III. Il no vous servirait guère de vous abstenir des
œuvres serviles ou quasi -serviles les jours fériés, si d'un autre côté vous permettiez ou vous ordonniez à ceux qui dépendent de vous de travailler. Lorsque Dieu interdit aux juifs le travail le jour du sabbat, il ne limila point sa défense aux chefs de famille, mais il l'étendit à tous les membres de la famille : Non faciès in eo [sabbato'j qnidquam operis tu, et filius tuus, et plia, scrvus, et ancilla, etbos , et asinus^ et omne jumentum tuum...^ Voyez s'il n'a pas compris tout le monde : a Vous ne ferez aucune œuvre servile en ce jour-là, ni vous, ni votre fils ou votre fille, ni votre serviteur ou votre servante, ni même aucun de vos bestiaux. »
Il est certain que sous la loi nouvelle le dimanche a succédé au sabbat qui était sanctifié par les juifs et que toutes les autres fêles prescrites par l'Eglise tombent sous la même loi. Or, vous voyez avec quelle rigueur Dieu exige qu'on sanctifie les saints jours , puisqu'il ne permet pas même de faire travailler ces jours-là les bêtes de somme.
Il est bien vrai que tel chef de famille, ouvrier ou maître, se promène tout le dimanche, à moins qu'il ne passe toule la journée dans un lieu de réunion à boire et à jouer, mais d'autre part sa femme et ses filles sont condamnées à passer le même temps à coudre ou à laver, le fils à bêcher la terre, et la misérable servante à sépuiser de fatigue beaucoup plus que pendant tout le reste de la semaine. Qu un bon confesseur interroge ce maître sur le travail du dimanche, il répondra hardiment qu'il n'a pas travaillé. Il ne s'aperçoit pas qu'il Ta fait, non pas avec deux mains seulement, mais avec autant de mains qu'il y en a dans sa maison.
• Dentei-. 5, 14.
Pères et mères , maîtres et miiUresses, examinez si vous n'avez pas obligé ceux qui vous sont assujettis à profaner par le travail le? jours consacrés à Dieu, et sachez que vous ne gagnerez pas plus à ce Iravail-là que la scie à scier la pierre ; elle se détruit et n'avance guère.
IV. S'employer à des œuvres serviles les dimanches et fêtes de commandement, c'est déshonorer Dieu ; que serace donc de s'employer à des œuvres plus que serviles, telles que le péché? Saint Thomas avance que celui qui pèche contrevient davantage au précepte de la sanctification du dimanche que celui qui travaille; attendu que le travail dans bien des ras peut être légitimé par la piété, par la charité, ou par la nécessité, tandis que le péché répugne toujours à la sainteté du temps consacré au culte divin ; par conséquent, quoique le troisième précepte du décalogue défende seulement les péchés contraires à la vertu de religion, ou au culte extérieur dû à Dieu, on peut dire cependant, en un sens, qu'il interdit aussi tous les autres péchés, en tant qu'ils sont opposés, plus que toute autre œuvre servile, à la sanctification des dimanches. 0!i ! si les premiers chrétiens sortaient de leurs tombeaux et venaient contempler nos fêtes, quel ne serait pas leur étonnement! Eux qui avaient pour coutume de se préparer aux solennités de 1 Eglise par tant de pénitences, et de les célébrer avec tant de piété et d'innocence! Quel ne serait pas leur étonnement! Il me semble qu'ils verseraient des larmes de sang en voyant ce que sont devenues les fêtes dans le temps où nous vivons. Les saints jours ressemblent à des jours de cornaval, et les fêtes du Seigneur à des fêtes de Satan. Il se commet bien des péchés dans les jours ouvriers, j'en conviens, mais comme chacun est plus occupé de ses affaires, le mal est moins grand; quelques mensonges, quel-
238 vi" JOUR. EXAMEN DE RÉFORME.
ques paroles trop libres, quelques médisances, quelques légèretés, voilà tout. Mais vienne le dimanche, oh ! alors, comme si l'on n'avait plus autre chose a faire, on se lance bride abattue dans tous les dérèglements ; on tend des pièges à l'innocence, on entretient des liaisons criminelles, on enlève au prochain son crédit et sa réputation, on se gorge de boisson, on expose au jeu ce qui devrait servir à l'entretien d'une famille qui meurt de faim, à l'établissement d'un enfant qui se désespère ; et puis que de blasphèmes, que de parjures, que de scandales ! Est-ce donc pour cela que Dieu a institué les fêtes? Est-ce pour cela qu'il a interdit le travail?... Ah! mes frères, plutôt que de passer les saints jours de la sorte , rendez-vous à vos occupations, à vos affaires, à votre commerce ; fermons les églises et ouvrons les magasins à deux battants. Supposé que nous fussions des idolâtres qui adorassent le démon pour leur dieu, que ferions-nous pour célébrer les fêtes de Satan ? Précisément ce que nous faisons pour célébrer les nôtres , c'est-a-dire que pour plaire au démon, on multiplierait prodigieusement ses iniquités. Mais, grand Dieu! (qu'on me pardonne ce sentiment d'indignation], il faut avouer, que ces impies, ces sacrilèges, ces insolents usurpateurs du jour du Seigneur sont beaucoup pires que les juifs eux-mêmes : ceux-ci, lorsqu'il s'agit de s'emparer de la personne du Sauveur, empêchèrent de le faire un jour de fête : Non in die festo* . Vous mauque-t-il d'autres jours, malheureux, leur dirais-je volontiers, pour donner libre cours à vos désordres? faut-il que vous preniez précisément les jours consacrés à Dieu, pour l'offenser? Vous vouiez déchaîner vos passions, jeunes gens débauches? Eh bien! faites-le puis-
' Marc 14. I.
que vous lo voulez ; mais au nioin? que ce ne soit pas un jour de fête ; non in die festo! Vous voulez déployer la bannière de rimpudicité, femmes vaines et voluptueuses, déployez-la en d'autres temps, à la bonne heure ; mais au moins que ce ne soit pas un jour de fête : 7ion in die festo! Vous voulez ouvrir une école d'immoralité par vos spectacles, vos bals dissolus, votre langage et vos manières libres et pétulantes ; ouvrez-la, soit ; mais pas un jour de fête : non in die festo ! ¥111 un mot, vous voulez vous abandonner à vos mauvais instincts; faites-le, tant pis ; mais au moins ne soyez point impies, sacrilèges, en profanant le jour du Seigneur : Festivitates ne dehonestetis , ainsi que l'écrivait l'illustre martyr saint Ignace aux fidèles de son temps. Je vous en dis autant à vous-mêmes : Vous ne vous sentez pas disposés à sanctifier les fêtes, soit : mais au moins ne les déshonorez pas par vos danses, vos divertissements dangereux, vos soirées, vos festins, vos intempérances, vos immodesties, vos licences criminelles. Béni soit le zèle du saint archevêque de Milan, Charles Borromeo, qui par des édits sévères bannit de son diocèse ces profanations .sacrilèges! et malheur à celui qui s'en fait le promoteur, qui les tolère, ou ne les empêche pas quand il le peut!
V. Le plus grand mal que commettent ces profanateurs des saints jours ne consiste pas seulement dans l'abus qu'ils en font pour eux-mêmes; ce qu'il y 3 ds plus déplorable, ce sont les ravages qu'ils causent en profitant de ces jours de repos pour entraîner une multitude d'âmes innocentes à leur ruine. Apollonius, général ciu roi Antiochus, entra dans la ville de Jérusalem on ami; et feignant de ne chercher que la paix, il y demeura en repos jusqu'au saint jour du sabbat. Mais tandis que les juifs observaient le repos auquel le sabbat les obligeait, il
commanda à ses gens de prendre les armes, el courant par toute la ville avec ses soldats, il remplit, les rues de sang el de carnage*. Ce massacre des corps opéré le jour du sabbat par les soldais d'Apollonius, est la figure d'une autre espèce de massacre, celui des âmes qui se fait les jours de fêtes par les scandaleux de notre temps. Je ne dirai rien de leur insouciance touchant l'assistance à la messe, et de la facilité avec laquelle ils y manquent, lorsque, par exemple , entreprenant un voyage pour un motif d'intérêt, pour visiter une propriété, se rendre a une foire, ils se disent : en passant près de telle église, j'y entendrai la messe, au risque de n'y arriver souvent que quand toutes les messes sont dites ; mais remettons cette observalion à un autre point. Ce qui m'afflige le plus, c'est de voir ces scandaleux, jeunes gens ou jeunes filles, hommes ou femmes, personnes de tout rang, de toute condition, profaner le jour du Seigneur, en courant ce jour-lk par bandes joyeuses à la rechercîie des plaisirs les plus désordonnés, et en se donnant les uns aux autres mille occasions de pécher : Occasio luxuriœ pietas deputatur, dilTertullien.N'en est-il pas ainsi? N'est-il pas vrai que c'est surtout dans les jours de fêtes qu'on s'abandonne à la licence des fréquentations criminelles, des bals, des divertissements dangereux, des scandales de tout genre? Quand voit-on les femmes étaler publiquement leur luxe , leur fasie et leur indécence, si ce n'est dans les jours de fêles? C est alors qu'ornées avec plus de magnificence que nos temples : Circumornatœ ut similitudo templi^, elles apparaissent comme autant d'idoles avides de ravir au vrai Dieu les hommages qu'il attend des fidèles les jours de dimanches cl de fêtes. Mais malheur à ces idoles et à
1 I Matii. '6. 2o. ^ Ps. 143, 12.
SANCTIFICATION DU DlMANCHt. 241
leurs idolâlres ! malheur à ces femmes qui se pavanent ces jours-là pour fixer sur elles l'allention ! et malheur aux jeunes gens qui les poursuivent de leurs regards lascifs! Maledictum idGliim, et qui fecit illud^ : Maudit soit, non-seulement celui qui crée 1 idole en l'adorant, mais encore l'idole elle-même qui se laisse adorer ; et la raison en est donnée : Quia cuin esset frajile, deus coynominatus est; Tparce que n'étant que fragilité, elle a consenti à être tenue par les hommes pour une divinité. Celte fernme , qu'est-ce donc après tout ? Un peu de fumier recouvert de neige , n'est-il pas vrai ? Pourquoi donc, avec ses vanités, se fait-elle adorer aux jours de fêtes comme une déesse ? Mais cette arrogance féminine serait encore lolérable, s'il ne s'y rencontrait que de la vanité; le pis c'est que l'indécence marche de pair avec la vanité, et que par là elle devient une arme dégainée entre les mains du démon. Durant la semaine, celle dame, cette jeune fille vil tranquillement retirée dans sa maison , c'est pour ainsi dire une arme dans le fourreau ; mais le dimanche arrive, elle se produit en public, les bras, les épaules, la poitrine découverts ou à peine voilés : voilà ce que j'appelle une épée nue et aiguisée, faisant la roue en tout sens, et répandant la mort autour d elle, car chacun de ses coups ruine des centaines d'âmes.
Jugez d'après cela si je n'ai pas raison de dire que ces sacrilèges profanateurs des saints jours sont pires que les démons eux-mêmes. Ceux-ci, au témoignage de plusieurs rabbins, en voyant la ferveur avec laquelle on sanctifiait le. sabbat sous la loi ancienne, abandonnaient ce jour-là, en frémissant de rage et en poussant des cris en l'air, et la ville sainte et les corps mêmes qu'ils possédaieni, pour
' Sap. 14, 8.
p M. vn. 2<
242 VI® joun. examen de kéforme.
se retirer précipitamment dans le désert et s'enfoncer 'dans de sombres cavernes. Il s'en faut bien qu'il en soit ainsi dans nos jours de dimanches qui ont succédé au sabbat ancien. Hélas 1 c'est dans ces jours-là que le démon fait le mieux ses affaires; c'est alors qu'avec l'aide de ses suppôts, il remplit tous les lieux d'obscénités ; car il est incontestable qu'en aucun autre temps Dieu n'est offensé ni avec autant d'insolence, ni par autant de monde, ni en autant de manières que les dimanches et jours de fêtes ; de telle sorte que les saints jours semblent être l'égoût et comme le cloaque de toute la semaine. Si un mauvais sujet prémédite quelque infâme projet, il attend le dimanche ou un jour de fête pour le mettre à exécution. Pauvres fêtes! il est évident qu'on ne peut plus vous appeler les jours du Seigneur, mais bien plutôt les festins du^ démon. — Examinez si vous n'êtes pas du nombre de ces profanateurs.
VI. Ne vous étonnez donc pas que Dieu ait si souvent fait éclater sa colère contre les profanateurs des saints jours. Parcourez l'histoire et vous trouverez qu'il n'est point de désordre que Dieu ait plus souvent châtié par le feu, qui est le grand châtiment, réservé en quelque sorte aux délits qui tiennent du sacrilège. Une femme faisait son pain un jour de fêle, sa main prit feu et se consuma comme si elle avait été de bois. — Une autre bêchait la terre, sa main et sa bêche brûlèrent en même temps. — Un paysan charriait je ne sais quoi; le feu tomba du ciel et consuma le chariot et les bœufs. — Un autre faisait moudre, le grain s'embrasa entre les meules, et il n'eut que des cendres au heu de fanne. — Un seigneur faisait travailler un jour de fête, le feu prit à son château et le réduisit en cendres, puis la flamme victorieuse s'élevant en l'air, se divisa en plusieurs flammes qui allèrent s'abattre .-iur ses diverses propriétés et y répandirent la désola-
SANCnnCATION DU DIMANCHE. 243
lion et la mort. — Une femme qui avait voulu se faire une chemise un dimanche, la trouva toute teinte de sang; un accident semblable arriva k des moissonneurs, qui ayant travaillé à la récolle un jour de fête, sans nécessité, trouvèrent tous les épis de froment imprégnés de sang.
Réfléchissez à ces châtiments dont Dieu a puni les profanateurs des saints jours, et jugez par là du triste bénéfice que vous procurerait le travail du dimanche. Il est certain qu'ici-bas vous n'y gagneriez guère; car de même que le bois coupé par une mauvaise lune, k ce qu'on prétend, ne vaut rien, ainsi est-il certain que les jours fériés sont des jours funestes pour les œuvres serviles. Celui qui travaille le dimanche ne travaille qu'à s'appauvrir; parce que Dieu y veille.
Quant aux châtiments infligés d'en-haut aux œuvres plus que serviles , je veux dire les péchés commis le dimanche, les histoires en sont pleines. Combien de fois la foudre du ciel n'a-t-elle pas éclaté pour venger l'outrage faitk Dieu dans son saint jour! Je connais un de ces sacrilèges profanateurs qui, dans le moment même où il se livrait k ses débauches, fut subitement frappé de mort. — Pendant quej'élais à Rome, un bal y fut donné un jour de fête ; or, tandis qu'on foulait aux pieds toutes les lois de la décence, le plancher sur lequel on dansait s'affaissa tout-k-coup, et presque tout le monde fut écrasé sous les ruines. Ne vous étonnez pas de ces exemples, je vous en prie; quel pronostic, en efTet, tirez-vous d'un malade qui, même dans ses bons jours, dépérit sensiblement? vous dites qu'il est perdu, n'esl-ce pas? Or, de même, si quelqu'un ne fait que devenir plus criminel les jours où il devrait se sanctifier, dites sans crainte que les démons ne tarderont pas à venir le chercher avec cette terrible civière qui sert k emporter, non pas les corps au tombeau, mais
les âmes en enfer. Réfléchissez à tout cela, et puis travaillez, livrez-vous an désordre durant les saints jours, si vous en avez le cœur.
VII. Nul doute que, comme la ruine de beaucoup de maisons provient du mépris qu'on y fait des jours consacrés à Dieu, ainsi la prospérité de beaucoup d'autres est la récompense du zèle religieux avec lequel on s'applique à les sanctifier. C'est la parole de Dieu qui ne peut manquer d'avoir son effet : Domino Deo tuo festa celebrabis,... benedicetque tibi Dominus Deus tuus in cunctis frugibus tuis, et in omni opere inanuum tuarurn, erisque in lœti- Ha^ : « Si vous célébrez avec dévotion les fêtes en l'honneur du Seigneur votre Dieu, le Seigneur de son côté vous bénira dans tous les fruits de vos champs, dans les travaux de vos mains, dans votre négoce, dans toutes vos entreprises, et vous serez dans la joie et le contentement tous les jours de votre vie. » Vous vous émerveillez de voir comme certaines maisons prospèrent et s'agrandissent tous les jours. Ah ! si vous y faisiez bien attention, vous trouveriez que cela vient de ce que, non content d'y cesser tout iravail le dimanche, on s'y occupe encore beaucoup de bonnes œuvres. Dieu ne se laisse pas vaincre en générosité : quelqu'un est-il fidèle à lui consacrer le temps qu'il s'est réservé ? lui , en revanche, répandra sur sa maison un déluge de bénédictions. Cibabo te dit-il, hœreditate Jacob patris tuis'^ : « Je vous donnerai, pour vous nourrir, l'héritage de Jacob, votre père. » Quel est donc cet héritage de Jacob, cet héritage précieux dont Dieu veut investir quiconque observera religieusement ses fêtes? Le voici : De rore cœli et de pinguedine terree^ : La rosée du ciel, parce qu'il remplira leur âme de mérites et
» Deuter. 46, lo. 'i Is. 38, 14. 5 Gen. 27, 28.
de consolations spirituelles ; et la graisse de la terre, parce qu'il enrichira de toute sorte do biens temporels ceux qui observeront ses fêtes.
Un soldat portait si loin le respect dû aux saints jours, qu'il s'abstenait même ces jours-là de fourrager pour son cheval, et ne s'occupait que d'exercices de piété ; ses camarades se moquaient de lui et le taxaient de scrupuleux ; mais comme il s'en allait faucher de l'herbe le lundi, il trouva dans un buisson une belle pièce d'or, sur laquelle on lisait ces mots : « La main de Dieu m'a créé, et me donne en présent au pauvre qui observe le saint jour. » Observez-lc aussi, et vous verrez marchez à merveille votre négoce, vos afTuires, vos récolles, toutes vos entreprises ; et l'on n'entendra plus ces doléances perpétuelles au sujet des calamités qui accablent votre famille. Kxaminez-vous bien sur ce point, et je suis certain qu'il y aura là un stimulant qui vous excitera puissamment à observer religieusement les saints jours.
Vili. Entre toutes les œuvres de piété qui peuvent concourir à la sanctification des dimanches et fêtes, la plus importante est l'assistance à la sainte messe, parce que la messe est un véritable sacrifice offert à Dieu.
Le sacrifice est une protestation, une reconnaissance du droit absolu de vie et de mort que Dieu a sur toutes ses créatures. Anciennement, les hommes exprimaient leur dépendance à l'égard du Créateur par l'immolation de taureaux, d'agneaux, et d'autres victimes de cette espèce ; vint ensuite le Fils de Dieu qui. par l'effusion de son sang adorable, s'offrit lui-même en sacrifice sur la croix, pour rendre hommage au souverain domaine de son Père céleste sur tous les hommes. Or, c'est le sacrifice du Calvaire, c'est-à-dire l'immolation du Sauveur, qui se répèle sur l'autel ; le mode seul ditTère. Ici comme sur la croix, le p. SI. vu. 2 1 *
246 Vl° JOUK. EXAMEN DE RÉFORME.
ministre principal qui offre à Dieu l'adorable victime, c'est Notre-Seigneur Jésus-Christ lui-même ; le prêtre visible est le ministre secondaire, et après lui viennent tous les assistants. Souvenez-vous donc, lorsque vous entrez à l'église pour entendre la sainte Messe, que vous allez offrir au Père éternel le corps et le sang de son bien-aimé Fils, et que sur l'autel se renouvelle tout ce qui s'est opéré sur la croix. Si vous vous étiez trouvés présents sur le Calvaire au moment solennel où Jésus y rendit le dernier soupir, de quels sentiments d'amour et de douleur n'auriez-vous pas été pénétrés ? Or, sachez que le même mystère s'accomplit encore à la sainte Messe de la part de notre divin Rédempteur. Avec quelle piété ne devriez-vous donc pas assistera ce redoutable sacrifice?
Que si vous désirez savoir quelle est la meilleure manière d'entendre la sainte Messe, je vous dirai qu'elle consiste a s'appliquer, avec une religieuse attention, h offrir au Père éternel ce sacrifice non-sanglant pour les quatre fins, pour lesquelles il a été institué et ne cesse d'être offert par Notre-Seigneur Jésus-Christ. Ces fins sont : premièrement, de satisfaire pour nos péchés ; deuxièmement, de rendre à Dieu son Père les hommages qu'il mérite ; troisièmement, de le remercier ; quatrièmement, de demander ses grâces.
Quant à la première, chacun sait les péchés qu'il a commis, et Dieu le sait bien mieux encore. Mais comment espérer apaiser la colère de Dieu et satisfaire dignement a sa justice, après l'avoir tant offensé? Pas d'autre moyen (et c'^st un article de loi) que de lui offrir, avec notre repentir, les mérites infinis de Jésus-Christ, notre Sauveur. Il est l'agneau sans tache qui peut seul, par son i)récieux sang, calmer le Père céleste et acquitter la dette que nous avons contractée envers lui par nos péchés. En
conséquence, que celui qui a beaucoup péché entende beaucoup de messes, afin de s'assurer qu'il aura pleinement satisfait à la justice divine; et lorsque le prêtre, au moment de la consécration, élève la sainte Hostie, frappez-'vous la poitrine et offrez conjointement avec lui au Père éternel le corps et le sang de son divin Fils pour l'expiation de vos péchés.
La seconde fin est d'honorer Dieu. Toutes nos bonnes œuvres réunies ensemble ne suffiraient pas pour honorer dignement la inajesté divine; hélas! nous aurions plutôt sujet de craindre de le déshonorer même par nos meilleures actions, à cause des négligences et des imperfections dont elles sont entachées. Celte crainte ne saurait avoir lieu lorsque nous lui offrons son Fils bien-aimé, l'objet de SCS éternelles complaisances, de qui il reçoit un honneur infini.
Il faut en dire autant de la troisième fin : impossible à nous de remercier Dieu convenablement des bienfaits dont il nous a comblés; mais au saint sacrifice de la Messe, Jésus-GhrisL lui-même le remercie pour nous.
Quant à la dernière fin, qui est de demander les grâces dont nous avons besoin, évidemment, si nous nous présentions seuls et sans recommandation au pied du trône de Dieu, nos démérites sont tels, nos péchés sont si énormes, que loin d'avoir droit d'espérer quelque faveur , nous aurions tout sujet de redouter les derniers châtiments. Mais grâce à Dieu, nous possédons un moyen sûr d'obtenir de lui tout ce que nous désirons pour nos âmes : Si quid petierills Patrem in nomine meo, dahit vobis^ ; c'est Jésus- Christ lui-même qui l'a dit : «Si vous demandez quelque chose "a mon Père en mon nom, il vous l'accordera : d sur-
• Joan. 16, 2.3.
tout si VOUS demandez pendant le temps de la messe, qui est l'action la plus prérieuse, la plus agréable aux yeux de Dieu. J'ai été touché de la vive confiance d'un bon prêtre dans l'efRcacité du saint sacrifice ; toutes les fois qu'il célébrait, il demandait beaucoup de grâces, et il avait coutume de dire que ce qu'il offrait après tout valait plus que ce qu'il demandait, et que Dieu restait en dette à son égard plutôt que lui à l'égard de Dieu. Je voudrais vous voir animés de cette sainte hardiesse quand vous entendez la messe : demandez des grâces importantes, et sachez que si vous ne demandez pas beaucoup, si vous n'espérez pas beaucoup dans cette conjoncture, c'est que vous ne vous aimez guère vous-mêmes, et que votre foi est languissante. TX, Que serait-ce si, parmi tant de personnes qui m'écoulent, il y en eût d'assez oublieuses des besoins de leur âme, pour ne pas même entendre la messe les dimanches et fêtes, ou pour se contenter d'en entendre une partie, et de l'entendre au plus mal ? Sachez donc que tous ceux qui ont l'usage de raison sont obligés d'entendre une messe au moins les dimanches et fêtes de commandement; celui qui aurait la dévotion d'en entendre plus d'une acquerrait d'autant plus de grâces et de mérites. Mais au moins, il faut en entendre une en entier ; il ne suffirait pas d'assister a deux bouts de messes dites en même temps par des prêtres différents. Celui qui en omet une partie notable ne satisfait pas au précepte et pèche mortellement. Ce serait manquer a une partie notable que d'arriver quand l'évangile est fini, ou de sortir à la communion du prêtre. Une femme avait pour coutume de sortir de l'église avant'la fin de la messe, parfois elle n'attendait pas même la consécration ; un jour qu'elle se levait pour sortir selon son habitude, les démons s'emparèrent visiblement de sa personne et l'entraînèrent on enfer. Que sera-ce de celui
qui omet la messe tout entière? — Un individu profitait souvent des jours de fêtes pour visiter ses propriétés, et sous ce prétexte se dispensait d'assister à la messe : un jour le démon se présenta a sa rencontre, et rarrachant violemment de son cheval : Puisque tu ne veux pas entendre la messe dans la maison de Dieu, lui dit-il, tu l'entendras en enfer ; et en disant ces mots, il le précipita dans un gouCTre.
Il faut apporter au saint sacrifice de la messe une attention au moins virtuelle, et y être moralement présent ; ainsi celui qui se laisse aller au sommeil, ou qui cause pendant une partie notable de la messe, ne satisfait pas. Il y a là matière d'examen pour ces femmes qui passent le temps de la messe à se raconter toutes les anecdotes de la semaine, pour ces jeunes personnes volages, ces jeunes gens pétulants et irréligieux, qui ne viennent à l'église que pour voir et être vus. qui rient, qui jasent, qui promènent sans cesse à droite et à gauche leurs regards curieux et lascifs. Qui oserait dire que ces personnes-là satisfont à l'obligation d'entendre la messe? Une dame hérétique entra un jour dans une église pour être témoin de nos cérémonies sacrées, et avec l'inspiration de se faire catholique ; mais quand elle eut vu le peu de respect avec lequel les catholiques entendaient la sainte messe, elle en fut tellement scandalisée qu'elle sortit de l'église plus affermie que jamais dans sa secte. Les anges n'assistent qu'en tremblant à cet adorable sacrifice, et vous oseriez y apporter un esprit dissipé et tout occupé de pensées étrangères? Qu'il n'en soit plus ainsi. Prenez la résolution d'entendre la sainte messe tous les jours, et de l'entendre avec toute la piété possible. Ne me dites pas : J'ai trop d'affaires. L'affaire la plus importante que vous ayez surla terre, c'est d'entendre la m.L-sse, pour engager le Seigneur, non-seu-
250 vi" JOUR. EXÂUEN DE RÉFORME.
lement à faire descendre sur vous une pluie de grâces spirituelles, mais encore à faire prospérer vos intérêts temporels.
X. Toutefois cela ne me suftit pas encore ; voulant vous porter à sanctifier les dimanches et fêtes, je croirais faire trop peu si je me bornais à vous exhorter à entendre la messe ces jours-là ; je voudrais, pour mettre le sceau à cette réforme spirituelle, vous déterminer à imiter, sinon en tout, du moins en partie, les chrétiens primitifs, qui, comme on le lit dans les Actes des Apôtres*, persévéraient dans la doctrine qui leur était enseignée, dans la communion de la fraction du pain et dans les prières : Erani persévérantes in doctrina Apostolorum, et communicatione fractionis partis, et orationibus . Ce qu'ils faisaient tous les jours, je souhaite que vous le fassiez au moins les saints jours, c'est-à-dire que vous consacriez quelque temps à entendre la parole de Dieu, en assistant aux sermons et aux instructions qui se font à l'église. La répugnance que quelqu'un éprouverait pour cette sainte pratique, serait un signe de réprobation. Ce qui fait que vous ne voulez pas écouter la parole de Dieu, a dit Jésus-Christ, c'est que vous n'êtes point de Dieu : Propterea vos non audilis, quia ex Deo non estis'^.
En outre, il convient, les .jours de fêtes, de s'approcher des sacrements, et si vous me dites que vous craignez d'être remarqués en allant aussi souvent à confesse, je vous réponds que c'est là un indice bien manifeste de tiédeur et de paresse spirituelle; vu que pour un peu de respect humain vous vous privez du plus grand bien que vous puissiez vous procurer sur la terre. Une seule communion suffirait pour vous rendre saints ; que serait-ce
1 Act. 2, 42. ^ Joan. 8, 47.
SANCTIFICATION OU UIMAXCUE. 251
donc si vous communiiez saintement tous les dimanches ? Oh ! alors, vous n'auriez plus tant de peine pour vaquer à l'oraison ; vous feriez au contraire vos délices des exercices de piété, comme cela doit être, du reste, dans les jours consacrés à Dieu.
L'empereur Constantin appelait le dimanche, le jour de la prière ; la prière est, en effet, l'acte le plus essentiel de la religion, l'acte par lequel nous rendons à Dieu l'honneur qui lui est dû. Bien entendu, ce n'est poi.it prier que de réciter un chapelet, par exemple, du bout des lèvres, avec mille distractions, mille irrévérences, et en estropiant la moitié des mois ; il faut appliquer l'esprit au sens des paroles que la langue profère, et de temps en temps vous recueillir un instant pour mieux réfléchir aux besoins de votre âme, et voir si vous travaillez sérieusement a vous assurer l'éternité.
Choisissez-vous donc un bon confesseur qui vous dirige dans la pratique de l'oraison mentale ; consacrez-y quelque temps au moins les dimanches et fêtes, et faites-la avec application de cœur et d'esprit. On dit que les fourmis prennent un jour chaque mois, le dernier jour de la lune, pour se mettre en fêle ; c'est-à-dire que ce jour-là elles interrompent leurs travaux et passent le temps à visiter leurs magasins et leurs habitations, pour voir si tout est en ordre. S'il en est ainsi, je vous enverrais volontiers à l'école de la fourmi : Vade ad for mica m, ó piger! dit l'Esprit-Saint, et disce sapientiam^ . Apprenez de la fourmi à vous choisir un jour par semaine, savoir le jour du repos, pour méditer attentivement sur l'affaire importante de votre salut ; soyez bien décidés à rendre à Dieu ce qui est il Dieu, et gardez-vous de lui dérober les jours qui lui
1 Prov, 6, 6.
252 vi" JOUR. MÉDITATION DU MATIN.
sont consacré?, en les profanant par des œuvres serviles. SafiClifiez-les plutôt par l'exercice des vertus et les œuvres de la piété chrétienne. Ainsi soit-il.
SUJET DE LA MÉDITATION DU MATIN
LA DAMNATION l)'uN CHRÉTIEN, BIEN l'LUS TERRIBLE QUE CELLE d'un infidèle.
ORAISON PREPARATOIRE-
Ranimez votre foi sur la présence de Dieu, qui est en vous et autour de vous, et dites avec humilité : Moii Dieu, je crois fermement que vous êtes présent ici et dans tout l'univers. Adorez-le du fond du cœur, et dites en inclinant la tête : Je vous adore^ ô Trinité Sainte, Père, Fils et Saint-Esprit ; je vous reconnais pour mon Dieu, mon Seigneur et le souverain Maître de mon âme.
Considérez que si les tourments de tous les damnés seront affreux et inexplicables ; cependant les tourmenis d'un chrétien en enfer seront incomparablement plus atroces que ceux de tous les infidèles. En effet, les péchés d'un chrétien sont bien pins graves que ceux des gentils, attendu que ceux-ci sont dépourvus de ces lumières et de ces secours particuliers dont surabondent les chrétiens. Si un Musulman pèche, c'est à peine s'il sait en quoi consiste le péché ; tandis qu'un catholique pèche avec une parfaite connaissance, et en dépit des remords de sa con-
LA DAMNATION u'uN CHRÉTIEN. 253
science. Il sait qu'il fait un tort manifeste, une injure expresse à la majesté infinie de son Créateur ; il le sait trèsbien. 11 comprend qu'il profane les mystères de sa rédemption, qu'il crucifie de nouveau son Sauveur, dont il croit et confesse la divinité. Malgré cela il ose, par une insolente témérité, commettre tous ces maux à la fois en péchant. Or, si la grandeur de la peine doit répondre a la malice et k la monstruosité de la faute, qui pourrait jamais concevoir les supplices cruels auxquels un chrétien réprouvé sera condamné en enfer?
Ajoutez qu'un chrétien sera reconnu de tous par le caractère de son baptême , ce caractère sera pour lui une marque funeste qui invitera tous les autres damnés à l'insulter, et tous les démons à l'accabler d'outrages. Quelle joie maligne Lucifer ne fera-t-il pas éclater en voyant entre ses mains ce chrétien, qui, par sa qualité d'enfant adoptif de Dieu, pouvait être l'émule des anges, en le voyant, dis-je, devenu son esclave, avec pouvoir de le maltraiter, de le tourmenter à son gré ! quelle réjouissance dans tout l'enfer!
Rentrez ici en vous-même et faites les réflexions suivantes. Quelle ignominie pour moi de me voir ravalé sous les pieds de ces monstres infernaux ; pour moi, jadis respecté par les anges, honoré comme un temple du Saint- Esprit, déclaré héritier du royaume des cieux I Ah! quel désespoir lorsque je me verrai plus malheureux, plus méprisé qu'un païen, accablé par le poids d'une damnation sans comparaison plus horrible que celle d'un infidèle quelconque! Quel désespoir, quelle rage me déchirera le sein ! — Que fais-je donc? pourquoi ne pensé-je pas plus souvent a l'enfer? pourquoi ne prends-je pas la résolution de changer de vie ? — Que chacun y réfléchisse attentivement et excite dans son cœur beaucoup d'affections semblables, p. H. VII. 22
SECOND POINT
Considérez que Dieu punira dans un chrétien réprouvé, non-seulement la gravité de la faute en elle-même, mais surtout l'ingratitude à correspondre a ses bienfaits. Cette ingratitude aggravera immensément la culpabilité d'un chrétien. Or, cela étant, qui pourrait jamais se faire une idée de ses peines? Ici-bas un chrétien est le bien-aimé, le favori du Très-Haut; mais s'il se damne, il sera en enfer son plus mortel ennemi, il sera l'objet de sa haine la plus formidable. Que le Créateur ait à béatifier dans le ciel un de ses fidèles serviteurs, il n'épargne rien pour le combler de toutes les félicités imaginables; mais s'il est dans le cas de le traiter en réprouvé, il aura recours à tous les supplices pour le rendre malheureux au plus haut degré. Sa justice seule châtiera les autres coupables au fond des abîmes, mais s'il s'agit d'un chrétien, c'est l'amour outragé d'un Dieu tout-puissant qui exécutera la sentence de damnation. Il est bien vrai que les tourments de tout réprouvé quelconque seront indicibles et en quelque sorte infinis; toutefois ceux des gentils pourront être envisagés comme légers auprès de ceux d'un chrétien, sur lequel le Seigneur fera éclater toutes les foudres de sa colère, jusqu'à ce que ses vengeances en viennent à égaler ses anciennes miséricordes.
0 grand Dieu ! qui pourra jamais comprendre le supplice auquel sera condamné un chrétien en enfer? Ah ! rentrons une bonne fois en nous-mêmes, et que chacun fasse en soupirant cette réflexion : Qu'ai-je à faire, ô mon Dieu, pour me soustraire au danger d'une si épouvantable damnation? — Voici ce qu'il y a à faire : c'est de mettre fidèlement en usage les moyens que Noire-Seigneur nous a préparés à cet effet ; c'est-à-dire pleurer amèrement ses
LA DAMNATION DUN ClinÉTIEN. 255
péchés passés, et s'entretenir dans des sentiments de componction ; s'approcher fréquemment des sacrements, pour prévenir de nouvelles chutes; entendre la mosse aussi souvent que possible, faire l'aumône, pratiquer la pénitence et la mortification. Tout ce qu'on peut faire est peu de chose, mes chers frères, quand il s'agit d'échapper à l'enfer. Courage donc ! plus de délais ! que chacun proteste aux pieds de Jésus de son repentir et de ses bonnes dispositions.
COLLOQUE
Me voici prosterné à vos pieds, ô mon aimable Sauveur; je suis un chrétien qui ai mérité l'enfer, quoique vous m'ayez choisi pourle ciel. Je suis ce malheureux toujours si ingrat envers vous, après que vous m'avez fait la grâce de me compter au nombre de vos fidèles, et de me nourrir dans le sein de votre Eglise. Oui, je suis coupable envers vous de la plus noire ingratitude : je n'ai répondu à votre amour età vos bienfaits que par des péchés abominables et sans nombre. J'en suis tout couvert de confusion, j'en rougis de honte. Il n'y a sorte de mal que je n'aie commis; je mérite l'enfer, hélas 1 à mille titres. J'admire votre infinie miséricorde qui me supporte encore, tout indigne que j'en suis et malgré mes outrages contre votre divine majesté. Ne méprisez donc pas mes larmes en ce moment, et puisque vous m'avez supporté avec tant de bonté dans mes égarements, permettez que prosterné à vos pieds je vous en demande humblement pardon. Oui, je me repens, ô mon Dieu 1 je me repens de tout le mal que j'ai fait : je m'en repens par amour pour vous; j'ai un extrême regret de vous avoir déplu, ô mon souverain bien! Me voici fermement résolu de vivre en véritable chrétien et de suivre les maximes de votre saint évangile. Bénissez
ma bonne volonté ; donnez-moi la grâce d'effectuer ces saints désirs, ces salutaires résolutions que vous-même m'avez suggérés, afin qu'après avoir vécu en bon chrétien je meure d'une sainte mort, d'une mort digne d'un vrai fidèle.
EXPLICATION DU SUJET
I. S'il est encore des cœurs chancelants qui hésitent a entreprendre une réforme générale de leur conduite, la méditation de ce soir, qu'on nomme la méditation des deux étendards , a pour but de les déterminer à se rendre. Nous allons considérer deux chefs, Jésus-Christ d'une part et Lucifer de l'autre, tous les deux cherchant a l'envi à se faire des partisans, et ayant soin d'exposer à quelles conditions et pour quelle fin on doit combattre sous leurs bannières. Chacun fait valoir les avantages qu'il offre à ceux qui le suivent. Lucifer offre des biens présents, il est vrai, mais faux, trompeurs et fugitifs... Jésus offre des biens quelque peu éloignés, mais certains autant que la promesse d'un Dieu, et durables autant que la durée de Dieu même. Avant donc de tendre la main pour saisir les uns ou les autres ; avant de vous livrer pieds et poings liés à Lucifer, ou de courber la tête sous le joug suave de Jésus-Christ, considérez attentivement ces deux chefs, mettez-les en comparaison l'un avec l'autre, faites vos réflexions dans le calme de la médita-
tion, et après avoir tout mûrement pesé, lirez vos conclusions.
Il n'y a pas k dire que vous demeurerez neutres, sans embrasser ni l'un ni l'autre des deux partis; non, c'est impossible, car le genre humain tout entier est divisé en deux vastes camps. Les uns, armés de toutes les forces de i'aniour-propre, combattent contre Dieu : ce sont les partisans de Lucifer. Les autres par l'abnégation d'euxmêmes servent Dieu en cette vie pour le posséder en l'autre : ce sont les partisans de Jésus-Christ. Celui qui n'est pas d'un parti est nécessairement de l'autre.
Afin de vous aider à faire un choix prudent et sage, je diviserai cette méditation en deux points. — Dans le premier, nous considérerons Lucifer, capitaine des réprouvés, et la solde qu'il promet à ses partisans, tant en cette vie que dans l'autre; — dans le second, nous considérerons Jésus-Christ, le chef des prédestinés, ainsi que les promesses qu'il fait à ses disciples tant pour la vie présente que pour la vie future. Chacun de vous prendra ensuite la détermination qu'il jugera bon.
IL Représentez-vous donc, d'une part, Lucifer, le prince des ténèbres elle tyran de ce monde, au milieu de Babylone, qui figure dans les divines Ecritures la cité des méchants : il est assis sur un trône de feu, autour de lui est un afifreux cortège de démons conjurés pour la ruine du genre humain et l'extinction du règne de Jésus-Christ. Voyez cet aspect horrible, ce front allier où se peint l'orgueil, ces yeux enflammés qui lancent des éclairs, cette bouche écumant de rage et ne respirant que menaces et carnages. Quoique ce soit un pur esprit et qu'il n'ait point de corps, c'est sous cet extérieur effroyable cependant qu'il a coutume d'apparaître quand il veut faire parade de son arrogance. Remarquez comme il déploie sa ban-
258 Vl^ JOUR. MÉDITATION DU SOIR.
nière, où sont représentés des figures obscènes et hideuses, d'abominables plaisirs ; d'un ton de voix formidable et séduisant tout à la fois, il appelle les misérables mortels à sa suite : Venite, fruamur bonis : Venez, vous criet-il, venez avec moi; jouissons des plaisirs et des délices de la vie : Nullum pratum sit , quod non pertranseat luxuria nostra^ : Enivrez-vous, parfumez-vous, couronnez-vous de roses, satisfaites votre intempérance, lâchez la bride à toutes vos convoitises, volez à la poursuite des honneurs, des richesses, des divertissements; je ne vous prescris point d'autre loi que d'obéir à vos passions ; secondez-les sans crainte, et secouez le joug de la loi de Dieu, qui est trop dur, trop pesant pour vous, voire même insupportable ; donnez-vous la satisfaction de vivre en liberté, fiez-vous à moi et ne craignez rien : je vous ferai nager dans un océan de délices, et mener une vie si heureuse, si douce, si prospère, que votre sort sera vraiment digne d'eiivie.
Voilà les maximes dont Lucifer se sert pour attirer les hommes à son parti et les priver de la bienheureuse éternité; maximes fondées sur l'amour des plaisirs, l'amour des richesses et l'amour des honneurs : c'est k l'aide de ces trois indignes amours, qui forment la triple devise tracée sur son étendard et correspondent aux trois concupiscences dont parle saint Jean, qu'il gagne presque tout le monde : il séduit les hommes sensuels par l'espoir des voluptés, les avares par l'espoir des richesses, et les ambitieux par l'espoir des honneurs. Il envoie donc ses satellites dresser partout des filets, selon la vision qu'eut saint Antoine abbé ; il y a des pièges et des embûches dans les cours, il y en a dans les plus modestes habita-
' Sap. 2, 6-8.
LES DEUX ÉTF.NDARDS. 259
lions, il y en a dnns les fréquentations, il y en a dans les bals, il y en a dans les soirées, il y en a dans les trafics et dans les négoces, il y en a partout. Et qui donc pourrait marcher sans crainte au milieu de lant de dangers?.. D'autant plus que les démons ont l'astuce de voiler le mal sous les apparences du bien, et de cacher l'hameçon perfide sous l'amorce du plaisir. Oh ! que de pauvres âmes trompées par ces fallacieuses promesses courent en foule s'enrôler sous les étendards de Lucifer, et tournent le dos au Sauveur !
Ah I je vous en conjure, ouvrez les yeux pendant cette méditation, mes bien-aimés frères; reconnaissez les illusions qui vous éblouissent , et voyez d'où procèdent ces pensées qui vous inspirent une si haute estime des biens terrestres, ces attraits violents qui vous poussent à la recherche des plaisirs , des richesses et des honneurs. Ce sont autant d'insinuations par lesquelles le démon tâche de vous porter a offenser Dieu et de vous rendre ses esclaves. Au fond ce n'est qu'un charlatan ; car en fin de compte, tout ce qu'il promet se réduit à un peu de fumée. Croyez-en Salomon, qui, après avoir été rassasié de tous ces biens que vante Lucifer, finit par confesser que tout n'était que vanité et affliction d'esprit : Vanitas vanitafum, et omnia vanitas... et afflictio spiritus*. Mais pourquoi vous renvoyer à Salomon? consultez plutôt votre propre expérience : oui, vous-mêmes, qu'avez-vous fait jusqu'ici? Vous vous êtes livrés corps et âme aux plaisirs des sens et à la fougue de vos passions : vous vous êtes consumés dans les affaires et les projets de fortune, n'est-il pas vrai? Et qu'en avez-vous retiré, si ce n'est des inquiétudes, des chagrins , des déceptions,
1 Eccl. ■«, 2-14.
une sorte d'enfer anticipé? Comment donc n'êtes-vous pas encore détrompés? Ah! disposez-vous à en finir une bonne fois et avec le monde, et avec le démon, et avec la chair, pour vous attacher à Jésus-Christ notre Seigneur.
III. Mais passons plus avant. Supposé que les biens que promet Lucifer fussent véritables , combien de temps dureront-ils?... Voyez-vous la duperie? Ecoutez ce qui arrive aux partisans de cet habile séducteur : Diicunt in bonis dies suos, et in functo ad inferno descendunt^ : « Ils jouissent de ces biens pendant quelques jours, et tout à coup ils sont précipités dans les enfers.» — Et vous seriez assez insensés, assez ennemis de vous-mêmes, pour vous mettre au service d'un cruel tyran qui ne vous promet quelques gouttes,.de miel qu'afin de vous plonger dans une mer de fiel, et vous y plonger pour une éternité! Apprenez quelle est en réalité la récompense que vous pouvez espérer de Lucifer : c'est précisément celle que reçut de Mahomet premier un capitaine renégat. Celui-ci, après la prise de Constantinople, passa du camp des chrétiens dans celui des turcs, et jeta la croix pour prendre le turban. Mahomet, qui lui avait promis une fille en mariage pour prix de sa félonie, lui déclara que comme sa chair avait été souillée par les eaux du baptême, contrairement à la loi du Prophète , il fallait qu'avant la célébration des noces il fût écorché vif, afin de déposer cette peau baptisée, et que quand il en aurait revêtu une nouvelle, luimême exécuterait sa promesse. Comme fut dit fut fait, et le malheureux expira en subissant ce barbare supplice. Vous pouvez vous attendre au même traitement, vous qui, après avoir été enrôlés par le baptême sous les éten-
' Job 21, n.
dards de Jésus-Christ, avez osé vous révoller contre Dieu , et passer sous la bannière de son plus mortel ennemi. Ah! les pauvres dupes, reconnaissez les fraudes et les fourberies de ce maudit séducteur ; il promet et ne donne rien, ou s'il a l'air de vous donner quelque chose, c'est un poison qui vous tue. C'est pourquoi, si vous n'avez pas encore pris la résolution de changer de vie, prenez-la tout de bon aujourd'hui, protestez à la face du monde entier que vous voulez être disciple de Jésus- Christ, embrassez généreusement son parti et soumettezvous au joug suave de sa sainte loi.
IV. Après avoir examiné les conditions du parti de Lucifer, représentez-vous d'un autre côté Jésus-Christ, le Fils de Dieu, le véritable monarque de l'univers, qui a fixé son siège a Jérusalem, symbole de la cité des élus, suivant les saintes Ecritures. Il est assis sur un trône modeste, et son extérieur est plein de douoeur et de dignité ; il est entouré d'une troupe ravissante d'anges et d'hommes apostoliques , qu'il envoie dans toutes les directions , pour engager tous les hommes à son service, et leur persuader de s'enrôler sous les bannières du vrai Dieu ; il leur suggère, comme moyens propres à attirer je monde à son parti, d'insinuer dans tous les cœurs un vif et puissant désir de leur salut, et l'amour de leur Créateur; de leur faire comprendre la vanité des biens terrestres, la grandeur et le prix inestimable des biens célestes. Lui-même adresse à tous les plus douces invitations : Venite ad me omnes : Venez à moi, dit-il, vous tous qui vous fatiguez pour mon amour, et je vous soulagerai, je vous réconforterai ; prenez mon joug sur vous, car mon joug est doux et léger ; embrassez ma croix, elle est la source de la vie et du salut : oui, c'est dans ma croix que vous trouverez la force du cœur, la joie de l'esprit, la perfection de la vertu.
vr JOUR. MEDITATION PU SOIR.
Tespérance de la béatitude éternelle, et les consolations les plus vraies et les plus intimes. — C'est en effet une vérité bien frappante, mes chers frères, que tandis que Jésus nous appelle à souffrir, il fortifie tellement le cœur, que la souffrance en pratique devient une véritable jouissance. Demandez-le à ces saintes âmes qui ont suivi de plus près le Sauveur, et toutes lui rendront ce témoignage. Saint Louis, fils du roi Charles, de Naples, après avoir revêtu l'humble habit de Saint-François, avait coutume de dire qu'il savourait plus délicieusement un morceau de pain obtenu en mendiant, que les mets exquis de la table du roi. Saint Augustin, après avoir goûté tous les plaisirs des sens, confessa enfin qu'il trouvait incomparablement plus de charmes dans la chasteté parfaite que dans la satisfaction de ses appétits rebelles : Voluptates quas amitiere metus fuerat, jam dimittere gaudium erat* . Et l'apôtre saint Paul nous assure qu'il surabonde de joie au milieu de toutes les tribulations qu'il a à supporter pour l'amour de son Dieu : Superabundo gaudio in omni iribulatione mea^. Vous croyez peut-être que la vertu n'a pas ses délices! Oh! combien elles sont plus douces, plus suaves que toutes celles que vous promet le démon! Faites-en l'essai, mes chers frères, faites-en l'essai ; et je suis certain que du moment où vous aurez pris la férme résolution de suivre Jésus-Christ, la terre deviendra pour vous un avantgoût du paradis.
V. Mais prenons même que Jésus voulût que, pendant les quelques jours que vous avez à passer ici-bas, vous ne fissiez que gémir sous le poids de la croix; figurons-nous qu'il nous dît : Plorabitis et flebitis vos ; mundus autem gaudebit^ : «Vous pleurerez, vous serez dans la peine, et le
» Aug. Conf. 2 n Cor. 7, 4. ^ Joan. 16, 20.
monde se réjouira; » mais qu'il ajoutai ensuite : Trislitia vestra convertetur Ì7i gaudium* : « 11 est vrai loutefois que vos souffrances passagères se convertiront en une joie qui ne finira point, et que votre combat d'un moment sera suivi d'un éternel triomphe» : Estoie fortes in bello, et accipieiis regnum œlernum^. Tandis qu'au contraire les joies éphémères du monde se changeront en pleurs éternels, et leurs plaisirs insensés seront punis par les supplices les plus atroces. Supposé, dis-je, que le Sauveur tint ce langage, ne devrions-nous pas encore nous animer à le suivre, afin de nous assurer la bienheureuse éternité? — Oui, certainement, et nous n'aurions pas le droit de trouver étrange que ce paradis, qui a coûté aux vierges tant de mortifications, aux confesseurs tant de pénitences, aux martyrs tant de sang, nous coulât aussi quelque chose à nous-mêmes. Et pourtant il n'en est rien ; car Jésus-Christ mêle aux souffrances tant de contentement, de paix et de consolation, que souffrir pour lui, je le répète, c'est jouir. Comment donc ne nous déterminons-nous pas tous 'a suivre ce bon Sauveur?
Oh! vous tous qui êtes ici, levez les yeux au ciel, et promenez un regard sur la gloire des bienheureux ; considérez les fêtes perpétuelles, les triomphes !=ans fin qu'ils célèbrent, au sein d'une immense félicité, en se voyant 'a l'abri de tous les maux, et en possession assurée cfe tous les biens; et puis dites-vous : Voilk la magnifique récompense que réserve Jésus-Christ à quiconque repousse les offres du démon et se range sous son étendard. Demandez même à ces heureux habitants du ciel combien ils se félicitent maintenant d'avoir été les disciples de la croix du Sauveur; vous entendrez comme ils béniront mille et mille
< Joan. 16, 20. 2 Liturg.
fois et la patience dans les travaux, et la mortification des sens, et la modestie, et la retraite, et la pénitence ; ils vous diront que les plus rudes austérités leur semblent bagatelle à côté de cet océai\ de contentement où ils nagent. — Qu'altendez-vous donc? Mettez tous la main sur le cœur et préparez- vous à en exprimer, dans cette méditation, la résolution la plus efficace que vous ayez formée de votre vie, en protestant ouvertement que vous voulez être les disciples de Jésus-Christ. Advienne que pourra, en dépit des frémissements du monde et de l'enfer, je veux être tout à Jésus : telle doit être en somme la conclusion de cette méditation : Je veux être tout à Jésus, je veux être à lui sans réserve et sans partage. [A genoux.)
ORAISON PRÉPARATOIRE
VI. Ranimez votre foi sur la présence de Dieu, qui est en vous et autour de vous, et dites avec humilité : Mon Dieu, je crois fermement que vous êtes présent ici et dans tout l'univers. — Adorez-le du fond du coeur et dites en inclinant la tête : Je vous adore, ô Trinité sainte, Père, Fils et Saint-Esprit; je vous reconnais pour mon Dieu, mon Seigneur et le souverain Maître de mon âme.
Premier prélude. Représentez-vous, comme nous l'avons expliqué, d'une part Jésus-Christ, comme chef des prédestinés, et de l'autre Lucifer, comme chef des réprouvés.
Deuxième prélude. Demandez à Dieu la grâce de faire ce soir un bon choix, c'est-à-dire, de repousser les sollicitations de Lucifer et de vous rendre aux douces invitations du Sauveur.
PREMIER POINT
Considérez qu'il y a dans le monde deux maîtres qui
s'en disputent l'empire, un maître légitime qui est Jésus- Christ Notre-Seigneur, et un tyran, qui est Lucifer. Tous les deux arborent leur étendard, et font des recrues en tâchant d'en attirer le plus possible à leur parti. Représentez-vous en premier lieu Lucifer, le prince des ténèbres, sur un trône de feu, avec cet aspect épouvantable et monstrueux, sous lequel il s'est fait voir en certaines circonstances. Voyez-le commander, avec des transports de rage, à une troupe innombrable de démons qui l'entourent, de se répandre par toute la terre, pour exciter tous les hommes à se révolter contre leur Seigneur. Les armes qu'il assigneàses soldats, pour faire la guerre contre Dieu, sont les passions déréglées, les convoitises de l'amour-propre, en d'autres termes, ce monstreà trois têtes décrites par saint Jean : la concupiscence de la chair, la concupiscence des yeux et l'orgueil de la vie : Concupiscent ia carnis, concupisceniia oculorum et superbia vitœ^ . Il invite donc tout le n.onde a se procurer plaisirs, richesses et honneurs, même en dépit de la volonté de Dieu.
Arrêtez-vous ici. N'avez-vous jamais combattu sous les enseignes de Lucifer?... N'avez-vous jamais suivi ses maximes?... Ah! plaise à Dieu que, non content d'être son disciple, vous n'ayez point arboré son drapeau, en vous faisant le promoteur de ses intérêts, par exemple, en tournant en ridicule celui qui s'adonne plus spécialement aux exercices de piété, qui fuit avec plus de soin les occasions dangereuses, et fréquente régulièrement les sacrements. Plaise à Dieu que dans les conversations vous n'ayez point cherché à insinuer que vouloir changer de vie, c'est se remplir de scrupules; que Dieu est bon, qu'il compatit a nos faiblesses, qu'il est toujours temps de
1 Joan. 2, 16.
266 VI' JOUR. MÉDITATION hU SOIR.
s'amender, qu'il faut bien que la jeunesse se passe. Plaise à Dieu que vous n'ayez point disséminé partout ces maximes funestes, remplissant ainsi TofEce d'un véritable démon incarné! Et jusques à quand ferez-vous la guerre à votre Dieu?... Ah! rentrez en vous-même, et frappezvous la poitrine en délestant des sentiments si pervers. Oh ! quel tort effroyable vous avez fait à votre divin Rédempteur, lorsque, non content de perdre votre âme, vous en avez encore ruiné tant d'autres. Demandez-en pardon 'a Jésus-Christ, et promettez-lui de renoncer à ce langage impie.
Ah! mon Dieu, comment ai-je vécu!... Ma vie a été celle d'un démon, et pire encore; je ne me suis pas contenté de souiller mon âme par tous les vices, j'ai encore perverti les autres. Je m'en repens, ô mon Dieu! je me repens de tout mon cœur de tant de malice. Mon aimable Sauveur, me voici prosterné à vos pieds, pour vous faire l'aveu de ma perversité : je confesse que j'ai suivi le parti de Lucifer, votre adversaire, tant en paroles qu'en désirs; trop souvent, hélas! je me suis rendu aux insinuations de ce perfide séducteur, j'en gémis maintenant, et je voudrais en verser des larmes de sang. Considérez mes pleurs, ô mon Dieu ! et augmentez ma douleur de plus en plus. Vous voyez le fond de mon cœur, et vous savez que je hais, que je déteste ces dérèglements et ces scandales par lesquels j'ai causé la ruine, de tant d'âmes. Oui, je m'en repens, ô mon Dieu ! et je vous prie et vous conjure de me recevoir au nombre de vos soldats. Augmentez en moi l'estime et la vénération pour vos saintes maximes; car, je le reconnais, je n'ai été jusqu'ici que le fauteur des maximes de Lucifer. Désormais, à la face du monde entier, je professerai ouvertement les maximes de l'évangile; parre que je veux être enfin tout à vous, ô mon doux Jésus! Oui,
LES DliUX ÉTENDARDS. 267
je le dis du fond du cœiîr : je veux être tout à Jésus, je veux êlre à lui sans réserve et sans partage.
VII. Mais pour augmenter votre douleur, dites-moi quel motif vous a poussé à combattre sous les enseignes (le Lucifer. — Ne vous apercevez-vous pas que c'est un traître qui promet ce qu'il ne peut donner, ce qu'il ne donnerait même pas s'il le pouvait. Il promet des plaisirs, et il ne donne que des angoisses. Les biens apparents qu'il vous donne sont ou vains, ou vils, ou honteux, et en outre mélangés de tant d'amertumes, que mille contentements ne compenseraient pas le moindre des tourments qu'ils occasronnent : Et ecce universa vanitas ci afflictio spirilus^. En douteriez-vous, pur hasard? — Réfléchissez au passé, et croyez-en du moins votre propre expérience : quand avez-vous trouvé le bonheur en vous éloignant de Dieu ? — Pesez bien cette question : quand avez-vous jamais trouvé le bonheur en vous éloignant de Dii^u ? — N'est-ce point une vérité palpable pour vous qu'il n'y a point de paix pour l'impie : Non est pax iìnpiis^? Non, il n'y a point, et il n'y aura jamais de paix pour vous, aussi longtemps que vous ne vous donnerez point entièrement au Seigneur. Que tardez-vous donc à vous y déterminer? — Ne fût-ce que dans votre propre intérêt, et pour votre tranquillité vous devriez faire ce choix ; et vous hésiteriez à le faire tandis qu'il y a tant d'autres a\antages à suivre le parti de Jésus-Christ? Rougis.sez de vous être laissé tromper par un traître, qui n'a jamais payé vos peines que de faux plaisirs et de véritables misères. Et puis ne voyezvous pas que cet infernal séducteur ne se contente pas de si peu ? Non-seulement il veut vous ravir la paix du cœur, mais encore vous précipiter dans l'abîme pour toute l'éter-
1 Eccl. 1, U. 2 Isai. 48, 22.
268 Vl^ JOUK. MÉDITATION DU SOIR.
nité : Fur non venit nisi ut fureiur, et mactet, et perdal^. Le voleur ne vient pas seulement pour voler, ut furetur, il ne prétend pas seulement vous dérober le trésor de la vertu ; mais aussi donner la mort à votre âme par le péché : ut mactet; et puis vous précipiter corps et âme pour toute une éternité en enfer, en vous frustrant de celte gloire immense dont il a été privé lui-même par sa faute : utperdat.
A quoi pensez-vous donc? Vous hésitez encore savoir si vous tournerez le dos , oui ou non , à un monstre si abominable? — Ah ! imitez le petit enfant qui, se voyant sur le bord d'un précipice, recule épouvanté, et court en poussant des cris se jeter entre les bras de sa mère. Vous n'avez que trop longtemps marché sur le bord de l'abîme, il est temps de briser les chaînes de ce barbare esclavage dans lequel vous avez vécu et d'aller vous jeter en soupirant aux pieds de Jésus, pour les couvrir de vos baisers et de vos larmes; demandez-lui pardon d'avoir reconnu si tard votre erreur, et en vous frappant la poitrine, dites-lui que vous n'êtes pas digne d'être admis a son service, mais que vous méritez d'être précipité au fond des abîmes comme un rebelle et un renégat.
Hélas! qu'ai-je fait, ô mon Dieu, en me révoltant contre vous ! je m'en repens, Dieu de mon âme ; grande a été ma malice, mais plus grande encore est votre miséricorde : pardonnez-moi donc la témérité avec laquelle j'ai prêté l'oreille pendant tant d'années aux suggestions perverses de Lucifer. Oh! quel aveuglement! je cherchais le bonheur dans le bourbier de l'iniquité, qui n'est qu'une source d'inquiétudes. Bonté infinie, ayez pitié de moi ! Pardon, mon Dieu, pardon. Me voici fermement résolu de m'adon-
' Joan. 10, 10.
ner tout entier à votre service. C'est pourquoi, en présence du ciel et de la terre, je proteste que je renonce de bon cœur à toutes les illusions du démon, et que je veux à tout prix vous appartenir sans réserve, mon Dieu. Ah ! c'est bien du fond du cœur que je le dis ! oui, j'y suis bien décidé ; je ne me suis que trop laissé séduire jusqu'ici. Adieu désormais, pompes mondaines, luxe frivole! adieu, fréquentations, bals et soirées! adieu, plaisirs et intrigues criminelles I Je veux être tout a Jésus ; je le dis et je le répète du fond du cœur : Je veux être entièrement à Jésus...
SECOND POINT
VIII. Pour affermir cette sainte résolution d'être tout à Jésus, figurez-vous ce divin chef tenant en main l'étendard de la croix, et entouré d'une troupe nombreuse d'anges et de saints, tous brûlant de zèle pour la gloire de Dieu. Avec un extérieur humble, à la vérité, mais infiniment attrayant, il leur ordonne de parcourir toute la terre en son nom, pour tâcher de porter tous les hommes à le suivre, en foulant aux pieds les honneurs, les richesses et les plaisirs, et leur promettre de sa part la paix en cette vie et la gloire éternelle en l'autre. — Que dites-vous, que pensez-vous de cette aimable invitation? Vous frémissez peutêtre à la vue de la croix?... Oh! rassurez-vous; i\ est bien vrai que Jésus ne parle que de croix, de pauvreté, d'humiliation, d'abnégation de soi-même; mais cette humiliation est une véritable exaltation , cette pauvreté une véritable abondance, celte abnégation un véritable amour, cette croix enfin une source de paix. Non-seulement il vous donne le secours intérieur de sa grâce pour surmonter les difficultés de la vie chrétienne, mais il les adoucit il tel point, que les larmes mêmes de la pénitence F. M vu. 23
ont plus de charmes que les folles joies du théâtre. — Vous avez peine à le croire, peut-être?... Ah I faites-en l'essai, de grâce, faites-le, et vous toucherez au doigt combien Dieu est bon pour ceux qui l'aiment : Quam suavis est. Dominus diligeniibus se.
O mon Dieu I je n'en puis douter; tous les jours vous me faites éprouver ces célestes douceurs. C'est pourquoi, prosterné la face contre terre, je vous adore pour mon Seigneur et mon unique mattre ; je me donne et me consacre entièrement à votre service; je déclare que je ne veux plus combattre que pour vous, et ne me laisser gouverner que par vous. Je vous remercie de cette excessive bonté qui vous a porté à prendre sur vous les travaux, les fatigues et les souffrances de la guerre que j'ai à soutenir contre mes ennemis; sans vous, ô mon divin chef, ils me fermeraient la voie qui conduit au ciel et m'entraîneraient vers l'enfer ; je vous rends grâce, ô mon roi 1 je vous rends grâce. Ah ! que je suis désolé d'avoir suivi pendant tant d'années le parti de Lucifer. Malheureux que je suis I qu'espérais-je en obéissant à la fougue de mes passions et en vous préférant un si cruel tyran?... Oui, j'ai été cent fois pire qu'un démon, je mériterais autant d'enfers que je me suis de fois révolté contre vous. Pardonnez-moi, ô Dieu miséricordieux ! me voici abîmé en présence de votre adorable majesté, pénétré de douleur et fermement résolu d'être tout à vous. Oui, que les anges et les hommes l'entendent, que les démons et toutes les créatures le sachent : Je veux être tout à Jésus.
Répétez-le vous-mêmes, mes frères; répétez-le les larmes aux yeux et en vous frappant la poitrine : Je veux être tout à Jésus... Je veux être à lui sans réserve... Heureux si vous le dites du fond du cœur!