ceux qui ont été une fois illuminés, qui ont goûté combien il est doux de vivre en grâce avec Dieu, et qui, après cela, sont retombés dans le péché; il est impossible, dis-je, qu'ils se convertissent de nouveau et fassent une sincère pénitence. — Impossible ! mais c'est trop fort; comment accorderez-vous l'Ecriture avec la théologie? Il est certain que, d'après tous les théologiens, les plus grands pécheurs reçoivent au moins des grâces suffisantes. Or, si 1» grâce donne le p. M. IV. 38

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pouvoir de se convertir, comment serait-il impossible de se renouveler encore une fois par la pénitence : Rursus renovari ad pœnitentiam? — Vous avez du remarquer que, pour mitiger la rigueur de ce texte, je ne me suis pas exprimé d'une manière absolue; ainsi, je n'ai pas dit que le salut devient absolument impossible aux récidifs, mais quasi impossible, pour me joindre au sentiment de saint Thomas d'Aquin, qui veut que ce mot de l'Apôtre s'entende, non d'une impossibilité absolue, mais d'une impossibilité morale, laquelle équivaut à une extrême difficulté : Qui post gratiam cadit in peccatum, difficile resurgit ad bonum. Mais, hélas! cette explication ne lui ôte pas toute sa crudité ; car, dans les choses morales, l'extrême difficulté et l'impossibilité sont presque la même chose, ou du moins se touchent de fort près et marchent de pair. Voyez-le même dans les choses physiques. Il est certain qu'il n'est pas impossible que ces dés que vous remuez donnent cent fois de suite les mêmes points, c'est seulement très-difficile, mais par cela même que c'est très-difficile, essayez et vous ne réussirez pas. 11 n'est pas impossible qu'en mêlant un jeu de cartes, vous ameniez toujours la même figure au-dessus, la chose est seulement trèsdifficile ; mais par cela même, essayez et vous ne réussirez pas. Il n'est pas impossible qu'en retournant chez vous, vous mettiez les pieds exactement aux mêmes places où vous les avez posés en venant ; mais comme la chose est extrêmement difficile, essayez, vous ne réussirez pas. Or, si dans les choses physiques ce qui est très-difficile devient pratiquement impossible, que serace dans les choses morales? Il faut donc conclure que si la conversion est très-difficile pour un récidif, en fait il ne se convertira pas. Donc... Tirez vous-mêmes la dernière conséquence, pour moi je n'en ai pas le courage.

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