SE PRÉPARER A LA MORT
VOUS seriez en état de mettre votre conscience en règle cl de lui procurer la tranquillité par un examen exact et diligent?
Encore si la difficulté se bornait à cela, ce ne serait rien ; mais le pis c'est que pour faire une bonne confession, il faut la douleur et le bon propos, en d'autres termes, il faut ce changement du cœur qui ne dépend pas totalement de vous, mais de vous et de Dieu en même temps. Or de part et d'autre cette disposition sera trèsdifficile à obtenir. De votre part d'abord : le vice, en effet, n'aura-t-il pas acquis encore plus d'empire sur votre coeur alors qu'aujourd'hui? ne sera-t -il pas plus robuste, plus enraciné ? Et comment donc vous promettez-vous de pouvoir en triompher alors plutôt que maintenant? — Et de la part de Dieu, à quel titre osez-vous espérer de le trouver propice alors que vous aurez encore d'autant plus provoqué sa colère? 11 est infiniment miséricordieux, c'est vrai ; mais quoique infiniment miséricordieux , ne laisse-t-il point tomber tous les jours en enfer une multitude d'infidèles, d'hérétiques et de mauvais catholiques de toute espèce? Et parmi tant d'âmes qui se damnent, n'y a-t-il pas lieu de craindre qu'il n'abandonne aussi la vôtre, en vous refusant cette grâce efficace qui est requise dans une confession parfaite, pour se repentir sincèrement et former un ferme propos, c'est-à-dire pour faire ce qui ne se fait pas si aisément par qui s'est longtemps habitué à regarder le péché comme une bagatelle ?
De la difficulté de mettre ordre, à la mort, aux affaires de sa conscience, par une bonne confession, inférez
En premier lieu, quelle imprudence grave il y aurait à faire dépendre l'affaire la plus capitale d'une chance si incertaine.
En second lieu, proposez-vous généreusement de faire r. u. vu. H
maintenant ce que vous voudriez avoir fait alors, et terminez par le colloque suivant ou tout autre semblable.
COLLOQUE
0 Dieu infiniment aimable, je tremble à la seule pensée de ma mort; que sera-ce donc lorsque je me trouverai réellement en face du moment redoutable? Dans votre sagesse, ô mon Dieu, vous m'avez caché le jour de ma mort, afin que je vive dans une continuelle sollicitude, comme si chaque jour devait être le dernier de ma vie. C'est pour cela que vous avez fait retentir cette menace solennelle : Qua hora non putatis, Filius hominis veniet : le Fils de l'homme viendra à l'heure où vous y. penserez le moins. Et vous me répétez que la mort viendra comme un voleur de nuit et m'emportera à l'improviste. Or, quand est-ce que l'homme est surpris plus à l'improviste que quand il pèche et qu'il croupit dans le péché mortel? Ahi ce serait bien là le plus grand de tous les malheurs qui pourraient m'arriver. 0 mon Dieu, si vous voulez me punir, punissez-moi, mais jamais de ce châtiment terrible d'une mort subite et inattendue; et puisque vous avez patienté jusqu'ici avec tant de bonté, ne me refusez pas un peu de temps encore pour me préparer. C'est du temps que je vous demande, du temps pour faire pénitence et me disposer à mourir saintement. Me voici prêt, avec le secours de votre grâce, à bien profiter de ce temps que vous daignerez m'accorder. Je proteste que je veux faire dès maintenant tout ce que je voudrais avoir fait à l'heure de la mort; je vous supplie même, dès ce moment, de recevoir mon âme entre vos mains, comme si je devais mourir dans un instant : je la dépose dans vos plaies sacrées : In manus tuas, Domine, commendo spiritum meum.
IV" JOUn. MÉDITATION DU SOIR. 163
EXPLICATION DU SIJET.
I. La mort fera d'étranges ravages dans nos corps, mais le jugement en fera bien d'autres dans nos âmes. Mourir est un sort qui nous est commun avec les animaux, et il n'y a pas là de quoi abattre totalement celui qui porte sur son front le caractère de chrétien ; ce qui doit surtout nous épouvanter c'est ce qui succède à la mori. Telle est aussi la pensée de l'Apôtre : Stcitulum est hominibus semel muri ; nous mourrons tous, la sentence en est portée; mais ce n'est pas tout : Post hoc autem judicium^ : Voila ce qu'il y a de plus terrible, le jugement! le jugement d'où dépend la sentence décisive de vie ou de mort éternelle. C'est là un motif bien capable de nous effrayer. Je ne parle point, remarquez-le bien, du jugement général, qui fait d'ordinaire peu d'impression sur le cœur des libertins, parce qu'ils ne se le figurent que dans un avenir Irès-éloigné ; ils l'envisagent comme une scène tragique, à la vérité, mais peinte en clair-obscur et placée à une trop grande distance. Et après tout, se disent-ils, dans la vallée de Josaphal je ne serai pas seul; si j'y suis couvert de confusion, bien d'autres ne le seront pas moins que moi : d'autant plus qu'alors et bien avant la sentence, je serai déjà sûr de mon sort. — Mais pour le jugement particulier on ne saurait tenir le même langage. Avant la fin même
* Hebr. 9. 27.
de cette méditation il pourrait se faire que quelqu'un tombât mort au milieu de cette assemblée, et fût cité au tribunal de Dieu pour apprendre à ses dépens l'inflexible rigueur de ce redoutable jugement. C'est pourtant terrible de penser que chacun de nous devra comparaître devant un tribunal qui se dressera dans le lieu même où l'âme aura quitté le corps, et que notre âme seule, sans autre compagnie que celle de son ange gardien et du démon, l'un son accusateur, l'autre son défenseur, sera constituée en présence du souverain Juge, pour entendre prononcer sur-le-champ la sentence de vie ou de damnation éternelle. Ce n'est pas là une fable, mais une vérité révélée, et l'une des plus importantes maximes que la foi nous enseigne. Si elle ne fait pas d'impression sur vous, que peut-on espérer de vous?
Soyez attentifs, de grâce, à la présente méditation, et afin que vous puissiez la suivre avec plus de fruit, nous la diviserons, comme d'habitude, en deux points : — dans le premier nous considérerons le procès qui sera fait de toutes nos actions bonnes et mauvaises; — et dans la second, la sentence qui s'exécutera sur le théâtre même de notre mort.
II. Quant au premier point, il est certain que l'âme, a l'instant même où elle sera séparée du corps, dans le lieu même, et peut-être dans la chambre, dans le lit où elle aura tant de fois offensé Dieu, verra se dresser ce redoutable tribunal, dont l'aspect seul, quoique vu de loin, a porté tant de Saints à aller s'ensevelir tout vivants dans des cavernes; que là elle sera investie soudain d'une connaissance claire de la grandeur incompréhensible de Dieu, qu'on appréhende si peu maintenant, et que, tremblante de frayeur, sans avocat qui la protège, n'ayant que son ange gardien d'un côté , comme témoin, et de l'autre le
démon comme accusateur , elle sera constituée devant le Juge suprême. Où seront alors ces parents, auxquels vous aurez laissé au prix de tant de sueurs un opulent héritage à gaspiller? Où seront ces amis avec qui vous vous êtes livrés à tant de parties de plaisir? Où seront ces grands, dont vous avez si longtemps recherché la protection? Qu'ils se lèvent : Surgant et opitulentur vobis et in necessitate vos protegant^ ; qu'ils viennent vous prêter aide et secours dans vos nécessités présentes!... Mais quoi! nul ne paraît. — Au moins si vos saints Patrons, si l'auguste Vierge, la Mère de miséricorde, venait à votre secours. — Ah! le temps des intercesseurs est passé; le souverain Juge est sourd à toutes les supplications. Jésus- Christ viendra à votre rencontre, sans doute, non plus toutefois en père des miséricordes, pa/er miser icordianim, mais en Dieu des vengeances, Deus nltionum, pour se venger de tous les outrages que vous lui avez faits. 0 ciel ! avec quel tremblement et quel abattement de cœur cette pauvre âme ne paraîtra-t-elle pas en présence de son Dieu irrité ! Ante faciem indignationis ejus guis stabit'.''-Si l'image seule du Crucifix lançant un regard de colère contre des malfaiteurs qui se trouvaient en face, a suffi pour en renverser trois cents par terre, sans qu'ils pussent recouvrer leur présence d'esprit pendant plusieurs heures, quelle frayeur ne causera pas la majesté du Dieu vivant en personne, lorsqu'il paraîtra armé de sa foudre et prêt à tirer vengeance de ses ennemis? —
m. Mais l'épouvante sera bien plus grande lorsque, l'âme étant constituée devant ce terrible tribunal, Dieu lui communiquera la vue nette et distincte de toutes les pensées, paroles et actions de sa vie passée. En un instant
' Deuter. 3-2, 38. 2 Nahum 1, 6.
166 IV^ JOUK. MÉniTATlO.N DU SOIR.
elle contemplera, la malheureuse, cette multitude de péchés commis par elle, elle en connaîtra la laideur et l'énormité , et verra qu'un seul eût suffi pour changer des anges en démons. A ce spectacle, l'âme commencera à trembler, et saisie d'effroi elle voudra s'y soustraire ; mais elle ne le pourra pas : tous ses crimes se tourneront contre elle, et comme autant de bouches, ils lui diront : Nous sommes les œuvres de tes mains ; souviens-toi de tel jour, de tel lieu, de telles personnes ; voici enfin venir l'heure du châtiment. — Et pour qu'il n'y ait point d'excuse possible, le démon se présentera tenant en mains un énorme procès, où toutes vos iniquités seront reprises une à une, et s'adressant au souverain Juge il lui dira : Seigneur infiniment juste , le temps d'une sévère justice est enfin venu, et conformément aux règles de la justice vous devez condamner ce criminel a l'enfer avec moi, puisqu'il n'a voulu suivre que mes perfides conseils et mes mauvaises suggestions. Vous avez beaucoup fait pour lui, vous avez enduré des peines et des douleurs étonnantes et enfin la mort la plus cruelle ; vous ne lui avez demandé en revanche que des chose» faciles, conformes à l'honnêteté et à la loi naturelle ; vous lui avez prodigué les secours extérieurs et intérieurs, les commodités de faire le bien , les bons mouvements et les inspirations salutaires, et de plus vous lui avez promis pour récompense une éternité de délices. Moi, au contraire, je n'ai rien fait, rien souffert pour lui ; loin de la, j'ai mis tout en œuvre pour le perdre ; je ne lui ai persuadé que des choses difficiles, contraires a l'honnêteté età la loi naturelle, et pour lesquelles il savait qu'un châtiment éternel lui était préparé en enfer. Et pourtant ce monstre d'iniquité vous a abandonné, vous, son souverain Seigneur, et il m'a suivi ; il a méprisé vos commandements adorables et
LE JUGEMENT PAUI ICUI.IEU. 167
il a embrassé mes criminelles suggestions, et pour preuve de la vérilé de ce que j'avance, voici le procès de ses prévarications. Voyez, dès sa tendre enfance et avant de connaître la vertu, il s'est initié au vice, il a fait le supplice de ses parents par ses désobéissances, et scandalisé ses compagnons parsa malice; il a été dissolu dans les écoles, sans respect dans le lieu saint, corrupteur dans ses conversations; sa jeunesse, il l'a consumée en se livrant au jeu, à la débauche, à l'impudicité, à la lecture des romans et des poésies lascives, à la poursuite de folles amours; c'est lui qui a tourné la piété en dérision, détourné tel. compagnon de la fréquentation des sacrements , et tel autre des bonnes lectures. Mais il y a plus encore ; arrivé à un âge plu.s avancé, il a contracté des inimitiés mortelles, il s'est engagé dans des entreprises illicites pour s'enrichir, il s'est rendu arrogant avec ses égaux et insupportable à ses inférieurs , libre dans ses discours, licencieux dans sa conduite; s'il a ai^sisté à la messe, ça été sans dévotion; s'il a entendu un sermon, c'a été sans profit ; s'il a reçu des avis d'un pasieur charitable, c'a été pour les tourner en ridicule ; s il s'est confessé, c'a été sans propos de s'amender ; s'il a communié, c'a été d'une manière sacrilège et sans aucun sentiment de dévotion ; en un mot, il n'y a sorte d'iniquité dont ce scélérat n'ait souillé son âme. Par conséquent, Dieu tout-puissant, vous devez, par une juste sentence, le bannir de votre paradis et le remettre en mon pouvoir, eiuquel il s'est soumis si souvent en péchant, afin que, lontraînanl avec moi en enfer, je lui fasse porter la peine de tant de crimes. Voilà ce que requiert votre justice et ce que je vous demande. — 0 Dieu! quel effroi! ... Et que dira notre ange gardien pour notre décharge'? — Hélas! n'ayant à opposer que quelques bonnes œuvres faites au plus mal et en clat de
168 tv" jour, méditation nu soir.
péché mortel, il n'aura pas même le courage de les présenter, et il ne sera là que pour rendre témoignage de notre malice.
Mes bien- aimés. frères, est-ce là une invention poétique ou bien une vérité de foi? Est-il vrai que nous devons être jugés par un Dieu infiniment juste? — Est-il vrai que ce jugement particulier est proche autant que la mort est proche de chacun de nous? — Or si tout cela est aussi incontestable que la foi elle-même, comment pouvons-nous vivre dans une telle insouciance?... Un prévenu qui, du fond de son cachot, attend de jour en jour sa sentence, ne peut goûter aucun repos : notre corps est une prison pour notre âme ; elle doit en sortir bientôt pour être jugée, et l'on n'y pense pas? et l'on vit comme on vit? Réveillez votre foi, mes chers frères , et réfléchissez que dans cette méditation nous avons deux choses à faire ; la première, c'est de pleurer amèrement tous nos désordres passés; la seconde, c'est de former une ferme résolution de mener une vie nouvelle, afin d'oser paraître devant le Juge suprême, sans crainte de reproches...
IV. Le procès achevé, et tous les délits étant mis à découvert, le souverain Juge en viendra à la sentence, et pour tout dire en un mot, cette sentence décidera de son bonheur ou de son malheur éternel. 0 grand Dieu 1 comment est-il possible que je ne vous craigne pas, tout en croyant que vous êtes un maître si redoutable et si puissant, qui, d'un seul mot, pouvez ou me perdre, ou me combler de gloire pour toujours? Nous entendrons donc l'une ou l'autre de ces deux sentences, en paradis ou en enfer pour toujours. Mais, ô mon Jésus; laquelle des deux sera la mienne? — Ah! qu'il est bon que ciiacun s'adresse à soi-même cette question au fond de sa conscience. Mon âme, dis-moi, laquelle des deux as-tu mèri-
tèe?... Baissons la lêle et réfléchissons-y... Celui qui mourra en état de péché mortel, entendra retentir ces effrayantes paroles : Discede a me, maledicte, in ignem œternum. Relire-toi de moi , ùme détestable, car lu n'es pas digne de rester en ma présence ni de contempler ma gloire; va, maudite par ma justice dont tu as transgressé les lois, maudite par ma miséricorde doni tu as méprisé les grâces, maudite dans toutes tes puissances que tu as fait servir à m'offenser ; tu as aimé la malédiction, et la malédiction est venue sur toi. Retire-toi de moi. qui suis ton créateur, ton rédempteur, ton Dieu; loin de la céleste patrie, de l'assemblée des bienheureux, du séjour de délices; sois précipitée au feu éternel, qu'ont mérité tes iniquités; va-t'en dans la compagnie des démons recevoir la digne récompense de l'esclavîige que tu leur as voué. Au feu, au feu, à l'enfer, maudite! ensevelis-toi dans ces sombres demeures, aux murailles de feu, au pavement de feu , au toit de feu, h l'atmosphère de feu, qui te serviront de cachots pour tous les siècles : Discede a me, maledicte, in ignem œternum!
Hélas! mes bien-aimés frères, s'il est vrai, comme le rapportent les annales de nos tribunaux, qu'on a vu des criminels, à la nouvelle de leur condamnation, s'évanouir et tomber par terre à moitié morts, d'autres devenir tout blancs dans l'espace d'une nuit, d'autres encore se couvrir d'une sueur de sang, tandis qu'il ne s'agissait que d'une mort temporelle, que sera-ce lorsqu'il s'agira d'une mort éternelle? Qu'il faut être dépourvu de sens pour ne pas redouter l'éclat de vos foudres vengeresses, ô Justice mfinie ! ...
V. Que dites-vous maintenant, mes chers frères? Vous étonnerez-vous encore de la frayeur dont les Saints étaient saisis? N'y a-t-il donc pas sujet de craindre et
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de trembler? Saint Cyprien, ce grand évèque, ce glorieux martyr, en courbant la tête sous le fer du bourreau, prêt à verser son sang peur la foi, s'écria cependant en poussant un profond soupir : Vœ mihi , cum veniam ad judicium! Malheur à moi, quand je paraîtrai au tribunal de Dieu ! — Le père Louis Du Pont, religieux d'une eminente sainteté, quand il se mettait k méditer sur cette terrible sentence, suait, frissonnait, et tremblait de tous ses membres avec une telle violence, qu'il ébranlait les murailles de sa cellule, et effrayait tous ceux qui l'environnaient. — Or, si les saints craignaient si fort, que devrait-il en être de nous, pécheurs? — Que devonsnous donc faire? — Remarquez, mes chers frères, qu'il ne s'agit pas ici d'un vil intérêt, d'un vain titre, d'un peu de fumée ; il s'agit ou d'une éternité de peines, ou d'une éternité de gloire. Par conséquent nous devons faire tous nos efTorls, durant ces saints exercices, pour régler notre vie de telle sorte que nous méritions d'entendre la sentence de bénédiction, celte sentence qui réjouira une âme juste : Veîii, benedicta Patris mei. Et pour arrriver à ce bonheur, sachons au besoin tout sacrifier, sacrifions la fortune, sacrifions l'honneur, sacrifions la santé, sacrifions la vie, sacrifions tout; pourvu que nous entendions cette sentence de bénédiction , qui sera le principe de toutes les bénédictions, pourvu que nous ne perdions pas notre âme et que nous n'encourions pas la malédiction éternelle de Dieu , qu'importe tout le reste? Attachezvous donc dans la présente méditation a établir solidement ce point, savoir, que le reste de vie qu'il plaira à Dieu de vous accorder, ne vous est donné qu'afin que vous l'employiez à éviter la sentence de malédiction, et à vous assurer sa bénédiction éternelle. Il vous sera utile, à cet effet, de vous mettre devant les yeux la vision du
LE jucrwrsT particulieis. 174
saint évêque Conrad : comme il était dans sa chambre, occupé à préparer une inslruclion sur la grande vérité du jugement particulier, il vir entrer un personnage d'une majesté imposante, suivi dun nombreux cortège, et en môme temps un trône en forme de tribunal se dressa au milieu de la chambre ; puis un coupable, les yeux bandés, fut amené par les démons, et accusé d'une mullitude de délits ; le Juge lui demanda ce qu'il avait à dire pour sa justification, et le malheureux répondit : Justus es, Domine, et rectum judicium tuum*, et il ajouta qu'il se reconnaissait digne de tous les châtiments. Alors fut lancée la sentence qui le condamnait à être précipité en enfer, ce qui s'exécuta sur-le-champ par le ministère des démons. Après cela le Juge suprême se retira, et tous ceux qui l'accompagnaient, en passant devant le saint évêque répétaient : Reliquum est, dum tempus habemus, operemur bonum^: Vous direz à vos auditeurs : faisons le bien pendant que nous en avons le temps. Cette vision ayant été racontée au peuple avec beaucoup de feu et d'éloquence par le Saint, elle produisit la plus vive impression sur tout le monde. Ce sera aussi le fruit de notre méditation : Dum tempus habemus, operemur bonum: Faisons-le bien , tandis que nous en avons le temps. [Mettezvous à genoux).
ORAISON PRÉPARATOIRE
VI. Ranimez votre foi sur la présence de Dieu, qui est en vous et autour de vous, et dites avec humilité : Mon Dieu, je crois fermement que vous êtes présent, et ici, et dans tout (univers. — Adorez-le ensuite du fond du
» Psal. 118, 137. 2 Galat. 6, 10.
cœur et dites en inclinant la tête : Je vous adore, ô Trinité sainte, Père, Fils et Saint-Esprit ; je vous reconnais pour mon Dieu, mon Seigneur et le souverain Maître de mon âme.
1" Prélude. Figurez-vous que Jésus-Christ est assis sur son tribunal et que vous êtes devant lui comme un criminel, avec les mains liées derrière le dos, ayant à vos côtés, d'une part, le démon, de Tautre, votre ange gardien, et que le Juge suprême vous fait rendre un compte rigoureux de toutes les actions de votre vie.
II® PnÉLUDE. Demandez à Dieu la grâce de mettre ordre à vos affaires dès maintenant, de telle sorte qu'il n'ait plus rien a reprendre en vous au dernier jour. Récitez comme de coutume un Pater et un Ave.
PREMIER POINT
Considérez le procès qui se fera en ce moment de toutes vos actions bonnes et mauvaises. Figurez-vous donc que dans le lieu même où votre âme se séparera du corps, là où peut-être elle a le plus librement offensé Dieu, se dressera le formidable tribunal, et là aussi elle sera jugée en un instant. Vous êtes-vous jamais trouvé au lit d'un mourant qui rendait le dernier soupir? Vous avez entendu toute la famille éclater en sanglots et s'écrier : Il est mort! Elle aurait pu pleurer sur un événement bien autrement grave, et dire : // est jugé!... Le soir en allant prendre votre repos , avez-vous jamais songé à vous dire ; c'est dans ce lit même que je serai peut-être jugé ; c'est dans cette chambre que se dressera pour moi le tribunal de Dieu, c'est ici que j'aurai à rendre compte de tout le bien et de tout le mal que j'ai fait, comme aussi de tout ce que j'ai omis de faire, sans que la moindre chose puisse pas-
LE JUGEMENT PARTICULIEK .
ser inaperçue : Capillus de capite vestro non peribit^ . Ah! dans quelle insouciance nous vivons ! Nous passons d'un jour à l'autre, d'une affaire à une autre affaire, et nous ne prenons garde qu'au présent, et puis nous n'y pensons plus; mais il y a quelqu'un qui y pense pour nous, il y a quelqu'un qui tient un compte détaillé de tout. C'est au jugement, mon pauvre pécheur, que je vous attends. Oh! comme alors nous nous verrons remettre tous nos faits et gestes sous les yeux. Dieu enregistre tout avec la dernière exactitude, même un soupir, un regard, une bonne intention de la part des justes, comme aussi toutes les actions coupables des méchants. Or. réfléchissez-y bien, ce redoutable jugement mettra subitement en lumière tout ce qu'on aura fait de mal depuis le premier usage de la raison; il n'y aura pas si petit manquement qui passera inaperçu ; non, rien, absolument rien ne demeurera caché, pas une parole inutile, pas un regard indiscret, pas une parole trop libre. Jugez d'après cela ce qui en sera des excès plus considérables commis par unpécheur dans tout le cours de sa vie, de ces impudicités dont il aura souillé sa jeunesse, de ces haines invétérées contractées dans un âge plus mûr, de tant d'iniquités continuées jusque dans la vieillesse, où le péché l'a abandonné sans qu'il pût se résoudre à abandonner le péché. Hélas! quelle confusion de voir cet énorme procès chargé de tant de forfaits publics et secrets, et même des péchés d'autrui devenus les nôtres, soit pour y avoir coopéré par nos conseils ou par nos exemples, soit pour ne les avoir pas empêchés comme nous aurions dû le faire par devoir. Que sera-ce de celui qui, non-seulement n'aura pas empêché l'offense de Dieu, mais en aura
« Luc. 21. 18.
p. u. vu. 4 5*
même porté tant d'autres au péché par ses scandales, ses séductions, et ses pièges tendus à l'innocence? Que sera-ce de celui qui aura précipité quantité d'âmes en enfer en leur enseignant le mal et en les engageant dans la voie de la damnation éternelle?... 0 Dieu! quelle confusion!... Si jamais nous avons fait une confession générale, le poids de nos péchés nous a paru bien lourd ; mais combien plus lourd ne le trouverons-nous pas à ce moment suprême!...
Que ferez-vous donc, mon pauvre pécheur, en vous voyant chargé d'autant de chaînes que vous avez commis de péchés? — Oh! qu'alors, certes, vous éclaterez en sanglots ! mais alors aussi à quoi serviront vos pleurs si ce n'est à vous abattre de plus en plus? C'est maintenant, mon cher frère, le moment de vous jeter aux pieds de votre juge, qui est encore votre avocat, et de lui demander humblement pardon en vous frappant la poitrine : 0 mon Dieu, me voici prosterné a vos pieds ; comment pourrai-je jamais supporter après cette vie la vue de tant de méfaits, si un seul suffit pour me rendre souverainement abominable? Que sera-ce de tant et de tant de crimes de tout genre que j'ai déjà commis? Hélas ! quelle vie j'ai menée jusqu'ici !... Pardon, mon Dieu, pardon! Donnezmoi de pouvoir effacer par mes larmes la liste de tant d'iniquités. Je m'en repens, ô mon Dieu, je m'en repens pour l'amour que je vous porte comme à mon Bien suprême ; je m'en repens pour l'amour que je porte à mon âme que j'ai si indignement dégradée. Pardon, mon Dieu, pardon!... Oh ! quel livre fatal que celui qui s'ouvrira devant mes yeux à l'article de la mort !... Aussi me voici fermement résolu de commencer une vie toute nouvelle, un livre neuf. Imprimez au milieu de mon cœur, ô mon Dieu, l'importante maxime de faire dès maintenant ce que je
LE JUGEMENT PAf\TICUUF.R. 175
voudrais avoir fait alors. — Pensez-y sérieusomenl et en silence.
VII. Mais le procès ne se bornera pas au mal que nous avons l'ait; ce qui ne sera pas moins accablant, ce sera le bien qu'on aura omis de faire. — Combien d'infidèles comparaîtront h ce tribunal qui auront commis moins de péchés que nous ?. . . Et nous qui sommes nés dans le sein de l'Eglise catholique, nous avons abusé de tant de lumières ! Nous avons porté gravé sur le front le glorieux titre de chrétien, c'est vrai; mais nos œuvres ont été pires que celles des infidèles. Quelle ne sera donc pas notre confusion en voyant tant de communions faites au plus mal, tant de sacrements reçus avec mépris!... Une seule communion, au dire de l'illustre sainte Marie Madeleine de Pazzi, suffit pour faire un saint, et nous, quel profit avonsnous retiré de toutes celles que nous avons faites?... Comment avons-nous pris cette nourriture de vie éternelle ? Avec quelle indifférence, quelle dissipation ! . . . Ah ! j'ai honte de le dire : en jetant un morceau de pain à un chien, on attire après soi cet animal qui est toujours prêt à nous accabler de ses caresses, et notre divin Jésus, en nous donnant son corps et son sang adorables, ne parvient pas encore à se faire aimer de nous... Ah! quel compte terrible n'aurons-nous pas a rendre à ce formidable tribunal pour tant de sacrsmenis dont nous aurons abusé! Et, en effet, si Dieu exige que nous rendions compte des moindres talents que nous aurons tenus cachés; quel compte ne nous demandera-t-il pas de son bien-aiméFils, qu'il nous a consigné à la messe, dans la communion, et dans la divine Eucharistie, par laquelle il a fixé sa demeure au milieu de nous? Oh I comme cet adorable sacrement tant de fois profané par nous fera pencher la balance, lorsqu'il s'ajoutera à tout le mal que nous avons fait et à tout le bien que nous avons négligé de faire!
Que ferons-nous donc, mes chers frères? quelle est notre résolution?... Si même les bonnes œuvres mal faites ne pourront qu'aggraver notre situation devant cet inexorable tribunal, il n"y aura, comprenons-le bien, que les bonnes œuvres bien faites qui nous consoleront. Le pape ne trouvera point une consolation dans la dignité pontificale, ni l'empereur dans sa suprême puissance, ni les rois et les princes dans leurs anciennes grandeurs; non, non : les bonnes œuvres et les bonnes œuvres bien faites nous rendront seules agréables à Dieu. — Que ferons-nous donc?
— Ah! si le monde est insensé, je ne veux pas l'être avec lui. Me voici, ô mon doux Jésus, prosterné à vos pieds; je reconnais mon aveuglement, je le confesse, je le déplore, et je voudrais le pleurer avec des larmes de sang. Hélas! j'ai songé à toute autre chose qu'à faire le bien, et le peu de bien que j'ai fait, je l'ai fait au plus mal et à rebours. Pardonnez-moi, ô mon Jésus, pardonnez-moi.
— Tous ensemble, mes chers frères , frappons-nous la poitrine en signe de componction, vous particulièrement, pauvre pécheur, qui craignez si peu où il y a tant a craindre. Les saints, les justes ont vécu dans une si grande crainte du jugement, et vous, vous l'envisageriez avec insouciance?... Comment donc ce qui a fait trembler l'innocence ne vous ferait-il pas trembler, vous qui êtes si coupable et chargé de tant d'iniquités?... Compleriezvous échapper au jugement?... N'avez-vous pas à rendre compte de tant de mai que vous avez fait, et de tant de bien que vous avez omis de faire, ou que vous avez fait au plus mal?... Et que répondrez-vous à tant d'accusations qui seront portées contre vous au tribunal de Dieu?... Ah! mon pauvre pécheur, répondez-y maintenant par vos larmes, par les larmes d'un cœur contrit, et frappez-vous la poitrine en répétant plusieurs et plusieurs fois : Pardon,
LE JUGEMENT PARTlCULlEIi. 177
mon Dieu, pardon! — De votre côté, Seigneur, ne négligez aucun moyen de vaincre l'obstination de ce pécheur, ne lui laissez de paix ni le jour, ni la nuit ; et, par de salutaires remords de conscience, par la crainte de votre justice irritée, par les menaces de votre colère, combattez cette âme endurcie, jusqu'à ce qu'elle embrasse les pratiques d'une véritable pénitence et qu'elle elTace tant d'iniquités par ses larm.es. Mais ce n'est pas une seule âme, ce sont toutes celles qui sont ici que je voudrais voir ce soir arrachées au vice. Pour qu'il en soit ainsi, attachons-nous tous avec une sainte ferveur à l'avis important qui fut donné au saint évéque Conrad : Dum tempus hahemus, operemur bonum : Faisons le bien, maintenant que nous en avons le temps : oui, faisons-le, mes frères, tandis que nous en avons le temps. Pensez-y en silence...
SECOND POINT
VIII. Le procès term.iné, on en viendra entin à la sentence, qui sera juste, définitive et prononcée par la bouche même du Sauveur, de manière à être entendue au fond de l'âme. — Le chrétien qui sera trouvé, en ce moment, en état de péché mortel, entendra retentir à ses oreilles ces effrayantes paroles : Retire-toi de moi, maudit; tu n'es pas digne de rester en ma présence : va-l'en au feu éternel, où t'entraîne le poids de tes péchés; va-t'en dans la compagnie des démons, auxquels tu as préféré obéir plutôt qu'à moi ; c'est le partage que lu l'es choisi, tu l'auras à jamais; et que ce sang dont lu n'as pas voulu user pour l'assurer un bonheur éternel, serve à ton éternelle damnation. — Sentence épouvantable ! . . . Que dira l'âme d'un pécheur en l'entendant ?... Quelle ne sera pas sa confusion, son désespoir, en voyant qu'elle est sans appel, et
ns
trop justement méritée!... Qui pourrait concevoir avec quelle rage il maudira alors ses plaisirs, comme il délestera ses iniquités, qui l'effraient si peu maintenant! Comme il se dira mille et mille fois insensé pour n'avoir pas écouté son confesseur, les missionnaires, son ange gardien, les inspirations divines!... Comme il se reprochera mille et mille fois la folie d'avoir rejeté un bien infini pour une vile satisfaction !
Au contraire, le chrétien qui aura été obéissant à son Dieu, en entendant la sentence de bénédiction par laquelle le Juge suprême l'invitera au ciel, ne saura assez bénir sa fidélité, sa pénitence, sa charité. Est-il possible, s'écriera-t-il , que mes faibles efforts soient récompensés avec tant de largesse!... Une peine si légère va donc se changer en un poids de gloire! quelques pleurs en une éternité d'allégresse!... 0 mon Dieu, que vous êtes bon, généreux, aimable envers ceux qui vous aiment!
Mes chers frères, l'une ou l'autre de ces deux sentences doit être portée sur moi, comme elle doit étreportée sur vous. Laquelle des deux sera la vôtre?... Encore une fois: baissons la tète, et réfléchissons-y sérieusement... Avezvous fait vos réflexions? — Levez la tête, et écoutez la bonne nouvelle que j'ai à vous annoncer : Mon pauvre pécheur, il est encore temps de décliner la sentence de malédiction et de vous assurer une bénédiction éternelle ; oui, il en est encore temps. Ah! rendez grâce à ce bon Jésus de ce qu'il vous en accorde encore le temps. Temps précieux, temps béni! comm.ent l'avez-vous employé jusqu'ici? — Hélas! vous l'avez consumé à accumuler sur votre tête les malédictions de Dieu pour votre dernier jour. Humiliez-vous s'il en est ainsi, et le front dans la poussière, demandez pardon à Jésus ; ou plutôt, frappezvous la poitrine et dites-lui que vous n'êtes pas digne de
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pardon, mais bien de châtimenl : Ah! mon Dieu! quelle vie j'ai menée!... Que pourriez-vous trouver en moi que matière à me condamner au feu éternel? Je le mérite, ô mon Dieu, je le mérite. Mais pourtant considérez les larmes que je répands ce soir, considérez le précieux sang de votre divin Fils, considérez ses mérites infinis, et par un effet de votre bonté pardonnez-moi, ô mou Dieu, pardonnez-moi... Que voulez-vous de moi? Que j'emploie mieux pon temps à l'avenir? — Eh bien! j'en prends la résolution sincère, tout ce que vous m'accorderez encore de vie je veux le consacrer entièrement aux bonnes œuvres, afin de m'assurer cette sentence de bénédiction qui sera pour moi le principe de tous les biens. — Ainsi donc, soyons tous fermement résolus de profiler du grand avis : Dum tempus habemus, operemur banum: Faisons le bien, tandis que nous en avons le temps. Pensez-y...
IX. La sentence prononcée, on procédera à l'exécution, et la pauvre âme, dépouillée de toute vertu, dégradée, abandonnée parles anges, sera consignée entre les mains des démons, qui, à l'instant même, l'entraîneront au fond des abîmes ; là, sans jamais mourir, elle ne vivra que pour être en proie à tous les maux, enfermée dans un cachot de feu qu'elle aura choisi, la malheureuse, de préférence au paradis. . . Quel tourment que d'habiter éternellement dans ce lieu de misères, puisque déjà ce serait un supplice affreux d'y être seulement pour quelques minutes!... A quelles pénitences ne se condamnerait pas alors cette âme infortunée si elle pouvait réparer sa faute!... Quelles humiliations n'accepterait-elle pas?... De quels plaisirs ne se priverait-elle pas de bon cœur?... Ah ! elie accepterait comme une insigne faveur de servir pendantmille ans de seuil à la porte de la ville, et d'être foulée aux pieds par les passants ; elle se soumettrait volontiers à toutes les
austérités qu'ont pratiquées les plus fervents anachorètes; elle voudrait se couvrir de cilices, meurtrir ses chairs par les disciplines, et faire à elle seule tout le bien qu'ont jamais lait tous les saints ensemble... Comment donc se fait-il que maintenant vous avez tant de répugnance pour la peine, tandi.s qu'il en faudrait bien moins pour vous préserver d'un si grand malheur?... Car après tout, qu'est-ce que Dieu exige de vous pour vous mettre ce jour-là au nombre de ses élus? — Il veut que vous observiez ses divins commandements, que vous résistiez plus généreusement aux tentations , que vous traitiez votre corps avec moins de délicatesse, que vous fassiez au prochain ce que vous voudriez qu'on vous fît à vous-même, et voilà tout; et vous refusez de faire si peu de chose?... Comment donc votre conduite s'accorde-t-elle avec votre croyance? et cette froideur, celte insouciance pratique, avec la gravité du danger auquel vous exposez votre âme? En un mot où est votre foi? où est votre bon sens? où est votre prudence? — Malheur à vous, mon pauvre pécheur, si vous ne vous rendez pas ce soir! L'heure est venue où vous avez à commencer résolument une vie digne du nom chrétien que vous portez; c'est à cette fin que votre ange gardien vous a amené à cette méditation. Malheur à vous, si vous sortez de l'église sans obéir à cette douce et suave inspiration que Jésus en ce moment même fait sentir à \ otre cœur 1 Ah ! non, non ; ne résistez pas à une si salutaire impulsion, et tout en larmes jetez-vous aux pieds de Jésus, rougissez de la folle sécurité dans laquelle vous vous êtes entretenu jusqu'ici, comme si vous n'aviez rien eu à craindre, ni aucun compte à rendre au tribunal de Dieu ; frappez-vous la poitrine et demandez-lui pardon du fond du cœur: Hélas! qu'en serait-il de moi, mon Dieu, si vous aviez laissé aller le cours de votre justice?... Mal-
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heureux que je suis, je serais déjk au nombre des réprouvés, déjà je serais un lison d'enfer. Mais non, Seigneur, ne le permettez pas; envoyez-moi. je vous en supplie avec larmes, envoyez-moi tous les châtiments, tous les maux qu'il vous plaira en cette vie, pourvu que je n'encoure pas votre éternelle malédiction. Non, je ne veux pas être maudit de vous, et maudit à jamais. J'embrasse votre croix pour mêler mes larmes à votre sang; pardonnez-moi, ô mon aimable Sauveur, pardonnez-moi. Oui, j'espère et j'attends mon pardon, par la vertu de ce sang que vous avez répandu pour moi : pardon, mon Dieu, pardon I II est vrai, ô Jésus, que vous êtes juste sur votre tribunal, mais il n'est pas moins vrai que vous êtes miséricordieux sur votre croix. Je vous en conjure donc par cette croix sur laquelle vous avez tant souffert, pardonnez-moi, ô mon Dieu ! pardonnez-moi. Tant de sang, tant de larmes que vous avez versées ne suffiraient-elles pas pour effacer la multitude de mes iniquités? Ah! souvenez-vous, ô bon Jésus ! que j'ai été la cause de vos souffrances, ne me perdez pas en ce jour redoutable : Recordare, Jesu pie, quod sum causa tuœ vice, ne me perdas illa die. Rappelez-moi souvent, ô mon Dieu, que quiconque vous offense, mérite votre malédiction. Rappelez-moi souvent qu'un seul péché suffît pour me séparer éternellement de vous. Remplissez mon âme d'une sainte crainte, pour que je mette un frein a la fougue de mes passions, que je fuie les occasions et que je sorte de l'église fermement résolu de plutôt mourir cent fois, mille fois que de vous offenser une seule fois. — Ce n'est pas assez, mes bien-aimés frères, ce n'est pas assez de fuir le mal, si nous n'avons hâte en même temps de faire beaucoup de bien pour obtenir une bénédiction abondante. Concluons donc cette méditation par l'avis important de saint Conrad : Dam tempus habemus, operep. SI. vu. 4 6
mur bonum : Faisons le bien tandis que nous en avons le temps. Pater et Aoe.
X. Quelle résolution prendrons-nous donc, mes chers frères, pour fruit, durable de cette méditation? La maxime du jugement particulier est-elle bien une vérité de foi ? Sommes-nous obligés de la défendre, au besoin, au péril de notre vie? — Il ne s'agit pas ici d'un pouce de terrain, non ; il s'agit de l'acquisition d'un paradis ou d'un enfer. Ce que j'ai dit jusqu'ici n'est pas seulement pour les autres ; tout cela doit nous arriver k nous-mêmes, et nul ne pourra s'y soustraire; c'est-à-dire qu'il y aura un moment pour vous, pour moi, pour tous, où un mot du juge suprême devra décider de notre sort; il viendra un jour où nous nous trouverons suspendus entre le paradis et l'enfer. Passage terrible! car si on en vient à le manquer une seule fois, il n'y a plus de remède ; notre demeure fixée, elle l'est pour toujours. Et ce ne sont pas là des choses qui ne doivent arriver que d'ici à cent ans ; peutêtre cette année-ci, ou au plus tard dans vingt ou trente ans, nous saurons par notre propre expérience comment se fait le jugement de Dieu. Quelle sera donc notre résolution?— Si je vous disais : Allons! prenons tous la résolution de vivre au plus mal ; marchons en avant à tout hasard, comme nous l'avons fait jusqu'ici ; tous vous jetteriez les hauts cris et vous diriez que je vous débite des absurdités, et pourtant plusieurs d'entre vous mettront peut-être tranquillement en pratique ces énormes absurdités. Grand Dieu ! si ce soir môme nous devions comparaître à cet inflexible tribunal, comment nous en trouverions-nous? Si les personnes même les plus vertueuses
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ont tremblé et ont laissé parfois des doutes sur leur salut, qu'en serait-il de nous?... Faites attention à l'exemple que je vais rapporter.
XI. Saint Jean Climaque nous prend ce soir par la main et nous conduit à la grotte d'un solitaire mourant. Il y a quarante ans que déjà mort au monde il vit enseveli au fond des forêts ; son innocence lui donne un tel empire sur la nature que les bêtes féroces même viennent se prosterner à ses pieds et recevoir la nourriture de ses mains. Son nom est Etienne, sa perfection est celle d'un saint. Or, voici que consumé par les austérités de la pénitence il est sur le point de rendre le dernier soupir ; pour vaincre plus sûrement l'ennemi il se fait étendre par terre sur la cendre. Oh ! celui-ci sans doute se rendra avec joie, avec bonlieur au tribunal de Dieu, et n'aura pas tant d'appréhension du redoufable jugement. Mes chers auditeurs, si vous ne frissonnez pas d'effroi à ce que je vais vous dire, je ne sais quand vous aurez sujet de le faire. Voyez avec quelles angoisses il tourne de côté et daulre ses yeux égarés; tout^a coup il fait un pénible effort, se soulève et s'écrie : Au secours, mes frères! au secours! puis il retomba de nouveau en soupirant et en gémissant. Tout troublé et hors de lui-même, il laisse échapper des paroles entrecoupées, comme s'il était en présence d'un juge : C'est vrai, ce péché je l'ai commis; mais aussi, j'ai jeûné pendant autant d'années... Oui, celui-là aussi; mais je l'ai confessé... Non. cela n'est pas, je ne l'ai jamais commis... C'est vrai, je l'ai fait; mais j'en ai fait telle pénitence... Hélas I oui, je suis coupable de ce péché et je n'ai rien à répliquer... Ah! mon Dieu, mon Dieu, que vous êtes juste!... Ah! mon Dieu, que j'ai été ingrat envers vous... Ah!... mon Dieu... mon Dieu... vous ne voulez donc pas me sauver ! . . . Et au milieu de ces san-
glols il rendit l'âme, laissant tous les solitaires plongés dcins la conslernalion, se regardant l'un l'autre dans un morne silence, sans savoir s'ils devaient le fêler comme un élu ou le pleurer comme un réprouvé.
XII. Vous l'avez entendu, mes chers frères; eh bien! si les justes tremblent, si les justes pleurent, si les justes laissent des doutes sur leur salut, qu'en sera-t-il de vous? Etes-vous plus forts, êles-vous plus innocents, êlesvous plus assurés qu'eux?... Si un vertueux solitaire tel qu'Etienne ne sait que répondre au démon qui l'accuse devant le tribunal de Dieu, que répondrez-vous vousmêmes lorsqu'il vous accusera de tant de forfaits que vous savez? Ah! quelle déception, quel chagrin, quel accablement alors, mes frères! — Mais, me direz-vous, qu'avons-nous donc à faire pour nous assurer une sentence favorable? La réponse à cette question renferme le fruit de cette méditation : vous voulez donc savoir ce que vous avez a faire? Faites bien attention : deux livres s'ouvriront sous vos yeux devant cet imposant tribunal : l'évangile, et le livre des consciences. Dans l'évangile vous lirez le bien que vous deviez faire, et dans le livre des consciences vous lirez à votre confusion tout le mal que vous avez fait. Or, si vous voulez entendre une sentence de salut, le moyen consiste tout simplement à conformer votre conscience aux prescriptions de l'Evangile, Si quelqu'un d'entre vous venait à être cité cette nuit même devant cet inexorable tribunal, que ne voudrait-il pas avoir fait de bien?... Pourquoi donc ne le fait-il pas présentement?... Une affaire de cette importance ne mérite-t-elle pas qu'on y pense?... Rien alors ne pourra plus nous rassurer, si ce n'est nos bonnes œuvres, nos pénitences, nos oraisons, nos jeûnes, la fréquentation des offices et des sacrements, les aumônes, l'assiduité aux exercices
d'une pieuse congrégation. Eh bien! pourquoi ne faisonsnous pas le plus que nous pouvons de ces œuvres méritoires'? Mon pauvre pécheur, vous avez la plume en main, votre sentence sera telle que vous l'aurez écrite en ce monde. Pardonnez et on vous pardonnera; soyez miséricordieux et on le sera envers vous ; accusez vos péchés aux pieds d'un confesseur, et vous serez excusé devant Dieu; en un mot, faites beaucoup de bien, et faites-le bien, et vous serez sauvé : Dam tempus habemus, operemur bonum. Pater et Ave.