POUR LE QUATRIÈME DIMANCHE DE CARÊME
Vnde ememus panes ut mandiicent hi?
Où achitoroiis-nous des pains, pour que ceux-ci aient il manger? Joan.6, 5.
I. Si I ame, se transportant par la pensée sur les bords de l'enfer, afin d'en méditer les affreux tourments, en concevait une telle appréhension et une telle frayeur, qu'elle crût n'avoir plus d'autre mal à craindre, je chercherais à la détromper, en lui faisant plonger un regard dans les sombres demeures du purgatoire. Le purgatoire ! je n'aurai garde d'en comparer les peines à celles que l'on souffre en ce monde; ce serait par trop les rapetisser. Les peines du purgatoire! ce sont des peines qui ne le cèdent pas même aux peines de l'enfer. Et cependant, ce n'est pas là l'idée que s'en font les hommes, d'où il résulte qu'il y en a peu qui prennent soin d'en délivrer les âmes de leurs proches qui les endurent, ou de pourvoir à la détresse de leurs âmes propres, lorsqu'elles les endureront. Je ne trouve point de moyen plus capable d'attendrir les cœurs de mes auditeurs, que de leur représenter ces saintes âmes, comme une grande troupe de pauvres qui, ayant faim et soif de la gloire, cherchent à exciter notre compassion, afin d'obtenir du secours dans leurs souffrances ; de même que la foule dont il est parlé dans l'Evangile toucha le cœur de
Jésus, afin d'en obtenir du pain : Unde ememus panes ut manducent hi? Ah! si un ravon de lumière d enhaut éclairait ce saint temple, combien n'y verriez-vous pas de ces âmes saintes, pressées en foule autour de ces autels et de cette chaire, et remplissant ces nefs. Oh ! avec quel empressement , avec quelle confiance dans votre piété, elles viennent écouter le sermon de ce malin ! comme elles prient, comme elles se recommandent à leurs anges gardiens et aux nôtres ! Ecoutez si leurs accents ne sont pas plus émouvants que ceux des indigents les plus misérables : A moi, à moi ! disentelles ; à moi qui suis abandonnée de tout le monde ! à moi qui suis ta mère, ta sœur! à moi qui suis sur lo bord, prés de sortir de cet abîme, et à qui le moindre secours suflit! à moi malheureuse, qui suis plongée tout au fond et à qui personne ne pense î Toutes crient de concert, avec des voix brûlantes, capables d'attendrir des rochers : Miseremini mei, tniserernini mei, saltem. vos amici mei ' : « Ayez pitié de moi, ayez pitié de moi, vous du moins qui êtes mes amis. » — Ames bénies, aidez-moi ce matin, où je plaide votre cause : pour moi, je vous proteste que je ne négligerai rien, pour que les peines que vous souffrez soient comprises et secourues. Et vous, ci^els, qui, en entendant les plaintes de ces pauvres âmes, détournez vos regards avec une barbare indifférence, en disant : Après tout, si elles brûlent, elles sont assurées du moins de ne pas brûler toujours; et puis il y a déjà tant d'années qu'elles sont trépassées. — Ainsi donc, il ne faut pas se soucier de délivrer l'âme de ce proche, parce qu'après avoir fait son temps, il en sortira, parce qu'il y a des mois et des années qu'il est mort? N'est-ce pas tyrannique de vouloir qu'il soufire, parce qu'il a souffert? Ecoulez-moî bien, s'il en est ainsi ;
(l; Job. 19, 21.
afìn de réformer Topinion fausse que vous avez des peines du purgatoire, je veux vous montrer aujourd'hui : — que ces peines sont, en quelque sorte, plus crucifiantes que celles de l'enfer ; c'est le premier point ; — et que celui qui, par ses suffrages, tire une âme de ce lieu de tourments, s'assure presque pour lui-même la gloire céleste; c'est le second point. — Attention, mes chers frères; et si je n'excite pas votre compassion en faveur de ces âmes souffrantes, à la vue de leurs larmes et des feux qui les dévorent, c'est que ma langue aura été do giace, ou votre cœur de pierre. Commençons,
PREMIER POINT
II. C'est un article de foi qu'il y a un purgatoire. Cette vérité est clairement exprimée dans les Ecritures, dans les conciles et dans les saints Pères. Les théologiens ne discutent que par rapport au lieu où il est situé : cependant les. plus graves enseignent que le purgatoire est un abîme souterrain situé près du centre de la terre, et adjacent à l'enfer ; plusieurs même prétendent que c'est un cercle de l'enfer, et que les pauvres âmes qui y sont condamnées sont ensevelies dans le même abîme que les damnes, piongées dans les mêmes ténèbres, enveloppées dans le même cahos. Et quelles ténèbres, hélas! quel abîme, quel cahos, si c'est le cahos, l'abîme, les ténèbres de l'enfer! Il n'est donc pas étonnant que saint Grégoire, ainsi que Denis le Chartreux et saint Thomas d'Aquin, vont jusqu'à dire que le feu du purgatoire, à part la durée et la fin, est le même que celui de l'enfer : Eodem igne crematur damnatus, ,et purgatur electus. Or, voici que, sans m'en apercevoir, je suis amené, par le sentiment même de ces Pères, à prouver la proposition que j'ai avancée, savoir que les peines du purgatoire sont, en quelque sorte, plus crucifiantes que celles de l'enfer.
III. S'il est vrai qu'un même feu tourmente les damnés en enfer, et purifie les âmes en purgatoire : Eodem igne crematur damnatus, et purgatiir electus, je dis que ce feu est beaucoup plus actif en purgatoire qu'en enfer. Les philosophes n'admettent-ils pas en principe que le feu est moins dévorant dans sa propre sphère, parce qu'il y est en repos? Qu'il me suffise donc de vous faire observer qu'en enfer le feu se trouve dans le lieu qui lui à été assigné en propre par là divine justice, tandis qu'en purgatoire il est comme hors de chez lui, et retenu, pour ainsi dire, prisonnier jusqu'au jour du Jugement : en bonne logique, vous devez en conclure qu'il agit avec plus d'énergie en purgatoire, où il est hot's de son centre, qu'en enfer où il est dans son propre centre. D'ailleurs, l'expérience elle-même ne vous démontre-t-elle pas que le feu fait pïus d'efforts pour entamer un objet impropre à brûler, que celui qui est prêt à s'enflammer? Mettez le feu à du bois sec, il prend sans peine et étend doucement ses ravages, parce qu'il ne rencontre pas d'obstacle ; mettez-le, au contraire, à du bois vert, à des arbres encore debout, et vous verrez avec quelle fureur il s'y attache, comme la flamme pétille et s'élance jusqu'à ce qu'elle en ait fait sa proie. Est-il donc étonnant qu'il agisse avec plus d'activité et de violence en purgatoire qu'en enfer? En enfer, les âmes sont déjà disposées à recevoir son action. En voulez-vous la preuve ? Plongez vos regards dans l'abîme, et voyez cette impudique qui a brûlé pendant tant d'années d'un feu impur ; elle est déjà sèche, c'est un charbon prêt à s'enflammer : cette personne vindicative qui' a douve si longtemps dans son cœur le feu de la haine et de la colère, c'est du charbon : cette personne superbe qui n'exhalait que la fumée de l'orgueil, est sèche, prête à brûler, c'est un charbon : or, sur des âmes ainsi disposées, le feu ne fait pas tant d'efforts. Mais les âmes p. M. :v. 13
du purgatoire sont des âmes vivantes, ce sont des arbres verts et pleins de la sève de la grâce habituelle; de là vient que le feu s'acharne contre elles avec une violence, une fureur inouïe. N'avez-vous jamais vu une forêt envahie par les flammes? Quelle rage le feu ne déploiet-il pas pour réduire en cendres ces plantes vertes? Quel bruit, quels éclats^ quels pétillements ! Eh bien ! les pauvres âmes du purgatoire sont comme une forêt d'arbres magnifiques et pleins de vie, investis par les flammes : Sicut igni» qui comhurit sylvam^; c'est la peinture qu'en donne le roi-prophète,
IV. On s'aperçoit, mon père, me dites-vous peutêtre, que la passion vous entraîne au delà des limites r il est reconnu que vous êtes prévenu en faveur des âmes dn purgatoire ; mais vous aurez beau dire et beau faire, avec toutes vos exagérations, non-seulement vous n'arriverez jamais à établir une comparaison parfaite entre le purgatoire et l'enfer; mais vous ne pourrez même jamais peindre une ombre de l'enfer avec tous les tourments du purgatoire. Ce jamais, ce toujours, cette éternité sans fin qui tourmente les damnés en diC plus que toutes les peines réunies des âmes souffrantes. — Arrêtez, s'il vous plaît, nous sommes loin de la question. Mon sentiment, appuyé sur Fassertion de plusieurs Pères de l'Eglise, n'est pas que le purgatoire,, absolument parlant, soit plus horrible que Fenfer; mais je veux simplement vous prouver que, sauf l'éternité des peines et le motif pour lequel on les endure, celles du purgatoire sont plus intenses que celles de l'enfer. Si vous en doutez, écoutez les plaintes qu'une de ces âmes bénies vous fait entendre par la bouche de Job : Quis vnihi hoc trihuat ut in inferno protegas me, et abscondas me, donee pertranseat furor tuus? Ah!
(1) Ps. s-2. i:.
malheureux que je suis, qui me donnera de pouvoir me' cacher au fonrl de l'enfer? — Comment ! âme souffrante, que dis-tu ? Tu voudrais changer le purgatoire contre l'enfer, une peine temporelle contre un supplice éternel? — Oh! non, me répond-elle; ce que je demande, ce n'est pas d'échanger une peine temporelle contre une peine éternelle , je ne veux donc pas d'une manière absolue que vous me gardiez toujours en enfer : Ut in inferno protegas me; mais seulement de souffrir en enfer pendant tout le temps que sa justice m'a condamné de passer en purgatoire : Donec pertranseat furor tuna. — - Tu t'estimerais donc heureuse de passer en enfer tout le temps que tu dois passer en purgatoire? — C'est ainsi. — Il te serait donc bien doux d'entendre les hurlements de désespoir des damnés, bien agréable de voir do tes yeux leurs transports furieux, bien consolant d'endurer les tourments inexprimables de l'enfer? — Sans doute, et puissé-je obtenir cette faveur! Qids mihi tribuat ut in inferno protegas me! On souffre bien de part et d'autre, mais beaucoup plus en purgatoire ; le feu de l'enfer brûle, il est vrai, mais celui du purgatoire nous fait fondre ; les démons tourmentent en' enfer, il est vrai, mais en purgatoire ils sont furieux, ils s'acharnent contre nous comme des vipères; les damnés, maudissant et blasphémant Dieu de concert avec les démons, n'en sont pas aussi molestés ; mais nous qui avons juré fidélité à notre Créateur, que n'avons-nous pas à souffrir de la part de ces esprits maudits, qui sont d'autant plus impitoyables à notre égard, qu'ils nous ont pour moins de temps en leur pouvoir. — Ames bénies, je n'ai pas de peine à vous croire, et je vais plus loin, je conclus sans crainte avec saint Augustin que, par cela même que le feu du purgatoire n'est pas éternel, il est plus douloureux pour vous que celui de l'enfer : Idem ignis purgai élection^
Ï4^ SERMON XXltl.
et cruciai damnatum, miro tamen modo purgantibus gravior, cum non sit illis œternus. La raison en est claire : en enfer le damné brûle, mais en purgatoire les élus brûlent et sont purifiés tout à la fois. Le feu de l'enfer ne tourmente que pour tourmenter : c'est pourquoi il est moins intense que le feu du purgatoire, qui tourmente et purifie en même temps : Purgantibus gravior cum non sit illis œternus.
V. Il n'est donc pas étonnant que les saints Pères, qui ont étudié les caractères de ce feu dévorant du purgatoire, en aient été épouvantés, et ne sachent à quel supplice comparer ce qu'endurent les âmes qui y sont condamnées. Saint Bernard va jusqu'à dire que toutes les peines imaginables d'ici-bas ne sont rien en comparaison des peines atroces du purgatoire : Omnes pœnœ quœ in hac vita excogitari possunt, respectu pœnœ purgatorii nihil sunt. Mettez ensemble, d'après ce saint docteur, toutes les infirmités, les douleurs, les privations, les misères, les calomnies, les inquiétudes, les chagrins, les malheurs de tout genre : qu'est-ce que tout cela en comparaison des flammes du purgatoire? Rien : Nihil sunt. Rassemblez, et les maux de tête à faire éclater la cervelle et sauter les yeux hors de leur orbite, et les souffrances de la goutte avec le tiraillement des nerfs, et les douleurs d'entrailles les plus cruelles^ et les spasmes les plos affreux, et les coliques les plus violentes, et les fièvres les plus ardentes, et les maux de dents, et les plaies, et les blessures, et les ulcères, et tous les maux que le corps humain peut éprouver : que serontils, comparés aux douleurs que cause le feu du purgatoire? Rien : Nihil sunt. Multipliez tant qu'il vou.<j plaira les supplices du fer et du feu : en comparaison des peines du purgatoire que sont-ils? Nihil sunt; rien; absolument rien. Ah! quels tourments! qui pourrajamais les comprendre? Ce n'est pas moi, répond saiut^
Cyrille d'Alexandrie ; tout ce que je puis vous dire, c'est que chacune de ces âmes aimerait mieux souffrir tout ce qu'ont souffert, que souffrent, ou que souffriront jamais tous les hommes, depuis le commencement du monde jusqu'à la fin, et souffrir tout cela en même temps pendant des centaines d'années et des milliers de siècles, que de demeurer vin seul jour dans les flammes, du purgatoire. — Grand Dieu! que.dites-vous là? — C'est ainsi : Mallet quilibet viventium usque ad finem piimdi omnibus simul excruciari pœnis, quas omnes homines ah Adam usque hue tulerunt, quara uno die inoravi in purgatorio. Une âme réprouvée consentirait-elle à échanger ses souffrances d'un seul jour contre toutes ces peines ? Il est probable x^ue non ; car s'il est vrai que le damné brûle en enfer : In ignem mittente et ardet\ il subit simplement les ardeurs du feu: Ardet ; tandis qu'une âme du purgatoire, non-seulement brûle, mais se trouve plongée dans les flammes, en sorte que les flammes l'enveloppent de toute part, pénètrent dans ses entrailles, la dévorent, et cela avec un acharnement indicible, comme le dit Isaïe : Si abluerit Dominus sordes fiUarum Sion... in spiritu judicii, et in spiritu ardoris'^. C'est coname s'il disait que Dieu, pour former le purgatoire où se lavent les moindres souillures, a quintescencié le feu de l'enfer, et en a, extrait un esprit de feu : In spiritu ardoris, et s'en sert pour efl'acer les taches de ces pauvres âmes qui ont besoin d'être purifiées. Autant l'esprit ou l'essence d'une substance quelconque est plus active que la substance elle-même, autant le feu du purgatoire est plus dévorant que celui de l'enfer, puisque celui-ci est un simple brasier, tandis que celui-là est un esprit de feu et d'arieur. — Qu'y a-t-il donc d'étonnant quç les Saints aient
(1) Joan. lô, i6. (2) Ua. 4, 4..
tant fait pour arracher ces pauvres âmes à des peîneî si horribles? Saint Dominique se donnait pour elles, toutes les nuits, la discipline jusqu'au sang. La bienheureuse Marie du Saint-Esprit se brûlait chaque jour en plus de trente endroits du corps. Sainte Liduvine, par un effet de sa vive compassion, en vint jusqu'à verser des larmes de sang. Mais rien n'égale ce que fit la glorieuse sainte Christine, au rapport de Blosius. L'heure de sa m/ovt étant venue. Dieu lui laissa le choix, ou d'entrer dans la gloire ou de rester sur la terre pour assister ces pauvres âmes : eue embrassa le second parti, et malgré sa délicatesse, elle se jetait dans l'eau glacée, elle se précipitait dans des fournaises ardentes, elle courait pieds nus à travers les ronces et les épines des montagnes, elle se faisait déchirer par la dent des chiens et des bêtes féroces, tandis que Dieu la conservait miraculeusement, tant pour l'augmentation de 1 grâce en elle-même, que pour le soulagement des âmes du purgatoire. Et vous, vous ne daigneriez pas, pour ainsi dire, plonger le bout du doigt dans l'eau pour amortir ou du moins tempérer les ardeurs de ce brasier'^ Mais, grand Dieu J si, pour délivrer un esclave chrétien des mains des corsaires Algériens, il ne fallait qu'une lettre de recommandation de votre part ; si, pour sauver la vie à un étranger attaqué par des brigands, il ne fallait que jeter un cri de loin ; si, pour délivrer un pauvre homme qui va se noyer, il vous fallait seulement lui tendre la main sans aucun danger pour vous, qui ne sait que vous seriez obligés par charité d'écrire cetie lettre, de pousser ce cri, de tendre cette main secourable ? Et vous verriez (2e joiatin vos proches et vos amis les pl^js chers se noyer dans une mer de feu, et d'un feu élevé à sa plus haute puissance, et vous ne daigneriez pas leur tendre la main, leur faire une légère aumône? Si ce n'est pas là de la cruauté, que sera-ce donc?
VI. Mais enfin, si ce feu dévorant ne vous touche pas, laissez-vous du moins émouvoir par cette horrible fumée qui enveloppe ces pauvres âmes et les prive de la vue de Dieu. Là aussi, hélas ! à la peine du sens se joint la peine du dam, peine d'autant plus sensible chez elles, qu'elle n'est pas causée par la haine, comme chez les damnés, mais bien par l'amour. Faites donc attention à ceci : le désespoir en enfer est une chose affreuse, je le sais ; mais du moins en leur montrant le bonheur comme impossible, il porte, pour ainsi dire, dans leurs cœurs privés de tout soulagement, une ombre de paix. Au contraire, l'espérance en purgatoire est une source de tourments inexprimables, car en montrant la félicité comme imminente, elle surexcite l'impatience de ces saintes âmes. Ah! paradis, paradis, objet d'amour, mais aussi cause de souffrance ! Dieu bon. Dieu aimant et aimé, unique but de leurs soupirs, mais en même temps leur supplice ! Aimable époux déjà promis à leur amour, mais en attendant, leur bourreau ! — Chères âmes, venez vous-mêmes nous expliquer quel tourment c'est pour vous d'avoir sous les yeux la béatitude qui vous attend, et de ne pouvoir l'atteindre, de chercher sans cesse à prendre votre essor vers le ciel, et de vous trouver comme enchaînées. Ah! quelle violence, quelle agonie elles souffrent perpétuellement ! Déjà elles ont obtenu une sentence favorable, mais un cruel délai en retarde l'effet; l'exil est fini, mais elles ne sont pas encore entrées dans la patrie; leur salut est assuré, mais elles n'en jouissent pas encore; elles ont droit à tous les biens, et elles sont dans une indigence extrême; reines superbes, mais dans les fers; glorieuses conquérantes, mais sans couronnes ; compagnes des anges, mais tourmentées par les démons ; citoyennes du fiiel, mais retenues au centre de la terre. Dieu est leur père, mais comme un créancier impitoyable il les
î53 SERMON xxnï.
,tient captives jusqu'à ce qu'elles aient payé la dernièrç obole : Donec reddas novissimum, quadrantem * ; Dieu est leur époux, et cependant, comme un juge sévère, il les a livrées aux bourreaux : Tradidit eum tortorihus^ . L'amour et la douleur se joignent chez elles au tourment de l'espérance : plus elles souffrent, plus elles aiment; et plus elles aiment, plus elles souffrent. Si la beauté de Dieu est telle, que le regret de ne pouvoir la contempler cause un enfer à part pour les dampés qui \e haïssent, de quels tourments ne doit-elle paiS être la source pour les âmes du purgatoire qui l'aiment tan», et ne peuvent le voir? Pesez bien cette réflexion : si, pour celui qui hait Dieu, c'est un enfer de pe pouvoir le contempler: que sera-pe donc pour celui qui l'aime tant? Il est bien vrai que cette peine n'est pas éternelle quant à la durée, extensive^ comme celle des réprouvés en enfer, mais on peut dire, s'il est permis de s'exprimer de la sorte, qu'elle est éternelle en intensité, intensive, en tant qu'elle renferme en soi comme la quintescence de toutes les amertumes que doivent endurer les damnés en enfer pendant toute l'éternité. Rendez donc justice à ces peines, et convenez que, tant sous le rapport de la pein,e du sens, que sous le rapport de la peine du dam, elles sont, en quelque sorte^ plus crucifiantes que celles des damnés en enfer. Oy, s'il en est a-insi, quel bienfait n'est-ce pas d'arracher une de ces pauvres âmes à cet enfer, qui ne diffère de celui des réprouvés "jue pa,rq;e qu'il n'est pas éternel?
SECOND POINT
VII. Quel bienfait! c'est ce que nous allons voir, et jphacun de vous se convaincra aisément que délivrer
^i; Matth. 5. 2&:. (2) Slatch. iS, iM.
une arac des llamraes du purgatoire, c'est s'assurer la gloire à sçi-raème. Pour vovis rendre la chose sensible, venez plonger du regard dans ces abîmes; regardez cette âme désolée, entourée d'un feu actif et dévorant, dans lequel, disait saint Jérôme, elle éprouve toutes soi'tes de tourments : Jn uno igne, omnium tormentorum genera experiuntur. Pauvre créature, comme elle souifrel Recommandez-vous à Dieu et aux Saints. — Hélas! je ne fais autre chose : Clamavi ad te. Domine, I iota die^; mais je ne suis pas écoutée. — Offrez vos peines, produisez des actes d'une ardente charité, -r- Ah ! tout cela ne me sert de rien ; je suis livrée à l'oubli : Oblivioni datus swn fanquam mortims a corde -. Mais vous, sur la terre, vous pouvez à si ppu de frais nous soulager, et vous ne le faites pas. Dieu soit béni, je l'ai mérité : je pouvais moi-même, avec si peu de chose, satisfaire à la justice divine pendant ma vie, et si je l'eusse fait, je ne souffrirais pas tant aujourd'hui ; si alors j'avais eu pitié des morts, on aurait pitié de moi maintenant; mais, hélas ! je me consume et je ne trouve point de secours. — Elle aime, la malheureuse, mais privée du bien qu'elle aime, elle souffre de son amour : elle espère , et l'espérance accroît son tourment ; elle se conforme à la volonté de Dieu, elle se recommande à lui, elle pleure, elle soupire, mais en vain. Hélas ! s'écrie-t-elle, quand finira cette dure captivité? quand s'ouvrira cette affreuse prison? qui brisera mes chaînes? qui éteindra ce feu ? qui me fera jouir de mon soiiverain bien, et me fera voir mon Dieu? Ah! je n'en puis plus! qui me soulagera? je tombe en défaillance... Concupisca et deficit anima ìì%ea in a,tria Doraini*, Mais soudain, voilà que cette âme affligée aperçoit, l)rillant comme un éclair au milieu des ténèbres, l'ango
(1) Fs. &', tO ;2) Ps. 30. 13. (3J Ps. S3. 3.
î^ SERMON XXIII.
du Seigneur qui, lui tendant la main, la console, la ranime et lui dit : Ame fortunée, lève-toi prompteiïient : Surge velociterà. Il te restait encore tant d'années à souffrir, mais ces années ont été abrégées, le temps de tes souffrances est fini. — Il est fini? — Oui, il est fini. — Mais comment? — Un tel, une telle a satisfait pour toi. — 0 ange saint, béni soit un si grand bienfaiteur! quelle récompense lui donnerons-nous? Quam mercedem dabîmus ei-i Adieu, chères compagnes, adieu ; je m'en vais au ciel : Lœtatus sum in hîs quœ dicta sicnt mihi : In domiim Domini ibimus^ . C'est un tel qui m'y envoie, c'est une telle qui m'en ouvre les portes. — Oh! de quel œil la regardent ces pauvres âmes qui restent après elle dans les flammes : Que tu es heureuse, lui disent-elles, d'avoir eu sur la terre quelqu'un qui ait pensé à toi ! — Et la voilà qui brise ses chaînes et s'élance hors des flammes, parée avec éclat et tout environnée de lumière. Plus de douleurs, plus de larmes, plus de tourments; tout est joie, délices et contentement pour elle. La voyez-vous? oh! qu'elle est belle! La voilà accueillie par la foule des bienheureux. Voyez comme elle est conduite en paradis par une troupe de séraphins, au milieu des hymnes et des cantiques. Ses splendeurs effacent l'éclat du soleil et des étoiles : déjà, elle a pénétré dans le firmament; la voilà sur le seuil du paradis. A sa vue, le ciel entier se réjouit : tous les cœurs des bienheureux vont à sa rencontre, c'est une fête, une jubilation ineffable dans la cour céleste. Tous se demandent : qui l'a délivrée, qui nous l'envoie? Et ils ne se lassent point d'envoyer mille bénédictions à celui qui a tiré de sa prison une âme si digne, fille de Dieu et leur compagne dans l'assemblée des saints. Or, quels doivent être, pensez- vous,
(1) Actor. 12, 7. (2) Tob. 12, 3. (3) Ps. 121. /.
les premiers onireiieiis de cette âme bcnic aveo Dieu? Ah ! n'en doutez pas, ses premières paroles sont une prière pour celui qui l'a délivrée. Prosternée devant \o trône de l'adorable Trinité, elle proteste qu'elle est prète à retourner dans les flammes plutôt que de voir son libérateur en péril de damnation, et s'adressant <à Dieu d'un ton décidé : Seigneur, lui dit-efle, sauvez mon bienfaiteur, ou chassez-moi du par-adis. Comment Dieu, qui aime si tendrement cette belle âme, n'exauce^ rait-elle pas de si justes prières ? Il est donc prouvé à l'évidence, comme je l'avais promis, que celui qui délivre une âme des peines cuisantes da purçatoire, s'assure à peu près le ciel à lui-même.
VIII. Permettez-moi donc de vous féliciter ici, vou» qui pratiquez la dévotion aux âmes du purgatoire. Qui que vous soyez , si vous avez le bonheur de délivrer une seule âme, dites sans crainte que le ciel est à vous, parce que cette sainte âme ne se donnera point de repos qu'elle ne vous voie en possession de la gloire. Et savez- vous pourquoi ces âmes sont si reconnaissantes? P^r la raison même qui fait que les hommes sont si ingrats. Faites du bien à un homme, vous ne faites qu'exciter sa convoitise et le porter à en désirer davantage : car ce bien n'étant pas le bien final qui rassasie complètement le cœur, il fait que l'homme avide ne cesse d'aboyer contre celui qui le lui donne : Non patitur quemquam aviditas esse gi^atum. Mais le bienfait que vous procurez à une âme en l'introduisant dans le paradis met le comble à ses désirs : une fois là-haut, elle a tout ce qu'elle veut, elle veut tout ce qu'elle a, et il ne lui reste plus qu'à procurer tous les biens à celui qui l'a tirée d'un si grand mal. N'en êtes-vous pas convaincus? N'est-il pas évident que tirer une âme du purgatoire et s'assurer le paradis, c'est tout un? Il y a plus : ces âmes bienheureuse» descendront du ciel pour faire
156 SERMON xxiir,
prospérer vos affaires spirituelles et temporelles en cette vie. C'est ce qu'éprouva si bien saint Pierre Daraien, qui, étant resté orphelin en bas âge, fut recueilli chez un de ses frères, lequel le maltraitait jusqu'à le laisser aller nu-pieds, couvert de haillons et manquant de tout. Il arriva un jour à l'enfant de trouver sur sa route une pièce de monnaie. Pensez quelle joie ce fut pour lui; il crut avoir trouvé un trésor; mais à quoi remplo3-er? Le besoin où il était lui suggérait bien des choses : cependant à la fin, après j avoir bien pensé, il se décida à donner cet argent à un prêtre, afin qu'il dit la messe pour les âmes du purgatoire. Eh bien ! à partir de ce moment, la fortune changea de face pour lui : il fut accueilli par un autre frère, d'un meilleur naturel que le premier, qui l'aima comme son fils, le vêtit convenablement et l'envoya à l'école, après quoi Pierre devint ce grand homme, ce grand saint, qui fut l'honneur de l'état monastique, l'honneur du Sacré Collège, et l'honneur de la sainte Eglise. Vojez-vous combien les saintes âmes du purgatoire sont reconnaissantes? Combien n'j a-t-il pas de négociants qui se sont enrichis uniquement pour avoir partagé leurs bénéfices avec les âmes du purgatoire ! Combien de voyageurs qui ont échappé aux dangers de mort les plus imminents, uniquement pour avoir invoqué les âmes du purgatoire! C'est ce qui arriva à ce soldat, qui, toutes les fois qu'il passait devant un cimetière, récitait un De profundis : a^'ant été assailli un jpur en cet endroit par ses ennemis, il fut défendu par elles sous la forme d'hommes armés. Que de malades ont été guéris pour avoir promis de faire quelque bien ^n vue de soulager ces saintes âmes! Les livres ne sont-ils pas pleins de faits de ce genre ? Que si ces âmes bénies s'intéressent tellement à vos besoins temporels, que ne feront-elles pas pour vos âmes? Leur intercession est si eflScace, que sainte
Catherine de Bologne avait coutume de dire qu'en y recourant, elle obtenait aussitôt tout ce qu'elle pouvait désirer, môme des grâces qu elle n'avait pu obtenir en s'adressant aux plus grands Saints du paradis. Répétons donc tous, les mains jointes : Sancta ergo, et saliibris est cogitatio pro defunctis exorare, ut a peccatis solvantur^. C'est Une chose sainte et très-salutaire de prier pour les défunts i non-seulement à cause du service qu'on leur rend, mais aussi à cause du bien que l'on se fait à soi-même, {)uisqu'on se procure par là tant d'avantages en cette vie et tant de gloire en l'autre.
IX, Oui, soulagef les âmes du purgatoire, c'est s'assurer ici-bas des trésors de grâce, et là haut des trésors de gloire ! S'il en est ainsi, nous affirmons, par contre, que retenir ces pauVres âmes en purgatoire, c'est s'attirer un enfer en cette vie, et s'en préparer un autre plus terrible pour la vie future. Si la première proposition est vraie, la seconde doit l'être aussi, et la raison en est claire : c'est que ces cœurs dénaturés qui retiennent par force les âmes en purgatoire, sont vraiment homicides à l'égard des pauvres défunts. En effet, c'est une loi universelle qu'en cas de nécessité extrême, tous les biens sont communs : In extrema necessitate omnia sunt communia. Vous ne pouvez me contester ce principe : dans une nécessité extrême nous sommes strictement obligés de venir au secours des pauvres. Or, que ces pauvres âmes se trouvent dans une extrême nécessité, qui oserait le nier, vu que la nécessité extrême est celle qui expose au danger de mort, et que la moindre de leurs peines surpasse de beaucoup mille morts? Vous devez donc m'accorder qu'il y a, pour vous, obligation très-rigoureuse de les secourir, et que si vous ne le faites pas, vous ne pouvez vous sauver. — Ce raisonne-"
(Ij II Machab. 12. 4G.
158 SERMON XXIIt.
ment, me répondez-vous, s'applique aux pauvres qui sont ici-bas, et qui se trouvent, par suite de quelque vicissitude de fortune, dans un besoin extrême; mais non aux âmes qui souffrent en purgatoire pour satisfaire à la justice divine. — Et moi je vous dis que votre dis* tinction peut être valable pour qui n'a point d'obligation particulière à legard des morts, tandis que je parle en ce moment de ceux qui retiennent par force de ces jiauvres âmes dans les chaînes, c'est-à-dire qui ont,, à leur égard, des obligations de justice auxquelles ils ne satisfont jamais. Je dis que ceux-là sont de véritables homicides des défunts : « Vous ne les avez pas nourris, dit saint Ambroise, donc vous les avez tués. « Si non pavistis, ergo occidistis. C'est à vous que je m'adresse, exécuteurs testamentaires, qui tenez sous clef ces testaments que vous n'exécutez jamais ; à vous, notaires, qui cachez des codicilles, ou dissimulez certaines clauses, au préjudice des morts ; à vous, héritiers, qui n'accomplissez jamais ces legs pieux; à vous, prêtres, qui amassez des messes et négligez de les célébrer à temps; à vous, e'^fants, qui n'avez jamais accompli la dernière volonté Je votre père, de votre mère. Oui, vous êtes plus cruels que Gain : celui-ci tua son frère, à la vérité, mais il ne le poursuivit pas du moins après sa mort, comme vous ne le faites que trop : Si non pavistis, ergo\ occidistis. Je dis que pour vous il n'y a point de paradis ; je dis qu'aucun confesseur ne peut vous absoudre; je dis qu'un enfer de calamités vous est réservé en cette vie, et un enfer plus terrible en l'autre. — Mais, mon père, je n'eh ai pas le moyen, je ne le puis pas. — Ah ! vous n'en avez pas le moyen, vous ne le pouvez pas? Voyons un peu : entrons dans votre maison. Cette toile richement encadrée et représentant un sujet indécent, que fait-elle là? Que ne la détachez-vous de la muraille? Brûlez le tableau si vous ne voulez brûler
vous-même en enfer, et vendez le cadre doré pour satisfaire à vos obligations envers les morts. Ouvrez ces écrins; pourquoi tant de bagues d'or? Une seule ne vous suffit-elle pas? Que ne vendez-vous les autres, afin de remplir ce legs? Ne pourriez-vous pas réformer cette table servie si somptueusement, et, au lieu de tant de choses superflues, faire célébrer ces messes que vous dilFérez depuis tant d'années? El puis, pourquoi ne chassez-vous pas de votre maison cette sangsue pour laquelle vous vous ruinez, pourquoi? Avec l'argent qui passe dans ces mains impures, ne réglez-vous pas les comptes que vous avez avec vos pauvres défunts? Et puis, vous n'avez pas le mojen, n'est-il pas vrai? Vous ne pouvez rien? Vous avez bien le moyen de briller dans les fêtes, dans les soirées, et de donner des festins splendides ; mais pour soulager votre pauvre père qui est enseveli dans les flammes, vous ne l'avez point j Dura superbii impius, dit le roi-prophète, incenditur pauper^. Vous étalez un luxe effréné, et votre père brûle en purgatoire; tous les soirs, on vous voit dans des réunions joyeuses où vous n'épargnez rien, et votre père brûle en purgatoire; vous ne cherchez qu'à vous procurer vos aises, à satisfaire vos caprices, et votre pere brûle en purgatoire : Dum superbii impius, incenditur pauper. Vous n'avez pas le moyen de l'en tirer, dites- vous. Je vous comprends : c'est qu'il n'y a personne sur la terre qui revoie ces comptes-là, et vous oubliez que vous avez afi'aire à Dieu. Continuez à dévorer le bien des morts, les legs pieux, les revenus destinés au sacrifice ; mais sachez que dans les divinsoracles, il y a une menace prophétique enregistrée contre vous, menace de disgrâces, de maladies, de revers de fortune, de ruines irréparables et dans vos biens, et
(>lPs. 10, $.
160 SERMON XXIli;
dans votre vie, et dans votre réputation; c'est la parole de Dieu, elle ne peut tromper : Comederimt sacri fida . tnortuorum et multiplicata est in eis ruina^. Oui, des ruines, des disgrâces, des maux irrémédiables fondront sur ces familles qui négligent de satisfaire à leurs obligations envers les morts ; un enfer de calamités les attend en cette vie, et un enfer plus horrible en l'autre. Il n'y a pour elles ni confession qui vaille, ni rémission qui tienne, ni paradis à espérer. — Mais, mon père, laissez-nous du moins un peu de temps. — Vous l'avez entendu, âmes bénies : vos débiteurs vous demandent un peu de temps. Au fotìd^ ne pouvez-vous pas le leur accorder? Il est bien vrai que vous êtes dans le feu, et non pas en promenade Ou en récréation ; mais qu'est-ce que cela fait ? Le procès n'est pas encore terminé^ l'avoué est à la campagne, le juge n'a pas le temps de s'en occuper. Attendez donc encore un peu. Chacune de vous, je le sais, est plongée dans un brasier ardent, au milieu des flammes qui la dévorent et auxquelles elle ne peut se soustraire un seul instant ; mais après tout, ce n'est que du feu, vous pouvez donc a;ttendre un moment. Ah ! juges cruels, avoués impitoyables, avocats traîtres, parents insensibles, prendre du temps en des causes semblables! Et comment l' accordez-vous , ce temps, confesseurs trop indulgents? L'incommodité que ces gens auraient à s'imposer l'emporte-t-elle sur celle de ces pauvres âmes qui brûlent en purgatoire? A qui est au milieu des flammes, vous répondez : on peut bien attendre! Ah! cruels, impitoyables que vous êtes ! Mais que dis-je? C'est moi qui le suis ; car en prolongeant ce sermon, je retarde les suffrages en faveur de ces saintes âmes. Que l'on trouve donc vile quelque moyen eflScace •pour éteindre ces feux.
(1) Ps. 105. SS-39.
. ■ X. Mais quel est le moyen le plus capable d attendrir» vos cœurs aujourd'hui, et de les toucher de compassion en faveur de ces ànies bénies? Ah ! il n'y en a pas de plus propre que de vous faire entendre les cris, les gémissements, les plaintes de ces malheureuses : c'est pourquoi je voudrais pouvoir faire, en ce moment, avec les morts, ce que lit Néron avec les vivants. Ce cruel tyran fit arrêter à Rome tous les chrétiens qu'on y put découvrir ; on les dépouillait de leurs vêlements, pour les revêtir d'une robe enduite de poix ei de soufre, puis on les distribuait dans les divers quai-iiers de Rome, où. on les attachait à des pieux, et on y mettait le feu, de sorte que ces malheureux brûlaient tout vivants en guise de torches pour éclairer la foule (]ui se promenait la nuit dans les rues de la ville. Ce spectacle barbare arracha des larmes de compassion aux païens eux-mêmes. Oli!, quel spectacle émouvant, si je pouvais, moi aussi, faire apparaître ces âmes bénies autour de cette enceinte et sur ce catafalque ! qui n'en serait pas touché de compassion? {Allumez les flambeaux .) Représentez-vous-les, du moins, telles qu'elles se sont montrées d'autres fois, tout environnées de flammes, tristes et gémissantes» défigurées par le feu, jetant du feu par la bouche, par les yeux, par les oreilles, et se consumant au milieu d'un brasier ardent. Mon Dieu! quel spectacle! qui de vous pourrait retenir ses larmes en entendant leurs douloureuses lamentations? Tournées vers vous, elles vous crient : C'est à vous que nous avons recours, pères et mères, fils et filles, maris et femmes, parents et amis, à vous qui, pour une ombre de plaisir, oubliez avec tant d'ingratitude nos amers tourments. Sachez que nous sommes en un lieu où il faut expier par le feu une pensée oiseuse, une parole inconsidérée. Nous sommes, hélas! plongées dans une mer de feu, dans des torrents de flammes ; autour de nous bouillonne une poix fétide, r. M. IV. 14
dont les ardeurs nous font éprouver une mort continuelle. Nous sommes dans un enfer plus douloureux que celui des damnés d'autant qu'il est plus intense. Ici, l'on souffre sans mesure, et qui pis est, sans mérite; ici, règne une nuit obscure et perpétuelle, mais sans sommeil ; des plaintes continuelles, mais sans consolation ; souffrances cruelles, mais sans fruit. Et ce qui nous désole le plus, c'est qu'au lieu de songer à nous secourir dans ce purgatoire, vous n'êtes occupés, comme nous l'apprenons de nos anges gardiens, qu'à vous préparer un enfer, en vivant dans le luxe et la mollesse, en entretenant dans vos écuries des chevaux si bien nourris, des chiens repus à satiété, tandis que vous nous laissez mourir de faim et de soif; qu'ainsi vous nous traitez moins bien que vos chiens... Ici, ces âmes infortunées éclatent en sanglots : Pourquoi, continuent-elles, pourquoi nous persécutez- vous encore après la mort? Quare me persequimini . . . et carnibus mets satur amini ^Î Pourquoi, ingrats que vous êtes, vous nourrissez-vous de nos chairs, oubliant complètement nos souffrances ? De qui sont ces maisons, ces propriétés, ces bijoux, ces richesses dont vous jouissez? N'est-ce pas notre bien, notre substance, le fruit de nos sueurs? Pourquoi donc ne pas les partager avec nous, qui sommes abandonnés et dans une nécessité si pressante? Ah! pitié, mes chers enfants! pitié, mes frères! pitié, mes sœurs! mes amis, pitié! N'ayez pas le cœur si dur, laissez-vous toucher de compassion sur notre sort : après tout, nous ne vous demandons que la compassion dont vous useriez envers un animal; ne nous la refusez pas, nous vous en conjurons, ayez pitié de nos misères : Miseremini mei, miseremini mei, saltem vos, amici mei. — Et qui sont ceux qui se plaignent ainsi? Ce sont vos pauvres défunts, co
(1) Job. 13, 22,
sont ceux qui vous tiennent de plus près. Voulez- vous les voir? Soulevez ces pierres sépulcrales, et que les morts sortent de leurs lombes : si vos jeux ne peuvent apercevoir ces âmes souffrantes, contemplez du moins les restes de leurs corps. Combien de fois ces saintes âmes n'ont-elles pas apparu sous la forme de squelettes décharnés? Regardez donc ces crânes hideux, qui sont là. De qui sont-ils? Ce sont les télés de vos défunts. Représentez- vous même que de ces têtes leurs âmes parlent à vos cœurs en ce moment. Ah ! que leurs plaintes sont déchirantes ! C'est voire pauvre père qui pleur© là-bas ; ici, c'est votre bonne mère qui crie miséricorde. 0 mon Dieu ! ces noms si doux de père et de mère ne vous déchirent-ils pas les entrailles ? Cette mère si dévouée et qui souffre tant, celte bonne mère qui a imprimé sur votre front tant de doux baisers, cette mère qui vous adressé tant de^fois sur son sein, celle mère qui, à votre retour au logis, volait à votre rencontre, le visage joyeux,, les bras ouverts, vous embrassant avec tendresse, comme l'objet de ses plus tendres affections : celle mère si bonne, si généreuse, est maintenant dans le purgatoire; elle gérait captive dans des flammes dévorantes : Pitié, mon fils, vous crie-t-elle jour et nuit, pitié, mon fils, pitié ! Et votre cœur, qui est un cœur de fils, que dit-il? Il ne s'émeut point? — C'est ce père si affectueux qui pleure là-bas, ce père qui s'est donné tant de peine pour vous, à qui vous avez coûté tant de sueurs et de larmes. Combien de fois il vous a appelé du doux nom de fils et serré comme tel sur son cœur Ì Ce bon père qui, près de mourir, voulut TOUS avoir à côté de lui, et fixa sur vous, comme sur l'objet le plus cher à son cœur, ses derniers regards, ne l'avez-vous pas oublié? Mon fils, vous dit-il alors en pleurant, souvenez-vous de votre père. Il voulait vous donner un dernier baiser, mais ii s'évanouit. Et tous..
Itì4 SERMON XXIII.
que faisiez-vous alors? Vous fondiez en larmes, à eei spectacle, n'est-il pas vrai? Vous serrâtes sur votre cœur cette main qui vous avait béni, et vous ne vous lassiez point de répéter avec larmes : Ah ! mon père, mon père f Eh bien f il vous- répond maintenant : Ah ! mon fils, mon fils, je suis dans le feu; mon cher fils, J3 brûle dans les flammes. Ah! mon bien-aimé fils, soulagez-napi r.n peu, ayez pitié de votre pauvre père. Et vous, que faites-vous? Etesrvous des enfants, ou des monstres ? Comment î vous n'êtes pas émus en entendant les plaintes si amères de votre père, de votre mère ? Oi; a vu des tigres braver les traits des chasseurs pour arracher leurs petits de leurs mains ; on a vu des serpents s'élancer dans des fournaises ardentes pour en retirer leurs petits qu'on v avait jetés : ne devriez-vous pas aussi vous précipiter tous au milieu des fiammes du purgatoire, pour en délivrer votre pauvre père, votre pauvre mère ? Avez- vous le cœur assez dur- pour ne pas même leur tendre la main et leur faire une légère aumône? S'il en est ainsi, retournez chez vous, détachez du mur les portraits de vos aïeux, ceux de votre père et de votre mère ; arrachez-les et jetez-les an feu ; puisqu'il vous plaît de laisser brûler l'original, faites brûler aussi l'image. Mais que dis-je? l'image! ce n'est pas assez, prenez aussi ces crânes décharnés : ce sont les têtes de vos pauvi-es défunts ; jetez-les pareillement au feu, vous serez ainsi doublement satisfaits, puisque vous verrez brûler et leurs âmes et leurs corps. Ah! je m'oublie; pardonnez-mqi l'injijre que je vocis ai faite. Je vois couler vos Jarmes, et, à travers ces larmes, j'aperçois que vos cœurs sont attendris; oui, vous êtes disposés à soulager ces saintes âmes. Faites donc un effort ce matin, mes chers frères, et un efi'ort généreux, si vous n'en avez jamais fait : prenez à cœur de secourir à tout prix ces âmes si nécessiteuses, en versant une.
DES AMES DU PURGATOiriE. 165
aumône abondante. Ainsi nous serons trois ce matin à faire l'aumône pour ces pauvres captives : le premier sera Jésus-Christ, le second ce sera moi, et le troisième ce sera vous, en donnant une aumône plus qu'extraordinaire. A genoux dona,
XI. Le premier à exercer la charité envers ces pauvres âmes, ce sera mon Jésus crucifié. Prosternés à ses pieds, supplions-le tous ensemble avec larmes de tirer de leur horrible prison ces saintes captives. Mon doux Jésus, c'est à vous que je demande la première aumône, pour ces pauvres âmes, à voua qui êtes riche, en toutes choses, dives in omnibus, et qui ne vous appauvrissez point en donnant; à vous qui, pour les délivrer de l'en-, fer, avez versé tant de sang, supporté tant de fatigues. Offrez, ô mon Jésus, ce précieux sang au Père éternel pour les délivrer aussi du purgatoire. Souvenez-vous, aimable Sauveur, que ce sont vos épouses bien-aimées qui souffrent de ^a sorte. Pitié pour elles» ô mon Jésus, pitié! — Offrons tous, mes frères, offrons avec dévotion le sang de Jésus au Père éternel, en faveur de ces âmes bénies : Père éternel, regardez la face de votre Christ : Respice in faciem Chrisii tui^\ voyez ce sang, ces. plaies; et en vertu de ce sang d'un mérite et d'un prix satisfactoire infini, ouvrez les prisons du purgatoire, retirez-en ces saintes âmes : faites-leur gi^âce à toutes ce. matin, à toutes : Grâce, ô mon Dieu, grâce! — Répétez-le avec moi : Grâce, ô mon Dieu, grâce! Leurs péchés étant déjà remis, remettez-leur aussi entièrement la peine qu'il leur reste à subir. Ces pauvres âmes ne peuvent, hélas !. s'aider par elles-mêmes : si elles le pouvaient, oh ! que de larmes ne verseraient-elles pas pour laver ces souillures qui les retiennent captives! Mais nous, nous pouvons les aider, nous pouvons, par une
(1) Pi. 83, 10.
160 SERMON xxiir.
larme, éteindre les ardeurs du feu qui les dévore : nous vous implorons donc pour elles pardon et miséricorde. — Mes chers frères, vous avez bien des fois demandé pardon pour vos propres péchés ; eh bien ! demandez -le ce matin pour ces pauvres âmes. Pardon, ò mon Jésus, miséricorde! — Frappez-vous la poitrine, et les larmes aux yeux, répétez plusieurs fois avec un cœur contrit et à haute voix : Pardon, miséricorde! — Pécheur scandaleux, qui que vous soyez, c'est à cause de voua que cette pauvre âme souffre tant, c'est par vous qu'elle brûle en purgatoi're. Ah! demandez pardon, et du fond du cœur : Pardon, ô mon Jésus, pitié, miséricorde ! — Oh ! maintenant, nous pouvons espérer que Jésus, touché de tant de larmes, a déjà délivré un grand nombre de ces saintes captives :1a première aumône est donc faite.
XII. La seconde, c'est à moi de la faire. Mais que puis-je donner pour ces âmes souffrantes? Vous savez que j'ai fait vœu de pauvreté. Mais on a coutume de dire que l'homme a deux sortes de sang, l'un qui est renfermé dans ses veines, et l'autre, l'argent, qui est contenu dans sa bourse. Je suis tout à fait incapable de donner le second, je donnerai donc le premier. Ah! je voudrais le verser jusqu'à la dernière goutte pour délivrer, s'il était possible, toutes ces âmes de la prison où elles gémissent. [La discipline). Oui, du sang pour éteindre le feu qui les brûle, du sang, du sang. Et vous, mes bien-aimés, tandis que je répands du sang, continuez à répandre des larmes : pleurez oes péchés qui ont été la cause de tant de peines : pleurons ensemble, mes frères, et renouvelons nos instances auprès de Jésus, en implorant miséricorde pour ces malheureuses : Pardon, ô mon Jésus ; miséricorde, ò mon aimable Sauveur, miséricorde ! Ah ! mon Jésus , ouvrez ces sombres cachots, faites-en sortir ces saintes âmes. — Dites tous «ensemble : Sortez, âmes saintes, sortez, sortez.
Mes chers frères, si nous ne pouvons obtenir cette faveur pour toutes, sollicitons-la au moins pour celles qui ont eu le plus de dévotion envers la très-saînie Vierge ; demandez donc grâce pour elles : Miséricorde, ô Marie, miséricorde ! tendez la main, Vierge sainte, à ces âmes qui vous ont été dévouées; déiivrez-Ies, délivrez-les.
Unu autre grâce que je voudrais vous voir demander, c'est la délivrance de IVime la plus nhandonnée qui s© iroiive dans ces fl;immes. Pauvre captive, personne ne l'aide ! et elle git tout au fond du purgatoire. Miséricorde, ô mon Jésus, miséricorde pour elle !
Demandez aussi miséricorde pour celle qui doit être la premiere à sortir du purgatoire. Oh! comme elle se souviendra de vous, une fois arrivée en paradis. Miséricorde, etc.
Demandez enfin une grâce pour moi, et je la demanderai pour vous, savoir, la grâce de mener une vie si sainte qu'après la mort nous prenions directement notre essor vers le ciel sans passer par le purgatoire. Oh! quelle précieuse faveur ! demandons-la tous : Miséricorde, miséricorde! Maintenant mon aumône est faite; à vous de faire la vôtre.
Assejez-vous. Ne vous croyez pas quittes ce matin avec une aumône ordinaire, ne venez pas avec des liards, non, non; vous devez faire une aumône telle que vous n'en avez jamais faite de pareille de votre vie. — Mais, mon père, chaque année on nous prêche la même chose, et on fait de grandes aumônes; il n'est donc pas possible que les âmes de nos proches soient encore en purgatoire. — Ah ! cessez un pareil langage; vous ne parleriez pas ainsi, si vous saviez combien la justice de Dieu est rigoureuse à l'égard des défunts. On lit dans la vie de sainte Lutgarde que l'âme du pape Innocent III lui apparut, et lui dit qu'elle avait été con-
damnée àrester en purgatoire jusqu'au joupdu jugement dernier; et cependant Bellarmin rapporte que ce pontife vécut saintement et mourut par suite des travaux qu'il endura pour la défense de l'Eglise. Sainte Vitalienne, pour un peu de vanité 'qu'elle eut à propos de ses cheveux, demeura trois ans en purgatoire. Un de nos religieux y resta plusieurs années, parce qu'il ne s'inclinait pas assez profondément en cbneur au Gloria Patri; et saint Vincent Ferrier est d'avis que, pour un seul péché véniel, on reste un an en purgatoire. Or, combien n'en comm.et-on pas, de ces péchés, du matin au soir? Quel long purgatoire, s'il en est ainsi, pour chacun de nous et de nos parents ! Ah ! montrez-vous compatissants, mes frères, et soyez généreux ce matin. Que les quêteurs se mettent à l'œuvre, qu'ils passent et repassent plusieurs fois dans tous les endroits, afin que si quelqu'un s'était laissé vaincre par l'avarice la première fois, il en triomphe la seconde. [Quon sonne les cloches pour les âmes du purgatoire, afin de les aider par tous les moyens possibles .)
Savez-vous qui fait la quête ce matin? Ce sont les âmes de vos chers défunts. Regardez ces têtes de mort qui yous disent que le quêteur qui s'approche de vous, c'est l'âme de votre père, de votre pauvre mère, de votre frère, de votre sœur, de votre ami, qui vous demande la charité. Ah! ne repoussez pas ces saintes âmes.
Et ne voyez-vous pas leurs anges gardiens qui se pressent autour de vous, et vous prient avec anxiété, vous conjurent avec instance d'élargir aujourd'hui votre main en leur faveur. Mais, grand Dieu ! quel cœur avez- vous donc? Le ciel tout entier s'intéresse à ces pauvres âmes, le ciel tout entier vous supplie pour elles, et vous voudriez encore vous montrer si avares?
Voyons, faites à qui donnera le plus ; que chacun à Venvi cherche à l'emporter sur son voisin. Vous là-bas,
donnez cet anneau d'or, cet ornement que vous portez au cou, ces pendants d'oreilles : c'est votre mère qui vous les demande, elle vous en dédommagera en paradis.
Vous qui vous sentez inspiré à donner tout ce que vous avez d'argent, donnez-le : soyez certain que vous enrecevrez le centuple en cette vie et en l'autre.
Ah ! si vous saviez comme elles souffrent ! La sœur de saint Malachie lui apparut toute décharnée commeun squelette, et lui dit : Malachie, j'ai faim. Le saint, attendri, fit beaucoup prier pour elle et la délivra du purgatoire. N'entendez-vous pas aussi les voix qui sortent de ces têtes de morts qui passent à côté de vous ? Mon fils, j'ai faim. Ma ûile, j'ai soif, disent ces chères âmes : J'ai faim de la gloire , j'ai soif du bonheur céleste. C'est à vous à étancher cette soif par une aumône abondante. Ne mabamlonnez pas, mon fils ; ne me délaissez pas, ma fille. Ah! laissez-vous toucher, mes bien-aimés frères, et faites chacun, ce matin, une aumône démesurée, telle que vous voudriez qu'on la fit pour vous,- si vous étiez dans les flammes.
La quête est-elle finie ? Non, non, ce n'est pas assez ; recommencez, repassez de nouveau partout, et vous, mes frères, remettez la main au gousset : il s'agit de soulager un père, une mère ; pourquoi tant de parci^ monie? etc.
CONCLUSION
Te qui arrive chaque année dans la Barbarie, à Alger ,~ à Tunis, est une image bien expressive et bien touchante de ce qui se passe en ce moment en purgatoire. Le navire la Rédemption, ainsi appelé parce qu'il porte les aumônes données par les fidèles pour le rachat et ladélivrance des pauvres esclaves chrétiens des mains-
des barbares, quitte les rives de l'Espagne et arrive au' port africain. Aussitôt on voit accourir tous ces malheureux esclaves, les chaînes aux pieds, espérant trouver la fin de leurs misères. L'intendant s'avance avec le registre où sont inscrites toutes les sommes données, et tous ces pauvres captifs de lever les mains au ciel et de s'écrier : Mes enfants m'ont-ils envoyé de quoi me racheter! — Ma femme s'est-elle souvenue de moi? — — Et mon pere, combien envoie-t-il pour m'arracher à ce misérable esclavage? — L'intendant parcourant son registre tâche de satisfaire tout le monde : Vos enfants, dit-ils, se portent bien, ils vous saluent; mais ils n'ont pu débourser une somme assez forte; ils ont promis de faire tous leurs efforts pour le prochain voyage ; en attendant, prenez patience. — Votre femme jouit d'une bonne santé, elle déplore votre malheur, mais elle dit qu'elle se trouve elle-même dans le besoin, et vous prie d'avoir compassion d'elle. — Quant à vous, votre père vous envoie de quoi vous racheter; mettez- vous donc en rang, nous allons vous embarquer et vous reconduire dans votre patrie. Oh! quelle joie pour celui qui est racheté, et quelle amertume pour ceux qui voient leurs espérances déçues! Tous éclatent en sanglots : Ah! enfants dénaturés, femme sans cœur, parents insensibles, que ne vendez- vous ce bien, que n'engagez-vous ces bijoux, que ne donnez-vous enfin tout ce qu'il y a dans la maison? Ah! s'ils savaient tout ce que nous avons à souffrir entre les mains de ces tigres! — Vous êtes attendris, n'est-ce pas? Ah! gardez vos soupirs pour un sujet plus digne de votre compassion. Vous avez fait l'aumône pour les pauvres âmes ; eh bien! en ce moment, l'ange du Seigneur descend au purgatoire pour les informer des aumônes recueillies dans cette église et qui doivent tourner au profit de chacune d'el^ les. A peine parait-il, qu'elles se rassemblent en foule
DES AMKS DU PUUaATOIRE. 171
autour de lui : Ange saint, n'y a-t-il rien pour moi? — Si, ma lille, un ici 'a. donné tout ce qu'il avait, et Dieu vous retaci toute votre dette, sortez de ce lieu. — Kt pour moi ? — Pour vous, autant de messes, votre exil finira bientôt. — Et pour moi? — Pour vous aussi, votre tille a donné jusqu'aux anneaux qu'elle avait aux doigts et jusqu'à son collier, et avec cela, elle a payé vos dettes, sortez d'ici'. — Et pour moi? — Oui, ma tille, un tel a résolu de remplir ces legs qu'il négligeait d'accomplir depuis longtemps ; il a déjà donné ses ordres à cet effet, quoi qu'il doive en coûter, et cela fait, vous sortirez d'ici. — Et pour moi? — Pour vous aussi, tel de vos parents a pardonné celte injure, il est rentré en grâce avec Dieu, et Dieu vous remet toutes vos dettes, si bien que vous pouvez entrer en paradis. Voilà tout ce qu'il y a d'aumônes et de suffrages. — Comment! disent les autres, il n'y a rien pour nous? — Pauvres âmes, je suis affligé de devoir vous le dire, il n'y a rien. — O Dieu ! quelle douleur ! quelles larmes ameres elles répandent ! — Mais, ange saint, esi-ce que mon fils, mon frère, mon neveu, mon héritier, mon ami n'étaient pas au sermon? — lis y étaieni, mais ils n'ont rien donné. — Mais, mon pere, semble-t-elle me dire, vous ne leur avez donc pas dit que nous souffrons lant et que nous prierons tant pour eux en paradis? — Je l'ai dit, mes sœurs, et je me suis épuisé à le dire ; et ce que j'en ai pu tirer tout au plus, tout au plus c'est quelques sou- ^ pirs, quelques larmes, mais d'aumônes point. — Mais ces messes, que ne les célebre-l-on? — Ils disent que l'Eglise est plus riche qu'eux. — Et ces legs? — Ils disent qu'il ne faut pas dépouiller les vivants pour engraisser les morts. — Ah! les barbares, les cœurs durs!... 0 mon Dieu, je suis pénétré de compassion pour ces pauvres âmes : je veux les consoler moi-même. Chères âmes, je voudrais vous soulager toutes ; que
puis-je faire paur vous? Je ferai au moins le peu que jo puis ; je vous donne, pour ma part, tout le bien que je ferai pendant ma vie, disciplines, ciliées, austérités, marcher pieds nus, telles que dormir sur la dure, user d'une nourriture pauvre, jeûnes, matines et veilles de la nuit, heures de chœur, silence, retraite, examens, lectures spirituelles, messes, indulgences applicables, mortifications des sens, actes d'obéissance, -fatigues du confessionnal, de la chaire, de l'étude, de l'assistance des maladjss, en un mot, tout ce peu de bien que je tâche de faire chaque jour, je vous l'oiFre. C'est peu, âmes saintes, je l'avoue, c'est très-peu, et je regrette de ne pouvoir faire davantage. Je veux aller plus loin : tout le bien qui me sera fait après ma mort, les messes que diront pour moi mes confrères, les chapelets que récitèrent les fidèles de tant de localités où j'ai donné des missions : tout cela, je vous le cède pareillement. Me voilà maintenant entièrement dépouillé. — C'est encore peu, mon père, nous sommes, hélas ! si nombreuses et nous soufi'rons tant! — Eh bien! âmes saintes, je vous donnerai le peu de sang qui me reste dans les veines, et même dans le cœur, oui, je veux répandre jusqu'au sang de mon cœur, pour le soulagement de ces pauvres captives. Du sang donc, du sang! {La discipline.) Si vous ne voulez pas, mes chers frères, que je me déchire davantage, venez au secours de ces malheureuses par une nouvelle aumône, plus abondante que la première. Elles ont raison de se plaindre et de se lamenter, ces saintes âmes ; car on a peu donné ici, je m'en suis très-" bien aperçu, on n'a fait qu'une aumône bien mince en comparaison de ce qui a été donné ailleurs, Mais, grand Pieu ! si j'avais prêché à des Turcs, j'en aurais obtenu davantage, ne fût-ce que par compassion naturelle pour ces âmes souffrantes. Je ne me serais jamais attendu à trouver tant de dureté chez un peuple si bon d'ailleurs.
Mais je sais quelle en est la cause : c'est qu'il ny a point de foi, non, il n'y a point de foi. Eli quoi! en • effet, n'est-il pas de foi, mes bien-aimés, qu'il y a un purgatoire? N'est-il pas de foi que les âmes y souffrent des peines horribles? N'est-il pas de foi que le bien que nous leur ferons, Dieu permettra qu'il nous soit fait à nous-mêmes? In qua mensura mensi fueritis, remelietur vobis^. Si donc vous aviez la foi, comment pourriezvous refuser une seconde aumône, d'autant plus que jo vous la demande pour l'âme qui fut la plus dévote envers la très-sainte Vierge? Je vais voir maintenant quels sont ceux qui ont une véritable dévotion à Marie. Allons! donnez tout, oui, oui, donnez tout cet argent pour l'amour de la sainte Vierge. J'ai tant de confiance dans votre piété envers Marie, que par amour pour elle je ne me contente pas de solliciter cette aumône, je l'exige ; oui, je l'exige, je la veux absolument pour cette bonne Mère. Et vous qui n'avez pas d'argent, donnez cet anneau, ce bijou, ce que vous avez : il s'agit de faire plaisir à Marie et de secourir en même temps ces saintes âmes, etc.
Pendant qiion recueille les aumônes, on insinue aux fidèles d'offrir à Dieu toutes leurs bonnes œuvres en faveur des âmes du purgatoire y etc.
En récompense de vos aumônes, voici le précieux souvenir que vous envoient ces saintes âmes : » Chrétiens, faites du bien pour vous-mêmes pendant que vous êtes sur la terre, parce qu'il y en a peu qui en feront pour vous après votre mort. » Souvenez-vous de ce proverbe, qu'une chandelle devant les yeux éclaire plus qu'une torche derrière le dos. Une messe que vous ferez dire pendant votre vie vous vaudra plus que plusieurs après la mort. Imitez ce sage et riche marchand
(1) Matlh. 7, 2S.
174 «ERMON XXIII.
de la république de Gênes, qui, se trouvant à rarlide de la mort, ne prit aucune disposition pour le soulagement de son âme. Mais lorsqu'on visita ses papiers, on trouva inscrit dans ses registres tout le bien qu'il avait fait de son vivant pour cette fin :
r> Messes pour moi, deux mille écus.
>' Poiir dgter de pauvres jeunes filles, mille écus.
» Pour tel hôpital, deux cents écus, etc. »
Et à la fin du registre, on lisait cette maxime : « Que celui qui se souhaite du bien se le fasse à lui-même de son vivant, et ne se fie pas à ceux qui restent après lui.» Oh ! quel salutaire avis ! mettez-le en pratique, et soyez sûrs que vous n'aurez que peu de temps à passer en purgatoire. C'est ce que je vous souhaite.
Je voulais partir, mais je ne sais ce qu; me retient. Oh ! mon Dieu ! c'est l'âme la plus abandonnée du purgatoire. Venez dimanche prochain, avec la bourstj ^ien garnie.
rOUK LU MARDI APRÈS LE QUATRIÈME DIMANCHE DE CARÊME.
pu PETIT NOMBRE DES ÉLUS.
De turba autem multi crediderunl in eum. Beaucoup parmi la foule crurent en lui.
JOA.N. 7,31.
T. Grâce à Dieu, le nombre des disciples du Sauveur n'est pas si petit que la malignité des scribes et des pharisiens doive en triompher. Quelques efforts qu'ils fissent pour calomnier l'innocence même, et tromper L?, foule par leurs sophismes perfides, en discréditant la doctrine et la sainteté de Notre-Seigneur, jusqu'à vouloir trouver des taches dans le soleil, ils ne purent empêcher que beaucoup ne reconnussent la dignité du Messie à la lumière qu'il répandait autour de lui, et sans craindre ni les menaces, ni les châtiments, n'embrassassent ouvertement son parti, en dépit des impostures de ses ennemis : De turba autem multi crediderunt in eum. Quant à la question de savoir si tous ceux qui suivirent Jésus-Christ ici-bas l'ont suivi ausai dans la gloire, c'est un mystère que je vénère en silenoe, aimant mieux adorer simplement les abîmes des décret* divins que de décider témérairement un point d'une si haute importance. C'est la question générale du nombre des élus que nous avons à traiter ce matin, questioa «"edoutable qui a fait trembler les colonnes mêmes de l'Egîise, saisi de terreur les plus grands Saints, et peuple ias déserts
d'anachorètes; question terri1>le où il s'agit de dëcidep si le nombre des chrétiens qui se sauvent l'emporte sur le nombre des chrétiens qui se damnent. Ce sujet bien médité vous inspirera, je l'espère, une crainte salutaire des jugements de Dieu. Mes chers auditeurs, je voudrais, à cause de Fardent amour que je vous porte, pouvoir vous tranquilliser par des pronostics de bonheur, en disant à chacun de vous : Réjouissez-vous, lo paradis vous est assuré, la plupart des chrétiens se sauvent, vous vous sauverez aussi. Mais comment puis-je vous donner cette douce assurance, si, ennemis jurés de vous-mêmes, vous vous révoltez contre les desseins de Dieu? Je découvre en Dieu un vif désir de vous sauver, et je vois en vous une propension déterminée à vous perdre. Que faire en pareille conjoncture ? Si je parle clairement, je vous déplais : si je ne parle pas, jq déplais à Dieu. Prenons un mojen terme : Je diviserai mon sujet en deux points; dans le premier, pour vous épouvanter, je laisserai les théologiens et les saints Pères décider seuls la question, et prononcer que les chrétiens adultes pour la plus grande partie se damnent, tandis que moi, adorant en silence la profondeur de ce mystère, je m'abstiendrai de découvrir mon propre sentiment. Dans le second point, j'entrerai moi-même en lice pour venger la bonté de Dieu contre les attaques des libertins, en prouvant que ceux qui se damnent, ne se damnent que par leur propre malice et parce qu'ils veulent se damner. Voici donc deux vérités très-importantes : — - Parmi les chrétiens adultes, la majeure partie se damne, c'est la première ; — Quiconque se damne, ne se damne que par sa propre malice, c'est la seconde. — Si la première vous effraie, ne vous en prenez pas à moi comme si je voulais vous rétrécir le chemin du ciel ; ce serait une calomnie à mon adresse, car j'ai protesté que je veux rester neutre dans cette
question ei taire ma propre manière de voir : plaignezvous plutôt des théologiens et des saints Pères qui, à force de raisons, vous imprimeront cette maxime dans ie cœur. Si vous êtes détrompés par la seconde, rendezen grA,ce à Diou qui ne veut qu'une chose, c'est que vous lui donniez eniièremenl vos cœurs. Si enfin vous me forcez de dire nettement ce que je pense, je le ferai pour votre plus grande satisfaction. Commençons.
PREMIER POINT
II. Ce n'est pas curiosité, mais prudence d'agiter du haut de la chaire certaines vérités qui servent merveilleusement à réprimer l'insolence des libertins, lesquels, n'ayant jamais à la bouche que l'excessive miséricorde dç Dieu, la facilité de se convertir, la fermeté de nos espérances, vivent, avec cela, plongés dans toute sorte d'iniquités, et s'endorment tranquillement dans une entière sécurité au milieu du chemin de la perdition. Afin de les détromper et de les réveiller de leur torpeur, nous allons discuter cette grave question, de savoir si le nombre des chrétiens qui se sauvent est plus grand que celui des chrétiens qui se damnent. Ames vertueuses, retirez-vous, cette discussion ne vous concerne pas ; elle a uniquement pour but de réprimer Torgueil de ces libertins, qui, bannissant de leur cœur la crainte de Dieu, se liguent avec le démon, lequel, au sentiment d'Eusèbe, tout en rassurant les âmes, les précipite à leur perte : Immittit securitatem, ut immittat perditionem. — Pour résoudre le doute proposé, déroulons d'un côté tous les saints Pères, tant grecs que latins ; de l'autre, les théologiens les plus savants, les historiens les plus érudits, et plaçons au milieu la sainte Bible exposée aux regards de tout le monde. Puis, faites attention, non à ce que je vais dire, car je vous ai déjà
ÎT8 SERMON XX !V.
déclaré, et je déclare de nouveau que je ne veux pas prendre moi-même la parole ni trancher la question, faites donc attention à ce que vont dire ces grands génies, qui servent comme de phare dans l'Eglise de Dieu pour éclairer les autres, «fin qu'ils ne se trompent pas sur le chemin qui mene au ciel. De la sorte, le doute sera pleinement résolu à l'aide des lumières de la foi, de l'autorité et de la raison. Remarquez toutefois quii ne s'agit pas ici de la masse du genre humain tout entière, ni de tous les catholiques sans distinction, mais seulement des catholiques adultes, qui sont capables de coopérer avec leur libre arbitre à la grande affaire de leur salut. — Consultez en premier lieu les théologiens, dont le propre est d'examiner les choses de plus près et de ne rien exagérer. Voici deux éminents c?irdinaux, Cajetan et Bellarmin, qui se présentent à vous, appuyéij sur le savant Jean d'Avila : ils se prononcent d'un commun accord contre le sentiment des libertins et déclarent ouvertement que, selon eux, la majeure partie des chrétiens adultes se damnent ; et si j'avais le temps de vous mettre sous les yeux les graves raisons sur lesquelles ils se fondent, vous en seriez pleinement convaincus. Mais écoutez plutôt Suarez qui, après avoir consulté toutes les autorités, après avoir tout pesé, a écrit ces mots : " Le sentiment le plus commun tient que parmi les chrétiens il y a plus de réprouvés que d'élus : r> Communior sententia tenet ex christianis plures esse reprobos quant prœclestinatos. Que si, à l'autorité des théologiens, vous joignez celle des Pères grecs et latins, vous les trouverez, pour ainsi dire, tous unanimes. C'est le sentiment de saint Théodore, de saint Basile, de saint Ephrem, de saint Jean Chrysostòme, Bien plus, au rapport de Baronius, c'était une opinion commune parmi les Pères grecs que cette vérité avai; (Été expressément révélée à saint Siméon Stylite, et quo
DU PETIT NOMBRE DES ÉLUS. 17l>
celait pour assurer davantage l'affaire capitale de son salut qu'il s'était décidé à vivre pendant quaronte ans consécutifs sur une colonne, exposé à toutes les intem- "péries des saisons, prodige éclatant de sainteté aussi bien que de pénitence. Consultez maintenant les Pères latins, et vous entendrez un saint Grégoire vous dire en termes clairs, que « beaucoup parviennent à la foi, mais que peu arrivent jusqu'au royaume céleste : » Ad fidem plures perveniunti ad regnuin cœleste pauci perducuntur; et saint Anselme lui faire écho en disant qu'il en est peu qui se sauvent : Ul videtur, pauci sunt qui salvantur. Saint Augustin s'exprime plus clairement encore : « Il en est donc peu, conclut-il, qui se sauvent en comparaison de ceux qui périssent : » Pauci ergo gui salvantur in comparatione multorum perituro^ rum. Mais rien n'est plus terrible que la sentence proférée par saint Jérôme, sur la fin de sa vie, en présence de sas disciples : Vioc de centicm millibus, quorum mala fuit semper vita, meretur hahere indulgentiam unus : « Sur cent mille chrétiens qui ont toujours malvécu, à peine en est-il un qui obtienne son pardon. »
m. Mais à quoi bon rechercher l'opinion des Pères et des théologiens, lorsque l'Ecriture sainte, (jui est ouverte devant nous, tranche si clairement la question ? Parcourez d'un bout à l'autre l'Ancien et le Nouveau Testament, et vous le trouvez plein de symboles, de figures et de paraboles, qui expriment au vif cette grande vérité, que peu et même très-peu se sauvent. Au temps de Noé, tout le genre humain fut enseveli dans les eaux du déluge, et huit personnes seulement trouvèrent leur salut dans l'arche; or, cette arche, dit saint Pierre dans son Epître, était la figure de l'Eglise ; et ces huit personnes seulement qui furent sauvées, reprend saint Augustin, signifient que très-peu de chrétiens se sauvent, parce qu'il en est très-peu qui conforment leur
conduite aux promesses qu'ils ont faites en paroles en recevant le baptême : Qui sœculo soUs verbis, non factis renunciant, non pertinent ad hiijus arcœ mysterium. Continuez à lire, et vous tirerez la même conclusion d'une foule d'autres faits : sur deux millions d'Hébreux qui sortirent d'Egypte pour se diriger vers la terre promise, deux seulement purent y entrer. Quatre personnes seulement échappèrent à la ruine de Sodome et des autres villes infà:nes. La paille destinée à être jetée aufeu, figure des réprouvés, l'emporte de beaucoup sur le froment qui représente les élus. Je n'en finirais point,, s'il fallait exposer ici toutes les figures dont les saintes Ecritures abondent et qui confirment cette vérité. Qu'il nous suffise d*^entendre la Sagesse incarnée : que répondit le divin Sauveur à ce curieux de l'Evangile qui lui demandait s'il y en a peu ou beaucoup qui se sauvent? Domine, si pauci sunt qui salvantur ^ ? Garda-t-il le silence? Répondit-il en hésitant? Dissimula-t-il la vérité pour ne pas effrayer? Non, sa réponse fui très-nette, et quoiq^ue interrogé par un seul, il s'adressa à tous ceux qui étaient là présents : « Vous cherchez à. savoir de moi, leur dit-il, s'il y a peu ou beaucoup d'élus; voici ma réponse. Eô'orcez-vous d'entrer par la porte étroite, car je vous le dis en. vérité, il y en a beaucoup qui chercheront à entrer et q^ui ne le pourront pas ; » parce qu'ils se contenteront d'une diligence médiocre, tandis que pour arriver en paradis il faut de grands efi"orts : Domine j si pauci sunt qui salvantur? Ipse autem dixit ad illos : Contendite intrare per angustam poriam, quia multi, dico vobiSy quœrent intrare, et non poterunt^. Qui est-ce qui parle de la sorte? Est-ce unthéologien qui discute, un docteur qui argumente? Non, non : c'est le Fils de Dieu, c'est la vérité éternelle en
{1; Luc. 13, 23. (2) Ibid.
DU PETIT NOMBRE DES ÉLUS. 18l
personne, c'est celui qui, dans une autre circonstance, a dit plus clairement encore : « Il y a beaucoup d appelés^ mais peu d'éhis : •» Miclti sunt vocatif pauci vero elecii^. Il ne dit pas : tous sont appelés, omnes sunt vocati, et qu'entre tous les hommes il y a peu d'élus; mais il dit : Multi sioit vacati, c'est-à-dire, comme l'explique saint Grégoire, qu'entre tous les hommes beaucoup sont appelés à la vraie foi, beaucoup sont chrétiens catholiques, et que parmi eux il y en a peu d'élus, peu qui se sauvent. Plaignez-vous de moi maintenant, comme si je vous rétrécissais la voie du paradis, tandis que j'ai protesté que je ne dirais pas un mot de moi-même. Ces paroles, mes frères, ne sont-elles pas de Notre-Scigneur Jésus-Christ? Ne sont-elles pas assez claires? assez certaines? Dites-moi maintenant s'il est possible d'avoir la foi dans le cœur et de ne pas trembler?
IV. Ah ! je m'aperçois un peu tard qu'en parlant d'uno manière aussi générale je frappe l'air sans porter coup : examinons les divers états en particulier, et vous comprendrez qu'il faut ou renoncer à la raison, à l'expérience, au sens commun des fidèles, ou confesser que la plupart des catholiques se damnent. Je vous le demande, est-il au monde un état plus favorable à l'innocence et au salut, ou réputé plus saint, que celui des prêtres, qui sont les remplaçants de Dieu? Qui ne croirait, au premier abord, que la plupart d'entre eux sont, non-seulement bons, mais parfaits? Et pourtant j'en^ tends, non sans frémir, un Jérôme déplorer que, quoique le monde soit plein de prêtres, il y en a une tellf^ disette, qu'à peine en trouverait-on un bon sur cent j'entends un serviteur de Dieu attester qu'il a appris par une révélation faite à lui-même, que le nombre des prêtres qui tombent journellement en enfer est si grande
(Vj Matlh. 50. iô.
ÌH2 SERMON XXIV.
fiu'il ne concevait pas qu'il pût en rester autant dans le monde; j'entends le grand Chrjsostôme qui, en considérant la vie si peu exemplaire des prêtres, en conclut les larmes aux jeux qu'il y en a peu qui se sauvent, et beaucoup plus qui se perdent : Non arbitrar inter sacerdotes multos esse qui salvi fiant, sed multo ptures qui pereant. Et si vous voulez ajouter encore à votre clfroi, levez les jeux plus haut, et dites-moi si parmi le& princes et les prélats de l'Eglise, parmi les curés avant charge d'âmes, le nombre de ceux qui se sauvent l'emporte sur le nombre de ceux qui se damnent. Pour moi je me tais et laisse la parole à Cantimpré qui vous rap- ])ortera un fait : ce sera à vous d'en tirer les conséquences. Un sjnode se tenait à Paris; un grand nombre de prélats et de curés s'j trouvaient réunis ; le roi et les princes vinrent encore rehausser par leur présence la majesté de cette assemblée. Un fameux prédicateur fut invité à j prêcher ; et pendant qu'il préparait son sermon, un horrible démon lui apparut et lui dit : Mets donc de côté tous tes livres ; si tu veux faire un sermon bien fructueux pour ces princes, ces prélats et ces paslaurs d'âmes, borne-toi à leur porter un message de notre .part et dis-leur en notre nom : « Nous, princes des ténèbres, nous vous rendons des actions de grâces infinies, à vous princes, prélats et pasteurs de l'Eglise ; de ce que, par votre négligence, le plus grand nombre des fidèles se da,mnent, aussi nous réservons-nous de ^U8 récompenser d'une telle faveur, quand vous serez avec nous en enfer. » Malheur à vous qui commandez aux autres, malheur à vous ! S'il j en a tant qui se perdait par votre faute, que sera-ce de vous? — Or, si parmi ceux qui sont les lumières du premier ordre dans l'Eglise de Dieu il j en a si peu qui se sauvent, de vous, qu'en sera-t-il? Prenez en masse les personnes de tout sexe, de tout état, de toute condition, maris et
femmes, veuves et jeunes filles, soldats, marchands, artisans, trafiquants, paysans, riches, pauvres, nobles et plébéiens ; que dirons-nous de tous ces gens qui d'ailleurs vivent si mal? Ne me le demandez pas, à moi, je n'aurais pas le courage de vous répondre : j'adore en silence les jugements de Dieu. Saint Vincent Ferrier vous éclairera au moyen d'un fait. Ce saint rapporte donc qu'un archidiacre de Lyon,, ayant renoncé à sa dignité, et s'éiant retiré dans un désert pour s'occuper de son salut et y faire pénitence, mourut le même jouf et à la même heure que saint Bernard. Apparaissant ensuite à son prélat, il lui dit : Sachez, Monseigneur,iju'à l'heure même où j'ai expiré, trente mille personnes sont mortes : sur ce nombre, l'abbé Bernard et moi nous sommes montés au ciel sans délai, trois sont entrés en purgatoire, et les 'vingt-neuf mille neuf cent cinquante-cinq autres sont tombés en enfer. Le trait suivant consigné dans nos Chroniques est encore plus épouvantable. Un de nos religieux, célèbre par sa sainteté et par sa doctrine^ préchant en Allemagne, représenta avec tant de force la laideur du péché impur qu'une femme tomba morte de douleur au milieu de l'auditoire. Puis, étant revenue à la vie, elle dit : Lorsque j'ai été présentée au li'ibunal de Dieu, soixante' mille personnes y arrivaient en même temps de toutesles parties du monde; sur ce nombre, trois ont été sauvées et sont allées en purgatoire < tout le reste a été damné. Sur trente mille, seulement cinq qui se sauvent! sur soixante mille, trois seulement qui vont en lieu de salut! Pécheurs, mes frères, qui m'écoutez, de quel nombre serez-vous? qu'en dites-vous? qu'en pensez-vous?
V. Je vois que presque tous vous baissez la tête, saisis d'étonnement et d'horreur. Mais déposez cette stupeur, mes chers auditeurs, et cessant désormais de »ous faire illusion sur le risque que nous courons.
tâchons plutôt de retirer quelque avnnta^re de notre crainte. Vous êtes raisonnables, je veux donc vous présenter les lumières de la raison : n'est-il pas vrai qu'il n'y a que deux voies qui conduisent au ciel, la voie de l'innocence et celle du repentir? Si donc je vous prouve qu'il y en a très-peu qui prennent l'une de ces deux routes, vous en conclurez, en hommes raisonnables, qu'il en est très-peu qui se sauvent. Pour en venir aux preuves, quel âge, quel emploi, quelle condition trouverez-vous, oii le nombre des méchants ne soit pas cent fois plus considérable que celui des bons et à qui l'on ne puisse appliquer ce mot de Bias : Rari boni, pravi plurimi? On peut dire de notre temps ce que Salvien disait du sien : qu'il est plus facile de trouver une multitude innombrable de personnes plongées dans toutes les iniquités, que de découvrir quelques innocents. Combien v en a-t-il parmi les serviteurs qui soient tout à fait probes et fidèles dans leur office? Combien parmi les marchands qui soient justes et équitables dans leur commerce? Combien parmi les artisans qui soient véridiques et exacts dans leur travail? Combien parmi les négociants qui soient désintéressés et sincères dans leur trafic? Combien parmi les gens de loi qui ne trahissent pas l'équité? Combien de soldats qui ne foulent pas aux pieds l'innocence? de maîtres qui ne retiennent pas le salaire de l'ouvrier? de puissants qui n'accablent pas leurs inférieurs? Rari boni, pravi plurimi. Qui ne voit qu'aujourd'hui il y a tant de libertinage parmi les jeunes gens, tant de malice chez les hommes mûrs, tant do liberté parmi les jeunes filles, de vanité chez les femmes, de licence dans la noblesse, de corruption dans la bourgeoisie, de dissolution dans le peuple, d'impudence chez les pauvres, que l'on peut dire ce que David'disait de son temps, que le petit nombre de ceux qui vivent bien disparaît dans la foule, comme s'il n'y en avait pas
un seul : Omnes declinaveriint... Non est qui faciat bomim, non est usqiœ ad nniim ' . Nous sommes arrivés, hélas! à ce délug^e universel de vices prédit par le prophôte Osée : Maledictum, et mendacium, et furturriy et adiilterium inundaverunt'. Parcourez les rues et les places, les boutiques et les ateliers, les palais et les maisons, les villes et les campagnes, les tribunaux et les cours, les temples de Dieu même : où trouverez- vous un lieu qui ne soit infecté? Hélas! s'écrie Salvien, on est envahi de toute part par le débordement des blasphèmes, des parjures, des meurtres, des haines, dea oppressions, des rapines, de la crapule, des adultères, des scandales et de l'impiété, qui étendent partout leurs ravages : Prœter paucissimos qui mala fugiunt, quid est aliud christianorum cœtus quam sentirla vitiorura? " A part quelques-uns qui fuient le mal, qu'est-ce que l'assemblée des chrétiens, sinon une sentine de vices? » On ne trouve partout qu'intérêt, ambition, gourmandise et luxe. Les souillures de l'impureté n'ont-elles pas, à elles seules, infecté la majeure partie des hommes? Saint Jean a donc bien raison de dire que le monde, si toutefois on peut appeler ainsi quelque chose de si immonde, brûle tout entier de cette fièvre maligne qui le dévore ; Mundus totus in tnaliyno positus est^. Ne vous en prenez pas à moi, s'il en est ainsi ; ce n'est pas moi qui vous parle, ce n'est pas moi qui vous le dis; c'est la raison qui force à croire que de tant de gens qui viveur si mal, il en est peu, et même très-peu qui se sauvent.
VI. Mais la pénitence, me direz-vous, ne peut-elle pas réparer avec avantage la perle de l'innocence? Sans doute qu'elle le peut ; mais je sais aussi qu'elle est si difficile dans la pratique, et que les pécheurs en usent si peu, ou en abusent tellement, que cela seul suffirait pour
{;) l'a. 13, 3. li; us. 4, s.' (3) I Joan. 5,19.
nous convaiîicre qu'il ea est peu qui se sauvent par cette voie. Oh! que ce chemin, en effet, est «scarpe^ étroit, semé d'épines, horrible à voir, dur à monter, pénible à parcourir, couvert de traces sanglantes, et de (tristes souvenirs ! Combien tombent faibles rien qu'à le voir ! combien reculent dès le début ! combien tombent à mi-chemin! combien l'abandonnent misérablement vers la fin ! et qu'il en est peu qui y persévèrent jusqu'au bout ! Saint Ambroise a dit un mot bien remar» quable ; il lui a été plus facile, assure-t-il, de trouver des personnes qui aient gardé leur innocence, que d'en trouver qui aient fait une pénitence convenable. Facilius inveni qui innocentiam servaverint quant qui congruam pœnitentiam egerint. — Si vous considérez la pénitence comme sacrement, mon Dieu ! que de confessions tronquées, que d'accusations faites comme si l'on racontait une histoire, que d'apologies étudiées, que de repentirs mensongers, que de promesses trompeuses, que de résolutions inefficaces, que d'absolutions données mal à propos! Regarderez-vous comme bonne et valide la confession de celui qui s'accuse de péchés deshonnétes invétérés dont il garde auprès de lui l'occasion? ou d'injustices manifestes, qu'il n'a pas l'intention de réparer autant qu'il le peut? ou de tromperies ou d'iniquités quelconques dans lesquelles il retombe aussitôt après sa confession? Quel horrible abus d'un si grand sacrement! l'un se confesse pour éviter l'excommunication, l'autre pour se donner la réputation de pénitent; celui-ci se débarrasse de ses péchés pour charmer ses remords, celui-là les tait par honte; l'un les dissimule à moitié par malice, l'autre les découvre par habitude : celui-ci n'a point en vue la fin du sacrement, celui-là manque de la douleur nécessaire, un autre du bon propos unir versel. Pauvres confesseurs! qu'il vous faut suer pour amener la plus grande partie des pénitents à prendra
DU PETtT NOMHRE DKS ÉLU?. 187
ces résolutions, à faire ces actes, sjuis lesquels la confession est un sacrilège, l'absolution une condamnation, et la pénitence une illusion ! Où sont maintenant ceux qui, pour autoriser l'opinion du grand nombre des élus, s'appuient sur co raisonnement : la plupart des catholiques adultes meurent dans leurs lits, munis des sacrements de l'Eglise, après s'être confessés ; donc la plupart des catholiques adultes sont sauvés? Le beau raisonnement ! Il faut inférer tout le contraire : la plupart des catholiques adultes se confessent mal pendant leur vie, donc a fortiori se confessent-ils mal à l'article de la mort, et la plupart se damnent. J'ai dit a fortiori; car comment voulez-vous qu'un moribond qui a eu tant do peine de se bien confesser lorsqu'il était en santé, réussisse à le faire lorsqu'il est étendu sur un lit de douleur, le cœur oppressé, la tête chancelante, la raison assou pie, lorsqu'il est combattu en plusieurs manières par les objets encore vivants de ses passions, par les occasions encore fraîches, par les habitudes contractées, et surtout par les démons qui l'assiègent et cherchent tous les moyens de le perdre? Or, si à tous ces faux pénitents, ou- impénitents véritables, vous ajoutez tant d'autres pécheurs qui meurent à l'impreviste dans leur misérable état, ou par l'ignorance des médecins, ou par la faute des parents, qui succombent au poison, ou sont ensevelis dans un tremblement de terre, ou foudroyés par une apoplexie, qui sont tués par une chute, ou dans une rixe, ou à la guerre, ou pris dans un piège, ou frappés par la foudre, ou brûlés, ou noyés, comment pourrezvous ne pas conclure qu'ils surpassent de beaucoup le nombre de ceux qui se sauvent, et que partant il est évident que la plupart des chrétiens adultes sont damnés? Ce raisonnement n'est pas de moi; pour moi, je me tiens neutre et je me tais; c'est saint Jean Chrysos"tome qui vous met de la sorte au pied du mur. Répon-
dez, dit le saint : n'est-il pas vrai que la majeure partie des chrétiens suit le chemin de l'enfer? Ne marchent-ils pas toute leur vie vers ce but? Pourquoi donc vous étonner que le plus grand nombre aille en enfer, et le plus petit en paradis? On n'arrive pas à la porte si l'on ne suit la voie qui y mène : Non potest quis pervenire ad portam, nisi arnbulaverit in via. Répondez, si vous l'osez, à une raison Si forte.
VII. La réponse est toute prête : la miséricorde de Dieu n'esi-elle pas bien grande? — Oui, pour celui qui le craint : Misericordia Domini... super timentibus eiim^, dit le prophète; mais pour celui qui ne le craint pas, c'est sa justice qui est grande, car elle est décidée à perdre tous les pécheurs opiniâtres : Discedite a me qui operamini iniquitatem^ . — Mais alors, pour qui donc serait le paradis, s'il n'est pas pour les chrétiens? — Le paradis est pour les chrétiens, sans doute; mais pour les chrétiens qui ne déshonorent pas leur caractère et qui vivent eu bons chrétiens; et certes, si, au nombre des chrétiens adultes qui meurent en état de grâce, vous ajoutez cette masse d'enfants qui meurent avec l'innocence baptismale, avant d'avoir atteint l'âge de raison, vous arriverez aisément à celte multitude étonnante que vit l'apôtre saint Jean et qu'il dit innombrable : Vidi turbam magnam, quam dinumerare nemo poterai^. Et c'est là ce qui trompe ceux qui soutiennent une opinion contraire. Il est certain, eu effet, que si l'on parle de tous les catholiques en général, la plus grande partie se sauve, attendu que, d'après les statistiques, la moitié environ des enfants meurent après le baptême, avant d'être arrivés à l'usage de raison ; or, si à ce nombre vous ajoutez les adultes qui ont conserve intacte la robe de l'innocence, ou qui, après l'avoir
(J) Pi. 10-2, n. (2) Ibid. 6, 9. [3) Apoc. 7 à.
Bouillée, l'ont lavée dans les larmes d'une sincère pénitence, il est évident que c'est le plus grand nombre qui se sauve, et qu'on peut très-bien appliquer à celte catégorie les paroles du disciple bien-aimé : Vidi turbam magnam^ et ces autres du Sauveur : Ventent multi ab oriente et occidente et recumbent cion Abraham, Isaac et Jacob in regno cœlorum ^ : " Beaucoup viendront de l'orient et de l'occident, et auront place au festin dans le royaume des cieux avec Abraham, Isaac et Jacob ; » ainsi que les symboles et les ligures qu'on a coutume d'apporter en faveur de cette opinion. Maia s'il s'agit des chrétiens adultes, l'expérience, la raison, l'autorité, la convenance et l'Ecriture ne s'accordeni. que trop à nous convaincre que le grand nombre se dumne. Ne vous figurez pas pour cela le paradis comme un désert ; non, certes, ce sera, au contraire, un royaume très-peuplé ; et si les réprouvés sont aussi nombreux que les grains de sable de la mer, les élus le sereni autant que les éioiles du firmament, c'est- il-dire que les uns et les autres seront innombrables, quoique dans des proportions très-ditfer entes. Saint Jean Chrysosióme s arrêtant un jour a considérer cette proportion, tandis qu'il prêchait dans la cathédrale de Constaniinople, ciié alors très-populeuse, en fut saisi d'effroi, et s'écria en soupirant : « Combien croyez-vous qu'il y aura d'élus parmi une population si considemble? » Et sans attendre la réponse, ii ajouta : " Je suis d'avis que sur tant de milliers de personnes, on en trouverait a peine cent qui se sauvent ; je doute même de ces cent : « Non pos sunt in tot minibus inveniri centum qui salventur, quin et de his dubito. Quelle chose épouvantable! sur un peuple si nombreux, ce grand saint croyait qu'il y en avait à peine cent oui dussent se sauver, et encore
iJ; Mailh. S, ij
n'en était-il pas sur. Qu'en sera-t-il de vous qui m'éeoutez? Grand Dieu! n'est-ce pas là une pensee a faire frémir? C'est une aôaire ardue, mes bien-aimés, que l'atfaire de notre salut, et d'après la maxime de tous les théologiens, quand une fin ne peut être atteinte que par des moj'ens très-diltìciies, il j en a peu qui y parviennent : Deficit in pluribus, contingit in paucioribus. C'est pourquoi le docteur angélique saint Thomas, après avoir mûrement pesé, avec son vaste savoir, tous les motifs, toutes les raisons pour et contre, conclut enfin que des catholiques adultes, la majeure partie se damne : « La béatitude éternelle dépassant les forces de la nature, surtout en tant qu'elle est destituée de la grâce originelle, c'est le petit nombre qui se sauve : » Cum beatitudo œterna excédât statum naturce, et prœcipue secundum quod est gratta originali destituta, paciores sunt qui salvantur.
VIII. Arrachez donc ce bandeau dont l'amour-propre vous bande les jeux, atin de vous empêcher de voir des vérités si salutaires, et de vous inspirer les idées les plus fausses sur la justice de Dieu. « Père juste, dit Notre-Seigneur Jésus-Christ, le monde ne vous connaît point : » Pater juste, mundus te non cognovit^. Il ne dit pas : Père tout-puissant. Père très-bon. Père miséricordieux ; mais bien : Père juste, pour indiquer que de tous les attributs de Dieu, il n'en est aucun qui soit moins connu que sa justice, a cause que les hommes se refusent à croire ce qu'ils craignent d'expérimenter. Otez donc le voile qui vous couvre les yeux et laissezen couler deux sources de larmes. Hélas ! écriez-vous, dans le monde catholique, dans cet Etat, dans cet endroit, peut-être même dans cet auditoire, la plupart seront damnés! Fut-il jamais un plus juste sujet de
(1} Joan. i~, 25,
DU PKTIT NOMBRE DES ÉLUS. Vjl
larmes qu'un fait aussi déplorable? Le roi Xerxès so mit à pleurer en contemplant du haut d'une colline ses cent mille soldats rangés en ordre de bataille, et en pensant que de cette nombreuse et brillante armée, il ne resterait plus un seul homme vivant après cent ans. N'avons-nous pas bien plus raison de pleurer, en réfléchissant que de cette multitude innombrables de fidèles catholiques la plus grande partie mourra de la mort éternelle? Ah ! une vue si lamentable devrait nous faire fondre en larmes, tout au moins devrait-elle exciter dans nos cœurs ce sentiment de compassion qu'éprouva autrefois le vénérable frère Marcel de Saint- Dominique-, religieux Augustin. Comme il méditait un jour sur les peines éternelles, le Seigneur daigna lui montrer combien d'âmes, en ce moment même, tombaient en enfer; il vit une grand'route, où vingt-deux mille personnes, se heurtant les unes les autres, se précipitaient en foule vers l'abime. A ce spectacle, le serviteur de Dieu fut saisi d épouvante, et on l'entendit s'écrier : Qh! quel nombre ! quel nombre ! et pourtant il en vient encore d'autres! et tous courent à leur perte. O Jésus} Jé&usl quelle folie ! quelle démence! Je ne puis m'empêeher de dire avec Jérémie : Quis dabit capiti meo aquam, et oculis mets fontem lacrymarumi et plorabo... interfectos filiœ popuU mei^ : « Qui donnera de l'eau à ma tête et une source de larmes à mes yeux, pour pleurer les enfants de la fille de mon peuple qui ont été tués? » Pauvres âmes, âmes si belles, comment courez-vous si empressées vers l'enfer? Arrêtez de grâce, arrêtez, et raisonnons un instant familièrement : ou vous comprenez ce qu'on entend par se sauver et par se damner pour toute l'éternité, ou vous ne le comprenez pas. Si vous le comprenez, et que malgfé cela vous ne vous
(1) Jtrem. 9, 1.
décidiez pas ce matin à changer de vie, à faire une bonne confession, à mettre le monde sous vos pieds, en un mol à faire tous vos efforts pour vous agréger au petit nombre de ceux qui se sauvent, je dis que vous li'avez pas la foi. Si v«us ne le comprenez pas, vous êtes plus excusables, car c'est l'esprit, c'est le bon sens qui vous fait défaut. Se sauver pour toute Téterniié! Se damner pour toute l'éternité! et dans cette alternative, ne pas faire tous ses efforts pour éviter l'un et assurer l'autre, c'est une chose inconcevable! Ne seriez-vous pas encore convaincus? vous resterait-il des doutes? Ce soat cependant les plus grands théologiens, les Peres' les plus illustres qui vous ont prêché par ma bouche une &i terrible vérité. Je n'ai pas osé décider par moi-même. Comment donc pouvez-vous résister à de pareilles autorités corroborées par tant de raisons, tant d'exemples, tant de témoignages des saintes Ecritures? Que si, malgré cette multitude de preuves des plus convaincantes, vous demeurez encore en suspens, et vous vous sentez porla vers l'opinion opposée, le simple soupçon qu'il pourrait bien être vrai que la plupart des chrétiens se damnent, comme l'enseignent tant de saints, tant de serviteurs de Dieu, et tous les prédicateurs les plus zélés pour le salut des âmes, ce simple soupçon, dis-je, ae devrait-il pas suffire pour vous faire trembler? Ahi s'il en est autrement, vous faites bien voir que votre salut éternel ne vous préoccupe guère. Je sais que sur un homme sensé le plus léger doute, le moindre danger en ce qui concerne le salut, fait plus d'impression que la ceriiiude d'une ruine totale dans les autres affaires où l'àme n'est pas intéressée. Aussi un de nos religieux, le bienheureux Gilles, avait-il coutume de dire que si de tous les hommes un seul eût dû se damner, il aurait tout fait pour s'assurer que ce n'ciait pas lui. Que devons-nous donc fairo, nous,
avec celle vériié si manifeste devant les yeux, que nonseulement parmi tous les hommes, mais encore parmi les catholiques le plus grand nombre se damne? Quelle résolution prend-on pour entrer dans le petit nombre de ceux qui se sauvent? Que dites-vous? que pensezvous? — Que voulez-vous que nous disions?... Si Jésus-Christ voulait me damner, m'aurait-il mis au monde? — Silence! langue téméraire, silence! Dieu n'a créé personne, pas même les mahométans, pour les damner; quiconque se damne, ne se damne que par un effet de sa malice : il se damne, parce qu'il veut se damner. Ici je prends la parole pour défendre la bonté de mon Dieu, et la venger de tout reproche. Laisseziîioi reposer.
SECOND POINT
IX. Avant d'aller plus loin, ramassez d'un côté tous les livres et toutes les hérésies de Luther et de Calvin, entassez de l'autre tous les livres et toutes les hérésies des pélagiens et des semi-pélagiens, et mettez-y le feu. Les uns détruisent la grâce, les autres la liberté, tous sont remplis d'erreurs, livrez-les donc aux flammes. Sur le front de chacun des réprouvés est gravé cet oracle du prophète Osée : Perditio tua, Israel'^ : « Ta perte vient de toi, » afin qu'ils comprennent que quiconque se damne, ne se damne que par sa propre malice, et parce qu'il veut se damner. Posons d'abord pour base ces deux vérités fondamentales : Deus omnes hommes vult salvQS fieri^ . Dieu, pour autant qu'il est en lui, veut sauver tous les hommes; et : Omnes... egent gloria DeP\ pour nous sauver, tous nous avons besoin de la grâce de Dieu. Or, si je vous fais voir que Dieu a la volonté
\\) Os. 13,9. {2) I Tlm. S.4, {3) lioni. S, S3
sincère de sauver tous les hommes, et que pour cela il leur donne à tous sa grâce ainsi que les autres moyens nécessaires pour obtenir cette fin sublime, vous serez forcés de convenir que quiconque se damne, se damne par pure malice, et que si la majeure partie des chrétiens vont à leur perte, ils y vont parce qu'ils le veulent : Perclitio tua^ Israel : tantummodo in me auxilium tuum^ : - Ta perte vient de toi, ô Israel; tu ne peux trouver de secours qu'en moi. »« Que Dieu ait vraiment la volonté de sauver tous les hommes, il nous le déclare en cent endroits des saintes Ecritures : Vivo ego, clicit Dominus Deus : nolo mortem impii, sed ut convertatur impius a via sua, et vii)at^ : « Je jure par moi-même, dit le Seigneur Dieu, que je ne veux pas la mort de l'impie, mais bien que l'impie se convertisse et qu'il vive. " Convertimini... et non erit vobis in ruinam iniquitas... Quia nolo mortem inorientis, dicit Dominus Deus, revertimiìii et vivite^ : « Convertissezvous, et votre iniquité ne vous entraînera pas à votre ruine. Car je ne veux pas la mort de celui qui périt, dit le Seigneur, revenez et vivez. " Comme je n'ai pas le temps de beaucoup m'étendre, je vous ferai seulement observer que quand quelqu'un désire vivement une chose, on a coutume de dire qu'il en meurt d'envie ; ce n'est là qu'une exagération, une hyperbole ; mais Dieu a eu une si grand-e envie, une volonté si ardente de nous sauver, qu'il en est réellement mort; c'est par le désir de nous donner la vie qu'il a souffert la mort : Propter nos et propter nostram salutem... mortuus est. Cette volonté de sauver tous les hommes n'est donc pas en Dieu une volonté affectée, superficielle, apparente; mais bien une volonté sincère, effective, bienfaisante, puisqu'on effet il nous fournit tous les moj^ens
(l) Os. 13, 9. (2) £""-11. 33. li. (3) IbU. iS, 30 3S^.
les plus propres pour nous sauver. Et il nous les donne, non pour qu'ils restent sans effet, ou parce qu'il prévoit qu'ils n'en auront pas; mais avec une volonté sincère, avec l'intention réelle qu'ils obtiennent leur fin; et s'ils ne l'obtiennent pas, il s'en naontre affligé et cfTensé. Il ordonne à ceux dont il prévoit la perte, comme aux autres, d'employer les moyens d'arriver au salât; il les y e.vhorte, il les y oblige; et s'ils ne le font pas ils pèchent; ils peuvent donc le faire et se sauver aussi. Bien plus. Dieu voyant que sans son secours,, nous ne nous servirions même pas de sa grâce, nous donne ces autres secours pour nous aider, et s'ils restent quelquefois inefficaces, c'est notre faute, car ces secours étant les mêmes in actu primo, comme parlent les théologiens, l'un en abuse et se damne, tandis qu'un autre y coopère et se sauve, voire même avec des secours moindres. Oui, il peut se faire que celui qui a reçu une grâce plus puissante en abuse et se perde, et que celui' qui en a reçu une moindre en profite et se sauve. Saint Augustin se lève ici et s'écrie : « Si donc quelqu'un s'écarte de la justice et se précipite dans l'abime, c'est l'efFel de son libre arbitre et de sa malice : » Ergo si quis a justifia deficit, suo in prœceps fertur arbitrio, sua co'iwupiscentia trahitur, sua persuasione decipi' tur. Mais pour ceux qui n'entendent pas la théologie, voici ce que j'ai à leur dire, faites-y bien attention : Dieu est si bon, mes chers frères, mais si bon, si bon, que quand il voit un pécheur courir bride abattue à sa perdition, savez-vous ce qu'il fait? il court après, l'ap* pelle, le conjure, l'accompagne jusqu'au bord de l'abîme. El que ne fait-il pas pour le convertir ! Il lui envoie de bonnes inspirations, de saintes pensées, et si le malheureux n'en profite pas, il se fâche, il s'indigne, il le poursuit. Il semble qu'il va le frapper; mais non, il frapp<? en l'air et lui pardonne. Cependant le pécheur
'19(r SERMON XXIV.
ne s'arnenJe pas : Dieu le jette mourant sur un lit de douleur. Sans doute qu'il va en finir avec lui. Mais non; il le guérit. L'autre s'opiniàtre dans le mal. Hélas ! { semble se dire \f Seigneur, voyons, pensons un peu, que pourrait-on faire de plus? accordons-lui encore une année de temps. Et cette année finie : Allons! une seconde année. Et si malgré tout cela le pécheur veut à toute force se jeter dans cette fournaise ardente, que fait Dieu? Tabandonne-t-il? Non; il le prend par la main, et tandis qu'il a un pied en enfer et l'autre dehors, il le prêche encore, il le supplie de profiter de sa grâce. Or, je vous le demande, si cet homme se damne, n'estil pas vrai qu'il se damne en dépit de Dieu, qu'il se damne parce qu'il veut se cTamner? Où est celui qui m'objectait : Si Dieu voulait me damner, pourquoi m'aurait-il mis au monde?
X. Ah ! pécheurs ingrats, apprenez aujonrdliul que si vous vous damnez, la faute n'en est pas à Dieu, mais à vous-mêmes : vous ne vous damnez que parce que vous le voulez. Pour vous en convaincre de plus en plus, approchons des portes de l'abîme, et permettez que j'évoque quelqu'un de ces malheureux réprouvés qui brûlent au milieu des flammes, afin qu'il vous explique cette vérité. Holà! malheureux, que Tun de vous se lève pour détromper ceux qui m'écoutent! Voilà que du milieu de ces torrents de feu et de 'umée, apparaît une figure hideuse, épouvantable. Dis-moi qui ta es? — Je suis un pauvre idolâtre, né dans un pays inconnu, qui n'ai jamais entendu parler du ciel, ni de l'enfer, ni de tout ce que je souff're maintenant. — Pauvre malheureux, retire-toi ; ce n'est pas toi que je cherche, qu'il en vienne un autre. — Le voilà. Oh l qu'il est affreux ! Et toi, qui es-tu? — Je suis un schismatique des dierniers confins de la Tartarie, j'ai toujours vécu au milieu des forêts, et c'est à peine si je savais qu'il y ei"'t 'in Dieu.
'■ — Ce n'pst ï)ns encore toi qu'il me faut, retourne en bas. — En voilà un qui sort de ces tourbillons do flamrnes : Qui es-tu? — Je suis un pauvre hérétique du Nord, né sous le pôle, sans avoir jamais vu ni la lumière? du soleil, ni le flambeau de la foi. — Je n'ai pas encore besoin de ceux de votre espèce; retirez-vous donc. — Mes frères , j'ai le cœur brisé en voyant, parmi les réprouvés, ces malheureux qui n'ont jamais rien connu des vérités de foi ; sachez pourtant que lorsque la sentence a été prononcée contre eux, il leur a été dit aussi : Perditio tua : « Ta pprte vient de toi. n Ils se sont damnés parce qu'ils l'ont voulu. Oh ! que de secours ils ont reçus de la bonté de Dieu pour se sauver! Nous ne les connaissons pas, mais ils le savent bien et ils le proclament maintenant : Justus es. Domine, et rectum judîcium, ticum^ : « Vous êtes juste. Seigneur, et vos jujsrements sont équitables. «Vous saurez donc que de toutes les lois, la plus ancienne est la loi de Dieu ; celle-ci nous la portons tous écrite dans notre cœur, elle s'apprend sans maître, il suffit des lumières de la raison pour en connaître tous les préceptes. De là vient que les barbares eux-mêmes se cachent pour commettre certains crimes, et en {Tardent le secret; c'est qu'ils savent qu'ils font mal. Voilà pourquoi ils encourent la damnation; ils n'ont pas ob.<Jervé la loi naturelle qui était prravée dans leur cœur ; car s'ils l'eussent observée, Dieu aurait fait des miracles en leur faveur plutôt que de les abandonner; il leur aurait envoyé quelqu'un pour les instruire, et leur aurait donné encore d'autres secours ; mais ils s'en sont rendus indignes en ne vivant pas conformément aux inspirations de leur propre conscience, qui les averiiàsaii du bien et du mal : c'est elle aussi qui les a accusés au tribunal de Dieu, et c'est
. (I) Fa. IIS. 137.
elle qui leur adresse ce continuel reproche : Perditio tua ex te : « Ta perte vient de toi. » Et ils n'ont rien à répliquer, ils sont forcés d'avouer qu'ils ont le sort qu'ils méritent. Or, si ces infidèles sont inexcusables, quelle excuse pourrait avoir un catholique, avec tant de sacrements, tant de sermons, tant de secours de tout genre ? Comment ose-t-il dire : Si Dieu voulait me daraner^ pourquoi m'aurait-il mis au monde, tandis que Dieu lui a prodigué tous les moyens de salut? Achevons donc de le confondre.
XI. Répondez, vous qui soufirez au fond de ces abîmes : y a-t-il des catholiques parmi vous? — S'il y en a? certes, et combien! — Qu'il en vienne donc un audessus. — C'est impossible, ils sont trop bas, il faudrait mettre tout l'enfer sens dessus dessous ; il est plus facile d'arrêter un de ceux qui sont sur le point d'y tomber. — Holà! c'est toi que j'interpelle, toi qui vis dans l'état du péché mortel, entretenant des haines ou des liaisons criminelles, plongé dans la fange du vice impur, et faisant chaque jour un nouveau pas vers l'enfer : arrête , qui que tu sois , homme ou femme, arrête et retourne en arrière ; c'est Jésus qui t'appelle et te crie par ses plaies comme par autant de bouches : Mon fils, ma fille, si tu te damnes, oh ! certes, tu n'auras à te plaindre de personne que de toi : Perditio tua, Israel. Lève les yeux, mon fils, et vois de combien de faveurs je t'ai enrichi, afin d'assurer ton salut. Je pouvais te faire naître dans une forêt parmi les sauvages, comme tant d'autres; mais pour toi je n'en ai pas agi de la sorte : je t'ai fait naître, au contraire, dans le sein de l'Eglise catholique, je t'ai fait élever par un si bon père, une si bonne mère! je t'ai prodigué mes instructions et mes enseignements : si malgré tout cela tu te damnes, à qui en sera la faute? A toi, mon fils, à toi seul : Perditio tua. Je pouvais te précipiter en enfer
DU PETIT NOMBRE DES Él.US. lîH)
dos le premier péché mortel que tu as commis, sans eu attendre un second ; je l'ai fait avec tant d'autres ; mais avec toi j'ai pris patience, je l'ai attendu des années et des années, et maintenant encore je t'attends à la pénitence. Or, si malgré cela tu te damnes, à qui eu sera la faute? A toi, mon fils, à toi seul : Perditio tua. Tu sais combien j'en ai fait mourir misérablement sous tes yeux : c'était un avertissement pour toi. Tu sais combien d'autres j'ai remis dans la bonne voie : je l'ai fait pour t'encourager par l'exemple. Tu te rappelles ce que t'a dit ce bon confesseur? C'est moi qui le lui ai fait dire. Ne t'engage-t-il pas à changer de vie, à faire une bonne confession générale? c'est d'après mes inspirations. N'as-tu pas entendu tel sermon qui t'a fait une vive impression? c'est moi qui t'y ai conduit et qui ai touché ton cœur. Et puis, ce qui s'est passé entre moi et toi dans le secret de ton cœur, tu ne peux le dissimuler : ces bonnes inspirations si fréquentes, ces vues si claires, ces remords de conscience continuels, oseraistu les nier? Or, sache que c'était là autant de secours de ma grâce qui te voulait en paradis. A tant d'autres, je les ai refusés, et je te les ai prodigués, à toi, que j'aimais comme un fils. Ah! mon fils, mon fils, combien d'autres, si je leur parlais aussi tendrement que je te parle en ce moment, se frapperaient la poitrine et rentreraient dans la bonne voie ! et toi, tu me tournes lo dos. Ecoute, âme chérie, écoute mes dernières paroles : tu m'as coûté bien du sang, ma fille, oui, bien du sang; mais si malgré tout le sang que j'ai versé tu veux lu damner, ah ! ne te plains pas de moi, n'accuse que toimême, et souviens-loi pendant toute l'éternité que si lu te damnes, ce n'est pas par ma faute, c'est malgré moi, c'est parce que tu veux te damner : Perditio tua : « Ta îerte vient de toi. » Ah! mon aimable Jésus, les pierres uiles-mèmes ne se fondraient-elles pas à do si douceà
paroles, à des expressions si tendres? Est-il quelqu'un dans cet auditoire qui veuille se damner en dépit de Dieu et de ses secours, et se précipiter malgré tout en enfer? S'il en est un, qu'il me prêle encore un moment d'attention, et puis qu'il résiste, s'il le peut.
XII, Baronius rapporte que Julien l'Apostat, après son infâme apostasie, conçut une haine si violente contre le saint baptême, qu'il tourmentait jour et nuit sor imagination pour trouver un moyen de se débaptiser. Il fit à cet effet préparer un bain de sang de chèvre et s'y plongea, pensant que ce sang impur de victimes consacrées à Vénus effacerait de son ame le caractère sacre du baptême. La conduite de cet apostat vous parait abominable, cependant il n'avait pas tout à fait tort, car il aurait bien moins souffert en enfer, s'il y était descendu sans le sceau du chrétien. Mon pauvre pécheur, vous allez trouver étrange le conseil que j'ai à vous donner, et cependant, a le bien prendre, c'est un conseil de miséricorde. Pour qu'il vous fasse plus d'impression, je me jette à vos genoux et je vous conjure, mon cher frère, par le sang do Jesus-Christ, par les entrailles do Marie, de chauger de vie, de rentrer dans la voie qui conduit au ciel, et de faire tout votre possible pour appartenir au petit nombre de ceux qui se sauvent. Si, au lieu de prendre ce parti, vous voulez poursuivre votre marche vers l'abime, voici, hélas! le conseil que je vous doune ; tâchez au moins de trouver quelque moyen d'effacer votre baptême. Malheur a vous, si vous paraissez en enfer avec ce signe sacré sur le front ! malheur à vous! combien votre confusion en sera plus grande! Faites donc ce que je vous propose : Si vous ne voulez pas vous convertir, allez, des aujourd'hui, supplier votre curé d'effacer votre nom du registre des baptêmes, afin qu'il ne reste plus aucun souvenir que vous iiyez jamiùs été chrétien. Suppliez aussi votre
ange g:ardicu d'effacer de son livre toutes îù-j ^âces, les bons mouvements, les secours salutaires qu'il vous a donnés par ordre de Dieu ; malheur à vous, si on e;: a connaissance! Adressez-vous même à Jésus-Christ et dites-lui hardiment de reprendre sa foi, son baptême, Bos sacrements. Eh bien! vous frémissez d'horreur'^ Vous n'oseriez formuler une pareille demande? Finissezen donc, mon cher frère, jetez-vous aux pieds du Sauveur, et, la tête baissée, les larmes aux yeux, le cœur contrit et pénétré d'une amòre douleur, dites-lui : Mon Dieu, je confesse que jusqu'ici ma vie a été pire que celle d'un infidèle ; je ne suis pas digne d'être inscrit au nombre des élus, je sais que je ne mérite que trop la damnation. Mais cependant voire miséricorde est grande, et plein de confiance dans votre yrùce, je protesto que je veux sauver mon àme. Arrive que pourra? fallùt-il sacrifier la fortune, l'honneur, la vie même, pourvu que je me sauve, c'est assez. Si par le passé, j'ai été infidèle, je m'en repens, je déplore, je deteste mou infidélité, je vous en demande humblement pardon. Par; donnez-moi, mon doux Jésus, et en même temps fortifiez-moi, afin que je me sauve. Je ne vous demande ni richesses, ni honneurs, ni prospérités ; tout ce que je demande, c'est de sauver mon àme. — Et vous, mon Jesus, que dites-vous? Voilà la brebis éi^'uiée qui revient à son bon pasieur ! ah! embrassez-le, ce pécheur si bien dispose, si repentant, bénissez ses lai^mes, bénissez ses soupirs; ou plutôt bénissez, non un seul pécheur, mais ce peuple tout entier que vous yoyaz si décide a ne plus chercher autre chose que son salut. -— Voyons, mes biea-aimés , faisons, au pied de ce crucifix, la fervente protestation de vouloir a tout prix sauver notre àme. Que tous ceux qui ont conçu un vif désir de se sauver m'accompagnent; que dis-je/' ftccompagnez-moi tous, et disons do concert : 0 moa
Jésus, je veux sauver mon âme. — Disons-lui aveo larmes : 0 mon Jésus ! je veux sauver mon âme. — • 0 larmes bénies ! ò bienheureux soupirs ! Oii ! maintenant, certes, je vais vous renvoyer tous consoles. Si donc vous voulez savoir mon sentiment personuel sur le nombre des élus, le voici : Qu'il y en ait peu ou beaucoup, je dis que quiconque veut se sauver, se sauve, et que personne ne se perd s'il ne veut se perdre; quo s'il est vrai qu'il y en ait peu en réalité qui se sauvent, c'est qu'il y en a peu qui vivent bien. Au reste, comparez les deux opinions : la première qui dit que le plus grand nombre des catholiques se damne, et la secondo qui prétend que la plupart se sauvent; puis supposez qu'un ange envoyé de Dieu, faisant retentir la terrible trompette de l'éternité, vienne confirmer la première opinion, et ajoute que non-seulement la majeure partie des catholiques est réprouvée, mais que même parmi tous ceux qui sont ici présents un seul sera sauvé ; vous n'avez qu'à obéir aux commandements de Dieu, à détester les usages de ce siècle corrompu, à embrasser avec un véritable esprit de pénitence la croix de Jésus-Christ; et vous serez cet élu, ce seul qui se sauvera. Que l'ange revienne de nouveau, et d'un ton plus joyeux confirme la seconde opinion, en disant que non-seulement la plupart des catholiques sont sauvés, mais que même do tout ce peuple ici présent un seul doit se perdre, et que tous les autres se sauveront ; vous n'avez qu'à continuer vos usures, vos vengeances, vos débauches, votre libertinage, vos impudicités, et vous serez infailliblement ce réprouvé, ce seul qui se damnera. A quoi sert donc de savoir s'il en est peu ou beaucoup qui se sauvent? Ecoutez l'oracle de saint Pierre : Salagite ut per bona opera certam vestram vocationem et electionem faciatis^ : « Efforcez- vous de rendre votre vocation et
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votre élection certaine par vos bonnes œuvres. » Si vous le voulez, vous vous sauverez : telle est la réponse que fit le docteur angélique saint Thomas d'Aquin à sa sœur qui lui demandait ce qu'elle devait faire pour se sauver. Je vous en dis autant. Faut-il vous le prouver par un argument invincible, convaincant? la chose est aisée : Personne ne va en enfer s'il ne pèche mortellement; cette majeure est de foi; or, personne ne pèche mortellement, s'il ne le veut ; cette mineure est une proposition théologique d'une vérité incontestable : Non est peccatnm nisi volimtarium : donc personne ne va, en enfer, s'il ne le vent ; la conséquence est légitime, indubitable. Cela ne suffit-il pas pour vous consoler? Pleurez vos péchés passés, confessez-vous bien, ne péchez plus à l'avenir, etvous serez tous sauvés. Pourquoi tant se tourmenter, s'il est très-certain que l'on ne va en enfer que pour le péché mortel; qu'on ne pèche pas mortellement sans le vouloir, et que, par conséquent, pour aller en enfer, il faut le vouloir. Ce n'est pas là une opinion, mais une vérité solide, incontestable, qui console et fortifie. Dieu daigne vous la faire comprenf'-'i i^t vous bénir!
POUR LE MERCREDI APRÈS LE QUATRIÈME DIMANCHE DE CARÈSrS.
Ifon est hic homo a Deo, qui tabbatum non cu$-
todlt.
Cet homme n'est point envoyé de Dieu, puisqn*;!
ne garde point le sabbat. Joam. % \6,
I. La sage nature, prévoyant les ravages que la langue des médisants devait causer dans le monde, l'a renfermée, comme une bête féroce, dans une cage garnie d'une double clôture et bien défendue ; afin que, enchaînée entre les dents et emprisonnée derrière les lèvres, elle ne put sortir que difficilement d'une si étroite prison. Mais à quoi ont servi tant de précautions, sinon à la rendre plus dissolue, plus eftrénée, plus indomptable? Nous rencontrons, en effet, tous les jours, de ces langues téméraires qui, ne respectant ni le ciel, ni la terre, prennent pour point de mire ce qu'il y a de plus élevé dans le monde, et de leur souf&e empesté s'efiorcent d'obscurcir les astres les plus éclatants. Voyez-le dans l'Evangile de ce jour. Noire-Seigneur rend la vue à un aveugle, et parce que, pour ajouter encore au prodige, il prend du bout des doigts un peu de boue par terre, il s'attire les malédictions des scribes et des pharisiens, qui l'accusent de violer le sabbat, et de fouler aux pieds les rites sacrés, comme un ennemi de Dieu ; Non est hic homo Dei, qui sabbatiim non custoditi tant il est
CE LA MÉDÏSANCK. 205
vrai qu'une langue médisante ne sait distiller que le poison, même des fleurs les plus salutaires. Scribes perfides, n'y a-t-il donc pas à Jérusalem de scandales contre' lesquels vous puissiez déchaîner votre langue empestée? Pourquoi donc aiguiser vos dents contre le Saint des saints, jusqu'à jeter le blâme sur ses actions les plus jtures, jusqu'à contrôler ses paroles les plus sages, et envenimer ses regards les plus bienveillants? que disje? jusqu'à vous servir avec une basse envie de ses miracles mêmes pour critiquer un homme envoyé de- Dieu et si merveilleux en toute chose? Non est hic homo a Deo, qui sabbatum non custodii; ««■ ce n'est pas là un homme de Dieu, puisqu'il ne garde point le sabbat. » Mais plutôt gardons le silence, n'élevons pas la voix, parce que les cendres de ces malheureux pourraient se ranimer, leur bile s'enflammer, et leurs traits empoisonnés se tourner contre nous. Leur démangeaison de critiquer les actions d'^autrui n'a qu€ trop passé sur nos lèvres. Trouverez-vous une place, un cercle, ua lieu de divertissement, une antichambre, une réunionde désœuvrés, voire même, ce qu'à Dieu ne plaise, un cloître assez solitaire, assez retiré, où la dévotion ne soit taxée d'hypocrisie par de perfides détracteurs, l'humilité de lâcheté, la pudeur de sottise, où l'on ne se serve quelquefois des miracles eux-mêmes, c'est-à-dire des œuvres les plus saintes, pour discréditer les hommes les plus admirables? Langues maudites, allumées par le feu de l'enfer, inflammatœ a gehenna *, puisqu'eû réalité elles portent avec elles un feu infernal qui, s'il ne brûle pas, tache et noircit les plus belles fleurs dans l'ordre de la nature, telles que la bonne renommée, l'honneur, la réputation d'honnête homme et d'homme de bien ! Permettez donc que je consacre ce malin tous
(Ij Jac. 3, 6.
SERMON XXVl
les efforts de mon zèle à flageller ces langues intempérantes, et qlie, pour déraciner un vice si détestable, je vous fasse voir qu'entre tous les maux qu'un homme puisse commettre, — celui-ci est le plus facile à commettre, premier point; — le plus difficile à guérir, second point; — le plus digne de châtiment, troisième point. ^— J'espèro ainsi vous faire concevoir le plus grand éloignement et la plus vive Korreur de ce vice, dans lequel on tombe si aisément, auquel oh remédie si difficilement et dont le châtiment est si assuré. Je sais ' bien que les détracteurs, pour se venger, aiguiseront leurs langues contre moi; n'importe. Qu'ils se déchaînent hardiment contre un homme qui mérite toute sorte d'ignominies, pourvu qu'ils se corrigent, et qu'ils répriment enfin ces médisances si préjudiciables à leur âme, si préjudiciables au prochain, si préjudiciables à l'honneur de Dieu. Commençons.
PREMIER POINT
II. c'est line chose vraiment étrange d'entendre ionÉ les jours les hommes se plaindre d'être mortels, et malgré cela de les voir travailler sâiis Cesse à multiplier les instruments de mort, comme pour la rendre" plus' facile et plus prompte. Remarquez, je vous prie, combien d'inventions paraissent chaque jour pouf seconder là mort qui nous poursuit. QUC de plombs se fondent, «lue de fers s'aiguisent, que d'aciers s'affilent sous fo'rnie (le poignards, de dards, de lances, de piques, de cimeterres, pour frapper dé pi^és oii de loin, d'estoc et do taille, non-seulement avec sûreté, mais encore avec' facilité? El les arrhes à feu, à quel fatal degré de perl'ection ne sont-elles pas arrivées aujourd'hui? Quels torrents de flammes voniit l'artillerie? Quels affreux désas-très causent les bombes? Il semble que ce n'était pys
DE r-A MKDISANCR. 207
nssez des foudres d'un ciel irrité, si la barbarie des hommes ne parvenait à faire gronder le tonnerre même par un ciel serein. Pourquoi donc déployer tant d'in- Hustrie à multiplier les chances de mort, et à mettre la vie en danger de toutes les façons? Cessez de vous étonner, et remarquez une autre contradiction bien plus digne de vous frapper de stupéfaction • c'est, d'une part, l'extrême susceptibilité avec laquelle les hommes tiennent à conserver l'estime, la réputation, la considération aux yeux de leurs concitoyens, et d'autre part, les mille moyens qu'un bon nombre d'entre eux mettent en œuvre pour la ruiner par la médisance. N'est-il pas vrai que la langue médisante porte avec elle un arsenal tout entier de ces armes sanglantes dont la guerre marche armée? Observez-la bien, et vous lui verrez des arcs pour atteindre de loin, des poignards pour frapper de près, des lances, des dards, des épées pour percer, vous (entendrez éclater comme la foudre, gronder comme le tonnerre, les arquebuses et les bombes; une langue piédisanle est armée de toutes pièces. La chose paraîtrait incroyable, si elle n'était attestée par l'Esprit-Saint lui-même : Extenderunt linguam suam quasi arciim^. Dénies eorum arma et sagittœ, et lingua eorum gladius qcutits^. Faut-il s'étonner que la médisance soit si facile? Hélas! il est aussi facile de médire que de parler, d'autant plus que le propre des détrî^cteurs n'est pas de se se]:'vir de ces armes pour attaquer l'ennemi en face, mais pour l'assaillir par derrière, en véritables traîtres qu'ils sont; aussi est-ce avec raison que la médisance est regardée comme un vice bas, et comparée à la morsure d'un serpent. De même, en effet, que l'esclave n'oserait maudire son maître en sa présence, ni le malicieux serpent lancer son dard autrement qu'à
(i; Jercr.i. 1. 3. l2) Ps. 56. 5.
rimprovîste, ainsi le détracteur se plaît â frapper dans l'ombre, et s'acharne contre les absents. Qu'il ne vienne pas me dire que s'il médit, c'est par zèle qu'il le fait. Quoi! par zèle! Si c'était le zèle et la charité qui le fissent agir, il s'adresserait à visage découvert à celui qu'il croit coupable, et lui dirait avec une sainte intrépidité, comme le prophète : Arguam te, et statuant contra faciem tuam ' : « Je te reprendrai ouvertement, et j'établirai mes griefs sous tes yeux. " Il ferait ce que fit autrefois ce fameux corsaire, appelé Donide, lequel, conduit enchaîné en présence d'Alexandre-le-Grand, reçut de ce redoutable monarque un terrible reproche, à cause qu'il infestait les mers de ses pirateries, et ruinait le commerce. Le captif ne perdit pas sa présence d'esprit, et plein d'assurance au milieu des fers, d'accusé il se fit accusateur et retourna aussitôt contre le roi le reproche qui lui était adressé : « La nécessité, prince, lui dit-il, a fait de moi un petit brigand de mer ; mais l'ambition a fait de vous un ravageur de terre. Je suis corsaire, parce que je n'ai que quelques vaisseaux à ma disposition ; tandis que, si j'avais une armée à mes ordres, je serais un conquérant. » Ainsi parle celui qui a autant de cœur que de langue ; mais les calomniateurs, qui ont plus de langue que de cœur, bien loin d'affronter ouvertement le coupable, portent la faiblesse jusqu'à le flatter et le louer en sa présence, pour le percer ensuite plus impunément de leurs traits quand il sera absent. Qui de vous, s'il en est ainsi, ne concevrait aujourd'hui une profonde horreur contre ces malheureux détracteurs, ou plutôt contre ces traîtres ? Car jamais on n'est sûr d'être à l'abri de leurs traits, et vous pouvez croire qu'ils en useront avec vous comme ils l'ont fait à l'égard du saint homme Job, lequel vous
a\ Ps. 49. 21.
DE LA MÉDISANCli. 200
apprend lui-même qu'il ne s'était pas plutôt retiré, qu'il était en butte ù leurs traits : Cum ab eis recessissei/i, detrahebant miki^ .
III. Connaissant maintenant la malice des détracteurs, qui consiste à frapper en secret, de loin et paiderrière, examinons, s'il vous plait, avec quelle fucilitj ils décochent leurs traits. Rien incontestablement ne représente mieux les médisants que ce monstre, quo vit autrefois le prophète Daniel, et qui était armé d'une triple raiigée de dents. Non-seulement, eh effet, ils ont des dents tellement tranchantes, que l'Esprit-Saint les appelle des glaives : Generatio quce pro dentibus gladios habef^ ; mais en outre ils ont trois rangs de dents pour frapper avec plus de facilité, et faire plus de ravage d'un seul coup. Bien plus, si vous considérez attentivement un médisant des pieds à la tête, vou.s verrez que tous ses membres sont comme armés de dents, car il les fait tous servir à mordre et à déchirer la réputation du prochain. Si vou^ voulez en avoir la preuve juridique, mettez à la question un détracteur de cette espèce, et tous ses membres confesseront les ravages qu'ils ont causés à leur manière. Ecoutons d'abord la langue : voyons, combien de fois as-tu déchiré la réputation de ton frère? — Pour moi, répond-elle, j'ai déchiré sans pitié la réputation d'autrui autant de fois que j'ai faussement imputé à d'autres un crime dont ils n'étaient pas coupables, ou que j'ai manifesté des crimes réels mais secrets, ou exagéré des crimes publics. Je confesse que j'en ai mordu plus d'un, en cherchant a ternir les actions vertueuses des personnages les plus recommandables, en les niant, en les interprétant mal, ou en faisant passer pour péchés les vertus mêmes. Je confesse en outre que pour blesser avec plus d'artifice
(1) Joi). 19, 18. (2) iVoi'. 56», 14.
i: U. IV. ÎB*
210 SEHMON XXV,
j'emprunte souvent les figures de la rliétorique» comme il m'arriva l'autre jour dans un cercle de désœuvrés. La conversation étant tombée sur un certain gentilhomme et sur je ne sais quel religieux, j'employai la figure qu'on nomme exclamation ; ainsi, je fis d'abord un petit éloge du premier, en disant (lu'il était en réalité doué de toutes les qualités propres à son état, puis j'ajoutai : Quel dommage qu'un homme pareil se soit amouraché d'une telle, et qu'il vive depuis des années éloigné des sacrements ! — Et de ce religieux si savant, si excel-, lent sous tous les rapports, qu'as-tu dit? — Oh! quel malheur qu'il soit si entêté ! qu'il soit si remuant, au point de ne trouver aucun supérieur qui le veuille sous sa direction ! Une autre figure qui m'est familière, c'est l'antonomase dont se servit Judas, lorsqu'il vendit son divin Maitre aux Juifs, et leur dit : Quid viiltis mihi dare, et ego vohis eum iradam^i « Que voulez-vous me donner pour que je vçus le livre? » 11 s'abstint de le nommer, il n'eut garde de dire que le Clirist était le Saint des saints, l'Oint par excellence, le Fils unique du Très- Haut, mais il le désigna par un simple pronom, eum^ lui, cet homme. C'est ainsi qu'il y a quelques jours, comme pn s'entretenait, dans une antichambre, sur le compte d'un certain ministre, je dis : Mais quel est après tçut cet homme-là? Et quelqu'un m'ajant demandé à qui avait été conférée telle charge, je répondis : A celui-là. Si vous voulez savoir toutes les autres fourberies auxquelles j'ai recours pour raédif^, interrogez là-dessus les autres membres ; car tous me, servent de ministres dociles dans cet office. — ^ Mettons donc les jeux à la question. Nous aussi, répondent-ils, lions avons déchiré la réputation du prochain. Le cas çst arrivé un jour, entre autres, qu'oîi s'entretenait.,
i^) Matth. 56, ìó.
DE I,i\ MÉDISANCE.' 211
(lans un magasin, de la modestie exemplaire d'une dame Irés-honorable, noys fîmes entendre par un clin d'œil de travers que récla,t de sa chasteté setait obscurci. — Et les pieds, que disept-àls? — Nous aussi, nous avons {les dents pour mordre, çl nous l'avons bien fait voir dans une circonstance où Von faisait l'éloge des brillantes qualités d'un personnage en titre; on louait sa probité dans le maniement des affaires, sa justice dans les contrats, son désintéressenaent dans les emplois publics; nous pressâmes le pied du voisin po,ur insinuer que ces louanges n'étaient pas méritées et que nous les Ibulions aux pieds. — C'est aux bras à comparaître à leur tour. Nous ne sommes pas non plus innocents, disent-ils ; la preuve, c'est qu'un soir, la conversation roulant sur la piété et la retenue d'un ecclésiastique, nous donnâmes un coup de coude au, voisin, comme pou;* dire qyo ces louanges étaient aussi peu croyables qu'il l'est peu qu'on puisse les signer avec le coude. Terminons cet examen, car autrement, lorsqu'il s'agit de médisance, nous n'arriverions jamais au bQut du procès. Copicluons donc avec le Sage, qu'il n'est rien de plus facile que de perdre l'honneur dç prochain, puisque le détracteur, comme nous venons de le voir, médit avec les yeux, médit avec les pieds, médit avec les mains, médit avec tous les membres de son corps :. Annuit çculis, terit pede, digito loquitur, pravo corde machinatur malurn^.
IV. J'entends, reprend quelqu'un ; en conséquence, pour ne pas s'exposer au danger de faire tort au prochain, soit par gestes, soit surtout par des écarts de langue, le meilleur parti serait de se taire. — Un ins-. tant, on n'est pas sauvé pour se taire; le silence a aussi ses dents et fait parfois plus, de mal à la réputation du
(1) Prov. 6. i3.
prochain que la parole. L'Evangéliste saint Marc rapporte que les princes de la Sjnagogue, non contents du traitement barbare qu'ils avaient fait subir-à Notre- Seigneur en le clouant à la croix, passaient et repassaient sous ses yeux en l'insultant par des blasphèmes. Je demande ce que disaient ces impies. Sans doute qu'ils niaient sa consubstaniialité divine avec le Père éternel.* Non. Us lui reprochaient peut-être la vanité de ses miracles? Non. Est-ce qu'ils traitaient de fables son Evangile, et de folie ses oracles? Rien de tout cela. Mais, que disaient-ils donc? Rien. Ecoulons de la bouche de l'évangéliste la manière de blasphémer de ce; Pharisiens : Prœtereuntes hlasphemabant eiim, rnoventes capita sua ' : « Ils passaient devant lui et blasphémaient en branlant la tête. » — Et c'est là blasphémer? — Oui, sans doute : c'est ainsi particulièrement que les supérieurs blasphèment contre les inférieurs qu'ils veulent voir crucifiés : Moventes capita sua. Dites-leur du bien do ce sujet, dont ils ont conçu une mauvaise opinion, dites-leur qu'il est digne d'occuper une place plus honorable dans leur estime, louez sa sagesse, son intégrité, son courage, son expérience dans les affaires, son habileté dans les emplois : ils no vous répondront pas en termes dédaigneux que vous êtes mal informé, qu'ils connaissent mieux que vous les qualités de ce sujet; ils se feraient un cas de conscience de parler ainsi. Ils vous répondront par le silence : Moventes capita sua. Pendant que vous parlerez, ils se mettront à contempler l'azur des plafonds, les arabesques des corniches, les figures des tapisseries, ils fronceront les sourcils, se pinceront les lèvres, hausseront les épaules, et avec un mystérieux branlement de tête, sans dire un seul mot, ils condamneront la vie de ce pauvre homma
(1) Maith. 27, 30.
quils ne peuvent soulfrir. Blasphemabant moventes capita sua, et hoc Domino, hoc eiiain omnibus sanctis ejus, quos persequi, qiios illudere, quos affligere voluerunt : « Ils blasphémaient en branlant la téle, et ce qu'ils ont fait a Notré-Seigneur, dit saint Augustin, ils l'ont fait aussi à tous les saints, qu'ils ont voulu persécuter, tourner en dérision, affliger de toute maniere. » Saint Pierre Chrysologue remarque, à propos du grandprêtre Zacharie, père de Jean-Baptiste, qu'étant devenu muet, il parla plus haut par son silence qu'il ne l'eût pu faire par des éclats de voix ; à cause qu'il faisait enten-dre au peuple que celte infirmité cachait de profonds mystères : Oh! quanta sileniio nascitur vox! Ainsi les médisants dont il s'agit disent, par leur silence même, plus de mal de ce malheureux que ne pourraient en dire de bien tous ses apologistes. Tout le monde s'étonne de ce silence, chacun se dit : Il j a là du mystère ! se taire, branler la tête aux éloges d'un homme que tout le monde loue, cela ne se conçoit pas; il y a certainement quelque mystère là-dessous! Oh! quanta silentio nascitur vox! N'appelez pas ces sortes de détracteurs des lions qui mettent en pièces leurs victimes, mais plutôt des chiens qui mordent sans aboyer, des vers qui rongent sans bruit, des limes sourdes qui usent sans frémissement; appelez-les, avec le Sage, des serpents qui mordent en silence : Si mordeat serpens in silentio, nihil eo minus habet qui occulte detrahit. — Grâce a Dieu, dira quelqu'un, je ne suis pas de ces gens-là; je loue ceux dont on me fait l'éloge ; je les loue froidement, il est vrai, mais cependant je les loue. — Et moi je dis qu'une louange si froide déchire aussi à sa manière la réputation du prochain ; parce que ceux qui écoutent s'aperçoivent très-bien que vous louez uniquement pour ne point garder un silence infamant ; en d'autres termes, au lieu de diffamer en blâmant, vous diffaniez en louaiit,.
Tout le monde parle avec les plus gmmls éloges de la vertu de celte femme, de la droiture de ce magistrat, de la charité de ce gentilhomme : si vous alliez contredire, vous auriez contre vous la foule de ceux qui le louent. Que faites-vous? Vous louez comme les autres, mais avec tant de Féserv« qu'oai voit bien que vous n'êtes qu'un aspic qui voudrait mordre, sans laisser aucun signe extérieur de blessure. Tout le monde ne comprend que trop votre langage, dont le philosophe Favopiûus 9, dévoilé le sens, en disant qu'il est plus fâche^3^ d'êtfe loué médiocrement et froidement que d'être yàmé a,Yec acharnement : Turpius est exigus a,c frigide laudari, quam insectanter et graviter vituperari. Vous voyez maintenant combien il est facile de déchiçer la réputation d'auirui ; car, semblables à ces serpents à tête blanche, qui n'ont pas de dei^ts, mais qui empoisonnent doucement avec leur bave, les détraC'^ teurs dont nous parlons présentent le poison SQUS l'apparence d'une louange.
V. Vous avez raison, mon père; tonnez contre ces traîtres qui, pareils aux scorpions, semblent vous embrasser, et vous donnent la mort. Pour moi, je ne fais pas ainsi, je loue quiconque est digne d'élc^e, je le loue beaucoup; mais puis... — Je vous entends; vous êtes comme ces sorcières malignes qui ensorcellent les enfants en les caressant : c'est là, en effet, la perfection de Part pour les détracteurs. Ils veulent ruiner la réputation du prochain, que font-ils? Ils commencent leurs perfides discours par des éloges magnifiques ; puis, avec un mais, ils renversent tout. Oh ! que ce jeune homme est bien! quel beau talent! quel jugement! Mais... voici le mais : mais l'habitude de fréquenter les lieux déplaisir plus que l'Eglise, et cœtera... Cette femme est vraiment une personne honorable ; mais, etc. Celuipi est un homme de bien : mais, etc. Ah ! maudit maisi
noaudii et cœteral Ce maîs^ cet et cœtera en disent plus que ne pourrait le faire un long et éloquent tissu de médisances. Quelle est, pensez-vous, cette langue dont parle le psalmisie, quand il dit : Lingua mea calamus scribœ velociter scribentis ' ? « Ma langue est la plume d'un scribe qui écrit rapidement. » Est-ce la langue du prophète? Non ; il me semble que c'est plutôt la langue de celte sorte de détracteurs dont iious parlons. En vculez-vous la preuve? La voici : un notaire, qui a beaucoup à écrire, écrit très-vile, sa plume vole sur lé papier, et pour avancer davantage, il use d'abréviations connues : Sauf les droits, etc., sous condition, etc.; le tout conforme, etc. Voilà précisément ce que fait la langue du médisant, Savez-voUs quelle est cette femme qui passe? — Cest une telle, vous savez? — Connaissez-vous ce religieux? — =■ Mais quoi! vous avez donc oublié ? C'est celui qui, etc. Lingua, mea calamus scribcò velociter scribentis. Àh ! les langues diaboliques ! Puis*que vous avez la manie de dire du mal, parlez au moins clairement, sans exciter l'imagination de vos auditeurs à parcouini* toutes les espèces d'iniquités, et à soupçonner un crime plus atroce que celui qu'aurait osé mettre en avant la médisance la plus effrontée. Et ne vous y fiez pas, dit saint Bernard ; quelquefois ceux-là même qui font profession de piété ont recours à ce genre d'artifice pour médire, employant une certaine sorte do médisance toute modeste, qui se donne l'air de la compassion. Une petite dévote vient vous trouver, et tirant du fond de sa poitrine un long et pénible soupir, les" yetìx baissés, et faisant la petite bouché, elle commence, d'un ton langoureux et qui ne respire que le plus tendre intérêt, à louer une jeune personne : Vous connaissez une telle? Comme elle est sage et modeste! je lui veux
(i) Ps. 41, S.
216 SERHON xxr.
autant de bien qu'à moi-même ; mais... ceci entre nous, je vous le dis afin que vous priiez pour elle : la pauvre enfant ! ali ! j'en ai le cœur qui crève, dolens dico, elle a succombé. — Langue scélérate! Voilà, conclut lé saint, comment nous voyons sortir la médisance d'une bouche qui semble toute compatissante : Ex ore piangente videmus egredi maledictionem. Vous avez même certaines langues bénies, à moitié usées à réciter leur Pater noster, qui pratiquent la médisance sous prétexte do charité; et la médisance ainsi revêtue des dehors d'une compassion désintéressée, est d'autant plus facilement reçue et plus infailliblement crue : Tanto persuasibilior, quanto creditur, ab his qui audiunty condolentis affectti, magis quam; malitia proferri. Trouvez-moi maintenant un vice dans lequel on tombe plus aisément que dans la médisance, puisqu'il y a tant et tant de manières de médire : on médit soit en disant la vérité, soit en mentant; on médit en parlant et en se taisant; on médit en louant et en blâmant ; on médit par orgueil, par envie, par ressentiment et même par charité; vous ne trouverez pas un lieu oii la médisance n'ait cours : on médit dans les antichambres, dans les magasins, dans les- maisons, dans les soirées, dans leslieux de divertissement, jusque dans les églises, en attendant le sermon ; on médit surtout à ces tables, à ces banquets, où les détracteurs «» dévorent mon peuple,, dit le Seigneur, comme ils mangent le pain : .' Dévorant Xilehem meam, sicuf escam panis^. Dans un repas on sert différents mets, il y a le premier service, le second service et le dessert ; mais on mange le pain depuis le côjnmencementjusqu'à la fin : ainsi, depuis le commencement jusqu'à la.fin, on ne cesse de médire : Dévorant plebem meam, sicut escara panis. La réflexion qua
(l) Prov. 13, 4,
nous venons de faire est de saint Augustin : Cœtera modo hœc, modo illa, semper autempanem. C'est donc ainsi, détracteur insatiable, que vous dévorez la renommée de votre prochain? Cette renommée pour laquelle les gens de lettres répandent tant de sueurs, cette renommée pour laquelle tant de personnes honorables versent ou voudraient verser leur sang, cette renommée pour laquelle tant de femmes respectables se condamnent à une retraite continuelle, à un extérieur pauvre, à de rudes privations, disant avec le Sage : « Une bonne renommée vaut mieux que beaucoup de richesses : » Melius est nomen bonum qtcam divitiœ multœ ^ ; et cette renommée vous la dévorez sans plus de façon qu'un morceau de pain? Dévorant plebem meam, sicut escam panis. Ah ! quelle méchanceté ! quelle indignité !
VI. Mais pourtant, ce n'est pas seulement contre les médisants qu'il faut s'élever ; il faut encore reprendre ceux qui ne se font aucun scrupule de les écouter. Qui, en effet, aurait l'envie de médire si, toutes les fois qu'un médisant ouvre la bouche, personne ne l'écoutait non plus qu'un excommunié public, personne ne lui répondait un seul mol? Certes, s'écrie saint Paulin, « ce qui fait que la médisance a tant de vogue, c'est que presque tous sont avides de l'entendre : » Idcirco in multis fervei hoc vitiiim, quia pene ab omnibus libenter auditur. La médisance ne plait donc pas seulement à celui qui la fait, en lui donnant l'air d'un homme habile, au courant de tous les secrets, pénétrant avec sagacité les motifs cachés de la conduite d'autrui; elle est également agréable à celui qui l'entend, et c'est là ce qui encourage les médisants : ils savent parfaitement qu'en jetant dans la conversation une nouvelle toute fraîche et encore ignorée, elle sera reçue avec satis-
^\) Prov. 22, 2.
p. M. IV. 19
faction, écoutée avec attention : Quia pene ab omnibus libenter audiiur; oui, presque tous, pene ab omnibus, entendent volontiers médire : ce ne sont pas seulement les gens vicieux, à cause du plaisir qu'ils éprouvent à savoir que d'autres ne valent pas mieux qu'eux; mais même les personnes vertueuses, parce que les vices d'autrui semblent leur donner du relief, de même que l'ombre fait ressortir les couleurs. 0 sainte charité, c'est à vous de guérir cette inclination générale que nous éprouvons à médire : Universa delieta operit caritas * : « La charité, dit l'Esprit-Saint, couvre tous les péchés. » De même que la médisance met toutes les souillures à découvert, ainsi la charité les couvre toutes. Lors même qu'il s'agit d'un malfaiteur public, la charité rappelle que bien des innocents ont été diffamés, flétris comme impies, tandis qu'ils ne l'étaient pas. Jésus-Christ lui-même, l'innocence par excellence, de quoi n'a-t-il pas été accusé? Prenez donc garde à la colère de Dieu, non-seulement vous, détracteurs, mais vous aussi qui vous plaisez tant à les entendre, vous qui les recherchez avec avidité, qui les sollicitez de mille manières à dire du mal, vous enfin qui, connaissant leurs impostures, n'ouvrez jamais la bouche, ne dites jamais un mot pour la défense des absents qu'on calomnie. Prenez garde, vous dis-je, à la colère de Dieu. — Oh! mon père, quant à moi, je suis à l'abri de ces menaces, car je ne déchire pas la réputation du prochain, je ne fais que montrer les déchirures faites par d'autres ; je n'excite pas à médire, mais je raconte seulement ce que j'ai entendu, en le confiant à quelque ami, ou à quelque confidente qui me promet un silence absolu ; d'ailleurs, je ne touche pas à la vérité. — Que dites-vous? quo dites-vous ? Vous manifestez les déchirures déjà faites
(1) Prov. 10, 12.
par d'autres; vous êtes donc complices de leurs délits. Car ce qui vous a été rapporté contre le prochain, vous êtes rigoureusement obligé, et par justice et par charité, de le tenir caché : Audisti verbum adversus proximiim tuum, commoriatur in <<?'. Que serait-ce, si, loin d'ensevelir en vous les fautes d'un individu diffamé, vous alliez, par une impiété indigne d'un chrétien, inquiéter les morts dans leur tombe, en disant du mal de son père, de sa mère, de ses parents défunts? Rien n'est plus opposé à tout sentiment de religieuse compassion, dit Cassiodore, que de médire des morts : Ab omni prorsus pietate alienus esse dignoscitur, qui aliquid mortuis detraxisse ^nonstratur . Laissez donc les morts reposer en paix, et n'inquiétez pas les vivants : mettez un frein à votre langue et priez Dieu, avec le prophète, de placer une garde à votre bouche : Pone, Domine, custodiam ori meo"^. Ah! Seigneur, scellez ma bouche par un silence toujours bien réglé ; ne permettez pas que ma langue s'échappe de sa prison pour détruire la réputation d'autrui ; retenez cette bête féroce dans ses liens, afin qu'elle ne cause plus de dommage au prochain par ses excursions vagabondes, et donnez-moi une sainte hardiesse pour m'opposer à tous ceux que j'entendrai médire à l'avenir.
DEUXIÈME POINT
VII. C'est déjà bien de ne plus faire tort à l'avenir, et Dieu, certes, nous ferait une grande grâce s'il mettait une sentinelle sur nos lèvres, afin qu'aucune parole n'en sortit sans la circonspection nécessaire, et que notre langue ne se laissât jamais plus aller à nuire à la réputation du prochain ; mais ce n'est pas encore assez ;
(1) EccU. 19. 10. (2) Ps. 140, 3.
outre qu'il ne faut plus causer de dommage à l'avenip» il faut réparer celui qu'on a fait. Nous voici arrivés au point délicat, et vous allez comprendre maintenant qu'autant la médisance est facile, autant il est difficile d'j remédier. Mon Dieu ! dans quelles perplexités se trouve le détracteur après avoir médit ! Perplexités tant extérieures qu'intérieures : quant à ces dernières, il est incontestable que la médisance étant un larcin et le Jarcin du trésor le plus précieux, elle ne peut être remise sans une restitution équitable, et c'est là lo nœud de la difficulté. Ou vous avez révélé un défaut réel mais caché, ou vous avez dit ce qui n'est pas. Dans ce dernier cas, vous voilà obligé de rétracter votre fausse imputation, et de déclarer que vous avez été un menteur, un méchant, un envieux, ou du moins d'avouer que vous avez parlé en homme imprudent et inconsidéré. Si vous avez révélé un défaut réel mais caché, nouvelle perplexité ; car il faut réparer le tort fait à la réputation du prochain sans recourir au mensonge. C'est bien ici que les confesseurs ont besoin de toute leur patience et de toute leur discrétion pour trouver le moyen de sauver la chèvre et le chou, de remettre le prochain en possession de l'estime, sans rien dire qui blesse la vérité. Les théologiens vous diront de le louer sous quelque autre rapport, afin de dissiper ainsi les idées fâcheuses que vous en avez fait concevoir. Tout cela est vrai, mais il arrive rarement qu'une blessure faite à la réputation ne laisse point de cicatrice, même après la guérison, comme l'a fort bien dit Plutarque : Eiidmsi vulnus sanetur, manet cicatrix. Mais enfin, d'une maniere ou d'une autre, il faut vous rétracter. — Moi, me rétracter? qui dit cela? — Tout le monde vous le dit, théologiens, docteurs et saints Pères; de tous ceux qui ont écj-it sur cette matière vous n'en trouverez pas un seul qui vous dispense de cette obligation. —
DE LA médisa:,.b- 221
Mais qui donc m'impose cette obligation? — L'honneur du prochain que vous avez diffamé, le droit de cette famille que vous avez marquée d'une tache vous l'impose; Dieu, la nature, toutes les lois vous l'imposent : Non retnittitur peccatimi nisi restituatiir ablatum : « Pas de rémission sans restitution. » Ici pas de milieu : ou vous rétracter, ou vous damner, ou chanter la palinodie ou gémir éternellement en enfer, — Mais mon honneur? — Mais votre âme? Il faut y passer : ou vous rétracter ou vous damner. Oh ! quelle perplexité, n'estil pas vrai ?
VIII. Eh bien! je me rétracterai. — Vous vous rétracterez, il est vrai : mais qu'il est difficile de remettre en possession de sa bonne renommée celui qui en a été dépouillé par vos mé lisances ! qu'il est difficile de détruire l'effet de tous ces propos calomnieux que vous avez disséminés avec tant de malice ! Quelles perplexités donc aussi à l'extérieur ! Vous faites une médisance : celui-ci vous écoute ; mais il ne s'en tient pas là, vos détractions passent de bouche en bouche ; recueillez-les si vous le pouvez. Lorsque vous jetez une pierre dans un étang, elle y foruie d'abord une ondulation trèsrestreinte, celle-ci en produit une plus grande, et ainsi de suite, jusqu'à ce que toute la surface de l'eau soit en mouvement. Vous lâchez un mot, une parole qui atteint la réputation du prochain, elle produit une ondulation, celle-ci en engendre une autre, la seconde une troisième, et le cercle va toujours s'agrandissant, si bien que la diffamation finit par s'étendre à tout le voisinage, à tout l'endroit, à toute la ville. Essayez maintenant de retirer la pierre, de défaire ce cercle où circule la honte du prochain, si vous en êtes capable. Quelle difficulté ! surtout si la calomnie, qui a des ailes, a voyagé par la poste et s'est répandue au loin. Comment réparer en pareil cas tout le mal causé? Vous me dites que
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quand vous avez fait votre part en vous rétractant, et en usant de toute la diligence possible pour cicatriser la plaie, vous n'êtes pas tenu à autre chose : je vous l'accorde: mais une source d'angoisses et pendant la vie et à la mort, c'est de savoir si vous avez fait réellement toutes les diligences voulues. Et puis ce n'est pas au hasard que j'ai dit : comment réparer tout le dommage causé? En effet, la médisance, en enlevant au prochain sa réputation, ne lui enlève pas seulement un trésor plus précieux que les richesses, mais le prive encore d'une condition essentielle pour acquérir les richesses elles-mêmes. Si un homme jouit d'une bonne réputation, on a confiance en lui, on lui confie des affaires proportionnées à ses talents, des postes lucratifs, d'où il tire un profit temporel, souvent très-considérable. Or, si la langue perfide d'un médisant le discrédite dans l'opinion publique, quel préjudice ne lui cause-t-elle pas, non-seulement dans son honneur, mais encore dans sa fortune? Détracteurs, vous vous faites accroire que, vos médisances ne consistant qu'en paroles, le mal qu'elles font n'est que passager; que)lc illusion! Sans doute, vous dit l'Esprit-Saint dans l'Apocalvpse, le premier mal a disparu : Vœ unmn abiit^; la parole que vous avez lâchée dans la conversation, ce propos si expressif que vous avez tenu a passé et s'est dissipé eu l'air ; mais le mal résultant de cette parole dure encore et ne fait que s'étendre : Ecce veniunt aclhuc duo vœ post hœc^. Cette jeune fille est sur le point de faire un mariage avantageux ; on prend des informations sur sa famille, sa dot, sa conduite, et vous allez malignement murmurer à l'oreille qu'elle reçoit des présents d'ailleurs, vous insinuez d'odieux soupçons sur sa vertu : le projet se dissout, et la pauvre jeune fille reste là, comme
(1) Apoc. 9, 2. (2) Ibia.
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une vigne privée de son tuteur. Comptez, si vous le pouvez, tous les dommages qu'elle éprouve. Veniunt vce post hœc. Il est question d'un religieux qui dirige un grand nombre d'âmes, qui convertit par ses prédications, qui instruit au confessionnal, qui ouvre à beaucoup la porte du ciel. Vous trouvez que c'est un hypocrite, qu'il séduit les simples, qu'il leur en fait accroire, vous faites si bien par vos médisances que vous détruisez l'efficacité de son ministère auprès des pécheurs. Oh ! quel dommage ne causez-vous pas par là ! Veniunt vce post hœc. Ce négociant est en grand crédit, il est recherché de tous, il reçoit des commissions de toutes parts. Vous le faites passer sur place pour un fripon, dont toute la fortune est chimérique, et qui n'a d'autre capital qu'une belle apparence. Le voilà qui tombe en faillite, sa famille est rainée, dispersée. Tous ces maux, c'est votre langue qui les a engendrés; comment pourrez-vous jamais les réparer? Encore une fois : Veniunt vœ post hœc. Cet honnête homme n'a pour se soutenir, lui et sa petite famille, que la faveur de ce grand qui le protège, de ce maître qu'il sert; vous vous mettez à l'éplucher et vous le rendez suspect. Vos paroles ne sont qu'un vain son qui passe : Vœ unum abiit. Mais voilà qu'on lui donne son congé, on lui ferme la porte là où il était toujours bien accueilli, et le pauvre homme avec sa famille tombe dans la misère, ses fils ne peuvent recevoir l'instruction convenable, et ses filles, pour avoir du pain, sont forcées de vendre leur honneur. Voilà les malheurs, voilà les dommages que déplore l'Esprit-Saint : Ecce veniunt adhuc duo vœ post hœc. Or, ces maux, ces dommages si compliqués, c'est vous, médisant, qui en êtes la cause ; vous avez à en rendre compte à Dieu et vous êtes obligé de les réparer. Quelle montagne de difficultés! quelles angoisses!