‹ Œuvres complètes (volume 4)Chapitre 29 sur 78 · MOYENS DE CONSERVER LK PAIX DU COEUR · texte numérisé non relu

MOYENS DE CONSERVER LK PAIX DU COEUR

catasirophes qui peuvent l'aUeindre : Non contristabit jusium quidquid ei accideritK

III. Prenez modèle à ce sujet sur cet illustre prince de la terre de Us; homme de Dieu et cependant le jouet de toute la rage du démon ; homme juste et innocent, et cependant couvert des pieds à la tête de vers et d'ulcères: un jour assisa une table splendide, servi par de nombreux domestiques, et puis se voyant étendu sur un fumier, exposé aux dérisions de la plus vile populace, abandonné, méprisé par ses proches et ses amis ; un jour nageant dans l'opulence, et le lendemain réduit a la pauvreté, à la misère la plus extrême ; d'abord père heureux d'une nombreuse famille, et tout à coup père infortuné voyant tous ses enfants victimes d'un accident tragique : Malgré tout cela, nous savons par les divines Ecritures que jamais le saint homme Job ne se laissa aller à l'impatience, mais qu'au contraire il conserva un calme parfait, une tranquillité d'esprit, une paix inaltérable en face des plus terribles catastrophes : In omnibus his non feccavit Job labiis suis, neque stultum quid contra Deum locutus est'^ ; et qu'il alla même jusqu'à conformer sa volonté au bon plaisir de Dieu, en bénissant son saint nom au milieu de ses adversités : Dominus dédit, Dominus abstulit ; sicut Domino placuit, ita factum est^ sit nomen Domini benedictum^ :Le Seigneur m'a tout donné, le Seigneur m'a toutôté; il n'est arrivé que ce qu'il lui a plu. Que son saint nom soit béni.

Voilà cette précieuse tranquillité que je voudrais voir régner dans vos âmes, afin de vous préserver de tout emportement, de tout dessein coupable lorsque vous êtes surpris par des accidents imprévus. Que chacun réflé-

> Prov. 12, 21. 2 Job. I, 22. "' Ib. 1, 21.

chisse donc aux chutes déplorables qu'il a faites par le passé en pareille circonstance, aux excès auxquels il s'est laissé entraîner , aux désordres dans lesquels il s'est plongé, au grand détriment du corps et de l'âme, et sans aucun profit ; tout cela, .pour n'avoir pas su se conformer aux dispositions de la divine Providence, ni conserver la constance et la tranquillité d'esprit. Que dis-je? pour la moindre contrariété, vous vous emportez aussitôt, et par là vous multipliez vos déboires, de sorte qu'en perdant la paix du cœur vous êtes perpétuellement en guerre avec vous-même et avec le prochain. Riches et pauvres, grands et petits, pères de famille et jeunes gens, que tous méditent l'exemple que nous avons cité, qu'ils aillent puiser à l'école du saint homme Job cette constance héroïque dans les plus grands revers et la conformité à la volonté de Dieu, qu'ils y apprennent à ne se plaindre ni de Dieu, ni des hommes, mais à répéter avec lui : Siciit Domino placuit, ita factum est ; sit nomen Domini benedictum : Il n'est arrivé que ce qu'il a plu au Seigneur, que son saint nom soit béni ; ou bien à se tourner vers le Seigneur . comme le saint roi David, avec un enthousiasme plein d'amour, pour lui protester que nous avons mis en lui toutes nos espérances, qu'il est lui-même notre richesse et notre héritage : Clamavi ad te, Domine, et dixi : tu es spes mea, portio mea in terra vicentium* .

IV. Le second moyen , très-propre à vous aider a acquérir la paix intérieure, c'est de faire fort peu de cas des choses temporelles et terrestres , de ne les compter pour rien à côté des biens et des maux de l'autre vie, de juger les richesses indignes de votre sollicitude , et de ne pas tenir à voir arriver tel événement plutôt que tel autre.

» Ps. Ut, 6.

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Sans contredit si vous vous accoutumez a envisager les choses de cette façon, quoi qu'il arrive en bien ou en mal, rien ne pourra altérer la sérénité de votre âme. Ainsi donc, quelques avantages que vous puissiez vous promettre de votre position ou de votre industrie, n'estimez les biens de ce monde ni plus ni moins que ne l'ont fait tous les sages de la terre , et par-dessus tout le roi Salomon qui fut tout à la fois le plus magnifique des monarques et le plus sage des mortels; il ne leur a point trouvé d'autre qualification que celle de vanité : Vanitos vanitatum*; de boue : tanquam lutumestimabitur argentum^; et enfin de pur néant en comparaison des biens éternels : et divitias nihil esse duœi in comjjaralione illius^. Mais pour entretenir en nous la paix du cœur, le prophète royal nous exhorte plus clairement encore à ne point nous attacher aux richesses de la terre : Divitice si afjluant nolite cor apponere* ; parce qu'elles éloignent le coeur de Dieu et qu'elles périssent tôt ou tard en ne laissant après elles qu'affliction et remords : pereunt in afflictione pessima. C'est ce qui est arrivé à tant et tant de misérables qui maintenant, comme le riche de l'Evangile, gémissent, mais en vain, au fond des enfers ; de là vient que l'Esprit-Saint proclame bienheureux celui qui ne se laisse point entraîner par l'amour de l'argent, et ne met point son espérance dans des trésors périssables : Beatus vir qui post aurum non abiit, nec speravit in pecunia et thesauris^. Afin donc de n'être point tourmenté par cet esprit de cupidité, nous devons demander à Dieu , a l'exemple de Salomon, qu'il nous préserve d'une trop grande opulence et de l'extrême pauvreté, qu'il nous

1 Eccle. I, 2. 2 Sap. 7, I. '' Sap. 7, 8.

* Ps. 61, 11. ^ Eccli. 31, 8.

donne la nourriture et l'habit et rien de plus : Mendicitatem et divitias ne dedcris mihi , tribue tantum victui meo necessarium^ . Saint Jérôme dans sa 14" lettre à Paulin nous rapporte un trait mémorable : un certain philosophe nommé Cratès, étant fort riche, se dépouilla d'une grande quantité d'or, afin d'avoir l'esprit plus libre pour vaquer à l'étude des sciences humaines ; tout païen qu'il était, il avait compris l'importance du détachement. Considérez de grâce combien d'excès vous avez commis jusqu'ici , à combien de dang-ers vous vous êtes exposés pour un vil intérêt ; que de soucis, que de peines vous vous êtes donnés pour un misérable profit, et tandis que vous espériez trouver dans la fortune votre félicité et votre contentement, vous n'y avez rencontré qu'une source de chagrins, de troubles, d'anxiétés et d'inquiétudes.

V. De là une troisième règle qui pourra vous aider à acquérir la paix intérieure, c'est de vous faire une maxime invariable, dans vos projets et vos entreprises quelconques, de ne jamais présupposer que tout réussira aisément et au gré de vos désirs, mais de vous attendre plutôt 'a voir les choses tourner au plus mal. Dans cette prévision, préparez votre cœur à toutes les difficultés et à tous les obstacles qui peuvent traverser vos desseins de mille manières, et établissez-vous dans un tel état d'indififérence que, quelle qu'en soit l'issue, heureuse ou malheureuse, rien ne puisse altérer la sérénité de votre âme, ni intérieurement, ni extérieurement. Une fois votre affaire en train, dites au Seigneur, en empruntant les paroles du saint roi David : In manibus tuis sortes meœ : Seigneur, je remets mon sort entre vos mains, j'abandonne à votre divine Providence l'issue de toutes mes affaires, prêt à l'accueillir avec recon-

• Prov. 30, 8.

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naissance si elle m'est favorable , avec résignation et patience en cas contraire. Si vous vous comportez de la sorte, rien ne pourra jamais vous ôter la liberté d'esprit, ni ébranler votre courage; car quoi qu'il arrive, ce sera toujours ce qu'il y aura pour vous de plus avantageux, selon l'assurance que Dieu même vous en a donnée par la bouche du prophète : Jacta super Dominum curam tuam, et ipse le enutriet^ ; le Seigneur promet de nourrir l'âme qui se confie en lui. Avez-vous jamais rencontré dans le monde un ami assez généreux pour se charger d'entretenir à ses dépens une famille aussi nombreuse que celle d'Adam? Dieu seul est cet ami libéral et désintéressé, envers. celui toutefois qui lui reste fidèle au milieu de cet océan de soucis terrestres et superflus, où la plupart des hommes vont s'engloutir. Les riches dans la direction de leur fortune, les chefs de famille dans l'établissement de leurs enfants, ceux-ci en cherchant à se faire une position conforme k leurs goûts, à leurs caprices, les ouvriers et les domestiques en travaillant à accroître leur salaire, les personnes même attachées au service de Dieu, chacun en un mot songe k toute autre chose qu'à bien administrer l'héritage que le Seigneur lui a confié; on ne pense qu'à engraisser son patrimoine, ou son avoir, même au mépris de la justice; en sorte que, entièrement absorbé par les affaires du siècle, on perd toute paix intérieure, toute tranquillité, tout goût même pour s'occuper des choses de Dieu. L'âme est comme hors de son centre, et de même qu'un os disloqué ou déboîté cause, au moindre choc, de cuisantes douleurs à tout le corps, ainsi l'âme dans cet état, àia plus petite occasion, pour le motif le plus léger, se livre à un trouble, à une agitation excessive.

« Psal. 64, 23.

4 94 V* .lOUK. KXAMEN DE RÉFORME.

Examinez-vous sur ce point, que chacun voie s'il se trouve dans ce cas, et qu'il prenne la résolution de ne plus faire a l'avenir autant de fonds sur les événements si incertains de ce monde, afin de maintenir la paix de l'âme.

VI. Je n'entends point cependant, qu'en vue d'acquérir la joie du cœur et la tranquillité intérieure, vous viviez dans la paresse et la nonchalance, et que semblables 'a un prisonnier dans son cachot vous passiez vos jours assis avec les mains dans les poches, ou que, k l'instar des anachorètes dans leurs déserts, vous ne vous mêliez plus des choses de ce monde ni de vos affaires domestiques; non, ce n'est pas cela que je veux, chrétiens mes frères. Je dis au contraire que vous devez vous occuper de tout cela, mais avec cette élévation d'esprit, et ce détachement de cœur que nous enseigne l'Esprit-Saint par la bouche de saint Paul, quand il dit : Tempus breve est; reliquum est ut et qui habent uxores, tanquam non habentes sint ; et qui (lent, tanquam non fientes; et qui gaudent, tanquam non gaudentes; et qui emunt, tanquam non possidentes, et qui utuntur hoc mundo, tanquam non utantur ; prœterit enim pgura liujus mundi. Volo autem vos sine sollicitudine esse^ . Voici mot à mot l'explication de ce passage. L'apôtre s'adresse aux chrétiens primitifs de la ville de Corinthe, et leur trace des règles de conduite pour vivre dans le monde, mais selon l'esprit de l'Evangile. Il leur dit donc : Je ne veux pas vous voir tant de sollicitude pour les choses passagères de ce monde ; car le temps est court : ainsi que ceux mêmes qui sont mariés usent de leurs femmes avec une tempérance et une discrétion telles qu'ils soient comme n'en n'ayant point; que ceux qui sont tristes pleurent comme ne pleurant point ; que ceux qui sont gais

1 I Cor. 7, 29-32.

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se réjouissent comme ne se réjouissant point; que ceux qui vendent ou achètent le fassent comme ne possédant rien ; enfin que tous ceux qui sont au monde et en usent, soient comme des étrangers dans le monde et n'en usant point; car la figure de ce monde passe. Le grand Apôtre veut nous dire par la, non pas de sortir du monde pour chercher ailleurs la paix intérieure, la joie de l'esprit, mais de ne pas nous préoccuper outre mesure des choses du monde. Quels que- soient votre étal ou votre emploi, vos affaires ou votre commerce; que vous soyez dans la prospérité et au comble des honneurs, ou dans une humble et misérable condition, vivant de la sueur de votre front ; que vous soyez mariés ou non, jeunes ou vieux, malades ou en santé, innocents ou coupables : tant que vous voguez sur cette mer orageuse, il veut que rien ici-bas ne puisse vous troubler, que rien ne puisse absorber l'attention de votre esprit et les affections de votre cœur : Volo autem vos sine sollicitudine esse. Quelle est donc la sollicitude que proscrit l'Apôtre? Le voici : la multiplicité des soins et des aflaires terrestres engendre les passions dans l'âme, et surexcite la cupidité des appétits désordonnés qui ravissent à la volonté sa droiture, à la vertu son mérite, et finalement à la conscience le calme et la tranquillité ; c'est pourquoi il inculque fortement à tous les chrétiens la modération, la tempérance, tant dans l'action que dans l'usage des choses que Dieu a faites pour les besoins de l'homme. De là il suit que celui qui est engagé dans les liens du mariage, doit prendre garde à n'y point commettre d'excès, soit en dépassant les limites prescrites par la sainteté du sacrement, soit en pervertissant l'ordre établi de Dieu, mais à se renfermer dans le devoir conjugal; que celui qui pleure ne doit point se laisser abattre par la douleur, ni se laisser aller au désespoir ; que celui qui se

réjouit ne doit point lâcher la bride à l'impétuosité de sa joie, mais la contenir dans les bornes de la discrétion et de la prudence, parce que bien souvent les pleurs accompagnent les ris: risus chlore miscetur ; qae celui qui vend ou achète doit le faire sans fraude, sans tromperie, sans usure. Telles sont les sollicitudes vicieuses que l'âme doit éviter si elle veut demeurer en paix avec Dieu. L'apôtre termine par celte proposition générale : Qui utuniur hoc miindo, tanquam non utantur: Que ceux qui usent de ce monde, soient comme n'en usant point; il veut dire, selon notre manière d'entendre, que comme l'épée est faite pour se défendre et non pour tuer, la vêtement pour se couvrir et non pour servir le luxe ou la vanité, le vin pour se désaltérer et non pour s'enivrer, les sens pour diriger le corps et non pour trahir l'âme ; ainsi devons-nous faire usage de ces choses et de toutes les autres semblables, selon leur destination et les besoins de notre nature, mais sans attachement et sans passion : Qui utuntur hoc mundo, tanquam non utantur. Heureux I trop heureux, si nous savions régler toute notre vie sur ces maximes. Oh I quelle paix, quelle tranquillité!

VII. Je voudrais vous conduire à l'école des saints pour vous apprendre à conserver la tranquillité au milieu même du tourbillon des affaires. Un saint Philippe de Néri, au sein de la ville de Rome, malgré les charges et les entreprises qu'il avait sur les bras, malgré laffluence de monde qui avait recours à lui et venait l'entretenir de mille difficultés du matin au soir, malgré la construction de plusieurs hospices ou asiles pour les pauvres et les pèlerins, était toujours gai et serein, jamais on ne le voyait troublé ni inquiet. — Saint François de Sales entreprit de convertir les hérétiques du Chablais; entreprise courageuse et fatigante-qui' l'obligeait jour et nuit à une étude ardue et à de

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