RÉFLEXION
X. L'enfer est un grand théâtre de la justice divine, bien propre a nous faire comprendre l'énormité du péché mortel ; mais un théâtre plus terrible encore, c'est le calvaire : ici la colère de Dieu ne sévit point contre des criminels, mais elle exerce toutes ses rigueurs contre son Fils unique, parce qu'il a pris sur lui l'ombre du péché : Non sic expavesco ad pœnas inferni, sicut videre Deum pro peccato morientem ; cesi la réflexion que faisait en tremblant saint Thomas de Villeneuve, et tel est aussi le fruit que nous devons retirer de la méditation de Jésus crucifié : concevoir une souveraine horreur du péché, et pour fuir le péché embrasser de bon cœur la souffrance. Il suffirait à cet effet de se bien pénétrer de cette seule parole : Un Dieu mort pour moi! Un Dieu mort pour détruire le péché ! Le père Louis de Grenade étant monté en chaire un jour de vendredi-saint pour commencer le sermon de la Passion, n'eut pas plus tôt proféré les paroles de son texte : Passio Domini nostri Jesu Christi, qu'il éclata en sanglots ; un peu remis de cette première émotion, il essaya de continuer, aussitôt les larmes qui lui échappèrent avec plus de véhémence encore, l'interrompirent de nouveau et l'empêchèrent de poursuivre son sermon. Mais, chose étonnante I ces quelques paroles accompagnées de beaucoup de larmes furent si efficaces, qu'elles émurent tous les auditeurs et suffirent pour leur faire pleurer leurs péchés. 0 sainte foi, envoyez-nous un rayon de lumière ce soir pour comprendre cette grande parole : Un Dieu mort pour moi! Un Dieu mort j)our
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détruire te péché! Oh! qu'alors noire méditation serait salutaire! Savez-vous pourquoi nous n'arrivons pas à la bien comprendre? c'est parce qu'aux paroles nous ne joignons pas les faits : nous voulons bien contempler la croix, mais sans la moindre envie de souffrir. Ce n'est pas ainsi qu'en agissait le père Louis de Grenade dont nous venons de parler : tous les jours, au contraire, en mémoire de la passion de Jésus, il se donnait une rude discipline, jusqu'à effusion de sang ; sa parole n'avait tant d'efficacité que parce qu'il était encore plus puissant en actions.
Deux jeunes gentilshommes en firent l'expérience de la manière que nous allons rapporter. Une nuit qu'ils se rendaient ensemble dans une maison de débauche pour y satisfaire leurs passions, ils vinrent à passer sous la fenêtre de la cellule du serviteur de Dieu au moment où il se donnait une sanglante discipline. En entendant le bruit de ces coups redoublés, ils s'arrêtèrent ; et ayant pu apercevoir ce qui en était l'objet, confus et pénétrés de componction, ils se mirent à dire : Les scélérats que nous sommes! ce vertueux serviteur de Dieu fait pénitence pour des péchés qu'il n'a peut-être jamais commis, tandis que nous, misérables, nous allons accroître la somme de nos crimes. Ah! non; h Dieu ne plaise! retournons sur nos pas. — Et après avoir remarqué avec soin la fenêtre de la cellule, ils se retirèrent pour revenir le lendemain. En effet, de bon matin ils frappaient à la porte du couvent et demandaient au portier quel était le religieux qui occupait telle cellule. On leur répondit que c'était le père Louis de Grenade. Us le firent appeler, se jetèrent a ses pieds, firent une confession entière de leurs fautes, changèrent de vie, et vécurent ensuite chrétiennement.
Chose étrange! quelques coups que se donna ce servi-
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leur de Dieu suffirent pour changer ces deux cœurs si dissolus ; tandis que la passion et la mort du Fils unique de Dieu ne suffira pas pour porter à la pénitence tel misérable pécheur qui assiste à cette méditation ! — Je ferais bien pénitence, mon père, mais ma répugnance pour les souffrances est excessive. — Par conséquent, l'exemple d'un Dieu qui a tant souffert pour vous ne suffit pas pour vous vaincre? — Jean II, roi de Portugal, pour encourager un de ses favoris malade à prendre un remède qui lui répugnait, se fit apporter la potion en sa présence, et l'ayant prise en main il en avala une gorgée ; puis l'approchant de la bouche du malade, il lui dit : Moi votre roi, sans être malade, par amour pour vous et pour vous donner l'exemple, j'ai supporté l'amertume de cette potion ; et vous par amour pour moi, vous qui en avez tant besoin, vous refuseriez d'en prendre le reste?-:— Ah! sire, répondit le malade, après un tel acte de condescendance de la part de votre majesté, je boirais tout, fût-ce même du poison. — Ah ! mes bien-aimés frères, faites-en l'essai et vous verrez, vous toucherez du doigt que rien n'est plus doux que de souffrir pour Jésus, depuis que Jésus a approché ses lèvres divines du calice des souffrances.
Tel est donc le fruit de notre méditation. Embrassons tous la croix de Jésus et formons la sainte résolution de ne laisser passer aucun jour sans -pratiquer quelque acte de mortification en l'honneur de la passion de Jésus. Oh! alors qu'il nous deviendra facile de fuir le péché, et que notre cœur s'embrasera d'amour pour Jésus crucifié! Courasre, mes bien-aimés frères; mettons la main sur le cœur et offrons-le tout entier, mais tout entier à Jésus crucifié et mort pour nous. Portons constamment Jésus crucifié auprès de notre cœur ; ayons sans cesse Jésus
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crucifié sur nos lèvres ; que Jésus crucifié soit l'objet de nos regards, de nos pensées, de nos affections, et retournons chez nous en répétant à plusieurs reprises : Mon annour est Jésus crucifié ; mon amour est Jésus crucifié : Amor meus Crucifixus est. Pater et Ave.