‹ Œuvres complètes (volume 3)Chapitre 5 sur 26 · III. Reportez-vous avec moi par la pensée à l'époque · texte numérisé non relu

III. Reportez-vous avec moi par la pensée à l'époque

de cette lamentable catastrophe, où les cataractes du

ciel s'ouvrant, la terre fut submergée sous les eaux d'un

déluge universel. De quelque côté que vous tourniez

vos regards vous ne vojez que la mer et le ciel; un

ciel chargé de nuages qui tombent en pluie, une vaste

mer couverte de cadavres qui nagent au-dessus des p. M. IV. 8

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flois. Vous voyez flotter pêle-mêle les rois et les pauvres, les dames de haut parage et les femmes de la plus basse condition, les savants et les ignorants; car Dieu pèse uniquement les fautes de chacun, sans égard pour le rang. Or, supposez que l'arche de Noé fut capable de donner asile à tous ces malheureux naufragés, qui, sans cela, dans un instant, vont être engloutis par l'élément destructeur; mais que, d'un autre coté, Dieu ait fait défense à Noé d'en recevoir un seul, non pas sous peine de faute grave mais seulement de péché véniel. Puis mettez-vous à considérer ces malheureux et à écouter leurs cris de détresse : Ah! Noé, Noé, ayez compassion de nous, de grâce; nous sommes tous perdus, si vous nous laissez au milieu des flots ; nous sommes tous sauvés, au contraire, si vous nous accueillez dans l'arche. Laissez- vous toucher par notre malheur. Après tout, ce n'est qu'un péché véniel de désobéir à Dieu dans une circonstance si digne de compassion ; vous pourrez dire au Seigneur que si vous avez commis une légère désobéissance, c'est par pitié pour son peuple, et il usera d'indulgence envers vous. Secoureznous donc, de grâce; Noé, ayez compassion de nous. Noé voit les larmes, il entend les cris et les prières de la foule des naufragés; mà.é loin d'en être ému, il leur répond avec indignation : Retirez- vous, éloignezvous de l'arche, gardez-voufs d'en approcher : je compatis à votre malheur, il est bien grard ; mais le mien serait plus grand encore si je me reniais coupable d'un péché véniel. Votre mal est une peine, le mien serait une faute. Votre naufrage n'offense pas Dieu, il glorifie, au contraire, sa justice; tandis qu3 le péché véniel que je commettrais en vous tendant ] i main blesserait, au moins légèrement, ses infinies perfections; et comme la plus légère injure faite au Créateur l'emporte sur la destruction de toutes les créatures, que le monde périsse.

que les flots vous engloutissent tous et que la terre soit changée en un vaste cimetière : l'immense désastre du genre humain tout entier est un moindre mal que ne le serait mon péché quoique léger. Ainsi répond ce vénérable patriarche, ainsi devrions-nous répondre nousmêmes toutes les fois que le péché véniel se présente en concurrence avec un gain, un plaisir, un point d'honneur, quelque bien et quelque mal temporel que ce soit. Qu'en faites- vous? Comment estimez- vous le péché véniel? Vous n'êtes pas atterrés en entendant qu'il n'est pas permis de le commettre, fût-ce même pour éviter un déluge universel et la ruine du genre humain? Eh bien ! s'il en est ainsi, transportez-vous en esprit jusqu'au ciel, et supposé que Dieu y fasse pleuvoir des torrents de feu pour détruire tous les anges, tous les bienheureux, la sainte Vierge elle-même, et réduire le paradis en cendres, et que vous, par un léger mensonge, vous puissiez empêcher ce terrible incendie, vous seraitil permis de le commettre? Non, mes frères, non. Que le paradis, séjour des bienheureux, devienne la proie des flammes, devriez-vous dire, avec tout ce qu'il contient de plus beau (s'entend du bien créé qui est dans le ciel), que les Auges, et les Saints, et la Mère de Dieu elle-même rentrent dans leur néant, ce sera un moindre mal encore que le péché véniel, parce que le péché véniel est un mal d'un ordre supérieur, et ne peut jamais entrer en comparaison avec un mal d'un ordre inférieur, tel que serait la destruction d'un monde, l'anéantissement du paradis, la perte de toutes les créatures, ainsi que l'atteste saint Dorothée : Longe melius est omnia corpora perire simul, quam lœcli animam in re minima. 0 péché véniel trop peu apprécié des hommes! Ó péché véniel qui pèse davantage, qui est un mal plus grand que la destruction du monde entier !

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