‹ Œuvres complètes (volume 3)Chapitre 4 sur 26 · VI. Mais, mon père, me dira quelqu'un, nous savons · texte numérisé non relu

VI. Mais, mon père, me dira quelqu'un, nous savons

pourtant bien que la miséricorde de Dieu est infinie, et que, par conséquent, elle surpasse infiniment toutes les iniquités possibles. — La miséricorde de Dieu est infinie? Je distingue : elle est infinie en soi, comme s'expriment les théologiens, ad intra, d'accord ; elle est infinie extérieurement, ad extra, de toile sorte qu'elle produise des actes infinis de pardon, je le nie. L'immensité de Dieu est aussi infinie ; occiipe-t-elle pour cela des lieux infinis? La providence de Dieu est infinie, a-t-elle fait pour cela des décrets en nombre infini? La puissance de Dieu est infinie, a-t-elle pour cela créé des mondes infinis ?N on, il a, au contraire, donné à toutes ses oeuvres extérieures un certain poids, un nombre et une mesure. Il a déterminé d'avance combien de brins d'herbe, ni plus ni moins, pousseront dans un champ, combien de grains de sable couvriront les rivages de la mer, jusqu'à quel point arriveront les flots de la mer et où ils se briseront : Hic confringes tumentes fluctus tuos^. Ainsi la miséricorde de Dieu est infinie; mais elle no pardonne pas une infinité de fois : elle ne pardonne donc qu'un nombre de fois déterminé et pas davantage; elle a aussi fixé les limites où doivent s'arrêter les flux et les reflux d'une conscience livrée à l'iniquité, et elle se heurtera enfin contre un péché que Dieu pourrait pardonner, mais qu'en: fait il ne pardonnera pas. Si parmi vous il en est qui ne comprennent pas cette théologie, ou cette conduite de la miséricorde de Dieu à l'égard d'un pécheur, ils peuvent s'en mettre une image sous les jeux. Descendez un seau dans les puits jusqu'à ce qu'il touche l'eau, vous le voyez d'abord flotter légèrement à la surface, se balançant tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, et puisant chaque fois un peu d'eau, néanmoins, il se soutient encore quelque temps, jusc^u'à c&

{!) Joi>. 3S, 11,

qu pne dernière goutte comblant la mesure, il se précipite au fond et ne parait plus. La même chose arrive au pécheur qui, selon la parole du saint homme Job, *■ boit l'iniquité comme l'eau : » Mbit quasi aquam iniqiiitatem^ ; il commet un péché, et la miséricorde de Dieu le tient au-dessus de ra!)ime ; il en commet un second, elle le soutient encore ; il en commet un troisième, un quatrième, et ainsi de suite jusqu'à ce qu'il en ait tant commis, ou (lu'il ait bu coup sur coup tant d'iniquités, que la mesure en est comble ; une dernière goutte arrive, il ,commut un dernier péché, et voila que la miséricorde divine le laisse tomber au fond de l'enfer, d'où il ne sortira plus jamais. C'est ce que le prophète Ezéchiel a voulu vous signifier par celte sentence qui perce comme un trait le cœur des pécheurs : Venit dies in tempore iniquitatis prœfinila ^ ; « Le jour marqué d'avance pour mettre un terme à vos iniquités est venu. » Pécheur, il Xîommence à poindre peut-être, ce jour ténébreux, le plus malheureux de tous les jours, ou tu vas commettre ce péché fatal, ce péché décisif qui doit lasser la miséricorde de Dieu et donner un libre cours à sa justice : le premier pas que tu feras ensuite, ce sera une mauvaise mort, et cette mort sera suivie d'une éternité épouvantable. IS'entendous-uous pas retentir tous les jours de ces coups de la justice de Dieu, quoique sans les comprendre ? Un tel, la nuit dernière, a été frappé d'apoplexie, il est mort; un tel a été assassiné en revenant du théâtre, du bal, d'un lieu de divertissement, d'une soirée. Mais combien de fois, me dis-je, n'en étaitil pas revenu sain et sauf? Pourquoi donc est-ce dans cette nuit, à cette heure, qu'il est tombé mort, ou qu'il a été tue? C'est que les péchés qu'il commettait les nuits précédentes remplissaient peu a peu la mesure, et que le

(1) Job. 15, 16.. (2) Eiech, 21, 25.

péché de cette nuit a été la dernière goutte qui y a mis le comble. C'a été le péché fatal qui ne devait plus être pardonné, et qui l'a précipité dans l'abîme. Hélas! dit Denis le chartreux, combien d'hommes qui, eu égard à leur constiiudon naturelle et à la vigueur de leur santé, devraient vivre longtemps et arriver à une heureuse vieillesse, et se voient emportés à la fleur de l'âge, comme dit le saint homme Job : Antequam dies ejus impleantur xjeriMt ^ ; quelle en est la cause? C'est qu'ils ont plutôt comblé la mesure de leurs péchés que celle de leurs jours, en sorte que l'une accélère l'autre. Ces morts imprévues dont on entend parler si souvent de nos jours, sont parfois des châtiments par lesquels Dieu punit ce funeste péché qu'il ne veut plus pardonner, et qui, à peine commis, ole au pécheur, non-seulement l'espoir de se convertir, mais souvent aussi la vie : Sœpe enim homines propter peccata moriuntur , quando videlicet impletœ sunt iniqititates eorum ; unde scriptum est : Antequam impleantur dies ejus peribit. N'avez-vous pas encore achevé de comprendre celte grande vérité? Voulez- vous mourir vite? Commettez beaucoup de péchés. Voulez-vous vous damner vite? Commettez beaucoup de péchés. Plus vous en commettrez, plus tôt aussi vous mourrez et vous vous damnerez.

VIL J'entends, pécheurs, le langage diabolique que vous tenez : Dieu est bon, je puis donc donner carriere à mes passions. — 0 impiété inouïe ! Dieu est bon, c'est très- vrai, ce principe est incontestable ; donc je puis me livrer à mes passions; c'est la plus fausse de toutes les conséquences. Raisonner de la sorte, c'est fouler aux pieds la raison, faire injure à l'auteur de la grâce et se rendre indigne de la miséricorde de Dieu. Dieu est bon,

(1} Job. 15, 32.

donc je puis me livrer à mes passions ! Ainsi vous voudriez que Dieu vous jetât la bride sur le cou en disant : Allez, péchez tant qu'il vous plaira, moi je ne cesserai de prendre patience. Mais il n'en est pas ainsi, vous dit Origene : « De même que Dieu a tout disposé avec nombre, poids et mesure, ainsi sa patience a une mesure déterminée : " Siciit omnia disposuit Deus in numero, pondère et mensura, ita patientiœ ejus certa mensura est. Dieu a fait ses comptes avec soin, mes bien-aimés, il a compté jusqu'aux cheveux de notre tête, dont lo nombre est fixé ; à plus forte raison a-t-il compté les péchés de notre cœur, et arrêté le nombre de ceux qu'il pardonnerait ; sa patience ira jusqu'à un certain point, il est vrai ; mais la limite fatale une fois atteinte, c'en est fait, on n'y peut plus rien. Vous le savez bien ; lorsque tel de vos parents est mort, après avoir consulté tous les médecins, perdu votre temps et votre argent à rechercher tous les remèdes les plus rares et les plus eflScaces, et tout cela sans succès : Hélas ! avez-vous dit, quand l'heure a sonné, les médecins et les remèdes ne servent plus de rien. Il en est précisément de même quand vous avez commis ce funeste péché que Dieu a résolu de ne plus pardonner; c'en est fait, les sacrements eux-mêmes ne profitent plus. Comment cela? Voici comment : ou l'on ne se confesse plus, ou si on Io fait, on le fait mal, et d'une façon ou d'autre on so damne. C'est ce qui arriva à un jeune homme, lequel, touché par un sermon, résolut de changer de vie. II songea d'abord à mettre ordre à sa conscience par une bonne confession générale ; à cette fin, il écrivit tous ses péchés sur une feuille de papier, et l'ayant mise en poche, il se dirigea vers l'église, pour pleurer aux pieds d'un confesseur la mauvaise vie qu'il avait menée. Mais il n'eut pas soin d'éviter cette maison maudite où il avait tant de fois foulé aux pied» la grâce de Jésus-Christ;

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passant donc dans la rue où elle était située, il fut assalii d'une violente tentation , qui tout en aiguillonnant sa convoitise, l'attirait doucement dans le piège en lui insinuant ce raisonnement : Aussi bien j'en aj par centaines à confesser de ces sortes de péchés, un de plus ou de moins, peu importe; je puis bien me satisfaire une dernière fois. Ce fut en effet la dernière; car en sortant de cette infâme maison, il reçut de la main de son rival, qui le guettait, un coup de stylet dans le cœur et tomba raide mort, sans pouvoir seulement proférer }e nom de Jésus ; ainsi avec sa confession générale en poche il se damna ; c'est qu'à la liste il manquait ee dernier péché pour compléter le chiffre que Dieu avait fixé, ce péché final qui ne méritait plus de pardon. Dieu lui avait inspiré la bonne volonté de se convertir; il ne le fit pas : voilà le péché qui ne devait plus se compter, ou, pour mieux dire, qui finit le compte de ce malr heureux.

VIII. Faisons ici une halte, mes chers frères, et puisque Dieu a si bien fait ses comptes, je voudrais que nous fissions aussi les nôtres. Je m'adresse spécialement à ceux qui font leurs pàques par habitude, comme ils avaleraient un morceau de pain, et sont toujours au même point; voici comment ils raisonnent: Dix péchés de plus ou de moins ne marquent pas ; nous en avons tant à confesser qu'il importe peu d'en avoir dix de plus ou de moins à déclarer; et puis péché confessé, péché pardonné. — Ah! les malheureux! ne savez-vous pas que ces dix péchés, Dieu les a comptés un à un? Je veux bien vous accorder qu'ils aient été pardonnes, malgré cela, ils entrent en compte pour former la somme fatale après laquelle il n'y a plus de pardon. C'est pourquoi l'Ecriture nous dit de n'être pas sans crainte, même au sujet des péchés pardonnes : De propitiato peccato noli esse sine

metu ' , Péché confessé, péché pardonné ! Dites mieux : péché confessé, péché compté. Si quelqu'un disait : dix années de plus ou de moins ne sont rien, ne dirait-il pas une folie? Oui, certes ; car plus nous vivons, plus nous approchons du terme fatal de nos jours ; et avoir vécu dix années de plus, c'est être d'autant plus rapprochés de la mort. Ainsi un pécheur, plus il pèche, plus il s'approche de l'enfer, parce qu'il approche toujours davantage de cette somme de péchés, après laquelle il n'y aura plus de miséricorde pour lui. — Mais qui vous a dit, père, que je sois si près de ce péché final qui ne se pardonne plus? — Je réponds : Qui vous a révélé à vous que vous en êtes encore éloigné, et qu'il vous reste encore beaucoup de péchés en blanc à commettre ? Avez-vous l'ombre d'une raison positive, sur laquelle vous puissiez fonder une espérance si douteuse? Avezvous pénétré dans les abîmes secrets de la prédestination? Avez-vous jeté un regard dans le livre scellé des élus et des réprouvés? Et puis, qui est-ce qui parle ainsi? N'est-ce pas vous, misérable pécheur? Quoi! après tant de turpitudes, tant d'abominations, aprèa avoir lâché la bride à toutes vos passions, après avoir fait les blessures les plus profondes à votre âme, à la réputation du prochain, à l'honneur de Dieu, après les mille désordres d'une vie impie, sacrilego, scandaleuse, vous vous estimez encore en crédit de temps pour commettre de nouveaux péchés? il vous semble que vous n'avez pas encore suffisamment abusé de la patience de Dieu? Cependant si je vous demandais ici, mon pauvre frère, de combien de péchés vous vous sentez l'âme chargée, n'est-il pas vrai que vous pourriez porter la main à la tête, et dire avec le prophète : Mon pere, j'ai plus de péchés sur la coqscience, que je n'ai de cheveuç

(1) EccH. 5. ô.

sur la tête : Iniquitates meœ multiplicatœ sunt super capïllos capitis mei ' ? Mais dans ce cas, vous êtes donc vieux dans la voie de l'iniquité, je veux dire que vous êtes près de ce péché final qui ne se pardonne plus. En effet, s'il est vrai qu'un jeune homme, à la fleur de l'âge, peut mourir bientôt parce que nul ne sait le sort qui l'attend, il est incontestable qu'un vieillard décrépit n'a plus beaucoup de temps à vivre :, ainsi un pécheur, après quelques péchés, peut se trouver près du dernier; mais un pécheur tel que vous, qui a une charge de péchés sur les épaules, est tout à fait sûr de n'être pas loin de ce redoutable péché qui ne mérite plus de pardon. Car enfin plus on charge une barque, plus elle est en danger de sombrer; de même, plus on pèche, plus on est près de se damner. Or , dites-moi si ce terrible péché était celui que vous avez intention de commettre ce soir, ou dans quelques jours, ou après Pâques? Vous me répondez que ce peut être le dernier, mais qu'il peut aussi ne l'être pas. Mais s'il l'était? s'il l'était? Ah! mon pauvre frère, me voici prosterné à vos pieds pour vous demander une grâce, uniquement dans votre intérêt : désormais, quand le démon vous tentera de commettre quelque péché mortel, et que vous serez en balance entre le consentement et la résistance, lorsque vous sentirez cette révolte des sens, cette inclination mauvaise, arrêtez-vous un instant, je vous en conjure, et dites : Ce péché que je vais commettre est peut-être celui qui comblera la mesure et que Dieu ne me pardonnera plus : dans ce cas, si je le commets, je suis damné. Que d'âmes se sont maintenues dans la grâce avec ce frein! Comme je passais, il n'y a pas longtemps, dans un lieu où nous avons donné la mission, une jeune fille qui m'avait fait sa confession générale vint me trouver, et me dit toute

(1) Ps. 39. 13.

joyeuse : Mon père, depuis la mission, je n'ai plus commis un seul péché mortel. — Et comment avez-vous fait, ma chère fille, lui dis-je, parmi tant d'occasions et de tentations? — Ah ! mon père, j'ai toujours retenu ce sermon sur le nombre des péchés, et lorsque j'étais tentée, je me disais : si jamais ce péché était celui que Dieu a résolu de ne plus me pardonner, et que je vinsse à le commettre, je suis damnée ; et de la sorte je n'ai plus péché. — Essayez ce moyen efficace, pécheur, mon frère, essayez-le : je vous demande cette grâce, les maintes jointes et les genoux en terre. Vous me l'accordez? Dieu en soit béni! Vous saurez par expérience la force de cette batterie que nous avons dressée aujourd'hui contre l'enfer. Oh ! quelle brèche cette terrible vérité a faite dans le cœur des pécheurs ! . . .

IX. Doucement de grâce, j'entends un pauvre pécheur qui soupire : Hélas ! s'écrie-t-il tout troublé par les remords de sa conscience, qui sait, mon père, si je ne suis pas déjà arrivé à ce terme fatal, et si malgré ma confession je ne vais pas me damner, à cause que ma confession, par ma faute, ne vaudra rien? — A cela je ne puis répondre qu'en haussant les épaules : <* Nul ne sait s'il est digne d'amour ou de haine :.» Nemo scit an odic vel amore dignus sii * ; par conséquent nous avons tout sujet de craindre. Craignez donc, vous d'abord, âmes vertueuses, innocentes, car, selon la remarque d'auteurs très-graves , Dieu , régulièrement parlant, tolère un moins grand nombre de péchés de la part de ceux qu'il a favorisés de plus de grâces et de lumières, par la raison que chez ces âmes privilégiées chaque péché emprunte un degré de malice de plus à l'ingratitude plus grande qu'elles témoignent à Dieu, et à leur plus grande résistance aux lumières célestes. Crai-

(1) Eecle. 0. i.

gnez donc, âmes vertueuses, que le premier péché ne soit aussi pour vous le dernier, comme ii le fut pour les anges rebelles. Mais craignez bien plus encore, vous pécheurs, qu'après une vie lourde de crimes, le jour de la consommation de l'iniquité ne soit proche, je veux dire le jour du péché final qui brisera le cours des miséricordes divines. Craignez, pécheurs, craignez. Y a-t-il d'ailleurs parmi vous quelque âme déjà abandonnée de Dieu ; je ne le sais ni ne puis le savoir. Ce que je sais, c'est qu'il ne manque pas de signes qui permet- -tent de le conjecturer ; cependant je crois pouvoir dire pour votre consolation que tous ceux qui, en ces saints jours de carême, sont rentrés en grâce avec Dieu, ont cessé leurs fréquentations dangereuses, ont restitué le bien d'autrui, se sont réconciliés avec leurs ennemis, en un mot, ont mis ordre à leur conscience par une bonne et sainte confession, que tous ceux-là, dis-je, •doivent avoir confiance que pour eux la mesure des péchés n'est pas encore comblée, et voici pourquoi : c'est que Dieu leur ayant accordé une grâce si excellente, une grâce qui a triomphé de leur cœur, une grâce qui, en dépit de leurs répugnances, leur a donné la force de révéler ce péché caché, de refréner cette passion violente, c'est un signe évident qu'il y a encore pour eux miséricorde et salut, et que le jour de la con- .sommation de l'iniquité n'est pas encore arrivé. Mais s'il en est quelques-uns qui, en entendant ces vérités, jie font que s'endurcir de plus en plus, et insensibles au spectacle d'un peuple pénétré de componction, ne rentrent pas en eux-mêmes et persévèrent dans leur mauvaise vie, à ceux-là ce n'est point à moi à répondre ; qu'ils portent eux-mêmes la main à la poitrine, et ils sentiront qu'ils ont un cœur de pierre. Qu'ils tremblent donc dans la crainte que non-seulement la mesure ds Jeurs péchés ne soit comble, mais encore que la mesufe

des grâces ou des avertissements ne soii près de l'être, si elle ne l'est déjà. Ames malheureuses, je n'ai que des larmes ameres a vous donner. Laissez-moi reprendre haleine.

SECOND POINT

X. La grande miséricorde de Dieu est combinée avec sa jusHee de telle sorte qu'elle ne soit pas un encouragement pour les pécheurs. Infinie en soi, mais non dans btìS mauil'estations extérieures, elle ne pardonne pas des pèches infinis en nombre; elle en pardonne autant et pas davantage. Or, elle compte les grâces de la même maniere qu'elle compte les fautes, et de même que le pèche final une fois commis, il n'y a plus de miséricorde pour le pécheur, ainsi la quantité de grâces déterminée une fois reçue à pure perte, il uy a plus, poup celui qui en a abuse, de ces grâces efficaces ei surabondantes. El ici prêtez-moi voire aiienuon. Toute grâce surnaturelle, comme le nom l'indique, est un don gratuit, auquel la nature n'a aucunement droii. Quant a la grâce qu'on nomme efficace, c'est un don hors ligne, c'est-à-dire que parmi les dons gratuits, elle est spécialement privilégiée, de sorte qu'on peut l'appeler grâce sur grâce : gratta super graiiani. Ur, ces grâces de choix se distribuent avec nombre, poids et mesure : in pondère, numero et mensura; et si l'on néglige de correspondre a la dernière. Dieu n'appelle plus, n'avertit plus, il abandonne le pécheur à son misérable sort. Ce sont des grâces spéciales de Dieu que certaines impulsions extraordinaires, certaines inspirations puissantes, certaines craintes et appreheusious salutaires de la mort, du jugement, de l'éternité, certaines impressions particulières qu'on éprouve en entendant un sep--

mon qui touche, en voyant un mort, en apprenant un accident tragique. Or, le nombre de ces avertissements, de ces inspirations intérieures, de ces impressions particulières, est déterminé d'avance dans la pensée de Dieu; il a résolu d'en donner autant et pas davantage : « Vous m'avez accordé la vie et la miséricorde, » disait le saint homme Job : Vitam et inisericordiam tribuisti mihi^. Voyez, reprend saint Grégoire, comme la vie de l'homme et la miséricorde de Dieu marchent de concert : vitam et misericordiam. De même que ce serait folie de se promettre des années sans tin de vie, de même aussi c'est être insensé que d'espérer des miséricordes sans fin, des avertissements, des inspirations sans fin. Les jours, les moments mêmes de notre vie sont comptés ; nous en aurons tant, ni plus, ni moins ; la miséricorde divine a compté et mesuré également ses grâces : elle en donnera tant et pas davantage. Et de même que nos années une fois écoulées, il n'y u plus de vie pour nous; ainsi tant de grâces une fois reçues en vain, il n'y en a plus pour nous ; tant d'inspirations et pas davantage; tant d'avertissements et pas davantage, et si l'on ne correspond pas au dernier, c'en est fait de nous pour toujours. Or, mon pauvre pécheur, permettez que je vous dise ici deux mots à l'oreille : si le sermon de ce matin était le dernier avertissement pour vous? gi c'était le dernier? Ecoutez-moi bien : si le sermon de ce matin est le dernier avertissement pour vous, et. que vous n'en profitiez pas, que vous ne vous convertissiez pas, la foudre est prête à éclater, vous êtes damné...

XI. Allons donc ! pourquoi me susciter tant d'inquiétudes méticuleuses? Il n'est pas possible, mon pere, que le sermon de ce matin soit le dernier avertissement

11) Job. 10, 12.

i^J NOMBRE DES PÉCHÉS ET DES GRACES. 51

pour moi. J'ai eu plus d'une fois des inspirations semblables, des mouvements intérieurs, et quoique je n'y aie pas correspondu, j'en ai toujours éprouvé de nouveaux. La miséricorde de Dieu est grande, elle ne peuc être restreinte dans des limites si étroites, non, non, cela n'est pas possible. — Comment! cela n'est pas possible? Prenez en main l'Evangile, et remarquez comme parmi les vignerons, les uns furent appelés au travail dés lo point du jour, les autres à l'aurore, les autres à la troisième heure, les autres à la neuvième, d'autres au coucher du soleil. Or, les interprètes font observer que ceux qui furent appelés une fois et n'y répondirent point, ne le furent pas une seconde fois; le maître de la vigne en trouva et en appela d'autres. Il est donc prouvé par l'Evangile que pour quelques-uns le premier appel a été aussi le dernier. Nous pouvons donc conclure à plus forte raison, que le dixième, le vingtième appel pourrait bien être le dernier ; à bien plus forte raison encore qu il pourrait en être ainsi de l'invitation que Dieu vous adresse ce matin par ma bouche, et qui est peut-être la centième, la millième que vous avez reçue, puisque depuis tant d'années il vous appelle tous les jours à la pénitence. Comment donc osez-vous dire que l'avertissement de 'ce matin ne saurait être le dernier? Que dites-vous, que répondez- vous? — Je réponds que Dieu est miséricordieux... — J'entends. J'ai affaire à un adversaire qu'il faut convaincre par ses propres armes et percer de sa propre épée. Eh bien ! je soutiens que c'est précisément parce que Dieu est miséricordieux qu'il cessera probablement de vous appeler si vous ne vous rendez pas ce matin. Encore un moment d'attention et je finis. Saint Paul et son disciple Timoihée s'en vont répandre la semence de l'Evangile par le monde, et l'Esprit-Saint leur défend de prêcher en Asie : Vetati sunt a Spiritu Sancto loqui verbum Dei

inAsia^. Pourquoi celte défense? Le vénérable Bédé nous en indique la raison : c'est que le Seigneur connaissait par une longue expérience l'obstination de ces peuples, et savait très-bien que, loin de profiter de la prédication de saint Paul, ils l'auraient méprisé, et en conséquence voulut leur épargner une nouvelle infidélité et des cbàtiments plus sévères ; de sorte que cette défense fut, à le bien prendre, un trait de la miséricorde de Dieu : Deus qui novit corda^ heneficii gratta^ doctorem removit ah Asia^ ne cor iniquum de contempta prœdicatione gravius judicetur. Maintenant j-e vous tiens, pécheur : cette nouvelle grâce, cette nouvelle inspiration, ce nouvel avertissement que vous attendez, ou vous l'espérez par justice, ou vous l'espérez par miséricorde; ce ne peut être par justice, car vous n'y avez pas droit ; ce né peut être davantage par miséricorde ; car le Seigneur ayant fait une longue expérience de la dureté de Votre cœur, sait parfaitement que malgré toutes ses inspirations, tous ses avertissements, vous ne vous convertirez pas, et il croira, dans sa miséricorde, vous faire une grande faveur en ne vous appelant plus, et en vous laissant courir à votre perte avec moins de péchés sur la conscience, pour n'être pas obligés de vous châtier plus sévèrement pendant toute l'éternité. Il est donc non-seulement possible, mon pauvre frère, mais probable même que l'avertissement de ce matin est le dernier pour vous, et que si vous ne vous convertissez pas aujourd'hui, vous ne vous convertirez jamais plus. Quelle perspective! vous voilà serré de bien près, pauvre pécheur. N'ai-je pas raison de dire que vous êtes sur le point d'être enrôlé parmi les réprouvés? Ah! mon enfant, que faites-vous ? Vite, de grâce, vite, courez aux pieds d'un bon confesseur,.

[1) Act. 16, G.

finissez-en enfin. Combien d'années y a-t-il que Dieu vous attend à la pénitence? Combien de péchés a-t-i! déjà supportés de votre part? Combien de saintes inspirations, combien d'avertissements vous a-t-il envoyés? Voulez-vous mépriser encore l'amoureuse invitation de ce matin? Ah! non, à Dieu ne plaise! mon cher frère, venez vous jeter aux pieds de ce crucifix.

XII. Mais avant de laisser votre cœur éclater en sanglots, je voudrais vous voir pénétré d'un vif désir d'agir sérieusement, et pour cela je voudrais vous voir imiter le trop fameux Abailard, qui, après avoir mené une vie criminelle, fut converti par une vision effrayante que Dieu lui envoya. Il lui sembla être conduit jusqu'en enfer, et là il vit que l'on était occupé à construire diverses maisons de feu ; quelques-unes n'avaient encore que les fondements, pour d'autres les murs commençaient à s'élever, et il y en avait une qui était presquo achevée, il n'y manquait plus qu'une seule brique. Il demanda pour qui était celte maison. — Elle est destinée à Pierre Abailard, lui répondit-on. — Qu'est-ce à dire qu'il n'y manque qu'une seule brique? — Cela veut dire qu'il ne manque plus qu'un seul péché à tous ceux qu'il a commis pour combler la mesure : ce péché commis, il sera à nous pour toute l'éternité. — Abailard s'étant réveillé de sa vision, se dépouilla des habits précieux qu'il portait, se couvrit d'un sac, fit une bonne confession générale, et pendant un mois entier il ne manqua pas un jour de s'enfermer seul dans sa chambre pour se donner, au pied de son crucifix, la plus rude et la plus sanglante discipline qu'il pût supporter. Ala fin ce crucifix versa miraculeusement du sang, et l'en ayant arrosé, il lui dit d'une voix claire : Pierre, que ce sang te soit un gage de ton salut. A ces mots, le fervent pénitent fondit en larmes, et encouragé par la voix de

"Hieu, il continua à mener une vie sainte et mortifiée, r. M. IV. 5

Ah ! mon pauvre pécheur, à quel point en est votre maison en enfer? Vous et moi nous avons entassé bien des péchés, il est à croire que nous approchons du faîte, qu'il n'y manque plus que quelques pierres, je veux dire quelques péchés, et plaise à Dieu que le premier péché que nous aurions le malheur de commettre ne soit pas le péché final qu'il a résolu de ne plus pardonner! Ahi si nous n'avons pas le courage d'imiter Abailard en nous flagellant tous jusqu'au sang, au moins versons tous un torrent de larmes au pied du crucifix que voici ; au moins frappons-nous la poitrine, demandons pardon de tant d'iniquités. Venez tous ic' mes chers frères, jelons-nous aux pieds de Jésus, c plutôt entre ses bras étendus sur la croix pour noti amour, et faisons tous une véritable conversion. Quai à moi, mes frères, je veux me convertir tout de bo aujourd'hui. Que celui qui veut me tenir compagn. entre dans mes sentiments ; que celui qui n'y est p& disposé garde le silence et n'ose ouvrir la bouche; ca on ne se moque pas de Dieu : ce qu'on lui dit, il faut 1 dire du fond du cœur et sincèrement. Ainsi donc qu celui-là seul qui veut sérieusement se convertir, diso comme moi à haute voix : 0 mon doux Jésus, pardon, pitié, miséricorde au nom de ces plaies sacrées, de ce sang, de cette croix; pitié, pardon, miséricorde! je me repens de tout mon cœur, oui, de tout mon cœur, ô mon souverain bien, mon Dieu, mon Créateur, mon Rédempteur, mon Sauveur, mon Jésus ! pitié, pardon, miséricorde ; je ne veux plus pécher, non, jamais plus, jamais plus. — Ah I mes bien-aimés, avec quelle froideur nous détestons nos péchés ! El si pourtant cet acte de contrition devait être le dernier, avec quelle ferveur ne voudrions-nous pas l'avoir fait? Ne- voudrions-nous pas avoir pleuré nos péchés avec des larmes de sang, comme le fit Abailard pénitent, lui qui s'ensanglantait de la tête

aux pieds? Allons, si nous n'avons pas le courage de verser du sang, versons au moins des larmes ; frapponsnous tous la poitrine de nouveau, demandons tous pardon à ce divin Sauveur, cloué à la croix : Pardon, ô mon doux Jésus, pardon. — Je veux gagner aujourd'hui ce pécheur, qui, en entendant le sermon, s'est senti le cœur touché, a éprouvé un violent mouvement intérieur, une forte inspiration : c'est vous, oui, vous, mon frère, que Dieu veut sauver, c'est vous que je veux avoir. Ah! frappez-vous la poitrine, demandez pardon, et décidez-vous à changer de vie. Voici Jésus qui vous tend les bras. Mais que dis-je? un seul pécheur c'est trop peu; je veux que tous ce matin, contrits et pénétrés de douleur, nous ne cessions d'invoquer la miséricorde divine : Pitié, ô mon Dieu ! pardon, miséricorde, etc. Ce n'est pas assez : il faut une généreuse résolution de changer de vie et de faire une sainte confession. Jetez tous un regard d'amour sur Notre-Seigneur Jésus- Christ, et promeitez-Iui de ne pas laisser passer le jour présent sans commencer à écrire cette confession, et sans aller trouver un bon pere spirituel qui vous assiste. Et afin que votre conversion soit solide et durable, il faut que vous sortiez d'ici tout à fait convaincus de cette vérité, que nous enseignent d'ailleurs les saints, savoir que Dieu a coutume, lorsqu'il est sur le point de frapper un pécheur qui touche à son dernier péché, de lui envoyer quelque secours extraordinaire afin qu'il se convertisse ; et s'il ne se convertit pas, il le frappe. C'est réellement un secours extraordinaire que cette inspiration puissante, ce mouvement intérieur que vous avez ressenti au fond du cœur en entendant ce sermon : Dieu vous a amené à l'église, Dieu vous a fait entendre sa parole pour en empêcher plusieurs d'entre vous do commettre les quelques péchés qui manquent encore pour achever leur maison en enfer; s'ils les commet-

tent, c'en est fait pour toujours. Ah! mes bienrâimés, i me voici encore une fois à vos genoux pour implorer . la grâce que je vous ai déjà demandée : quand le diable vous tentera, et peut-être sera-ce aujourd'hui même, arrêtez-vous un instant, et dites : Ce péché que je vais commettre est peutrêtre celui que Dieu a résolu de ne me plus pardonner ; et dans ce cas, si je le commets, je suis damné. — Ah! n'oubliez jamais plus une vérité si importante : souvenez-vous de cette dernière brique, souvenez-vous de ce dernier péché, et je suis certain que vous ne pécherez plus. Je demande même que chacun de vous, ce soir, avant d'aller se coucher, consacre une demi-heure à méditer sérieusement ces deuxvéritf-ï, à savoir, qu'il est sur le point de combler la mesure <■.■■■■ ses péchés, et que le sermon de ce matin est peut-ó;i le dernier avertissement que Dieu lui destine. Pen.s. sérieusement à ces deux points, pesez-les mûrem;' et décidez-YQUs en conséquence.

POUR LE MERCREDI APRÈS LE TROISIÈME DIJIAXCHE DE CAPvÊMB.

Quare vot tramgredimlnl mandatum Dei?

Pourquoi transgressez-vous le précepte de Dieu 7 MlTTH. 15, 3.

'■ Je ne sais eorament appeler ou qualifier la con- . .'e de la plupart des hommes à l'égard du péché tel : quoiqu'il n'y ait pas au monde de mal plus •ninable, il n'y en a aucun dont ils aient moins • erreur : est-ce frénésie, aveuglement, ou folie de •' part? Comment estril possible, disent dans leur . inement toutes les âmes vertueuses, comment est-il possible que les hommes en viennent à cet excès d'aimer un plaisir honteux, une injustice sordide, un gain illicite, une indigne créature, une satisfaction d'un moment, jusqu'au point de haïr leur Dieu, qui est le souverain bien, le souverain bienfaiteur, l'amant le plus dévoué, l'amour suprême? Comment une si monstrueuse indignité peut-elle trouver place dans le cœur d'un homme? Et cependant on la voit, et on la voit tous les jours, et nourseulement elle naît dans le cœur, mais elle s'j enracine, s'y développe et étend de tous côtés ses rameaux empoisonnés. Tous les jours, en effet, on voit les hommes préférer un infâme plaisir à des jouissances éternelles, un bien faux et méprisable au bien véritable et souverain, une vile créature au Créateur lui-même, p. M. iv^

La Sapesse incarnée elle-même a peine à comprendre un tel égarement, et en témoigne son étonnement : Quare vos transgredimini manriatum Dei? Comment transgres5sez-vous le précepte de Dieu ? — Et d'où vient cp désordre criant qui fait horreur an ciel et à la terre? Voici l'origine de tant de chutes, voici pourquoi tant d'àmc font fnusse route et se précipitent dans un abîme d'in'ouités : c'est qti'on ne pense point, on ne pense point, non, on ne réfléchit point au mal affreux que l'on fait en péchant. Je ne dis pas cela pour excuser la perfidie du pécheur, je ne le puis pas, mais pour vous découvrir les artifices du démon, qui, se liguant avec vos passions, ne vous dépeint le péché que sous une face, vous montrant ce qu'il a d'agréahle, de séduisant, et vous cachant la malice hideuse qu'il renferme. Permettez donc que je vous le fasse voir ce matin tel qu'il est, un monstre perfide qui empoisonne et tue les âmes', en allumant dans le cœur de l'homme une haine, pour ainsi dire, infinie contre Dieu, et ce qui est le comble de l'horreur, dans le cœur de Dieu une haine infinie contre l'homme. Voilà deux vérités qui mettront en évidence la monstruosité du péché mortel : — La haine infinie que par le péché le pécheur porte à son Dieu, ce sera le premier point ; — la haine infinie qu'à raison du péché Dieu porte au pécheur, ce sera le second. — Je prie Dieu de mettre aujourd'hui sur mes lèvres, non pas de belles paroles qui charment l'oreille par leur harmonie, non, elles ne viendraient pas à propos lorsqu'il s'agit de dépeindre un monstre tel que le péché ; mais des paroles de feu qui frappent les cœurs et réveillent en vous tous une haine salutaire contre ce monstre infernal, qui lève fièrement la tête et contraint le Seigneur à vous haïr. CommenQons.

PREMIER POINT

II. Péché mortel... Quel monstre! Où trouver pour le dépeindre des couleurs assez sombres? Détrempez le venin des vipères avec l'infection de lu peste, la puanteur des marais les plus fétides et l'écume des dragons; puis pour achever cet affreux portrait, donnez-lui des yeux de basilic, une langue de serpent et un aspect si hideux, si féroce, que les furies elles-mêmes à coté do lui aient un air de grâce ; le portrait terminé, tracez en ^ ssous, en guise d'inscription, cent et mille qualifi- 1 tiens plus ignominieuses les unes que les autres, • pelez-le, avec saint Ignace, un rejeton de Satan, avec ,lnt Denis, la mort de la raison, avec saint Cesaire, a ;e usurpation de la divinité, avec l'apotre saint Paul, ■ u crucifiement de Jésus-Christ, avec TertuUien, une o^éférence donnée au démon sur Dieu même; appelez- , exterminateur de la grâce, dissipateur des vertus, 1. :' îron de la mort, piège de l'enfer, bourreau des âmes, ■ • ;et d'horreur pour le ciel et de désolation pour la ioire ; toutes ces expressions peuvent à peine nous donner une ombre du péché mortel. Attachons-nous donc à la définition de saint Augustin qui nous le fait connaître clairement : il l'appelle une révolte, une conjuration funeste ourdie en pensées, ou en paroles, ou en actions contre la loi éternelle de Dieu : Est dictum, factum, concupitum contra legem œternaiu Dei. Ainsi le péché mortel combat ouvertement la loi, la volonté manifeste de Dieu, et par la transgression de cette loi outrage Dieu lui-même en face : Per prœvaricationem legis Deum inhonoras ^. Pour tout dire, en un mot, le péché est une souveraine injure faite à la souveraine majesté de Dieu. Vous savez que la grandeur d'une

(1) Rom. s, 21,

(30 SEEMON XX.

injure se mesure sur la grandeur, non pas de ceiui qui la fait, mais de celui qui la reçoit; ainsi l'injure faite à un geniiliiomme égale la dignité de ce personnage; il en est de même de l'injure faite à un prince ou au pape. Par conséquent, l'injure que l'on fait à Dieu est aussi grande que la dignité et l'excellence de Dieu même ; et comme la dignité, l'excellence de Dieu est infinie, il s'ensuit que l'injure qu'on lui fait en péchant est en quelque sorte infinie. Le docteur Angélique confirme mon raisonnement : Peccatum habet quamdam infinitatem ex infinitaté divince majestatis. Tous les anges, tous les chérubins, tous les séraphins ensemble ne sauraient expliquer quel grand mal c'est qu'un seul péché, puisque le péché est un aussi grand mal que Dieu est un grand bien : et comme Dieu est un bien infini, ineffable, incompréhensible, il faut dire que le péché est un mal infini, inexprimable, incompréhensible. Voyez donc combien est certaine cette vérité que j'ai à vous démontrer, savoir, que la haine qu'un pécheur excite dans son cœur contre Dieu, est une haine portant le cachet d'une malice en quelque sorte infinie, puisqu'on outrageant toutes les perfections de Dieu, il voudrait en un sens détruire Dieu lui-même. Nous allons le voir à l'instant, si vous le voulez bien; et ne vous étonnez pas si toutes les expressions que peut suggérer l'éloquence humaine, et toutes les terreurs unies ensemble ne peuvent fournir qu'une légère ébauche de la malice d'un seul péché; car c'est un abime sans fond et sans rivages, un abime infini.

III. Pour faire sortir ce monstre de son antre, et concevoir en quelque manière la haine envenimée que le pécheur couve dans son cœur contre Dieu, représentez-vous un misérable arrachant à un roi son diadème pour en couronner, en signe de mépris, le dernier de ses valets ; ne serait-ce pas là, je vous le demande, l'injure

la plus sanglante, la plus atroce? Eh bien ! mes pauvres frères, ce n'est qu'une ombre de celle que vous faites à Dieu en péchant. Par le péché, en effet, dit le docteur Angélique, vous otez à Dieu son litre de fin dernière, qui est comme son diadème le plus beau, et vous en couronnez une vile créature ; et comme il est de l'esiience de Dieu d'être la fin dernière de toutes choses, si vous lui enlevez cette qualité, vous lui ôlez l'être 1 même, pour autant qu'il est en vous; vous l'aueanli^isez ut vous vous faites un Dieu à votre mode ; vous élevez au milieu de votre cœur une idole, cl celte idole, c'est précisément celle créature dont vous vous délectez. Or, quelle injure n'est-ce pas que celle-là, chrétiens, mes frères! quelle injure! Savez-vous bien, vous dit saint Jérôme, qu'un vice caressé dans le cœur est une idole qu'on adore sur l'autel : Vitium in corde est idolum (juod adoratur in ara. Oui, le pécheur est un véritable idolâtre. — Oh! oh! c'est trop fort, mon pere, nous sommes catholiques, et nous croyons comme article de foi qu'il n'y a qu'un seul Dieu, premier principe et dernière fin de toutes choses ; qu'après cela un pécheur soit un homme colere, orgueilleux, impudique, soit, mais ce ne sera pas un idolâtre. — Je distingue : ce ne sera pas un idolâtre public ei déclaré, d'accord ; ce ne sera pas un idolâtre privé et secret, je le nie. Comme il y a deux sortes de voleurs, les brigands qui attaquent en plein jour et sur les grands chemins, et les autres qui vous dépouillent furiivement a la faveur de la nuit; ainsi il y a deux espèces d'idolâtries l'une publique qui eleve des temples et brûle de l'encens aux idoles, l'autre couverte et cachée qui adore certaines petites idoles domestiques : et c'est là l'idolâtrie que pratique quiconque pèche gravement, parce qu'au fond il dresse, dans le temple de son âme et sur l'autel de son cœur, l'idole de riiiicrêi, de la volupté, de la vengeance, ou d'autreà

vices semblables, et les adore comme des divinités ; C'est pourquoi le Seigneur a dit par la bouche du prophète : Non erit in te Deus recens ^ ; « Il n'y aura point en toi de Dieu nouveau. » Comme s'il voulait dire : Je sais que hors de toi, c'est-à-dire dans des temples extérieurs tu n'adoreras point les idoles ; mais sn loi, in tê, dans le sanctuaire de ton âme, sur l'autel de ton cœur; qui adores-tu? Mon pauvre pécheur, qu'adorez- vous pour votre dieu? Ne cherchez pas la réponse ; je vous la ferai moi-même. On adore cette misérable créature à laquelle on pense nuit et jour, avec laquelle on passe les plus belles heures de la journée, pour laquelle on se ruine, pour l'amour de laquelle on renoncerait à sa part de paradis, à une éternité de délices ; en un mot, on a . choisi pour idole une furie infernale. Et vous, femme coupable, qui adorez- vous pour votre dieu? Ah ! baissez les yeux pour ne pas le rencontrer : ces parures exagérées, ces rubans, ces ajustements, ces bijoux, tout ce luxe et ces vanités qui vous entourent ne mentirent que trop que vous êtes tout à la fois idole et idolâtre, vous savez de qui. Et vous, avares, orgueilleux, médisants,vindicatifs, libertins, quelles sont vos idoles? C'est l'im-pudicité, l'ambition, la vengeance, la jalousie, la débau- ,die. Quorum deus venter est-. Hélas! hélas! dans quels temps nous vivons ! temps malheureux, où le vrai Dieu est banni du monde et où le monde entier est converti en un vaste temple d'idoles infâmes : autant de vices, autant de fausses divinités qu'on adore. Mais comment se fait cette adoration? me demandez-vous. Le voici : un plaisir illicite se trouve (et combien de fois cela n'arrive-t-il pas ! ) se trouve, dis-je, en parallèle avec Dieu ; une vengeance, un gain illicite, une passion, une médisance, sont en concurrence avec Dieu :

(1) Ps. so. iO. (%) Philipp. 3, 19.

DK LA MALICE DU PKCHÉ MORTEL. 03

ces monstres ne peuvent habiter avec lui dans x\n même cœur. Que dit le pécheur, sinon avec la langue» an moins par ses actions? Arrière Dieu, dit-il, je préfère' l'impureté; arriére Dieu, je préfère la haine et la vengeance; arrière Dieu, je préfère l'intérêt; arrière Dieu, je veux satisfaire ma passion : arrière Dieu, et livronsnous à la médisance, au blasphème, à la malice, au péché. En un mot, il chasse Dieu de son âme, de son cœur, et v fait régner le vice. Et combien cet outrage est sensible au Seigneur, l'apôtre nous le fait comprendre lorsqu'il dit en gémissant : Nolite contristare SpU ritum Dei\ « Ne contristez pas l'Esprit de Dieu, « c'est-à-dire, selon l'explication du docteur Angélique : Ne le chassez point par le péché : Nolite eum expellere perpeccatum. Quelle preuve plus manifeste voulez-vous de la haine que le pécheur couve dans son cœur, puisr qu'il va jusqu'à chasser si indignement, jusqu'à contrister si horriblement le souverain Bien, l'amour suprême, un Dieu infiniment bon ?

IV. Si vous ne comprenez pas encore l'affront et la peinje que Dieu ressent, selon notre manière d'entendre, lorsque vous lui enlevez le diadème de la tête, et que TOUS .élevez une idole dans votre cœur, concluez-le du fait suivant qui fit couler les larmes d'un saint prêtre : tandis qu'il était à son confessionnal, entouré d'une foule de pénitents recueillis, il vit entrer dans l'église un homme qui paraissait frappé d'épouvante, et qui vint se précipiter à ses pieds, en lui disant d'une voix sac^ ,cadée : De grâce, mon père, confessez-moi vite, vite. — Pourquoi êtes- vous si pressé? lui répondit le bon religieux. — Ah! mon père, vous saurez que depuis longtemps déjà je vis esclave de Satan et du péché, et que je ne me suis jamais bien confessé. Touché par le

(1) Ephes. 4. 30.

sermon d'hier, j'ai résolu de faire une bonne confession, et comme je venais ce matin à l'église dans cette intention, j'ai entendu derrière moi comme les pas d'une personne qui se plaignait : ne sachant ce que c'était, je me suis retourné, mais chose épouvantable! j'ai vu un démon d'une forme hideuse qui m'adressait des reproches en me disant : Pourquoi me chasses-tu? Que t'ai-je fait? quel déplaisir t'ai-je causé? Ah! mon père, je me sens saisi d'une telle frayeur que je suis près d'en mourir : ayez donc la bonté de m'entendre. — Faisons maintenant ici une réflexion : si le démon qui nous veut tant de mal et n'est pas le maître légitime de notre cœur, mais un cruel usurpateur, se plaint néanmoins si amèrement, lorsque nous le chassons de notre âme par un véritable repentir et une sincère confession ; quelle peine sensible ne doit pas éprouver notre Dieu, lui si bon, qui nous veut tant de bien et qui est le maître absolu de notre âme, alors qu'il se voit indignement chassé? — Il n'en est rien, reprend ici un pécheur : quant à moi, je n'ai jamais eu l'intention de faire à Dieu l'injure de le chasser de mon âme ; au contraire, si je pouvais satisfaire mes passions sans lui causer de déplaisir, je le ferais volontiers. — Ne me tenez pas un pareil langage; car je vais vous montrer par un exemple frappant combien cette excuse est frivole. Supposons un jeune homme d'une noble et illustre famille, qui, s'étant épris d'amour nour une femme sans honneur et sans considération, se mette en tê.j de l'épouser; sur la simple apparence d'un pareil dessein, la famille est bouleversée, les amis, les ecclésiasti \ues s'emploient à l'envi pour faire comprendre au jeune étourdi la peine qu'il cause à ses parents, la tache qu'il inflige à sa maison, ie chagrin dont il abreuve son père et sa mère, qui Bont irrités et inconsolables. Or, si ce jeune homme f veuglé par sa passion leur répondait : Pourquoi tant

de tapage? Je ne contracte pas ce mariage pour (Jonnor du déplaisir à mon père, ni pour faire tort à ma famille; je le fais pour suivre mon inclinai.ion et m'établir selon mes goûts : vous paieriez-vous, je vous le demande, d'une telle réponse? — Pas si mal, lui diriez- vous; il faudrait encore que vous eussiez en cela l'intention directe d'offenser votre père et de déshonorer votre nom ! Mais si, connaissant combien cette indigne alliance déplaît à tout le monde, vous n'y renoncez pas, certes, vous préférez une vile créature à l'honneur de votre sang, et à la vie même de votre père et de votre mère, que la douleur fera mourir. — Cette réponse retombe d'aplomb sur vous, pécheurs, mes frères : quoique vous n'ayez pas, en péchant, l'intention directe de déplaire à Dieu, de le chasser de vos cœurs, cependant, sachant que par le péché vous préférez votre volonté perverse a l'adorable volonté de Dieu, vous l'offensez effectivement, vous le chassez réellement de votre cœur toutes les fois que vous péchez. Se peut-il une haine plus profonde que celle-là? Bien plus, un pécheur en vient au point qu'il voudrait bannir Dieu du monde entier : Dixit insipiens in corde suo : non est deus ', ou comme porte la Glose : Non sit Deus ; « L'insensé a dit dans son cœur : Qu'il n'y ait point de Dieu. « Il voudrait qu'il n'y eut pas de Dieu, ou que Dieu fût un Dieu aveugle qui ne vit pas ses crimes, un Dieu muet qui ne pût les reprendre, un Dieu de pierre qui fût insensible à tous les outrages ; en un mot, il voudrait que Dieu ne fût pas Dieu, mais un rien, un néant. Quelle monstruosité.! Eh bien ! mes frères, qu'en dites-vous? Commencez-vous à comprendre un peu ce que c'est qu'un péché mortel, qui tend à détruire, à anéantir Dieu, à le bannir du monde, à lui donner la mort? 0 malice du péché !

V. Mais il j a pis encore. Si vous faites une injure à un étranger, qui ne vous a fait ni bien ni mal, c'est déjà une faute considérable contre la loi naturelle, laquelle défend d'offenser un innocent; que si vous attaquez un ami tandis qu'il vous comble de bienfaits, c'est une cruauté détestable : mais si vous vous servez de .ses propres bienfaits pour l'outrager, c'est une ingratitude si diabolique que l'on peut à peine la concevoir. Eh bien! pécheurs insensibles, vous qui marchez toujouri? les yeux courbés vers la matière, à la façon des brutes, sans jamais élever un regard d'amour vers votre bienfaiteur, redressez-vous, et tout incrédules que vous êtes, considérez-vous de la tête aux pieds : qui vous a fait la vie dont vous jouissez? L'âme, le corps, l'entendement, la mémoire, la volonté, le rang que vous Occupez, la salite, les richesses, les vêtements qui vous couvrept, la nourriture qui Vous soutient, la terre qui vous porte, et jusqu'à l'air que yous respirez, tous ces biens, qui vous les a donnés ? Ne sont-ce pas là autant d'aumônes que vous avez reçues cîe la main bienfaisante de Dieu, alor.s qu'il vous a tirés du néant oii vous étiez ensevelis ? Or, qu'avez-vous fait de tapit de bienfaits signalés? Que direz-vous d'un pauvre qui emploierait votre aumône à acheter du poison pour vous tuer? Que faut-il donc dire de vous qui abusez de tout contre Dieu ? A quoi employez-vous votre vie? Cett^ vie indigne, à quoi l'employez-vous, sinon à la débauche, au jeu, aux fréquentations dangereuses, au péché? A quoi employez-vous votre er^tendement, si ce n'est à tramer des complots contre le prochain? A quoi employez- vous votre mémoire, si ce n'est à repasser jour et nuit ces pensées lubriques qui souillent votre imagination? A quoi employez-vous votre volonté, si ce n'est à l'exécution des plus mauvais desseins? Ne faites-vous pas jservir votre langue au parjure, vos yeux à la luxure,

VOS mains à la rapine et aux actions déshonnêtes, en un mot tous les avantages dont Dieu vous a doués à allumer le feu des passions? Y a-t-il un lieu dans les environs que vous n'ayez profané par vos blasphèmes, ou par d'autres crimes non moins exécrables, que je n'oserais nommer en public sans rougir? A'i ! créatures perfides, comment ne vous sentez-vous pas mourir de honte, en réfléchissant à une si noire ingratitude? Dieu vous a fait tant de bien, et vous pouvez lui en vouloir jusqu'à convertir ses bienfaits en autant de flèches pour lui percer le cœur, jusqu'à vous servir de ces mains, de cette langue, de ces jeux qu'il vous a donnés pour lui porter le coup de mort? Quelle horrible perversité! Comment ne vous sentez-vous pas mourir en pensant à une ingtatitude si diabolique? Je veux rapporter un exemple dont je n'oserais pas me servir ici, si un illustre docteur de l'Eglise, saint Ambroise, n'en avait cité un semblable, pour confondre l'ingratitude des hommes; c'est l'exemple d'un chien. Il n'y a pas longtemps qu'une ville de France fut témoin de l'attachement et de la reconnaissance d'un chien envers son maitre qu'il avait mordu sans le connaitre, au moment où celui-ci rentrait chez lui le visage couvert d'un masque. A peine le masque ôté, le pauvre animal, reconnaissant son bienfaiteur, se jeta à ses pieds, et après lui avoir manifesté sa peine par des gémissements et mille autres signes, s'en alla la tête basse se cacher dans le coin le plus obscur de la maison, sans qu'aucune caresse pût l'en tirer. On lui porta à manger et à boire, mais il ne voulut rien prendre, et mourut de douleur au bout de trois jours. Un chien, un chien meurt de regret d'avoir blessé son maitre sans le connaître ; et vous, qui vous servez des bontés et des caresses même de votre généreux bienfaiteur pour l'ou- |,rager, vous n'en mourez pas de douleur? Ahi David

a bien raison de s'écrier : Hoino cum in honore esset non intellexit, comparatiis est jumentis insipientibus , et similis factiis est illis* ; l'homme comblé des bienfaits de Dieu se révolte contre lui ; il faut donc qu'il ait perdu jusqu'à sa qualité d'homme et qu'il soit devenu semblable aux animaux stupides, aux brutes insensibles ; que dis-je? il est devenu pire encore, car les bêtes du moins ne paient pas les bienfaits par des outrages. C'est ici, mes chers frères, que je me perds, et que j'ai peine à retenir mon indignation. Comment peut-on outrager un bienfaiteur si généreux et si bon, un Dieu qui nous a non-seulement comblés, mais pétris, pour ainsi dire de ses bienfaits depuis la tête jusqu'aux pieds? un Dieu qui nous conserve l'être, la vie et tous les . biens, et sans lequel nous retomberions aussitôt dans notre néant? un Dieu qui d'un souffle peut nous renverser tous, nous frapper de mort, nous anéantir? Comment a-t-on l'audace de l'offenser? Si ce n'est pas là une haine maligne, profonde et qui tient de la rage, qu'estce donc?

"VI. Et cependant ce n'est pas encore là ce qui me tourmente le plus : si ces attentats si atroces, ces outrages si criants contre Dieu se commettaient en cachette, le sacrilège me paraîtrait encore à moitié pardonnable. Mais outrager Dieu en face et sous ses yeux ! ah ! voilà ce qui me déchire les entrailles, et je l'avoue, je n'ai pas le courage de supporter une telle noirceur, ni d'expressions, pour rendre la douleur que j'en ressens. Le roi Antigone entendant de sa tente quelques soldats qui murmuraient contre lui, en souleva les courtines, et avançant un peu la tète en dehors, leur dit avec un grand calme : Allez un peu plus loin, afin que le roi ne vous entende pas. Ah ! mes pauvres pécheurs, je le vois

bien, malgré le poids de raisons si convaincantes, vous voulez céder à vos caprices, satisfaire vos passions : eh bien! soit, assouvissez vos convoitises; mais au moins par égard pour votre Dieu, éloignez-vous de lui, cherchez un lieu où il ne puisse ni vous voir, ni vous entendre, et alors péchez à votre aise. — Mais, mou père, vous nous proposez là une belle clamóre : où trouverons-nous un lieu où Dieu ne puisse nous voir, ni nous entendre, lui qui remplit tous les lieux par son immensité? — Vraiment! vous admettez donc comme un article de foi que Dieu est présent partout, que Dieu voit tout? Vous le croyez, dis-je, et vous péchez? Oh' c'est ici que j'ai peine à me retenir. Comment est-il possible que l'œil d'un Dieu qui est la pureté même no suffise pas pour vous arrêter? Saint Ephrem fut sollicité un jour au péché par une misérable créature : Fort bien, lui répondit le Saint, je veux vous contenter, mais à la condition que ce sera sur la place publique. A celte proposition la malheureuse recula d'horreur. Ali ! misérable! reprit le Saint, tu rougirais de commettre le mal à la vue des hommes, et tu n'as pas honte de le commettre sous les yeux de Dieu? N'est-ce donc pas un plus grand mal de pécher à la face de Dieu que de pécher en présence du monde entier? Va-l'en, scélérate, et souviens-toi que le regard de Dieu te suit en tous lieux. — Paroles remarquables, et dignes d'être gravées en lettres d'or ! L'œil de Dieu vous suit, mes pauvres pécheurs ; pesez bien ces mots : L'œil de Dieu vous suit. Il vous voit dans votre chambre malgré les ténèbres, il vous suit dans voire maison de campagne, il vous voit dans cet entretien familier, dans ce lieu de divertissement, dans cet endroit écarté, il vous voit partout. Oh ! que de péchés vous vous épargneriez, si vous aviez toujours présent cet œil de Dieu qui vous voit! Voilà le bouclier pour repousser les traits de l'ennemi : Dieu

me voit, Dieu me voit. Ecrivez-les, ces paroles, à lu tête de votre lit : Dieu me voit. Dieu me voit. Oui, certes, il vous voit, et il vous voit si nécessairement qu'il ne pourrait même pas cesser un instant de vous voir, quand même il le voudrait. Un serviteur de Dieu vit un jour un démon qui sortait précipitamment d'une maison : Arrête, lui dit-il, pourquoi fuis-tu? — Je fuis, répondit l'esprit de ténèbres, parce que Ton commet eu cette maison un péché si affreux que je n'ai pas le courage d'en être témoin. Notre Dieu ne peut pas en agir de la sorte; il est forcé de voir toutes vos iniquités, avec leurs circonstances les plus horribles, les plus honteuses. Ah! quelle est l'elfronterie d'un pécheur qui, à la face de Dieu même, oui, à la face de Dieu, et comme pour se moquer de lui, assouvit d'infâmes passions aa.\quelles il n'oserait pas consentir en présence d'un démon ,de l'enfer. D'où vient donc cette haine diabolique qu'il couve dans le cœur contre son Dieu? Mon pauvre pécheur, si tout cela ne suffit pas pour vous convaincre, je désespère de vous.

VII. Et pourtant, nous ne touchons pas encore lo fond de cette perversité : ce qui montre surtout la haine du pécheur, c'est le peu de cas qu'il fait de son péché, osant à la face d'un Dieu crucifié traiter de bagatelle et de fragilité les plus infâmes turpitudes, les plus detestar blés prévarications. Le péché mortel, une fragilité? Le péché mortel qui va jusqu'à attaqiier Dieu sur son trône, jusqu'à vouloir, s'il était possible, lui arracher sa cou:ronne et son sceptre, jusqu'à vouloir l'anéantir? Le péché mortel, une fragilité? Save?:-voii3, mon pauvre pécheur, que si un Dieu n'était pas monté pour vous sur l'arbre de ia croix, ce péché vous aurait perdu pour toute l'éternité, sans espoir de vous en délivrer ou de vous relever jajnais ; et que la puissance, je ne dis pas d'un ;inge, mais de tous les Anges, de tous les Archanges,

des Trônes, des Vertus, des Dominations et des Princi" pautês réunis ensemble aurait été insuffisante pour vous sauver; bien plus, que l'auguste Heine du ciel, Marie elle-même avec tous ses mérites et toutes ses grâces n'aurait pu vous secourir dans cette situation, si son divin Fils n'avait bu pour vous le calice amer de sa Passion? Voyez donc ce que c'est qu'un péché mortel : c'est exactement la même chose que clouer Jésus-Christ en croix : Rursus crucifigentes sibimeiipsia Filium Dei^ ; que dis-je? C'est arracher violemment de la croix un Dieu crucifié, le jeter par terre et le fouler aux pieds : Qui Filium Dei conculcaverit^ . — Mais, père, Notre- Seigneur est au ciel, glorieux et triomphant ; comment donc pouvons-nous le crucifiei? — Cela est vrai, cependant il n'est pas moins vrai que toutes les fois que vous péchez, vous enfantez ce monstre, ce mal affreux qui a été la cause de sa mort, ce mal dont il a plus d'horreur que de sa passion elle-même ; et que, par conséqaient, autant qu'il est en vous, vous le crucifiez de nouveau, de nouveau vous le foulez aux pieds ! Oh î quelle barbarie inouïe! ïrouverait-on un tel excès de cruauté parmi les bêies féroces, que dis-je? parmi les démons eux-mêmes? Non, mes bien-aimés, non ; nos péchés ont une malice que n'a pas le péché de Lucifer et des anges rebelles qui l'ont suivi, c'est que les nôtres' sont comme teints du sang de Jésus-Christ, attendu que nous péchons après avoir vu ce Dieu mort pour nous ; et ce qui est le comble de l'horreur, c'est que nous qualifions de fragilité ces excès plus que diaboliques. Proclamezle donc, illustre docteur d'Hippone, proclamez à haute voix qu'un chrétien qui pèche ne mérite pas seulement un enter, mais qu'il mérite que Dieu crée tout exprès pour lui cent enfers avec des feux plus dévorants, avec

(1) Ucbr. 6, 6. (2) Ii)id. 10, 29.

des folies ijIus cruelles, des démons plus impitoyables pour le tourmenter. Comment donc, mes chers frères, pouvez-vous en venir à un tel mépris de Dieu ? Et ce qu'il y a de pis, c'est que vous n'y prenez pas garde, vous péchez en badinant, en riam, vous péchez par manière de passetemps, et vous vous excusez en disant que le péché est une fragilité, une mode, un usage de bonne société. Oh! quelle abominable perversité! — Mais, pere, patience, tout cela se fait sans qu'on y pense. — Voilà que, sans le vouloir, vous dévoilez toute la haine que votre cœur fomente contre Dieu. Quand vous aimez une personne, vous ne pensez que trop à elle et le jour et la nuit; vous n'êtes que trop empressé à exécuter ses ordres, et à le faire avec toute l'exactitude possible, crainte de lui déplaire. Mais qu'un ennemi vous commande quelque chose, vous lui toui-nez le dos sans même vouloir l'écouter, vous ne voulez seulement pas penser à lui, à cause de la haine que vous lui portez. Si donc vous ne pensez pas aux ordres de votre Dieu, c'est un signe manifeste que vous le traitez en ennemi. Mais n'en doutez pas, vous expierez chèrement ce péché, car il n'allume pas seulement dans votre cœur une haine, pour ainsi dire, infinie contre Dieu; il allume aussi dans le cœur de Dieu une haine infinie contre vous.

SECOND POINT

VIII. Pourrîez-vous me dire ce que c'est que Dieu? Donnez-m'en une définition qui puisse être comprise et de vous et de moi. Laissant la théologie de côté, en voulez-vous une qui soit claire, vraie et surtout expressive? La voici : Dieu est l'ennemi juré du péché mortel, parce que tout ce qu'il y a de perfection dans cet abîme de bien est directement opposé à cet abîme de mal; si Dieu ne haïssait pas le péché, il ne serait pas Dieu,.

car il ne serait pas cette sainteté souveraine qui est l'essence même de Dieu : Non Deus volens iniquitatem tu es'. Afin donc de comprendre toute la haine que Dieu porte au pécheur à raison de son péché, levez les yeux au ciel, abaissoz-Ic's sur la terre, promenez vos regards autour de vous, et partout vous rencontrerez des ruines, funestes monuments de cette haine immense : Ignis succensus est in furore meo, et ardehit usquead inferni novissima^. Contemplez-le d'abord, ce grand ennemi du péché, au plus haut des cieux, et voyez comme il brise, dans sa colore, les portes indestructibles du séjour des bienheureux, le dépeuple de la fleur de ses habitants, précipite de ces hauteurs au centre le plus obscur de la terre des millions et des millions de ces esprits célestes, et de ces splendides soleils de beauté fait autant de tisons d'enfer; pourquoi? Pour un seul péché. Quelle vengeance! Ignis succensus est in furore meo. Contemplez-le ensuite dans ce bas monde, voyez la terre plongée dans un déluge de misères, de souffrances et de calamités : car la pauvreté, les procès, les guerres, les pestes, les famines, les tremblements de terre, les maladies, la mort, tous les maux, en un mot, sont la suite lamentable du premier péché qui s'est commis dans le monde.. Si Dieu a eu un tel ressentiment d'un seul péché, s'il en a conçu une haine si intense qu'elle durera jusqu'à la fin des siècles, de quelle colère ne doit-il pas être animé contre ces millions de péchés qui se commettent si audacieusement tous les jours sur la terre par tant de pécheurs? Hélas ! il ne faut pas aller bien loin pour le rencontrer, ce terrible ennemi : voyez votre patrie ; n'est-ce pas lui qui la remplit de sang et de carnage, parce que le péché a allumé le feu de sa colère ? Ignis succensus est in furore meo. Je vois

(1) Ps. G, 5. (2) Deuter. 32, 22.

P. M. If. 7

des familles éteintes ou près de l'être, des patrimoines consumés, détruits, des maisons appauvries, ruinées, des commerces languissants ou tronqués, des vaisseaux pillés ou submergés; je vois des mères pleurer, des pères gémir, une jeunesse dispersée. Que de ruines, hélas ! que de désolations ! Mais de tant de calamités quelle est la véritable cause? Comment vit-on parmi vous? Comment pratique-t-on la justice et l'équité? Quelle modestie observe-t-on dans les vêtements? On ne voit partout qu'un luxe effréné, une vanité déhontée et scandaleuse. La modestie préside-t-elle à vos réunions? ne sont-elles pas plutôt profanées par des plaisanteries, des gestes et des actions qu'on ne peut redire ? Quel désintéressement remarque-t-on parmi les magisr trats, quelle équité dans les contrats entre marchands, quelle décence chez les femmes ? Les jeunes gens sontils chastes, les vieillards exemplaires, les ecclésiastiques parfaits? Comment se conduit-on à l'église, dans les ateliers, sur les rues et les places publiques ? comment dans les maisons, dans les tribunaux? Ah ! que de coupables î que de fautes ! et que de bois pour entretenir le feu de la colère de Dieu ! Ignis succensus est in furore meo. Que faites-vous donc ? A quoi pensez- vous? Attendez-vous que la terre se dérobe sous vos pieds, et que tout s'en aille en ruines ? Comment ne vous réveillez-vous pas ce matin ? Quel est cet insensé, indigne du nom d'homme, qui, pour plaire à de faux amis, se parjure, prête faux témoignage, blasphème, se jette de travers et vit en impie? Quelle est cette jeune fille qui, pour trouver un parti, se laisse courtiser pendant des années et se souille de toute sorte d'iniquités? Quelle est cette mère qui, pour guérir un enfant, a recours aux superstitions les plus vaines, à la médecine du démon? Quelle est cette épouse infidèle qui, pour satisfaire ses caprices, viole la foi qu'elle a. jurée à son mari

et met toute sa maison en désordre? Quelle est cette autre qui ose dire : si je pèche, après tout, c'est par besoin? Quel est celui qui, pour un morceau de pain, pour un misérable intérêt, foule aux pieds les lois les plus sacrées, fait bon marché de la justice, et vit comme un démon incarné? Pauvres gens, aveugles que vous êtes, comment pouvez-vous espérer qu'il vous arrivera bien en faisant mal ? Espérer quelque bien du péché! avez- vous le sens commun, pécheurs? Espérer quelque bien du péché que Dieu hait souverainement, et qu'il poursuit avec tant d'acharnement ! oh !.. .

IX. Si ces châtiments généraux infligés au péché dans le ciel et sur la terre, si les calamités qui désolent votre patrie ne vous touchent pas, considérez de plus près le terrible ennemi qui le poursuit et reconnaissezle pour votre ennemi domestique. Entrez donc dans votre maison, et examinez un peu comment les choses s'y passent. Mon pauvre pécheur, de quelle paix jouissez-vous en ce monde après toutes les vicissitudes que vous avez éprouvées dans la vie? Que trouvez-vous dans votre famille, si ce-n'est des inquiétudes, des discordes, des contrariétés, des dégoûts, des amertumes? Vous êtes condamné à manger un pain amer et détrempé d'absinthe : vos enfants se révoltent, vos parents vous persécutent, il semble que le monde entier soit conjuré pour ne vous laisser aucun repos ; votre maison est dans la détresse, et l'on vous entend répéter que vous n'en pouvez plus, qu'il n'y a plus moyen d'y tenir ni de vivre. Mais dites-moi donc qui a ruiné votre maison qui était une des plus florissantes de la contrée? Voulez-vous le savoir? C'est la main puissante de votre terrible ennemi qui s'est appesantie sur vous ; et si vous n'y apportez promptement remède, il arrivera à votre maison ce qui est arrivé à cette femme criminelle nommée Marie, dont parle Sophrono, laquelle, jeune encore,

leva l'étendard contre Dieu et se déclara son ennemie jurée. Elle s'embarqua un jour sur un navire pour passer dans des pays lointains et s'abandonner plus librement au libertinage. La voilà en pleine mer, mais tout à coup, par un ciel serein, une mer tranquille, avec les voiles enflées et le vent en poupe, le vaisseau s'arrête et demeure fixé au milieu des ondes comme un rocher immobile. En vain les matelots mettent la main à la rame, leurs eiïorts sont inutiles, le vaisseau ne bouge pas. Ils s'en prennent, tantôt à la voile qui n'est pas assez déployée, tantôt à la vergue qui est trop basse, tantôt à la sentine qui est trop chargée ; mais rien n'y fait. Ils prennent le parti de jeter à la mer les marchau; dises et les agrès du vaisseau; c'est encore en vain. Ils . ont enfin recours au remède qu'on emploie presque toujours le dernier, et qui devrait être le premier, je veux dire la prière : tous, les mains jointes, disent à Dieu, comme les matelots qui conduisaient Jonas : Qiiœsumus, Domine, ne perearaus ^ Seigneur, nous vous en supplions, ne nous laissez pas périr. Tandis qu'ils sont ainsi en prière, on entend dans les airs une voix qui dit : Jetez Marie à la mer, jetez-la, jetez-la! Ils cherchent cette malheureuse qui, plus infidèle que Jonas, met le navire en péril, et l'ayant trouvée, ils la conduisent sur le pont : Quelle vie mènes-tu donc, misérable fille, lui disent-ils, pour que Dieu nous ordonne de te jeter à la mer? Elle ne répond que par ses soupirs et ses larmes. Touchés de compassion et voulant s'assurer davantage de la volonté divine, ils la déposent dans la barque ; mais à peine y fut-elle descendue que cette nacelle, tournant trois fois sur elle-même, s'enfonce dans les flots et ne reparait plus, comme si elle n'avait pu supporter le poids des crimes de cette coupable

(1) Jon. 1. 14.

créature. Vous vous plaiprnez que votre maison s'affaisse, je vous prédis qu'elle s'affaissera de plus en plus jusqu'à ce qu'elle croule tout à fait; et pourquoi? Parce que c'est une maison surchargée de péchés. Il est chargé de péchés ce père trop libre dans ses discours, ivrogne, blasphémateur ; elle est chargée de péchés celte mère débauchée qui infecte tout le voisinage; ils sont chargés de péchés ces fils libertins, plongés dans toute sorte do désordres; elles sont chargées de péchés ces filles immodestes, sans retenue, esclaves du luxe et de la vanité. On n'entend chez vous que cris, imprécations et altercations entre le cousin et la cousine, lar belle-mère et sa bru; en un mot, votre maison est ouverte à tous les désordres, et fermée à toutes les bonnes œuvres. Comment voulez-vous qu'elle résiste au poids de tant d'iniquités? Elle s'abîmera infailliblement, et s'abimera sans retour, car Dieu proteste hautement qu'il hait souverainement tous ceux qui font le mal : Iniquos odio habui^. Et la haine de Dieu n'est pas, comme la nôtre, injuste et passionnée; c'est, au contraire, une haine toute sainte, qui procède de son infinie bonté, laquelle est infiniment opposée à toute espèce de malice. Comment donc ne craignez-vous pas d'attirer sur vous la haine de Dieu? Comment pouvez- vous vivre en paix, mes frères, sachant que vous avez pour ennemi un Dieu? Un ennemi de Dieu en paix ! Quelle paix, quelle paix pourrait-il goûter? — Permettez-moi un instant de relâche.

CONCLUSION

X. Un ennemi de Dieu vivre en paix ! c'est là ce que ne comprenait pas le docteur angélique. Qu'un pécheur

(1) Psal. ils, 13

offense Dieu en riant, et après avoir péché reste calmò et tranquille, c'était un mystère aussi pour la glorieuse sainte Marie-Madeleine de Pazzi, qui, sur le point de mourir, prononça ces paroles remarquables : Je sors de ce monde sans avoir jamais su comprendre comment im chrétien peut pécher et vivre en paix. Sainte Terese ne le comprenait pas davantage, elle qui, à cette seule pensée : Je vis encore et je pourrais offenser mon D'eu grièvement, gémissait, tremblait, pâlissait, et sentait ses cheveux se dresser d'effroi sur sa tête. Le bienheureux Jean Buonvisi ne le comprenait pas dava itage, lui qui, pour chasser de son imagination un fontôme impur, se frappait si rudement la tête contre les arbres, qu'il en tombait étourdi par terre. Saint Ansel'jae ne lé comprenait pas davantage, lui qui protestai'/ que s'il avait vu d'un côté le péché, et de l'autre l'enfer ouvert, il se fût précipité tout vivant en enfer pour éviter le péché. Et vous, vous prétendez avoir la paix en couvant dans votre sein ce serpent venimeux? Et sur quoi fondez-vous cette paix? Est-ce que Dieu par hasard serait un ennemi à mépriser? Lorsqu'un puissant personnage regarde d'un air courroucé un malheureux qui l'a offensé et lui dit : Souviens-toi que c'est à moi que tu as affaire, le pauvre homme est saisi de frayeur. Or, sachez, pécheurs, que ce n'est pas à un personnage puissant, à un prince seulement que vous avez affaire, mais à Dieu même : Hoc feeerunt mihi; c'est moi qu'elles ont offensé, fit dire le Seigneur, par la bouche d'Ezéchiel, à certaines femmes criminelles. C'est Dieu que vous avez offensé, impudiques, en vous livrant à vos mauvaises passions. C'est Dieu que vous avez offensé, scandaleux, en répandant dans les cercles et dans les conversations le souffle empesté de vos vices. C'est Dieu que vous avez offensé, vindicatifs, par ces haines implacables que vous nourrissez dans le cœur. C'est Dieu que vous

avez offensé, et vous ne craignez pas, vous ne tremblez pas, vous vivez en paix? Vous vous flattez peut-être de pouvoir échapper aux mains d'un si terrible ennemi ? Illusion ! Si vous n'aviez offensé qu'un grand de la terre, vous pourriez fuir sa colere en sortant de ses Etats, ou en vous cachant dans quelque retraite. Mais comment sortir des Etats soumis à la juridiction de Dieu? N'estil pas au-dessus de nous, au-dedans de nous et autour de nous? Ne nous pénètre-t-il pas comme l'àme de nos âmes, comme l'esprit de notre esprit? Les mers les plus profondes sont pleines de Dieu, les océans les plus vastes sont environnés de Dieu, et les cieux les plus élevés sont encore dominés par ce Dieu, et vous vous vous flattez d'échapper aux mains d'un ennemi si puissant? Prenez-y garde et tremblez : si vous respirez l'air, Dieu votre ennemi est dans cet air; si vous foulez la terre aux pieds. Dieu s'y trouve encore; si vous vous mettez à table pour prendre votre repas, Dieu est dans les aliments que vous prenez, et Dieu est votre ennemi. Dieu est dans celte chambre, dans cette réunion, à ce spectacle, dans cet endroit solitaire, dans ce lit où vous prenez votre repos. Dieu votre ennemi est la : In ipso vivimus, movemur et svmus^. Environnés de Dieu comme les poissons par l'eau, comme les oiseaux par l'air, vous pouvez Tofl'enser, vous pouvez provoquer sa colère? Croyez-vous que cet ennemi redoutable a besoin de temps, de secours ou d'armes pour vous exterminer? Non, mes bien-aimés, non ; il peut, d'un seul acte de sa volonté toute-puissante, vous ravir toutes vos richesses et votre santé, et vous réduire à un état plus misérable que ca'ui du pauvre Lazare ou de Job. Il peut, sans glaive, trancher le fil de vos jours, ou interrompre le cours de votre fortune, savez-vous comment? Le voici,

(1) Act. I~. 2S.

faites bien attention : il vous refuse un secours de l'ordre naturel, et vous n'avez plus ni prudence dans vos affaires, ni sagesse dans le gouvernement de votre famille, ni prévoyance dans vos entreprises. Il refuse une pensée opportune à ce juge, c'en est assez pour vous faire perdre votre procès. Il refuse à ce médecin une réflexion utile, et au lieu de vous guérir, il vous tue. Bien plus, il vous refuse à vous-même une grâce dont vous vous êtes i^endu tant de fois indigne par vos ingratitudes, et il n'y a plus pour vous ni conversion, ni repentir, ni pardon, ni paradis. Ainsi, dans un seul acte de sa volonté toute-puissante, Dieu a une épée pour vous percer, un poison pour vous ôier la vie, un enfer pour vous damner. Quel mal, après tout, peut vous faire un prince de la terre ? Affliger votre corps et rien de plus : mais Dieu peut perdre et le corps et l'âme, vous aflliger pendant la vie, à la mort et durant toute l'éternité. 0 grand Dieu ! Dieu terrible ! ennemi redoutable ! et c'est à ce Dieu qui hait inflniment le péché, à ce Dieu à qui rien ne résiste, à ce Dieu à qui l'on ne peut échapper, à ce Dieu qui, par un acte de volonté simple, peut nous faire le plus grand de tous les maux, c'est a ee Dieu que nous avons fait des injures sans nombre, sans jamais lui donner aucune satisfaction, sans nous repentir, sans nous amender jamais, sans cesser de l'oâ'enser? Eh bien! mes chers frères, allons-nous continuer à vivre de la sorte, sans tranquillité, sans paix, sans Dieu, que dis-je, en ennemis cruels et acharnés d'un Dieu? Ah! non, mes bien-aimés, non.

XI. Afin donc de conclure une paix véritable avec Dieu, suivons tous l'exemple de ces jeunes gens qui s'amusaient dans une maison de plaisir, lorsqu'un religieux, grand serviteur de Dieu, venant à passer, vit sur le seuil un jeune homme d'une très-belle apparence, couché par terre, couvert de blessures et inondé de

sang : Oh! mon enfant, lui deraanda-t-il avec tendresse, qui vous a mis en cet état? — Ah! mon père, répondit-il, ce sont quelques jeunes gens, mes ennemis, qui se divertissent dans cette maison, — Le religieux, emporté par son zèle, entre dans la maison, et les ayant trouvés occupés à jouer, à blasphémer, à tenir des propos déshonnêtes, se mit à leur reprocher d'avoir tant maltraité ce pauvre jeune homme. Tous s'excusèrent, disant qu'ils ne savaient ce qu'il voulait dire, et sortirent avec lui pour voir ce qui en était. Le jeune homme blessé se releva alors, et leur montra les pluies de ses pieds, de ses mains et de son côté, se faisant connaître à eux pour qui il était, et leur dit : « Il n'est que trop vrai que ce sont vos péchés qui m'ont fait ces blessures, et tiré ce sang ; cependant, si vous voulez vous convertir, ces plaies serviront à vous ouvrir les portes du paradis ,- et ce sang à laver les taches de tant de péchés. « A ces douces paroles de Jésus, ils se prosternèrent tous, et se frappant la poitrine, commencèrent à gémir et à soupirer. Jésus, attendri par leurs sanglots et leurs soupirs, jeta sur eux un regard d'amour, et levant la main, les bénit, leur pardonna et disparut. Venez donc, venez vous jeter aux pieds de Jésus-Christ : levez les yeux, le reconnaissezvous? Eh bien! il faut vous déclarer aujourd'hui : ou vous le voulez pour votre ami, votre souverain bien, votre Dieu, ou vous le voulez pour votre plus terrible ennemi. Approchez, pécheur endurci dans le crime, je vois le parti auquel vous pousse votre malice invétérée; continuez à décharger contre un Dieu crucifié votre haine et votre rage, je ne m'y oppose pas ; mais auparavant détachez un clou de cette croix et avec ce clou gravez sur votre cœur plus dur que le rocher ces exécrables paroles : Je condamne à mort ce Dieu qui est mort pour moi sur un gibet ; le souffle que je respire

est à lui, et je veux, malgré cela, continuer à le blasphémer et par mes paroles, et par mes actions : la langue avec laquelle je parle est à lui, et je veux, malgré cela, la faire servir à proférer toute sorte de propos indécents : ces yeux sont à lui, et je veux les employer à des l'egards obscènes : ces mains sont à lui, et je les remplirai de rapines, d'injustices, d'usures : ce corps est à lui, et je le profanerai par mes désordres : cette âme està lui, et je la souillerai par le péché. C'est lui qui m'a donné la vie, les honneurs, les richesses, le talent, la science ; je me servirai de tout pour l'offenser. Maintes fois il m'a pardonné et remis en grâce ; je prendrai motif de sa longanimité pour le braver davantage. Il m'a aimé jusqu'à mourir pour moi ; je veux le haïr jusqu'à le crucifier de nouveau. — Ah! ingrat, seriezvous capable de tenir un pareil langage? Etes- vous un homme 'ou un animal féroce, ou plutôt un démon? Perfide, auriez-vous le courage de faire pis encore que vous n'avez fait? Que dites-vous, malheureux? Foudres de la justice divine, éclatez sur cet impie, écrasez-le, anéantissez-le. Il le mérite, le scélérat, il le mérite! — Mais comment serait-il possible que dans un auditoire si religieux il se trouvât un monstre semblable? N'est-ce pas assez, mes chers frères, d'avoir fait jusqu'ici la guerre à Dieu? Ne ferez- vous pas enfin la paix avec lui? Ah! voici le temps opportun. L'aimable Sauveur m'a envoyé vers vous pour négocier cette paix entre vous et Dieu, Courage donc, pécheurs, levez les yeux, et regardez Jésus crucifié, écoutez ce qu'il vous dit du haut de sa croix : « Il n'est que trop vrai, mes chers enfants, que ce sont vos péchés qui m'ont fait ces blessures et tiré ce sang ; cependant, si vous voulez vous convertir, ces plaies serviront à vous ouvrir les portes du paradis, et ce sang à laver les taches de vos nombreux péchés. » 0 amour! ô bonté! Eh bien! que répondez-vous? Ah !

imitez ces jeunes gens pénitents, prosternez-vous jusqu'à terre, frappez-vous la poitrine, et répondez tous par vos larmes et du fond d'un cœur brisé par la dou» leur, répondez avec la bienheureuse Catherine de Gênes : « Plus de péchés ! ô mon amour ! plus de péchés ! » Non, plus de blasphèmes, plus d'impuretés, plus do rancunes, plus de péchés d'aucune sorte. Nous n'avons été que trop aveugles par le passé, nous voici contrits et repentants ; nous vous demandons pardon et miséricorde. Nous l'avouons, ó mon Dieu, nous vous avons été la couronne, nous avons attenté à votre vie même. Nous avons payé vos bienfaits d'autant d'outrages qui vous ont percé le cœur; nous vous avons crucifié, foulé aux pieds, mis à mon. Mais nous en sommes pénétrés de douleur et nous vous en demandons pardon. Pardon, mon Dieu, pardon ! Ah ! nous ne voulons plus être eu guerre avec vous, nous voulons la paix. La paix, ô mon Dieu, la paix ! — Oui, mes bien-aimés, Jésus est prêt à faire la paix, mais pour rentrer en paix avec Dieu, il faut que nous nous déclarions la guerre à nousmêmes et à notre corps, par la pénitence. Laissez-moi la faire pour vous, et continuez à demander le pardon et la paix (La discipline). Paix, ô mon Dieu, paix! Cette belle paix que je tâche de sceller de mon sang, consolidez-la par vos larmes; tous ensemble, les larmes aux yeux, répétez encore ; La paix, mon Dieu, la paix ! — Voilà la paix conclue, et mon divin Jésus, d'ennemi ^u'il était, est devenu votre ami dévoué : sa haine a fait place à un tendre amour ; n'en ferez- vous pas autant de votre côté, mes chers frères? Si vous l'avez haï par le passé, ne protestez-vous pas que vous voulez l'aimer à l'avenir? Oui, mes frères, aimez Jesus, aiœez-Je. car il mérite toutes les affections de vos cœurs. Prenez ici à ses pieds, par pur amour pour lui, la résolution do renoncer à ce péché qui pèse le plus sur vojre con-

science (que ce soit là le fruit de ce sermon), à ce péché qui, depuis tant d'années, vous tyrannise le cœur, à ce péché que vous n'avez jamais confessé, ou que vous avez confessé mal, à ce vieux péché déjà passé en habitude, à tel et tel péché... Pensez-y un peu, réfléchissez... Savez- vous ce que je veux dire? Eh bien! décidez- vous à le confesser sincèrement, à le confesser au plus tôt, et à en finir pour toujours. Et pour preuve que vous lo promettez du fond du cœur, protestez sur les plaies do Jésus que vous ne' commettrez plus, de péché mortel de toute votre vie, dùt-il vous en coûter la vie. Dites donc tous à haute voix : Jamais plus de péchés ! Heureux, si vous le dites de cœur, et plus heureux si vous y êtes fidèles. Dès lors votre bonheur est assuré en ce monda et dans l'autre; c'est ce que je vous souhaite.

POUR LE JEUDI APP.ÈS I.E TROISIÈME DIMANCnE DE CARÊME.

Socrui autem Simonis tenebatur magnili febribus.

La belle-mère de Simon était retenue par une

grosse fièvre. Luc. 4, 38.

I. Ou les saints se sont trompés, ou nous nous trompons. Les saints vivaient dans une extrême vigilance sur eux-mêmes ; nous, nous vivons dans la plus grande liberté. Les saints marchaient avec précaution et se gardaient des moindres faux pas dans la voie du salut; nous courons à bride abattue dans les sentiers ruineux de la perdition. Les saints avaient pour guide la crainte de Dieu, afin d'éviter les fautes même les plus légères, d'échapper à tout danger, même apparent ; nous affrontons les périls avec une souveraine audace, et, méprisant les petites chutes, nous folâtrons sur le bord du précipice. Qui se trompe, qui entend mieux les choses, d'eux ou de nous? Je vois un Bernard, qui, à la première étincelle du feu impur que la concupiscence allume dans ses veines, se plonge dans un étang glacé pour en amortir les ardeurs. Je vois un saint Benoît, qui, au seul aspect du serpent tentateur, se roule dans les épines, et le met en fuite par la douleur. Je vois mon séraphique père saint François, qui, à l'ombre seule d'une imagination passagère, se couche dans la neige pour maintenir intacte la candeur de sa pureté ; et nous,

misérables, non-seulement nous n'appréhendons pas une orabre, une apparence, une étincelle, mais souvent au niilien des flammes des passions les plus ardentes, au milieu des familiarités les plus tendres, dans la nuit même d'un libertinage sans pudeur, nous nous vantons de goûter la paix, la sécurité et le repos. Comment cela se fait-il? Qui se trompe, qui entend mieux les choses, de nous ou des saints? Ah! il n'est que trop vrai que c'est nous qui nous trompons. Apprenons donc une bonne fois, par l'exemple de cette malade de l'Evangile, retenue au lit par les accès d'une fièvre violente : Socrus autem Simonis tenebatur magnis febribus, apprenons, dis-je, que certaines fièvres spirituelles, telles que ces fautes légères, ces péchés véniels, sont, à l'égard des péchés mortels, ce que sont les fièvres relativement à la mort. Si on les néglige, ces péchés produisent des efiets aussi pernicieux et ont des résultats aussi funestes que les maladies les plus désespérées et les plus incurables. Permettez donc que, dans le désir qui me presse de votre bonheur, je parcoure votre endroit, que j'entre dans vos maisons, et qu'en vojant le peu de cas que l'on y fait des fautes légères, je vous crie avec un zèle apostolique : Imprudents ! que faites-vous? Ne voyezvous pas que ces fautes que vous négligez, semblables à des fièvres, d'intermittentes deviendront continues, d'aiguës dégénéreront en fièvres malignes, et finiront par vous faire descendre au tombeau? Réformez donc vos idées, et ne regardez plus le péché véniel comme un mal léger, mais persuadez- vous, au contraire, que tout péché véniel, quoique léger en tant que péché, ne l'est pas en tant que mal ; car — c'est un mal très-grave en soi, premier point; — c'est un mal très-grave dans ses effets, second point ; — c'est un mal très-grave dans ses châtiments, troisième point. — Attention, s'il vous plaît, et tâchez de comprendre une bonne fois, qu'en fait

T>U PÉCHÉ VÉNIET.. 87

(]o mal moral, il n'y a point de péché qu'on puisse diro positivement léger, mais que tous sont plus ou moins graves, qu'on doit les éviter tous autant qu'on le peut, que tous sont un objet d'horreur aux 3'eux de Dieu et dos saints, et qu'ils doivent l'être également pour nous, parce que toute fièvre, si on la néglige, finit par causer la mort. Commençons.

PREMIER POINT

II. Je ne veux pas, mes frères, vous donner des scrupules et jeter le trouble dans vos conscience.^ ; n'allez donc pas croire que ce que je vais dire de la gravité du péché véniel doive s'entendre de certains défauts légers qui sont comme inhérents à notre faiblesse, et dont, au sentiment des théologiens, nous ne pouvons que très-difficilement nous préserver, tant que notre âme est renfermée dans ce corps de boue. Je ne veux vous entretenir ici que de ces péchés qui, petits en soi, ouvrent cependant la porte à de plus graves, de ces péchés qui ont la même matière et le même objet que les péchés mortels; de ceux qui se commettent de propos tout à fait délibéré et, pour ainsi dire, les yeux ouverts; de sorte que celui qui s'y laisse aller fait comme un homme qui consentirait à se rendre malade, en contractant une infirmité prévue, et néanmoins vcfulue, parce qu'il sait qu'il n'en résultera qu'un peu de fièvre, et non une maladie mortelle. Or, je prétends que ces péchés véniels, commis volontairement et avec une pleine advertance, quoiqu'ils puissent s'appeler légers comparativement au péché mortel, sont cependant un mal très-grave de sa nature, quand on les considère en soi, non pas en tant que péchés, mais en tant que mal. Vous ne m'en croyez pas, peut-être? Eh bien ! contemplez avec moi une âme en état de grâce : voyez

de quel éclat la charité la revêt, comme elle est belle et ravissante sur ce trône où elle est assise, comme elle retrace bien l'image de l'adorable Trinité! Or, le péché véniel lui ravit cet éclat, celte beauté, cette splendeur. Une âme en état de grâce! ô Dieu! quel ravissant spectacle ! C'est une reine couverte de son manteau royal, et dont tout l'extérieur respire une admirable majesté : or, le péché véniel est un ennemi perfide qui lui enlève sa dignité, souille sa pourpre et enlaidit ses traits. Une âme en état de grâce ! c'est un brillant et radieux soleil ; or, le péché véniel c'est ce corps opaque qui, s'il ne parvient pas à l'éclipser, obscurcit au moins de ses ombres ces splendeurs magnifiques. Vous savez combien le visage le plus beau est défiguré par une enflure livide, et le front le plus majestueux par une tumeur énorme. Or, si une âme juste est si ravissante que sainte Catherine de Sienne faillit prendre pour Dieu lui-même l'âme d'un petit enfant mort aussitôt après son baptême, quelle tache hideuse ne doit pas faire le péché véniel sur un fonds si pur et si éclatant? Sainte Catherine de Gênes va nous dire l'impression que fit sur elle l'ombre seule d'une faute légère qu'elle ne vit qu'en passant : «' A cette vue, dit-elle, qui d'ailleurs ne dura qu'un instant, je serais morte sans un miracle. Ah! quelle vue! quels démons ! quelles furies! quel .enfer 1 Oh! combien l'ombre seule d'un péché véniel est plus horrible que tous les démons, que tout l'enfer, que toutes les furies considérées dans leur nature. Si cette vision s'était tant soit peu prolongée, hélas ! je n'aurais pu y tenir, fusséje même de pierre ou de diamant. » Rentrez maintenant en vous-mêmes, âmes vertueuses, vous qui vous admirez et vous croyez être quelque chose de grand devant Dieu ; considérez-vous de la tête aux pieds toutes couvertes de péchés véniels, et puis faites les réflexions suivantes : si l'ombre seule d'un péché véniel rend une âme si

difforme, qu'on ne puisse la regarder sans se sentir délaillir et tomber en agonie, quel hideux spectacle «'offrirait pas votre âme, coupable qu'elle est, non pas d'un seul péché véniel, mais de péchés si nombreux et si marquants par la qualité, la malice et l'opiniâtreté ; de tant de mouvements de colère, d'antipathies, de pensées de vanité, de regards de curiosité, de paroles de mépris, de plaisanteries inconvenantes, de recherches de louanges, de pertes de temps, d'irrévérences dans les églises, de distractions dans les prières, de vanités, d'immodesties, et de luxe dans les habits, d'intempérances à table, de négligences dans l'instruction des domestiques, dans l'éducation des enfants, dans l'édification du prochain , dans l'accomplissement des devoirs de votre état, dans l'exercice des vertus ; de tant d'impatiences, d'altercations, de mouvements de vaine gloire, de mensonges, de médisances légères, et tous ces péchés commis par centaines, par milliers, enracinés depuis longtemps et entassés les uns sur les autres ! Une difformité si monstrueuse n'exciterait-elle pas plutôt lu compassion que l'envie du malade le plus tourmenté par la fièvre, ou rongé par l'ulcère le plus dégoûtant? Et vous me taxeriez de trop de rigueur lorsque je vous dis que le péché véniel est un mal très-grave de sa nature? Je vais plus loin, et je ne crains pas de dire que c'est un mal si horrible qu'il n'est jamais permis de le commettre, quand même il s'agirait de sauver le monde entier.

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