‹ Œuvres complètes (volume 4)Chapitre 43 sur 78 · SOR LE PÉCHÉ VÉNIEL · texte numérisé non relu

SOR LE PÉCHÉ VÉNIEL

Oh douleur! elle ne put retenir ses larmes : Ma pauvre plante, s'écria-t-elle, je l'ai préservée des injures de l'air ; mais je n'ai pu te mettre à l'abri de l'envie. — De quelle envie? lui demanda Jésus, qui lui apparut sur-lechamp; ce n'est pas l'envie qui a tué ta plante, c'est l'amour, et l'amour de mon cœur; oui, c'est moi qui l'ai arrachée, pour arracher en même temps de ton cœur l'affection que tu lui portais. Ah! ma fille, tu ne sais pas à quel précipice pouvait te conduire cet attachement passionné pour une chose si vile l Aime, Rose, celui qui t'aime, et désormais cultive avec plus de sollicitude les inclinations de ton cœur. — Or, je vous le demande, Rose pouvait-elle laisser aller son cœur à un attachement plus honnête que celui-là? Et cependant cette légère infidélité fit peur au céleste Epoux, qui prévoyant qu'elle aurait été entraînée à des manquements plus graves voulut l'en punir de ses propres mains.

Mais ce ne fut là que le traitement plein de délicatesse de l'amour d'un Dieu pour une âme privilégiée. Ce qui doit le plus nous effrayer, c'est que, comme je l'ai déjà dit, la justice divine ne se borne pas toujours à punir ces sortes d'infidélités par des corrections ordinaires, il arrive que ne voyant pas d'amendement, elle en vient au plus redoutable des châtiments, qui consiste à retirer ses grâces, et à laisser l'âme rouler d'abîme en abîme : Propter iniquitatem avaritiœ ejus iratus sum, et percussi eum^ ; cette avarice d'une âme si peu généreuse envers Dieu qu'elle ne craint pas de lui déplaire par les péchés véniels , finit par provoquer la colère de Dieu, resserre son cœur, et tarit la source de ses secours les plus efficaces. La chute épouvantable de Judas eut pour principe, croit-on, un

1 Isa. 57, 17.

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léger manquement, comme de tenir un peu trop à l'argent dont il était dépositaire, et d'en faire, sans permission, quelques aumônes à ses parents pauvres : défaut léger en soi, mais des plus funestes dans ses efTets, puisqu'il le porta à vendre son divin Maître. Voilà où aboutit une faute sans importance, semble-t-il, dans le principe : olle mène au fond de l'abîme, et jusqu'à l'abandon de Dieu; tant est vraie cette maxime de l'Espril-Saint qu'on ne saurait trop répéter : Qui spernit modica paulatim decidet : Celui qui méprise les petites choses, ne tardera pas à déchoir, c'est-à-dire à déchoir de la piété, à déchoir de la probité, à déchoir de l'état de grâce, pour tomber dans l'état de perdition : Decidet a pietate, decidet a probitale, decidet a statu graliœ in statum perditionis. C'est ainsi que l'entendaient tous les Saints. Examinez-vous un peu pour voir si c'est ainsi que vous l'entendez pareillement.

IX. Mon père, me dites-vous, voilà une Réforme spirituelle à bouleverser toutes les consciences. En effet, d'une part, c'est un fait qu'il est moralement impossible de se préserver de tous les péchés véniels; et de l'autre, vous nous les représentez comme excessivement graves sous plusieurs rapports. Uva là de quoi se décourager, s'il faut sortir de l'église avec l'effrayante pensée que, tout en espérant nous trouver dans la grâce de Dieu, nous sommes néanmoins coupables d'une multitude de péchés véniels, si considérables à plusieurs égards. — C'est pourquoi vous ne devez pas perdre de vue la déclaration que j'ai faite en commençant, savoir, que je n'entendais point parler ici des fautes vénielles qui échappent, pour ainsi dire, naturellement à notre faiblesse ; mais seulement de celles qui se commettent avec les yeux ouverts. Qu'un ordre important vienne à être exécuté de travers, l'homme môme très-vertueux peut donner dans un mouvement

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d'impatience, et il en mérite facilement le pardon ; mais il n'en est pas de même s'il se livre à des altercations et ne veut'pas entendre raison. De même, autre chose est de lâcher un mensonge dans l'entraînement du discours, autre chose est de le méditer de sang-tVoid, de le tenir tout prêt, et puis de n'en faire aucun cas, jusqu'à dire : quel mal y a-t-il k un petit mensonge? Si vous êtes du nombre de ceux qui tiennent un pareil langage, je dis que vous ne craignez pas suffisamment, et je répète que de semblables péchés véniels , non-seulement sont trèsgraves eu eux-mêmes et dans leurs effets, mais qu'ils le sont beaucoup plus encore dans leurs châtiments.

Le prophète Gad se présente au roi David, et de la part de Dieu lui intime ses vengeances : ce sera ou une famine de sept ans, ou une guerre de trois mois , ou une peste de trois jours. L'infortuné roi incline la tête et choisit le châtiment le plus prompt , savoir la peste pendant trois jours ; et voilà qu'au bout de trois jours, soixante mille de ses sujets avaient succombé au terrible fléau. Mais, grand Dieu ! quel crime a donc commis David pour mériter un pareil châtiment? C'est un péché véniel, un mouvement de vaine complaisance qui l'a porté à faire faire le dénombrement de ses Etats. — Et pour une faute si légère, un si grand désastre? — C'est ainsi. 0 justice de Dieu, que tu es rigoureuse à châtier le péché véniel !

Ah 1 si je ne craignais de trop m'étendre , je vous ferais voir un saint Gérard privé de ses deux yeux uniquement pour avoir fixé un regard sur une enfant d'un bel aspect , un prophète dévoré par un lion en punition d'une légère désobéissance ; Saphire et Ananie comme frappés de la foudre et tombant morts aux pieds du chef des apôtres, pour un mensonge, et cent et mille autres

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exemples pareils ; puis je vous dirais ; Qu'avez-vous donc à vous plaindre en voyant vos maisons pleines de malheurs? Un seul péché véniel peut être la cause de toutes vos calamités ; oui c'est peut-être un péché véniel qui vous attire toutes les disgrâces et la mort même que vous voyez fondre sur vous, sur vos enfants, sur toute votre famille. Car rien n'est plus vrai que ce que Dieu a dit à sainte Catherine de Sienne, savoir, que toutes les peines que peut souffrir une âme en ce monde, ne sont pas capables d'acquitter la dette contractée par un seul péché véniel, si petit qu'il soit.

X. Vous êtes épouvanté de cette sévérité exercée par la jjstice divine contre le péché véniel ; et cependant ce n'est pas tout : elle ne le poursuit pas seulement sur la terre, mais bien plus encore dans le lieu d'expiation. Si votre regard pouvait pénétrer en purgatoire, vous verriez que beaucoup de saintes âmes pour des fautes vénielles très-légères furent condamnées à y passer plusieurs et plusieurs années. C'est ce qui arriva a un Sévérin, homme à miracles, pour avoir récité hors du temps prescrit ses heures canoniales ; à une sœur de Pierre Damien, pour s'être un peu complu dans le chant; à un Durand évêque, pour avoir proféré quelques propos burlesques ; à l'époux de sainte Brigitte, pour avoir simplement regardé avec plaisir les extravagances d'un fou ; à un enfant de neuf ans, pour n'avoir pas restitué neuf sous qui lui avaient été prêles ; à un religieux de notre Ordre, pour n'avoir pas incliné profondément la tête au Gloria Patri.

Oh! justice de Dieu que vous êtes sévère contre les péchés véniels ! Mais il y a plus fort que tout cela. Ecoutez ce que je vais dire et tremblez. Il peut y avoir des cas où Dieu se trouve obligé de châtier le péché véniel pendant toute l'éternité en enfer. — 0 Dieu! que dites-

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