‹ Œuvres complètes (volume 4)Chapitre 63 sur 78 · SUR LA GUARITE ENVERS DIEU · texte numérisé non relu

SUR LA GUARITE ENVERS DIEU

I. Si VOUS voulez remettre une maison sur un bon pied, vous n'avez qu'à en confier le gouvernement à une femme de jugement ; aussitôt vous verrez le bon ordre y renaître comme par enchantement. De même, introduisez dans une âme la charité envers Dieu, celte vertu lui communiquera un nouvel aspect et fera régner l'harmonie entre toutes ses opérations : Qui ditigit,... legem implevit* . Ainsi, la charité étant, on quelque sorte, le résumé de toutes les vertus, on peut dire que dans ce dernier examen de réforme nous aurons à résumer tout ce qui a été dit dans les précédents; puisqu'il nV a aucune vertu chrétienne qui soit véritable, si elle n'a pour fin la charité. C'est pourquoi les saints pères et les docteurs appellent la charité la mère, l'âme et la vie de touies les vertus. Comme reine, elle les gouverne toutes et s'en forme un cortège ; comme mère, elle les enfante et les entrelient; et comme âme, elle leur communique le mouvement et la vie, car sans elle ce seraient des cadavres incapables de se mouvoir vers le ciel. Telle est donc la suprême perfection du cœur de l'homme ; c'est

1 Rom. 13, 8.

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d'être loul embrasé, tout pénétré du feu sacré de l'amour de Dieu.

Nous avons à considérer dans cet examen de réforme, — les propriétés de la charité ou de l'amour de Dieu ; — les effets que produit une si belle vertu, et — les moyens de l'acquérir. Nous examinerons en même temps dans quel état se trouve notre cœur à l'égard d'une vertu si nécessaire, si indispensable, sans laquelle aucune vertu ne mérite proprement le nom de vertu.

II. La charité est une vertu théologale qui élève notre volonté jusqu'à vouloir le bien de Dieu sur tout autre bien, par un amour d'amitié. C'est entre les vertus théologales la plus digne, la plus excellente, parce que si la foi envisage Dieu comme le premier principe de la vérité, si l'espérance l'envisage comme le premier principe de notre béatitude, la charité monte plus haut, et non-seulement elle regarde Dieu comme le bien absolu et suprême, mais elle se repose entièrement en lui, en l'aimant pour lui-même; elle pénètre pour ainsi dire dans le cœur de Dieu, et elle fait que le cœur de l'homme s'unit ^tellement au cœur de Dieu, que les deux cœurs n'en forment plus qu'un seul ; c'est une propriété de l'amour de transformer celui qui aime dans l'objet aimé : si vous aimez la terre, vous êtes terrestre, dit saint Augustin ; si vous aimez Dieu, je ne craindrai pas de le dire, vous êtes un autre Dieu, vous devenez participant de sa nature divine. Voyez donc quelle admirable métamorphose opère la charité, puisqu'elle rend une âme propre à ne faire plus qu'un seul esprit avec Dieu : Qui adhœret Deo, unus apiritus est cum eo^. Vous comprendrez maintenant cette belle parole de l'Apôtre : Chantas est vinculum ■perfectionis'^ : Toute notre perfection

1 I Cor. 6, 17. 2 Colos. 3, 14.

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consiste à aimer Dieu parfaitement, à avoir un cœur embrasé de charité. Une âme qui arrive à ce point est sainte, est parfaite, elle nage dans un océan de paix.

Le trait suivant rapporté par Taulère expliquera merveilleusement ma pensée; c'est un entretien entre un savant théologien et un pauvre mendiant. Ce savant désirait ardemment faire des progrès dans la perfection, et méditait sur les moyens d'arriver à son but. Un jour qu'il sortait de l'église il vit, assis sur les degrés du temple, un mendiant couvert de haillons, d'un aspect digne de compassion et tendant la main aux passants. Le théologien en descendant lui dit : «Bonjour, mon pauvre homme. — Je vous remercie, monsieur, de voire souhait, lui répondit le mendiant, mais je vous dirai que je ne me souviens pas d'avoir eu un mauvais jour de toute ma vie. — Quoi ! infortuné, je vous vois accablé de tous les maux à la fois, et vous dites que vous n'avez jamais eu de mauvais jour! — Qu'appelez-vous des maux? Les choses qui vous paraissent telles sont autant de stimulants qui m'excitent à aimer et à louer Dieu^: si j'ai faim, j'en loue Dieu; si j'ai froid, j'en loue Dieu, et je me ris de tous les maux qui peuvent m'assaillir. — Et si Dieu vous envoyait en enfer, ririez-vous encore? — Si Dieu m'envoyait en enfer, sachez que j'ai deux bras pour me défendre : le bras droit qui est l'amour, la charité, et le bras gauche qui est l'humilité ; avec ces deux bras, je tiens mon Dieu, mon unique bien, étroitement serré sur mon cœur; de telle sorte que s'il menvoyait en enfer, je l'y entraînerais avec moi ; or, il me serait mille fois plus doux de souffrir en enfer avec Dieu, que de jouir en paradis sans Dieu. » Le théologien demeura stupéfait : «D'où venez-vous? lui demanda-t-il encore. — De Dieu. — Et ce Dieu où estil? — Dans mon cœur. — Pour qui vous prenez-vous?

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