SUR LES MOYENS DE CONSERVER LA TRANQUILLITÉ ET LA PAIX DU COEUR
I. Qui de vous, fidèles chrétiens, pourrait redire les troubles, les angoisses et les chagrins qui s'élèvent chaque jour dans son cœur durant le cours de celte misérable vie? On peut dire en toute vérité : In medio languorum ambtilamus ; nous cheminons par des routes semées do pièges et d'embûches, selon une vision de saint Antoine; cet illustre abbé vit deux démons dont l'un portait sur ses épaules un énorme filet, tandis que l'autre le suivait pour l'étendre sur toutes les voies ; après eux venait une foule de gens de tout sexe, de tout âge, de toute condition, de tout rang, qui s'engageaient dans ce réseau, et peu, trèspeu parvenaient 'a s'en tirer sans faire des chutes mortelles. Ce filet signifiait les intrigues, les occasions dangereuses, les soucis et les sollicitudes dans lesquels les mondains se trouvent comme enlacés, et je ne crois pas qu'il y en ait un seul parmi vous qui, en parcourant les sentiers si épineux de la vie, ne désire ardemment posséder un appui bien sûr pour se préserver des chutes les plus lamentables. Or, cet appui, d'après les maîtres de la vie spirituelle, n'est autre que la paix inaltérable du cœur, la tranquillité intérieure dans toutes les rencontres, dans
toutes les épreuves; celte paix que souhaitait pour luimême le saint roi David et qu'il nous exhorte à poursuivre sans relâche : Inquire pacem , et jiersoquere eam^ . Plus, en effet, l'âme jouit de la paix et de la tranquillité, mieux aussi elle est disposée a obéir à la raison et à se soumettre aux desseins de la divine Providence, sans se troubler; k supporter les insultes des uns, les fraudes des autres avec magnanimité et avec courage ; à nourrir et à entretenir une douce amitié avec Dieu et avec le prochain. C'est pourquoi l'esprit doué de force et maître de lui-même est réputé par l'Esprit-Saint plus glorieux, plus méritant et plus valeureux qu'un guerrier qui renverse les forteresses, et prend les villes d'assaut : Melior est qui dominalur animo suo expugnatore urbium'^ ; c'est encore de cette fermeté et de cette constance qu'il fait l'éloge, lorsqu'il dit que la femme revêtue de force et douée d'un caractère imperturbable rira au dernier jour et entrera dans un repos et une joie éternelle : Fortitudo et décor indumentum ejus, et ridehit in die novissimo^.
II. En somme, si vous voulez méditer sur la nature et la nécessité de la paix du cœur, vous verrez à l'évidence que les plus belles prérogatives de l'esprit sont l'apanage de celte paix, et en dérivent comme le ruisseau dérive de sa source, ou comme un fruit précieux et délicat sort de sa tige; tandis qu'au contraire il serait impossible d'énumérer les funestes conséquences qui résultent pour l'âme de la privation d'une vertu si excellente ; chacun donc parmi vous doit s'appliquer soigneusement a l'acquérir. En voici les moyens.
Le premier et le principal consiste à se faire une idée juste et précieuse de notre condition mortelle ; elle est
1 Psai. 33, 15. 2 prov. 16, 22, 3 ib. 31 25.
naturellement sujette à toute sorte d'accidents de malheurs et de misère, qu'entraîne après elle, en vertu d'une disposition de la divine providence, la caducité même de notre être à partir du premier moment de son existence, ainsi que l'a si bien exprimé le saint homme Job : Homo natus de muliere, brevi vivens tempore , repletur multis
ììiiseriis , el nunquain in eodem statu permanete . Cette
vérité étant une fois bien établie dans votre esprit, vous ne trouveriez plus étrange de voir de temps en temps les douceurs de la vie vous échapper, vos projets échouer, ou de nouvelles contrariétés survenir, même de la part de vos meilleurs amis et lorsque vous vous y attendiez le moins. En vous rappelant, dis-je, que telle est la loi sous laquelle vous êtes entré dans le monde, et qui gouverne le reste des hommes, vous supporteriez, si non avec joie, du moins avec indifférence la somme de maux qui vous échoit en partage ; car, comme le dit saint Grégoire-le- Grand, le coup qu'on prévoit s'évite plus facilement et fait moins de mal : Minus jacula feriunt quœ prœvidentur. Vous souffririez aussi avec plus d'égalité d'âme si vous jetiez les yeux sur tant d'autres qui gémissent sous un joug plus pesant et plus douloureux que le vôtre, selon le mot du philosophe : Socios habere in pœnis solatium est. Et puis vous voudrez bien remarquer que nul d'entre vous n'a ni ne peut avoir le droit spécial d'être épargné plutôt qu'un autre, que tout ce qui arrive chaque jour de fâcheux ou d'agréable dans les vicissitudes de la vie, est ordonné ou permis par une Providence souveraine qui dispose toutes choses avec force et avec douceur, fortiter et suaviter. Le cœur muni de ces éclatantes vérités, le fidèle chrétien ne se laissera ébranler par aucune des
» Job. -14, 1 et 2.