‹ Œuvres complètes (volume 4)Chapitre 64 sur 78 · SUR LA GUARITE E.NVEHS DIEU · texte numérisé non relu

SUR LA GUARITE E.NVEHS DIEU

— Pour un grand roi qui fait toujours sa volonté, puisque je n'ai pas d'autre volonté que celle de Dieu. — Mais qui donc vous a donné la possession de votre royaume? — L'amour, la charité. » Le mendiant fit toutes ces réponses avec une franchise, une candeur, une simplicité parfaites ; aussi le savant avoua que depuis tant d'années qu'il se livrait à l'étude, il n'avait jainais reçu une plus belle leçon, et il demeura persuadé de coite vérité, que la perfection consiste dans la charité : Charitas est vinculum perfectionis. Que la charité pénètre dans un cœur, elle y introduit à sa suite toutes les vertus, tandis que sans la charité, il ne saurait y avoir ni perfection, ni paix, ni paradis. in. Pour introduire la charité dans nos cœurs, voie; la règle que nous avons à observer : voyons quelles sont les choses que nous sommes disposés à sacrifier pour l'amour de Dieu. Que chacun s'examine bien. Etes-vous disposé à ne pas offenser Dieu grièvement, par le péché mortel? Si votre disposition se borne à cela, je dirais volontiers que votre générosité est celle des brigands, est beneficium lalronum, de qui on croit obtenir beaucoup, lorsqu'on obtient de conserver la vie sauve, en lâchant sa bourse. Etes-vous disposé à ne pas même offenser Dieu légèrement, par des péchés véniels? C'est di'jà nn degré fort élevé, mais c'est encore trop peu. Etes-vous disposé à procurer le bon plaisir de Dieu autant qu'il est possible de le faire sur la terre? Ah! voilà l'amour véritable, voilà une disposition digne d'introduire la charité dans votre cœur ; Pruhaliu amuris cxliibitio est operis;el la charité une fois entrée dans un cœur, quelle guerre d'extermination ne fait- elle pas à tou^ les vices? Qu'il suffise de dire que TEsprit-Saint la compare à la mort : Fortis ut mors clilec- /lo'. Il est certain qu'il n'y a pas de force qui résiste 'a la

» Gant. 8, G.

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mort. Elle altaque le guerrier au sein de la victoire, et les armées sur le champ 'de bataille ; elle arrache l'enfant à son père, le mari à sa femme, l'ambitieux à ses dignités, l'avare à ses trésors : Omnia séparât amara mors^ . Voilà justement ce que fait la charité : celui qui aime Dieu de tout son cœur n'est pas attaché aux richesses, parce qu'il met toute sa richesse en Dieu ; il n'a point d'attachement désordonné pour ses amis et ses parents, parce qu'il reconnaît Dieu pour son ami et son père véritable, pour l'ami le plus généreux et le père le plus tendre. On dit d'une âme qui aime vraiment Dieu qu'elle est morte au monde, parce qu'aucune chose au monde ne peut l'émouvoir, et que sa devise est celle de l'Apôtre : Mihi vivere Christus est^ : Ma vie c'est Jésus-Christ ; elle s'élève même jusqu'à la division de l'âme et de l'esprit : Pertingit usque ad divisionem animœ et spiritus^, parce qu'une âme réellement embrasée du feu de la charité n'a plus de volonté propre, plus d'inclination propre, plus d'opinion propre; elle va jusqu'à se détacher entièrement d'elle-même pour s'unir à Dieu d'un amour parfait ; elle ne cherche et ne veut que le bon plaisir de Dieu. Je vous le demande, une âme éprise de la sorte de l'amour de Dieu n'est-elle pas une image vivante de l'âme bienheureuse, et ne jouit-elle pas sur la terre d'un paradis anticipé? Trop heureux si vous parveniez à ce degré eminenti

IV. Toutes les dévotions sont belles et bonnes ; mais néanmoins quelque dévot que l'on fût aux saints et à la très-sainte Vierge, si l'on se bornait là et si cette dévotion ne nous portail pas à aimer par-dessus tout notre Père qui estauxcieux, ce ne serait que du clinquant et non pas l'or pur d'une piété sincère ; il y aurait lieu de croire que l'on

' I Reg. 15, 32. '-2 Philip. -1, 21. ^ Hebr. 4, 14.

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ne comprend pas le devoir le plus essentiel d'un chrétien. La très-sainte Vierge, pour laquelle il est très-bien de professer un culte particulier, et tous les saints auxquels nous avons une dévotion spéciale, n'ont autre chose en vue sur la terre et ne désirent autre chose dans le ciel que d'aimer Dieu et de le voir aimé sur toutes choses même par nous. Gela est si vrai qu'il y aurait encore quelque chose de déréglé dans notre dévotion si nous aimions de tout notre cœur, comme nous y sommes tenus, l'humanité sacrée de Notre-Seigneur Jésus-Christ, sans pensera remonter par son entremise jusqu'à l'amour de son Père céleste. Il n'est rien qu'il nous ait recommandé avec plus d'instance dans son évangile; lui-même, il a principalement cherché et cherche encore avant tout la gloire de Dieu, son Père, désirant que son nom soit sanctifié, c'est-à-dire que celui qui l'a engendré de toute éternité et qui nous gouverne dans le temps soit adoré, aimé et servi par toutes les créatures.

Pratiquez donc autant de dévotions qu'il vous plaît, c'est bien ; mais gardez-vous de négliger ce qui importe plus que tout le reste, savoir l'amour que nous devons à notre Dieu qui est infiniment aimable. Toutes les autres dévotions sont bonnes, elles sont utiles; mais celle-ci est nécessaire, elle est de précepte, et c'est le précepte par excellence. Bien plus, sans la charité on ne peut plaire à Dieu ; par conséquent, quelques pénitences que vous pratiquiez, quelques actes de libéralité, d'humilité, de douceur et d'autres vertus que vous exerciez, si tout cela n'est pas accompagné de l'amour de Dieu , si dans toutes ces actions vous n'avez pas en vue de plaire à Dieu, vous ne commettez pas de péché, c'est vrai ; mais il n'y aura pas là non plus de vertu véritable, ni rien de méritoire pour votre âme, rien qui vous conduise à régner un jour avec

Dieu : Si charitalfm non habuero, nihil sum ; nihil

mihi prodest* . Sans la charité, je ne suis rien, el tout ce que je peux faire ne sert de rien. C'est l'Apôtre qui parle de la sorte. Remarquez bien cette importante leçon, parce que nous en avons tous besoin. Faute de la savoir, ou de savoir la mettre en pratique, on perd des trésors immenses et on retire très-peu de fruit de ses bonnes œuvres. Il y en a beaucoup qui s'abstiennent du péché, mais pour quelle fin, pour quel motif? Par respect humain, par jalousie de leur réputation terrestre, par manque d'occasions et de moyens ; s'ils ne le font pas par amour pour Dieu, ils n'y gagnent rien devant Dieu. Il en est d'autres qui sont doux, patients, chastes, qui se privent de certains divertissements et s'exercent aux bonnes œuvres, mais uniquement par motif d'économie, de santé, de vaine gloire, dans l'intérêt de leur position, ou pour d'autres fins purement humaines. S'ils n'agissent pas en vue de plaire à Dieu, ils en perdent tout le fruit devant Dieu. Il est donc bien avantageux de s'habituer à élever son cœur vers Dieu soir et matin et au commencement de ses principales actions, en disant : Seigneur, je fais cela parce que vous le voulez et pour votre bon plaisir ; car il est indubitable que sans la charité il n'y a point de vertu véritable. Pour plonger le monde dans les ténèbres, il suffirait d'éteindre le soleil d'où découle toute lumière ; ainsi la charité étant éteinte, notre âme reste sans lumière et sans vie.

V. Il en est qui se trompent en s'imaginant que l'amour de Dieu consiste tout simplement dans une certaine tendresse de cœur, ou dans des sentiments intérieurs d'afTection envers lui ; l'amour véritable doit imiter le feu, c'est-

« I Cor. 13, 2-3.

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à dire qu'il doit être actif, et relie activité doit spécialement ^se produire par des actes. Un fidèle serviteur, sincèrement dévoué à son maître et désireux de lui plaire, ne se contente pas de paroles et de désirs, mais il fait en outre tout ce qu'il peut pour le satisfaire par ses bons offices, sans se lasser jamais. Il faut donc ofTrir à Dieu des œuvres et des œuvres ferventes, si nous prétendons lui prouver notre amour. Il regarde bien le cœur a la vérité, mais il regarde encore plus la main. Attention surtout dsns les occasions si fréquentes qui se présentent d'ofienser Dieu : protestons alors avec la plus grande ferveur que nous ne voulons point lui déplaire; que, dussions-nous même demeurer toujours malades et perdre la vie, nous nous y soumettrions volontiers, plutôt que de recourir à des moyens superstitieux et ofTenser Dieu ; que, dussionsnous perdre notre réputation en nous abstenant d'une vengeance, nous sacrifierions tout plutôt que d'ofTenser Dieu. — Il est vrai que je ne pécherais pas mortellement en m'accordant telle satisfaction, tel passe-temps; mais je sais que je commettrais un péché véniel et que je donnerais à Dieu quelque déplaisir; c'en est assez, je ne le ferai pas. Je pourrais fréquenter tel lieu où je me sens attiré, prendre part a telle récréation, ni'habiller de telle manière, goûter de telle nourriture, jouir de telle commodité sans offenser Dieu; mais j'aime mieux m'en priver pour plaire à Dieu, et si je savais que ce fût le bon plaisir de Dieu et sa plus grande gloire que je perdisse tous mes biens, tous mes enfants, tout ce que je possède au monde, au point d'être réduit à la mendicité, j'embrasserais de bon cœur toutes ces privations. Pour que mon Dieu soit content, j'accepte toutes les tribulations, les infirmités, les disgrâces ; tout ce qu'il plaira à la divine Providence de disposer à mon égard, tout me sera agréap. M. VII. 36*

ble, pourvu que je sache que je procure le bon plaisir de mon Dieu. La bienheureuse Catherine de Gênes avaiti coutume de dire : « J'ai donné les clefs de ma maison à l'amour, sans m'inquiéter de parents, d'amis et autres personnes, non plus que des choses qui me sont les plus chères; du moment où l'amour est entré en possession chez moi, je ne me suis plus souciée de mes affaires, non plus que si elles ne me regardaient pas, trouvant toute ma satisfaction à satisfaire mon Dieu. » Celui qui est parvenu à ce point a atteint le suprême degré de l'amour de Dieu.

VI. Le plus beau triomphe de l'amour, c'est de détacher totalement un cœur des créatures, et de faire en sorte qu'il se donne entièrement a son Dieu; ce premier pas une fois fait, quels trésors, quelles délices, quelle paix ne trouve-t-il pas en Dieu! Un saint solitaire, nommé Macédonius, fit un jour une réponse bien remarquable à un prince, qui, s'étant égaré dans la forêt, se rencontra par hasard à la porte de son petit ermitage. Le prince s'étonnait qu'un homme pût vivre dans un lieu si désert, si éloigné de tout commerce avec ses semblables, et il demanda au saint anachorète ce qu'il était venu faire dans cette affreuse solitude. L'homme de Dieu lui retourna la question avec une humilité respectueuse, mais pleine de sagacité : Dites-moi plutôt, Seigneur, lui répondit-il, ce que vous êtes venu faire vous-même dans des lieux qui conviennent si peu à votre condition? Si vous aviez la bonté de me découvrir d'abord votre but, je pense que vous ne désapprouverez pas le mien quand je vous l'aurai dit. — Je suis venu, dit le prince, pour chasser les sangliers et les cerfs -Ego veni ut venarer apros et cervos. — Et moi je suis venu, reprit Macédonius, pour faire la chasse à Dieu même, et je me livrerai sans relâche k cette

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chasse si imporlanle et si noble : Eyo aUtem veni ni venarer Deum meuin, et ab kac lam pulcfira venatione nunquam cessalo. Gela dit, il inclina la lète, salua respec- , tueusement l'étranger et se retira.

Que vous semble de cette grande âme , non moins admirable par sa vertu que parsa réponse? Quant à moi, je me représente ce saint solitaire comme un homme qui s'était consacré tout entier à son Dieu, dont le cœur était tout embrasé de charité par suite du détachement absolu des créatures, à tel point que les plus grands monarques du monde ne lui imposaient pas plus que les arbres de sa forêt. Quelle douceur , quelle paix, quelle consolation ne goûtait-il pas au sein de ces déserts silencieux! Que si l'exemple de Macédonius ne suffit pas pour vous persuader qu'en se donnant à Dieu avec une parfaite charité on nage dans un océan de paix, même au milieu des plus rudes privations, croyez-en du moins l'apôtre saint Paul qui écrivait aux Galates : Superabundo gaïuHo in omni tribulatione nostra^. Si je pouvais vous découvrir mon cœur, mes frères, leur disait-il, vous le verriez inondé de délices ; les tribulations ne manquent pas de nous assaillir et de nous serrer de près, mais elles prennent le dessous et l'huile des consolations surnage : imjnnguasii in oleo caput meunv^. — On lit pareillement dans la vie de saint Ephrem qu'air milieu des austérités de la vie monastique il était tellement enivré de joie, qu'il adressait à Dieu ces paroles : Recede, Domine, jjarumper, vasis hujus in fir mitas ferre non potest : « Seigneur, je me meurs; oui, je meurs de joie, si vous ne suspendez le cours de vos faveurs. » — Sainte Gatherme de Sienne en disait autant, et saint François Xavier dans l'excès de sa joie

' II Cor. 7, 4. 2 py, 22, 5.

s'écriail : Satis est, Domine, satis est : « C'est assez, Seigneur, c'est assez. » Telle est la surabondance des douceurs, des sentiments de joie, des ineffdbles consolations que la charité introduit dans un cœur bien disposé. Tout cela ne suffit-il pas pour que vous soyez ravi des charmes d'une si belle vertu?

VII. Il existe une opinion d'une fausseté extrême : c'est que quiconque s'adonne à l'exercice de l'amour de Dieu devient bientôt mélancolique et mène une vie triste et désagréable, à cause qu'on ne le voit plus communément se permettre certaines légèretés, ni se prêter à un certain genre de conversations, ni se laisser aller à des rires immodérés; il ne se soucie plus de spectacles, ni de festins, ni de certains divertissements un peu trop libres, et cette réserve dans ses discours, celte retenue, cette modestie est appelée et réputée mélancolie. Au contraire, voit-on un jeune homme, une jeune personne, chanter sur tous les tons, entrer dans tous les cercles, se lier à toutes les conversations, se permettre tous les divertissements et les satisfactions de tout genre : à la bonne heure, dit-on; voila une humeur gaie, joviale, charmante; voila ce qui s'appelle savoir vivre et jouir de son paradis sur la terre! Voilà ce que dit le monde, le trompeur le plus insigne, et ce que moi je vous déclare faux et trois fois faux. Les monnaies les plus belles et les plus précieuses sont les plus exposées à la falsification ; employons donc la pierre de touche et voyons de quel côté on contrefait le plus cette monnaie si recherchée qu'on nomme la joie. Voilà un homme du monde gai et jovial, d'une part ; de l'autre, un serviteur de Dieu d'un extérieur sérieux et composé : attendez qu'une disgrâce quelconque survienne à l'un età l'autre, lequel des deux la ressentira davantage? lequel se laissera aller à un plus grand abattement,

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h de plus violents accès de désespoir, h des bUisphèmes plus terribles contre Dieu et sa Providence? lequel verrat-on s'abandonner au chagrin, jusqu'à en perdre le sommeil pendant la nuit et la paix durant le jour, jusqu'à trouver insipides les festins et la musique, les charmes de la campagne comme les divertissements bruyants de la ville? lequel verra-t-on le cœur rongé par la haine; l'écume à la bouclie, le poison sur la langue? Nul doute; c'est le partisan du monde; tandis que le serviteur de Dieu, tout en ressentant le coup cependant, dès le premier entretien avec le confident de sa conscience, dès la première communion, se ranime dans l'amour de son Dieu, et voilà la plaie cicatrisée. Bien plus, celle tribulation même sert de stimulant pour enflammer de plus en plus sa charité. Un bon religieux eut un jour l'occasion d'en faire l'épreuve. Il était allé consoler une mère et sa fille surprises par un très-grand malheur. Il les trouva l'une et l'autre pleurant à chaudes larmes. La fille était une jeune personne pieuse qui avait été élevée dans un monastère très-fervent ; la mère était une femme du monde, sans principes, sans piété, ne songeant qu'à se divertir et à plaire. Le religieux, homme habile et éloquent, proposa entre autres motifs la douloureuse passion endurée par Jésus-Christ quoique innocent. A ces mots, la mère l'interrompit de la manière la plus inconvenante, en lui disant : « Eh! mon père, avec quelle maigre consolation venez-vous la? le crucifix ! bon pour les moines et les nonnes ! o La fille au contraire, quoique le malheur pesât beaucoup plus sur elle que sur sa mère, la fille, dis-je, en personne vertueuse qu'elle était, se calma'aussilôt, et en s'exerçant. dans sa méditation accoutumée, à se conformer à la volonté de Dieu, elle parvint en peu de jours à recouvrer la paix du cœur. La pauvre mère, insensible aux consolations de la

religion, après avoir envenimée sa plaie pendant plusieurs mois par ses veilles pénibles et continuelles, finit par tomber en démence, et mourut tout à fait folle, victime, hélas! sans mérite, de sa noire mélancolie.

Vous voyez maintenant s'il n'est pas bien vrai qu'un cœur sans Dieu et sans la charité est un cœur plein de fiel et d'amertume. Laissez rire les pécheurs, pour vous soyez certains que leur rire n'est que sur le bout des lèvres; car c'est une maxime de l'Esprit-Saint, qu'il n'y a point de paix pour l'impie : Non est pax impiis. Non, non, point de paix pour l'impie; il a crié : paix, paix, mais il n'y a point de paix : Dixerunt : pax, pax; et non erat pax^. Il n'y a que celui qui aime Dieu parfaitement qui entende bien ses intérêts, parce qu'en même temps il s'aime saintement lui-même, et tout en se procurant une grande paix ici-bas, il s'assure une gloire éternelle là-haut.

VIII. Entre tous les moyens propres à nous faire acquérir un ardent amour de Dieu, le plus efîicace c'est de le demander souvent et avec persévérance à Dieu même, attendu que l'amour divin est un feu que nous ne pouvons tirer du rocher de notre cœur; il faut qu'il nous vienne d'en-haut, c'est-à-dire de Dieu même. Demandons-le-lui donc ; supplions-le avec instance et sans relâche d'enflammer notre volonté de ce feu sacré qui fasse de nous des serviteurs fidèles, des enfants dévoués et obéissants d'un si bon père, toujours prêts à lui plaire en toute chose; disons-lui souvent : Embrasez, mon Dieu, embrasez ce cœur si froid du feu de votre amour. C'est en effet la plus grande grâce qu'il puisse nous faire, et il est très-disposé à nous la faire, c'est même pour allu-

^ Jerem. 6. 14.

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mer en nous cette belle flamme que le Fils de Dieu est descendu du ciel en terre; ce fut là tout son dessein, et l'unique but de ses désirs : Ignem veni mitlere in terram, et quid volo nisi vt accendatur^ ?

Mais il ne suffit pas de demander un don aussi excellent que la charité parfaite; Dieu veut que nous employions encore d'autres moyens pour l'obtenir. Saint Laurent Justinien nous en propose trois qui sont très-efficaces : Libenter de Deo cogitare, Hbenter pro Deo dare, libenter pro Deo pati^; c'est-à-dire « penser volontiers à Dieu, donner volontiers pour l'amour de Dieu, et souffrir volontiers pour Dieu. »

Un moyen des plus efficaces pour parvenir à un ardent amour de Dieu, c'est de penser beaucoup à Dieu. En effet, plus nous avançons dans la connaissance de Dieu, plus nous apprenons combien il est digne d'être aimé. S'il en est ainsi, contemplons jour et nuit cette majesté, cette puissance, cette bonté infinies, cette libéralité inépuisable envers tout le monde et spécialement envers nous, à qui il a fait et ne cesse de faire tant de bien, disposé qu'il est à nous en faire beaucoup plus encore dans l'autre vie. A cette fin, nous devons nous afTectionner à l'oraison et à la lecture spirituelle, et aimer d'entendre parler de Dieu. Car il est certain que plus nous nous plairons à penser à ce Dieu tout-puissant, tout aimable, qui nous a créés tous, qui nous gouverne, qui nous attend dans sa gloire ; plus aussi nous croîtrons dans l'amour de Dieu, plus nous trouverons de douceur à en produire des actes. Alors notre plus chère occupation sera de faire des actes d'un amour de complaisance envers Dieu, en nous réjouissant de ce que Dieu est Dieu ;

' Luc. 12, 49. 2 s. Laurent. Just. Stimuli div. on».

d'un amour de bienveillance, en désirant qu'il soit aimé, servi et adoré par tout le monde ; d'un amour de préférence, en mettant Dieu bien au-dessus de toutes les créatures, ou plutôt en regardant toutes les créatures possibles comme un pur néant en comparaison de notre Dieu infiniment aimable. Voilà ce qui ferait de la terre un paradis, et de notre vie une béatitude anticipée. L'essentiel, c'est que nous entretenions ces saintes pensées de Dieu, ce qui ne pourra avoir lieu si nous ne pratiquons la retraite. Les occupations convenables à notre état, comme celles que Dieu nous prescrit ou qu'il nous permet dans l'ordre de sa providence, ne nous détournent pas de Dieu ; mais les préoccupations de la vanité ou de l'ambition, les distractions superflues, voilà ce qui dissipe le cœur. Chacun doit donc songer à s'éloigner des créatures s'il veut trouver Dieu ; si l'on ne se sent pas le courage de briser totalement avec elles, au moins que l'on écarte celles qui feraient obstacle à l'acquisition d'un si grand bien. La retraite, au jugement du père Louis de Grenade, est comme l'écorce des arbres, qui les préserve du froid et du chaud ; sans écorce, l'arbre se dessèche. Ainsi la retraite sert à conserver en nous le souvenir de Dieu, et avec le souvenir son saint amour.

IX. Le second moyen de vous embraser de l'amour de Dieu, c'est de donner volontiers pour Dieu : Libenier pro Deo dare. Je n'entends point ici parler de l'aumône, vu que j'en ai déjà dit assez; il est certain que pour la pratiquer largement vous ne devez pas craindre de vous restreindre dans le vêtement, dans la table, dans le train de vie, en tout. Mais de combien d'autres choses ne pouvezvous pas vous priver pour en faire don à Dieu en témoignage de votre amour? tels sont, par exemple, ces divertissements, ces attaches sensibles, ces commodités, en

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un mot, toutes ces recherches de 1 amour-propre, qui est l'unique poison de la véritable charité envers Dieu. Et ici. faites-y bien attention, quand je dis l'amour-propre, je n'entends point parler de ce saint amour qu'une âme a pour elle-même et qui la porte à se procurer le plus grand de tous les biens, savoir l'amitié de Dieu. J'entends par amour-propre cette inclination perverse du cœur humain vers les bien caducs, vers sa propre satisfaction en toute chose, même en dépit de la volonté divine. C'est cette affection déréglée qu'il faut prendre pour point de mire, afin de détruire toutes ses envies par des actes contraires. Pénétrez-vous donc de cette vérité que pour être ami de Dieu il faut que vous soyez ennemi de vousmême, en pratiquant généreusement la mortification et en l'appliquant surtout aux parties les plus sensibles. A Dieu ne plaise que vous fassiez jamais consister votre vertu dans un extérieur composé, et une dévotion de femmelette, apparence vaine qui est bien souvent le résultat de l'éducation plutôt que de la grâce; non, non, j'aimerais bien mieux vous voir mettre votre sainteté à triompher continuellement de votre amour-propre, en saisissant toutes les occasions qui se présentent dans le cours de la journée de le mortifier. Sainte Terese interrogée par l'infirmière pourquoi elle ne goûtait pas d'un aliment qui paraissait bien préparé : « C'est précisément, réponditelle, parce qu'il est si bon que je n'en mange point. » Voilk comment en agit celui qui aime Dieu. Il s'abstient de telle et telle nourriture parce qu'elle lui plaît ; il retient un bon mot qui lui vient sur la langue, parce qu'il est piquant; il baisse les yeux à la rencontre d'un objet, parce qu'il est avenant ; il sert volontiers telle personne, parce qu'elle est ingrate ; il aime ci s'entretenir avec telle autre, parce qu'elle est désagréable. Si vous en faites p. M. vn. 37

autant vous-même, en peu de temps vous verrez votre cœur brûler des plus belles flammes de la charité. Examinez-vous bien et prenez vos résolutions.

X. Nous voila au dernier moyen d'allumer ce feu divin dans nos âmes : Libenter pro Deo pati. « Souffrir volontiers pour Dieu. » Tout ce qui n'est pas mortification n'est que dévotion apparente. Tant d'heures passées à l'église, tant de prières vocales, tant de neuvaines, ce sont là de beaux arbres ornés de feuilles, mais sans fruits, s'ils ne produisent pas l'esprit de pénitence et le désir de souffrir volontiers pour l'amour de Dieu. « Détrompezvous, dit saint François de Sales. Le bois le plus propre à brûler et à exciter les flammes de la charité, c'est le bois de la croix ; mariez votre cœur avec la sainte mortification et vous serez disposé à un grand amour. » On rapporte, dans l'histoire de saint Dominique, qu'il y avait dans un monastère de son Ordre une religieuse d'une eminente vertu, et surtout passionnée pour son céleste Epoux; elle l'aimait de toute l'ardeur de son cœur, et son amour l'excitait à se macérer par les jeûnes, les veilles, les ciliées, et autres austérités semblables ; mais tout ce qu'elle faisait pour son bien-aimé n'était rien à ses yeux. Elle déplorait amèrement sa tiédeur, se regardant comme la plus négligente et la plus ingrate de toutes. Il arriva une fois qu'elle fut trois jours entiers sans faire autre chose que pleurer. Dieu voulut récompenser cette soif ardente des souffrances ; un jour que cette sainte âme était en oraison, il la ravit en esprit et lui donna un avant-goût du paradis ; il la revêtit de gloire de telle sorte qu'elle brillait comme un soleil, et se sentait consumer au milieu des douces flammes du plus ardent amour ; en même temps elle entendit ces mots : « Ma fille, la charité s'acquiert par la mortification et l'oraison. » — Voilà donc

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les moyens les plus sûrs de vous embraser de ce feu divin : Lh morlification et l'oraison. La première détache l'âme de tous les objets terrestres, la seconde l'unit avec Dieu. xMettons donc la main à l'œuvre, et pro[)0sons-nous de faire chaque jour un peu d'oraison mentale. Consacrez-y, si vous n'avez pas d'autre moment libre, le temps de la sainte messe, et tâchez pendant ce temps d'exciter dans votre cœur de fréquents actes d'amour ; par là vou? contracterez l'habitude de ces actes et votre cœur deviendra bientôt tout autre.

Quant à la mortiBcation, gravez profondément dans votre cœur cette maxime de sainte Terese : Ou souffrir ou mourir, ou bien celle de sainte Marie Madeleine de Pazzi : Souffrir et non mourir : répétez-les plusieurs fois dans la journée avec un cœur brûlant d'amour ; ou mieux encore, de cgs deux précieuses maximes : Ou souffrir ou mourir, — Souffrir et non mourir, formez-en une troisième qui vous sera plus profitable et mieux appropriée : Souffrir et aimer, oui, souffrir et aimer. Soyez persuadé que ce désir de souffrir par amour pour Dieu vous rendra formidable à l'enfer. La charité fondée sur la base d'une solide mortification est celle-là même qui dérobe le cœur de Dieu; c'est elle qui l'apaise, c'est elle qui le touche et qui le porte à nous faire toute sorte de bien. Imprimons donde sceau, s'il en est ainsi, à toutes nos réformes spirituelles par cette belle maxime : Souffrir et aimer, afin de jouir de Dieu en cette vie ; souffrir et aimer, pour nous rendre Dieu propice au moment de la mort; souffrir et aimer, pour nous assurer la jouissance en Dieu, et cela pendant toute l'éternité. Amen.

SUJET DE LA MÉDITATION DU MATIN

MOTIFS d'aimer JÉSUS-CHRIST.

ORAISON PRÉPARATOIRE

Ranimez votre foi sur la présence de Dieu, qui est en vous et autour de vous, et dites avec humilité : Mon Dieu, je crois fermement que vous êtes présent ici, et dans tout l'univers. — Faites ensuite un acte d'adoration profonde, et dites en inclinant la tête -.Je vous adore, 6 Trinité sainte, Père, Fils et Saint-Esprit ; je vous reconnais pour mon Dieu, mon Seigneur et le souverain Maître de mon âme.

Considérez l'obligation immense que vous avez, comme chrétien . d'aimer tendrement Noire-Seigneur Jésus- Christ, à raison des titres infinis qu'il possède à votre amour, mais particulièrement de ces deux-ci : Jésus est votre ami véritable, Jésus est pour vous la Source de tous les biens.

Jésus est votre ami. — Cette amitié serait impossible entre la majesté infinie du Très-Haut et la bassesse de l'homme, si notre divin Rédempteur, au moyen de la grâce qu'il nous a méritée par son sang, ne nous avait d'abord élevés à un état surnaturel et en quelque sorte céleste ; mais dans cet état si sublime nous pouvons proclamer avec vérité en face de toutes les créatures : Dieu est mon ami ; fyse est amicus meus. C'est donc un prodige

MOTIFS d'aimek J.-C. 437

de malice que parmi les hommes il se renronlie quelqu'un qui, pour une amilié terrestre, ne fasse pas difficulté de renoncer, en péchant, à l'amitié du Roi des cieux. Pesez un instant les avantages de l'une et de l'autre, en les comparant ensemble, et après cela retenez votre étonnemenl, si vous le pouvez. L'amitié des hommes est toujours entachée de trois imperfections: ils nous aiment peu; ils commencent tard à nous aimer, et ils finissent bientôt de s'intéresser à nous, car s'ils ne nous abandonnent point dans nos tribulations, ils le font tout au moins à la mort ; après vous avoir accompagné à votre dernière demeure, ils vous y laissent en proie aux vers et ensevelissent votre souvenir dans la tombe. Jésus-Christ, ami immortel, ne cesse jamais de vous aimer, à moins que vous ne soyez le premier à lui tourner le dos, et loin de vous abandonner dans la tribulation, c'est alors plus que jamais qu'il vous tient compagnie pour vous aider à la supporter ; loin de vous délaisser à la mort, il se dispose a vous donner l'immorlalifé ; il veille sur vos cendres refroidies, pour leur rendre en son temps une vie nouvelle qui ne finira plus; et alors que votre nom est oublié dans le temps, il l'écrit en caractères indélébiles dans l'éternité. En outre, Jésus est un ami éternel ; comme homme, dès le moment où il reçut l'existence il vous connut et il vous aima ; et comme Dieu, dès lors qu'il aima son Père céleste par qui il a été engendré, il se détermina à vous aimer et à vous combler de bienfaits. Si nous voyons une personne douée de qualités précieuses qui la rendent aimable, nous l'aimons bien qu'elle ne nous aime pas; mais s'il arrive qu'elle recherche notre affection, qu'elle nous livre son cœur, avec les témoignages d'une passion tendre, sincère et généreuse, surtout si elle nous fait du bien, nous ne pouvons lui refuser notre amour. Le cœur peut bien résister

à la haine, mais il ne saurait se défendre contre l'annour. Or, le Fils de Dieu, ce prince si beau, si noble, si accompli, non-seulement nous permet de l'aimer, mais nous supplie même de vouloir l'aimer : il demeure constamment sur nos autels comme une victime d'amour, comme un époux qui languit d'amour, comme l'amour des amours, dit saint Bernard. Pouvez-vous encore douter de la tendresse de ce divin amant pour vous? Contemplez-le dans la crèche, considérez-le sur la croix, pénétrez dans son cœur, et refusez-lui ensuite votre amour, si vous en êtes capable.

A la suite de ces réflexions, excitez en vous, d'abord, une grande confusion de l'avoir abandonné autant de fois que vous avez commis le péché mortel , en renonçant pour l'amour des choses créées à l'amour du souverain bien.

En second lieu, demandez-lui humblement pardon, et prenez la résolution de l'aimer toujours à l'avenir ; priezle même de fixer irrévocablement dans votre cœur, avec un clou de sa très-sainte croix, ce bon propos de l'aimer à jamais.

SECOND POINT

Considérez de plus que Jésus est pour vous la source de tous les biens. — C'est une vérité incontestable que tous les biens nous viennent de lui, en tant que Dieu, et nous viennent par lui, en tant qu'homme. Et vous pourriez n'être pas porté à lui plaire en toute chose *? Si vous possédez les biens de la nature, c'est par lui que vous les possédez, puisque c'est par lui que tout a été fait : Omnia per ipsìim et in ipso creala sunt^ . Si le Père éternel vous regarde avec bienveillance, c'est par amour pour Jésus, s'il vous pardonne vos péchés, il vous les pardonne par

' Colos. I, 16.

, MOTIFS d'aimeb J.-C. 439

ron>i lôration pour .h'-sus ; s'il vous délivre des maux temporels cl éternels, il vous en délivre, grâce à Jésus. En un mot, tous les biens que vous pouvez jamais espérer en cette vie et dans l'autre, vous devez les recevoir des mains bénies de Jésus. Vous êtes tellement habitué à vous entendre répéter ces mêmes vérités, que l'habitude vous empêche d'en sentir l'importance. Mais, grand Dieu! un petit animal, un chien qui vous caresse vous inspire de l'attachement; comment donc pouvez-vous résister aux avances d'un Dieu qui s'est fait homme pour vous, et par des travaux immenses, d'incompréhensibles humihations, au prix d'une vie divine, nous a arrachés à une immense misère? Où est la fidélité, où est la justice, où est l'amour que vous devez à un Dieu? Supposé que désormais et après avoir médité celte vérité, vous recommenciez à l'offenser, vous ne mériteriez pas le même enfer que les autres pécheurs; mais vous mériteriez qu'on créât tout exprès pour vous un enfer avec des flammes sept fois plus dévorantes, et des démons sept fois plus implacables. Offenser, non-seulement celui qui vous pardonne, mais celui qui est mort pour vous pardonner! Un crime pareil n'existe point à la charge des démons, et s'il existait ils en seraient bien plus confus que vous ne l'êtes, vous qui ne savez pas même vous en humilier tant soit peu. Baissez la tête, frappez-vous la poitrine et rougissez d'une ingratitude si monstrueuse; comptez que la vie qui vous reste ne vous est donnée que pour racheter cette monstruosité par une vie désormais toute chrétienne. Bien plus, demandez grâce à Dieu avec soupirs et avec larmes, conjurez-le de vous aider, et de vous aider efficacement, afin que vous ne vous borniez plus cette fois à de simples protestations d'amour, mais que vous prouviez cet amour par des actes, par des bonnes œuvres conti-

nuées jusqu'à la mort. Exprimez ces sentiments dans un fervent colloque.

COLLOQUE

0 amour des amours, ô cœur des cœurs! comment estil possible que vous aimiez une créature aussi vile, aussi abjecte, aussi méchante, aussi détestable que je le suis ? Qu'y a-t-il en moi que péché et malice, souillure et impureté, ingratitude et perfidie? 0 le plus beau des enfants des hommes! comment pouvez-vous aimer le plus infâme de tous les pécheurs, au point de vous déclarer son ami? 0 Saint des Saints! comment pouvez-vous rechercher un misérable, esclave de tous les vices? Et cependant vous m'aimez, vous désirez infiniment d être aimé de moi, et vous me menacez de me rendre malheureux pendant toute l'éternité si je ne vous aime pas, comme si votre propre félicité dépendait de mon amour! 0 mon âme, que penses-tu? Peux-tu avoir un cœur et ne pas le consacrer tout entier à aimer un objet si beau? Oui, il n'est que trop juste, Ó mon aimable Sauveur ! que je vous aime. Ah! que j'ai honte de ne vous avoir pas aimé et, qui pis est, de vous avoir si longtemps méprisé, offensé ! Que j'ai de regret de vous avoir refusé mon cœur pour le livrer à de misérables créatures! Vit-on jamais dans le monde un amant plus passionné que vous, et un amant plus maltraité que vous ? Hélas ! je confesse et je déplore trop tard mes égarements. O beauté toujours ancienne, et toujours nouvelle, j'ai commencé trop tard à vous aimer, et trop tôt à vous offenser. Mais mieux vaut lard que jamais. Voici donc que je vous donne, que je vous consacre mon cœur tout entier; je ne veux plus aimer que vous, je veux être éternellement à vous, et toute ma gloire sera désormais de vous appartenir. Rien n'est au-

MOTIFS l) AIMER J.-C.

dessus de mon Jésus, rien n'est comparable k mon Jésus, rien n'a de prix en ce monde sans Jésus ; je proteste donc et je proteste souverainement que je veux être tout à Jésus, tout en Jésus. Amen.

L AMOUR Di: DIEU.

EXPLICATION DU SUJET

I. Une grande âme, qui s'était échauffée dans une douce méditation sur l'amour de Dieu, poussée par un excès de ferveur, sortit en public tenant d'une main une torche allumée, et de l'autre un vase plein d'eau. Interrogée pour savoir ce qu'elle voulait faire de ces deux objets, elle répondit : Avec cette torche je veux mettre le feu au paradis, et avec cet eau je veux éteindre l'enfer, afin que Dieu soit aimé, non plus par espoir des récompenses ou par crainte des châtiments, mais pour sa seule, son infinie bonté. Idée vraiment originale d'une âme éprise de l'amour de Dieu, et qui nous servira d'introduction pour expliquer le sujet de la méditation que nous allons faire ce soir sur le saint amour de Dieu.

Supposons que tous les motifs apportés jusqu'ici aient été insuffisants pour triompher de nos cœurs, il faut bien que l'amour de Dieu en remporte une victoire signalée ; car les flammes de son infinie charité ne manqueront pas de nous faire une forte et douce violence, lorsque nous méditerons les immenses bienfaits par lesquels il nous a

44z X" JOUIt. MliniTATION DU SOIR.

montré combien il nous aime, et les infinies perfections pour lesquelles il mérite d'être aimé. Telle sera la division de notre méditation, en deux points, comme de coutume. — Dieu provoque notre amour par les bienfaits sans nombre dont il ne cesse de nous combler, c'est le premier point : — Dieu mérite notre amour. par les perfections infinies qu'il daigne nous révéler, c'est le second. — Dieu nous aime, donc il mérite d'être aimé ; Dieu est aimable, donc il mérite toutes les affections de notre cœur.

II. Commençons parle premier point. Saint Augustin, toutes les fois qu'il jetait les yeux sur le monde et ses merveilles, croyait le voir embrasé des flammes de l'amour divin, et entendre chaque créature l'exciter à aimer le Créateur : Cœlum et terra clamant, Domine, ut amen te. Si j'élève les yeux au ciel, oh ! quel théâtre de merveilles, toutes plus propres les unes que les autres à exciter l'amour de Dieu. Le soleil, la lune, les étoiles et leurs salutaires influences, tout me dit : Ama amantem Creatorem ;« Aime un Créateur si aimant. »Si je promène mes regards sur cette variété prodigieuse de volatiles qui peuplent l'air et de poissons qui nagent dans l'eau, je les entends redire encore : Ama amantem Creatorem .•« Aime un Créateur si aimant. »Si je regarde la terre couverte de plantes, ornée de fleurs, ah ! leurs fruits, leurs doux parfums, leur beauté, tout me dit au cœur : Ama amantem Creatorem : « Aime un Créateur si aimant. » En un mot, conclut l'illustre Docteur, toutes les créatures sont pour moi autant de flammes qui allument dans mon cœur le saint amour de Dieu. A l'exemple de saint Augustin, le grand saint François de Paule s'embrasait aussi à tel point de l'amour divin qu'au sortir de la méditation, en plongeant la main dans un vase d'eau froide, il la faisait bouillir, cl n'avait qu'à approcher le doigt d'une chandelle pour fallu-

l'amour OK DliU. 443

nier. Et nous, nous demeurerons froids au milieu de tant de flammes ardentes?

Contemplons-nous un instant de la tête aux pieds, et souvenons-nous que tout ce qu'il y a en nous et hors de nous est un don de la libéralité de notre Dieu. Sans Dieu, qu'en serait-il de nous? Eli! nous serions un pur néant, c'est-à-dire beaucoup moins qu'une fourmi, moins qu'un brin d'herbe. Est-ce donc là un si mince bienfait, à votre avis? Mais il y a plus. Non-seulement il nous a donné l'être, mais avec quelle partialité ne nous a-t-il pas traités? Que chacun fasse son calcul pour ce qui le concerne personnellement. Cette naissance distinguée, ce poste, ces richesses, ce génie, cette santé vigoureuse, cette science, cet heureux caractère, et tant d'autres biens de l'âme, du corps et da la fortune, nous crient assez haut, quoique nous n'y fcissions pas attention : Nous sommes des dons de Dieu, des bienfaits du Tout-Puissant, des effets de sa bonté ; et si vous voulez nous mieux apprécier, jetez un coup d'oeil sur tant d'autres qui n'ont pas été à moitié aussi bien partagés que vous, et après cela, si vous en avez le cœur, abstenez-vous de vous écrier : 0 Dieu infiniment bon, que vous avez été libéral envers moi! et moi, je n'y ai pas pensé jusqu'ici ! . . .

En outre, remarquons à combien de maux, de chagrins, de revers, de misères sont assujettis tant de malheureux en cette vie, et puis, avouons-le, si Dieu nous a épargnés, c'est un effet tout spécial de sa bienfaisance à notre égard. A d'autres il présente la coupe amère des tribulations, tandis que nous, il nous traite avec ménagement, avec délicatesse. En un mot, tous les biens dont nous jouissons ici-bas sont autant de présents de notre tendre Père, et tous les maux dont nous sommes préservés ne proclament pas moins sa générosité à notre égard , et

nous, ingrats, quand le reconnaîtrons-nous, quanti nous réveillerons-nous? Quand nous embraserons-nous tous du feu sacré de l'amour divin?...

III. Mais tout ce qui a été dit jusqu'ici est bien peu de chose en comparaison de ce qu'il a fait pour nos âmes. Oh! quelle est grande la sollicitude de notre Dieu pour qu'après le pèlerinage de cette misérable vie, nous ne perdions pas l'autre. A cette fin il nous a séparés des infidèles et des hérétiques, et nous a fait naître dans le sein de la véritable Eglise. Malheur à nous! si nous fussions nés au milieu des musulmans ou des païens. Que nous servirait-il d'être nés même sur les marches d'un trône, si nous étions condamnés à vivre au sein des épaisses ténèbres de l'idolâtrie ou des erreurs' de l'hérésie? Saint Louis, roi de France, savait apprécier ce bienfait ; un jour que des embassadeurs le félicitaient d'être né souverain du royaume le plus florissant, il répondit : Je fais peu de cas d'être né roi, mais j'en fais beaucoup d être devenu serviteur de Jésus-Christ en renaissant dans les eaux du baptême. Et vous qui m'écoutez, avez-vous jamais rendu grâce à Dieu de vous avoir fait enfant de notre mère la sainte Eglise? Est-ce peu de chose, selon vous, de former le peuple élu, d'être fournis des secours les plus abondants de la grâce, et destinés en outre, si nous n'y mettons pas obstacle, à régner avec lui dans le ciel? Et que n'a pas fait notre Dieu pour nous préparer cette longue chaîne de grâces et de secours, avec lesquels nous puissions vivre saintement icibas et parvenir enfin au salut! II a été jusqu'à envoyer du ciel en terre son bien-aimé fils, pour se revêtir de notre nature, et mourir pour nous, attaché à une croix ; bien plus, il a formé de son sang adorable une source de grâces, qui découlent sur nous par les sacrements comme par autant de canaux, et forment l'ornement le plus précieux

l'amouk dk dii:u. 445

qui puisse nous être accordé en celle vie. Et nous, combien de fois ne lui avons-nous pas tourné le dos? Qui pourrait jamais compter les grâces dont il a abusé?. . Que de lumières répandues dans notre esprit pour nous ramener k la voie du salut! Que d'in.spirations destinées à attirer doucement notre cœur au service de Dieu ! Que de moyens cachés, ménagés en temps et lieu opportun, pour conduire à bonne fin la grande œuvre de notre salut éternel! Et vous en particulier, ne vous a-t-il pas élevé à un degré sublime dans son Eglise ? Ne vous a-t-il pas admis au nombre de ses plus intimes amis? Ne vous a-t-il pas placé sur le chandelier pour luire et pour éclairer les autres, afin qu'ils ne se trompent pas sur la route qui mène au ciel? Mais il y a plus encore ; après que vous vous fûtes précipité dans cet abîme d'iniquités que vous savez, et tandis que la justice divine criait : tranchez, abattez cet arbre qui ne porte point de fruit, ou qui n'en porte que de si mauvais; la miséricorde ne s'est-elle pas interposée pour suspendre le coup? Combien et combien de pécheurs sont tombés en enfer pendant ces heures et ces jours-là mêmes où vous croupissiez nonchalamment dans l'état du péché, sans souci de la colère de Dieu ! C'en est fait d'eux, et vous êtes encore ici. Or, à tant de grâces d'un Dieu si bon, comment votre cœur correspond-il? Mais, grand Dieu! si nous avions mille cœurs, ne devrions-nous pas les consacrer tous à l'amour d'un Père si généreux et si tendre? Et il serait possible que n'en ayant qu'un seul, et encore si petit, on le divisât pour en donner la meilleure part aux créatures et ne réserver que la moindre pour le Créateur? Fieri-ne jmtest, disait saint Philippe de Néri, ut homo credens in Deura possit. aliud amare quam Deum ? « Peut-il se faire qu'un homme qui croit en Dieu aime autre chose que Dieu? » Comment, Seigneur, vous nous

446 X' JOUR. MKIilTATlOiN IMI SOIR.

avez fait un próceple de vous aimer et nous pourrions nous employer à autre rliose qu'à vous aimer 1... Ah! il me prend envie de donner dans ces saintes extravaganres auxquelles se laissait aller une Marie Madeleine de Pazzi ; cette grande âme courait de tous côtés en criant: L'amour n'est pas aimé, l'amour nest pas aimé! Disposons-nous donc, mes bien-aimés frères, disposons-nous dans cette méditation "a faire à Dieu le don de notre cœur, non pas à moitié, mais en entier. Bien plus, soyons prêts à lui ofTrir une infinité de cœurs, si nous les possédions, en retour des bienfaits infinis dont il nous a comblés et ne cesse de nous combler.

IV. Dieu est aimant, donc il mérite d'être aimé ; mais, ce qui doit nous toucher davantage, Dieu est aimable et par la il mérite toutes les afifectioûs de notre cœur. Aimer Dieu parce qu'il nous a fait et nous fait encore du bien, c'est un amour qui n'est pas entièrement désintéressé. Mais aimer Dieu à cause de ses infinies perfections, et particulièrement parce qu'il est infiniment beau, infiniment bon, oh! voilà un amour pur, un amour qui touche le cœur de Dieu. 0 grand Dieu! si l'on vous connaissait! Voilà notre malheur : cet océan immense de perfections n'est pas connu, et en efiet il n'est rien dont on parle davantage et que Ton connaisse moins que Dieu. Efforçons-nous cependant dans cette méditation de le connaître le plus possible. Que chacun donc recueille ses pensées et fixe toute l'attention de son esprit sur Dieu.

En premier lieu se présente à vous l'infinité de Dieu. Etre sans limites, sans mesure, sans nombre, sans poids, sans étendue, Dieu est infini par essence, infini par nature, infini en substance, infini dans son unité, infini dans sa trinité; sa volonté est infinie, sa justice infinie, sa sagesse infinie, sa prudence infinie, sa miséricorde infinie, sa sain-

l'amour i>k niEc. 447

tele, sa gnmcieur, sa gioire, sa majesté, sa beauté, sa bonté sont infinies ; enfin il est l'infini absolu, l'infinité même. 0 grand Dieu! si l'on vous connaissait!... Les théologiens ont bien raison de dire que Dieu est un océan d'essence, pelagus essentiœ, d'où sortent tous les êtres, et où l'intelligence la plus vaste se perd et se confond.

Méditons néanmoins, comme en passai'.' et à la dérobée, ces deux perfections qui nous le rendent souverainement aimable, savoir la beauté et la bonté. Oh ! que Dieu est beau 1 Jetez un regard sur toutes les beautés qui vous charment, soit sur la terre, soit au ciel ; contemplez ces fleurs, ces arbres, ces plantes et ces fruits ; voyez ces fleuves qui serpentent dans la plaine, et les collines qui la bordent ; admirez les étoiles et les planètes, et la lumière elle-même; admirez aussi, je ne crains pas de le dire, la symétrie du corps humain dont la beauté a ôté la raison à plus d'un : ah ! toutes ces choses nous paraissent bien belles, n'est-il pas vrai? Certes, elles sont belles! Et pourtant que sont-elles auprès de la beauté infinie de Dieu? Ce sont des charbons éteints. Et notre Dieu est un type, sans comparaison aucune, infiniment plus beau que toutes ces froides copies. Ce ne sont que de faibles rayons échappés à ce soleil infini, immense, à côté duquel le soleil qui nous éclaire n'est que ténèbres et que néant. Comment donc la vue de ces beautés éphémères et vaines ne nous porte-t-elle pas à élever notre cœur en haut pour contempler la beauté infinie de notre Dieu? C'est ce que faisait une âme ardente, embrasée de l'amour de Dieu : Siméon Salus, lorsqu'il se promenait dans la campagne, imposait silence aux fleurs, comme si elles eussent formé un harmonieux concert autour de lui : « Taisez-vous, leur disait-il, taisez-vous, fleurettes, je vous ai compris, ne m'étourdissez pas davantage. Vous voulez dire que votre

Dieu est infiniment plus beau que vous; je le sais, je le sais par moi-même. Voire Dieu et le mien est infiniment plus beau que vous et, que toutes les choses les plus ravissantes qu'il y ait au monde. » — 0 beauté toujours ancienne et toujours nouvelle! quand vous verrai-je? quand, ô mon Dieu?

V. La bonté infinie de Dieu va de pair avec son infinie beauté. On rencontre même ici-bas de ces âmes vraiment bonnes, qui enchantent tous ceux qui ont à traiter avec elles, par leur excellent naturel, leurs heureuses dispositions, un cœur aimant, plein d'humilité, de charité et de désintéressement. Quelle jouissance de rencontrer de semblables personnes ! que celle bonlé les rend aimables I Celui qui aurait eu le bonheur de converser familièrement avec la très -sainte Vierge, de contempler sa modestie virginale, de recueillir les paroles de sa bouche, d'entendre ses pieux discours, en aurait été, je crois, comme ravi en extase. Or, si telle est l'influence, l'ascendant de la bonté et de la sainteté dans les créatures, que penser et que dire de notre Dieu, qui est le saint des saints, la bonté par excellence, supérieure à toute bonté? Ah! notre Dieu est bien au-dessus de nous ; et cependant il est tout à nous, tout avec nous, tout pour nous; il n'y eut, il n'y a, il n'y aura jamais, il ne saurait y avoir de mère aussi bonne, aussi tendre envers ses enfants, que ne l'est ce Dieu envers chacun de nous. 0 Dieu, infiniment beau, infiniment doux, infiniment sage, principe sans principe, sujet et objet tout à la fois et de la connaissance et de l'amour, créateur incréé, fin infinie, terme sans terme, mesure immense, verbe ineffable, souverain, excellent et trèsgrand, qui, seul, veut, peut, fait, possède et est tout, tout, tout. 0 Dieu! ô mon Dieu I comment mon cœur ne s'abîme-t-il pas dans cette contemplation !...

LAMOim di: DiKii. 449

Que dites-vous mainlonanl? Un Dieu si beau, un Dieu si bon, un Dieu si saint, mérite-t-il notre amour? Venonsen donc aux conclusions. Dieu existe-t-il? que répondezvous? Y a-t-il un Dieu? — Ou ne peut en douter. — Tout ce que vous êtes, tout ce que vous possédez esl-il un don de Dieu? — Très-certainennent. — Peut-on trouver ici-bas une beauté plus ravissante, une bonté plus parfaite et plus sainte que celle de Dieu? — Certainement non. — Pourquoi donc ne tournons-nous pas toutes nos pensées, toutes nos affections vers un Dieu si beau, si bon, et si saint, notre souverain principe et notre dernière fin? Pourquoi prostituer notre amour aux bagatelles de ce monde, et ne pas aimer celui qui nous aime tant et qui est aimable sur toutes choses? Voici donc l'importante résolution que nous avons à tirer de celle sainte méditation : Unum imi, comme disait le bienheureux Gilles, compagnon du patriarche saint François d'Assise : Unum uni, c'est-k-dire, un seul cœur pour un seul Dieu; oui, puisque notre cœur est un et qu'il n'y a qu'un Dieu, notre cœur tout entier doit appartenir à Dieu seul : Unum cor uni Deo. La main sur le cœur, consacrons-le tout entier à un Dieu si bon, en disant : 0 mon Dieu, je vous dédie, je vous consacre mon cœur et toutes ses affections. S'il y avait quelqu'un qui ne se convertît pas dans cette méditation, et qui ne fît pas le don absolu de son cœur à Dieu, dites hardiment qu'il est pire qu'un démon, carie démon s'est écrié lui-même un jour, par la bouche d'un possédé qu'on exorcisait : Ego sum ille neqnarn privatus amore Dei; «Je suis ce scélérat privé de l'amour de Dieu. » La bienheureuse Catherine de Gênes, qui était présente, en fut saisie d'horreur et laissa échapper cotte exclamation : « 0 enfer des enfers! être privé de l'amour de Dieu ! »

Mettez-vous à genoux , et si jamais vous avez été p. H. VII. 38

recueillis et attentifs, soyez-le maintenant, afin tic retirer un fruit durable de celle douce méditation sur l'amour de Dieu.

ORAISON PRÉPARATOIRE

VI. Ranimez votre foi sur la présence de Dieu, qui est en vous et autour de vous, et dites avec humilité : Mon Dieu, je crois fermement que vous êtes présent ici et dans tout l'univers. Adorez-le du fond du cœur, et dites en inclinant la tête : Je vous adore, ô Trinité Sainte, Père, Fils et Saint-Esprit ; je vous reconnais pour mon Dieu, mon Seigneur et le souverain Maître de mon âme.

l" Préludk. Figurez-vous que vous êtes en présence de la majesté de Dieu, qui, tout plein de bonté et d'amour envers vous, vous invite à l'aimer, en vous imposant à vous en particulier ce doux précepte : Diliges Dominum Deum tuum. ex toto corde tuo, et ex tota anima tua, et ex omnibus viribus tuis'^ : « Vous aimerez le Seigneur votre Dieu de tout votre cœur, de toute votre âme et de toutes vos forces. »

II® Préludr. Demandez à Dieu la grâce de pouvoir accomplir ce divin commandement, en l'aimant uniquement et en lui consacrant votre pauvre cœur tout entier.

• PREMIER POINT

Considérez que Dieu mérite d'être aimé parce qu'il nous aime, et qu'il provoque noire amour par les bienfaits sans nombre dont il nous a comblés et ne cesse de nous combler. Son premier bienfait fut d'avoir jeté les yeux sur vous, et de vous avoir aimé pendant toute l'éiernilé. 11 n'a pas attendu que vous fussiez le premier à l'aimer, non ;

« Luc. 10, 27.

LAMOi'u di: niKu. 451

c'est lui qui ;i voulu vous aimer le premier : bien plus, il ne s'est pas aimé lui-même d'abord, et vous ensuite ; mais il vous a en quelque sorte traité de pair avec lui, comme un autre lui-même : de toute éternité il s'est aimé luimôme, et de toule éternité il vous a aimé pareillement. N'en est-ce pas assez pour vous embraser d'amour envers un Dieu si aimant, qui vous a aimé d'un amour éternel, et qui est disposé à vous aimer encore durant tous les siècles des siècles, si vous-même le premier vous ne brisez pas le lien d'amitié qui existe entre lui et vous?... Comment un feu s'allume-l-il? Par un autre feu. Ainsi l'amour ne se paie qu'avec l'amour. Comment donc vous serait-il difficile d'aimer un Dieu qui vous aime tant?... Surtout si vous réfléchissiez que non-seulement il vous aime d'un amour éternel, mais qu'il vous aime aussi d'un amour infini.

11 n'y a en Dieu qu'un seul amour, et par conséquent ce même amour infini dont il s'aime lui-même est aussi celui dont il vous aime ; bien que par là il ne vous veuille pas le bien qu'il se veut à lui-même, savoir d'être Dieu par nature, il vous veut cependant un bien immense, car il veut faire de vous un autre Dieu par participation là-haut dans le ciel : bien si grand que toutes les créatures ensemble, encore qu'elles s'uniraient pour n'aimer que vous, ne pourraient en faire autant. Que dites-vous maintenant? que fait votre cœur? Ne se réveille-t-il pas encore pour aimer un Dieu si aimant?...

Remarquez que cet amour, Dieu ne vous le demande pas comme une grâre, mais qu'il le veut absolument, et qu'en conséquence il vous en fait le précopte le plus strict, le plus rigoureux. 0 grand Dieu 1 que vous êtes épris d'amour pour nous 1 Si vous nous aviez défendu de vous aimer, ah ! comme nous devrions vous supplier tous à

452 X* JOUK. MÉDITA llO.\ DU SOIK.

genoux de nous permelire de le faire! Et maintenant que vous nous l'ordonnez si slrictemenl, nous pourrions négliger de vous satisfaire?... Ah! qu'il n'en soit pas ainsi. Nous voici, ô mon Dieu, nous voici tous disposés à vous aimer ; et a quel objet pourrions-nous mieux consacrer notre amour qu'à vous?. . .

Mais en quoi consiste cet amour? est-ce en des paroles, en des marques de tendresse? Ah! non, non; ce doit être un amour fort, un amour de préférence, par lequel on mette toujours la volonté du Créateur au-dessus de tous les biens créés. Et vous, qu'avez-vous fait jusqu'ici? A quoi avez-vous employé votre amour? Ah I rougissez-en : vous avez aimé un tison d'enfer, vous avez aimé un peu de boue, vous avez aimé une furie infernale ; humiliez- Yous d'avoir fait une pareille injure à votre Dieu, détestez une si criante injustice, frappez-vous la poitrine, demandez-lui-en pardon. 0 Dieu infiniment bon et miséricordieux, qu'ai-je fait? Non-seulement je ne vous ai point aimé, mais je vous ai offensé, je vous ai outragé par tant d'indignités. Ahi pardonnez -moi : pardon, ô mon Dieu, pardon. Quel affreux sacrilège! je vous ai chassé de mon cœur pour y introduire celte misérable créature : pardon, mon Dieu, pardon. Ne serait-il donc pas vrai que moi, toute vile créature que je suis, terre et boue, abîme de misères et d'iniquités, source de péchés et de vices, je suis aimé de vous, que j'ai été aimé de toute éternité, et que je dois l'être encore éternellement? Comment donc ne vous aimé-je pas? et qui pis est, comment ai-je l'insolence de vous offenser?... Ahi que je voudrais mourir de douleur. Pardon, mon Dieu, pardon ; et faites-moi comprendre ce soir cette grande vérité, savoir que mon cœur est placé ici entre deux extrémités, ou de brûler des douces flammes de votre amour, ô mon Dieu ! en cette vie, ou de brûler

L AMdUK DI.

dans l'autre du leu éternel. — Que clioisissez-vous?... Quant à moi, je veux aimer mon Dieu, et je veux l'aimer avec toute la ferveur et de toute l'étendue de mon cœur. 0 amour de mon amour, ô âme de mon âme, ô vie de ma vie, ô mon Dieu, mon amour I je vous préfère à tous les biens créés, je vous aime plus que moi-même; je ne veux pour rien au monde ni vous désobéir, ni vous déplaire jamais. Je ne vous demande qu'une seule chose, de l'amour, de l'amour pour vous aimer avec plus d'ardeur. — Faites cette demande en silence.

VII. Voilà pour le bien que Dieu vous veut ; mais qui pourrait jamais dire le bien que Dieu vous a fait? Que sont toutes les autres créatures, sinon autant de bienfaits que Dieu vous a accordés pour vous contraindre à l'aimer?... En efTet, il vous a donné l'être dans l'ordre de la nature, il vous l'a conservé, il vous a protégé contre une multitude de dangers, il vous a entouré de tout ce qui peut vous rendre la vie non-seulement tolérable . mais douce et agréable. C'est pour vous qu'il a mis les étoiles au firmament, et qu'il a dit à la terre, à l'eau et à l'air de produire tout ce qu'ils renferment. C'est pour vous que les champs, les jardins, les forêts se couvrent de moissons, de fruits et de fleurs ; tout cela est fait pour vous ; mais ce n'est encore que la moindre chose.

Dans l'ordre de la grâce, il vous a placé dans le giron de la sainte Eglise catholique, il vous a admis à la participation de ses sacrements, il vous a prodigué le secours

des prédiciileurs, des confesseurs, des bonnes et salu-

taires inspirations, et qui plus est, le Père éternel , pour

vous arracher à un malheur infini, vous a fait don de son

divin Filò; le Fils de Dieu, poui' la même fin, vous a fait

don de sa propre vie, et l'Esprit-Saint s'est associé à ces

dons avec un amour infini; les trois personnes divines

454 X" JOUIt. MÉDITATION DU i^^OIH.

VOUS ont comblé de bienfaits de si bon cœur, que si le Père avait eu quelque chose de mieux à vous donner que son Fils unique, il vous l'auriiit donné pour gagner votre amour; si le Fils unique du Père avait eu quelque chose de plus précieux que sa vie, il vous l'aurait donné pour être payé de retour; et si le Saint-Esprit avait eu un amour plus intense , il l'aurait employé pour vous. Et tout cela ne suffit pas encore? — Mais, grand Dieu ! il n'y a rien au ciel ni sur la terre qui coûte plus cher que votre amour. Pour l'amour des neuf chœurs des anges il n'a pas été versé une seule goutte de sang, mais pour votre amour un Homme-Dieu a versé tout le sien. Ah! que votre cœur, que votre amour coûte cher à Dieu! El vous qui devriez lui oflfrir une irffinité de cœurs s'ils étaient en votre pouvoir, vous lui refuseriez ce pauvre cœur que vous avez, tandis qu'il se l'est acheté au prix de tant de souffrances, et que pour l'obtenir il a sacrifié son honneur, son repos, sa 'joie, sa liberté et sa vie même? — Que tardez-vous donc? Ce cœur qui bat dans votre poitrine n'est pas à vous, il est tout à Dieu ; donnez-le donc à Dieu sans réserve, donnez-le-lui généreusement. Tous, s'il en est ainsi, tous, la main sur le cœur, faisons-en la consécration à Dieu.

Ah! mon Dieu, je vous offre, je vous consacre mon cœur et toutes mes affections. Je voudrais que ce cœur se fondît en larmes, et en larmes d'amour, pour les répandre en pleurant en présence de mon Dieu ; je n'ai, hélas! que trop de motifs de pleurer pour avoir tant de fois consacré au démon ce cœur qui vous était dû. Combien de fois ne l'ai-je pas souillé par d'indignes affections, par des emportements, par d'infâmes passions! Je m'en repens , ô mon Dieu, et je vous en demande humblement pardon. Ah! pardonnez-moi, ô Dieu infiniment miseri-

l'amuuk d\. oiiiu. 455

cortlieux! Voyez mes larmes, tandis que prosterné devant le trône de votre redoutable Majesté , je proteste que je veux vous aimer, et vous aimer plus que tous les biens créés. Non, je ne veux plus vous déplaire, je ne veux plus offenser vous-même en la moindre chose. Plutôt mourir que de pécher. Bénissez donc mon cœur et remplissez-le d'un saint amour, afin que je m'emploie tout entier à vous aimer età vous servir par pur amour, en n'agissant plus que par un motif d'amour. C'est votre amour que j'implore, ô mon Dieu I votre amour seul ; donnez-moi ce saint amour et voici que je suis à vous à la vie, à la mort, et pour toute l'éternité. — Faites cette demande en silence...

SECOND POINT

Vili. Dieu est aimable, donc il mérite de posséder notre cœur. Supposez que Dieu n'ait jamais pensé à vous, qu'il ne vous ait fait aucun bien, devriez-vous pour cela laisser de l'aimer? Ah! non; c'en est assez de sa souveraine beauté, de sa suprême bonté, de toutes ses perfections qui sont infinies, pour lui mériter l'amour de tous les cœurs. N'est-il pas vrai qu'à un degré d'amabilité doit correspondre un degré de bienveillance? 11 s'ensuit donc que. Dieu étant infiniment aimable, il lui est dû une bienveillance, un amour infini de la part de tous les cœurs. Tout le mal vient de ce que nous n'avons pas une juste idée de notre Dieu. Que vous figurez-vous dans votre esprit lorsque vous prononcez ce nom auguste : Dii;u? Réunissez en imagination toutes les perfections, toutes les prérogatives les plus magnifiques que vous puissiez concevoir: beauté, science, bonté, grandeur, sainteté, justice, majesté, providence, souveraineté, éternité, immortalité, immutabilité, indépendance, gloire,

456 X" JOim. MÉDITATION ou SOIR.

toute-puissance; multipliez-les ries centaines et des millions de fois; qu'avez-vous fait? Rien. Ce n'est point là notre grand Dieu et notre Père. Dieu est un être audessus de tout être, mfiniment supérieur à tout ce que vous avez pensé. Recommencez donc à élever, à étendre, à multiplier toutes ces perfections sublimes, et continuez à les multiplier pendant toute l'éternité : après des siècles et des siècles sans nombre, vous serez encore aussi loin de vous représenter votre Dieu tel qu'il est, que vous l'étiez le premier jour où vous vous êtes mis à l'œuvre. Ah! c'est que notre Dieu est un être suressentiel, suprasubstantiel, s'il est permis de s'exprimer ainsi, un être qui surpasse toutes nos pensées. Quoiqu'il possède toutes les perfections que nous avons énumérées, et une infinité d'autres, il les possède cependant d'une manière que notre intelligence ne peut comprendre ; attendu qu'il les possède sans limites, parce qu'il est infini ; qu'il le.s possède sans la moindre imperfection , parce qu'il est acte pur; qu'il les possède de lui-même, parce qu'il est indépendant ; qu'il les possède toutes en même temps, parce qu'il est immuable ; qu'il les possède sans crainte de les perdre, parce qu'elles lui sont essentielles. Et qui pourrait dire les beautés au-dessus de toute beauté que contiennent en elles-mêmes de si merveilleuses perfections! ..

El maintenant je vous le demande, un Dieu si beau, un Dieu si bon, un Dieu si aimable, qui , contemplé sans voile, plonge tous les élus dans un océan de délices, et dont la vue suffirait pour changer l'enfer des damnés en un véritable paradis, ce Dieu ne pourra pas encore se faire aimer de vous?... Chose étrange! un rayon de beauté terrestre, une étincelle de bien jaillissant de la boue suffît pour captiver notre cœur, et un Dieu si aimable, qui renferme en lui-même la source et la plénitude

l'amour de dieu. 457

de tous les biens, ne sera pas en état de le gagner? Si vous étiez capable d'un amour infini, vous le devriez tout entier à celle ineffable majesté; et mainlenanl que vous n'avez qu'un cœur si petit, si étroit, vous voudriez le diviser et ne lui en donner qu'une faible part? Ah! quelle injure vous faites par là à un Dieu si bon ! « Mon fils, vous dil-il. donne-moi ton cœur » : Prœbe, fili mi, cor tuum mihi^, donne-moi ce cœur que j'ai formé pour moi, ce cœur que j'ai racheté de mon sang ; donne-le-moi qui suis ton père, fon créateur , ton rédempteur , ton époux, ton ami, quisuis tout pour loi ; il est certain que si tu avais autant de cœurs qu'il y a de grains de sable dans le lit de la mer, lu me les devrais tous : tu n'en as qu'un seul, et encore bien misérable, et tu me le refuses? — Seigneur, je vous en donnerai la moitié. — La moitié! ah! ingrat, est-ce ainsi que tu traites ton Dieu ? Tu veux donc m'admettre en partage? et pour qui réserveras-tu l'autre moitié?... N'ai-je créé que la moitié de ton cœur? n'en ai-je racheté que la moitié? n'en ai-je sanctifié que la moitié? Quelle injustice donc de retenir un bien qui m'appartient pour le donner a mon ennemi! Va, je ne veux point de ce cœur divisé ; donne-le tout entier au démon, puisque tu ne veux pas me le donner tout entier à moi-même. Tout ou rien, seul à seul, un à un ; tel est le caractère de l'amour.

Hélas ! pauvre pécheur, combien de fois n'avez-vous pas divisé voire cœur , partie à telle créature et partie à Dieu, partie au démon et partie à votre Père céleste. Ah ! prosternez-vous la face contre terre , et demandez-lui pardon d'une telle injustice ; frappez-vous la poitrine et dites-lui tout en larmes : Hélas! mon Dieu', quelle vie j'ai menée ! que de petits tyrans ont régné dans mon cœur !

' Piov. 23, 26.

p. M. vn. ' 39

Je le reconnais, je le confe&se, je n'ai pas été tout à vous, mais bien lout au démon, plongé dans l'iniquité jusqu'aux yeux; je m'en repens, ô mon Dieu! pardonnez-moi, Seigneur, qui êtes infiniment aimable. Oh I l'outrage énorme que je vous ai fait en voulant vous offrir un cœur divisé, profané, réduit en esclavage par tant de créatures! Pardon, mon Dieu, pardon ! Voici que décidément je brise toutes mes chaînes, et je proteste à la face du ciel et de la terre que désormais ce cœur sera à vous sans réserve ; il vous appartient déjà sous tous les rapports, à tous les titres ; mais je veux le rendre vôtre par choix, par une cession volontaire de mon libre arbitre, tellement que s'il ne vous appartenait pas encore, j'enends que désormais il soit tout à vous. Adieu tel attachement, adieu telle créature, adieu telle passion. Vous seul, ô mon Dieul vous seul prenez possession de mon cœur. Ah! vous ne le méritez que trop, vous le méritez si bien qu'il est juste que je vous en renouvelle l'offrande cent et mille fois : 0 mon Dieu ! je vous donne mon cœur et tout mon amour.

Répétez vous-même cette offrande, et répétez-la avec larmes, en vous frappant la poitrine : 0 mon Dieu, mon Dieu, je vous donne mon cœur et tout mon amour. Redites-la en silence.

IX. Après lout, qu'est-ce que Dieu prétend en demandant votre cœur tout entier? Il ne prétend qu'une chose, c'est que vous l'aimiez : voilà le principe et la fin de toutes les œuvres de Dieu ; voilà ce qu'il cherche, ce qu'il désire, ce Dieu si bon : l'amour, l'amour, l'amour. Terminons donc cette douce méditation par l'acte d'amour le plus ardent, et pour le faire comme il faut, fermons les yeux et rentrons en nous-mêmes, ou plutôt laissons notre âme prendre son essor et s'élancer hors d'elle-même, pour

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contempler et aimer un Dieu qui par sa bonté absorbe tout amour, par sa beauté surpasse tout entendement, par son immensité dépasse toute imagination ; — un Dieu bien éloigné, non-seulement des défauts, mais même des perfections de toutes les créatures, parce que les perfections de Dieu sont infiniment plus parfaites que celles d'ici-bas, sa beauté infiniment plus belle, sa bonté infiniment meilleure, sa sagesse infiniment plus sage que tout ce que nous appelons beauté, bonté et sagesse ; — un Dieu, dont l'être est bien au-dessus de tout être, au-dessus de toute substance, au-dessus de toute existence; dont l'être est souverainement substantiel, souverainement bon, souverainement beau.

0 mon Dieu! Dieu de mon cœur, si je ne puis vous contempler, au moins je vous adore. 0 visage ravissant de mon Dieu, qui captivez tellement tous les bienheureux qu'ils ne peuvent faire autre chose que de vous aimer, oh ! que vous êtes beau et que vous êtes différent des beautés d'ici-bas! Celles-ci ne sont que des semences de regrets et de tourments, tandis que vous êtes une source vive de joie et de délices. On vous possède sans jalousie, parce que vous êtes infini ; on vous possède sans inquiétude, parce que vous êtes fidèle; on vous possède sans chagrin, parce que vous êtes affable et généreux. Celui qui vous possède n'est jamais rassasié, parce que vous êtes immense ; celui qui vous possède est exeiupt de soucis, parce que vous lui suffisez parfaitement; celui qui vous possède est à l'abri des refroidissements, parce que votre beauté, qui ne se ternit jamais, est toujours dans son premier éclat. 0 visage ravissant de mon Dieu, paradis de mon âme, mon Dieu et mon amour, quand donc, quand vous aimerai-je ? Ah! voici tout ce dont mon pauvre cœur est capable : Je proteste, mon Dieu, que je ne

veux, que je ne désire, que je n'aime autre chose que vous; je vous aime, ô mon souverain bien! de tout mon cœur , de toute mon âme, de toutes mes forces. Vous seul régnerez désormais sur ce misérable cœur. Vous seul serez l'objet de mon amour. Je consacre toutes les puissances de mon âme k vous servir, mes pensées à considérer vos grandeurs, ma mémoire à me rappeler vos bienfaits, ma volonté, mes sentiments à s'épuiser d'amour envers votre souveraine bonté. Bien plus, toutes les facultés, tous les talents, tous les dons que j'ai reçus de vous, tous doivent m'aider à vous aimer. Oh ! quelle douceur, quel paradis de vous aimer! Je le répète donc : 0 Dieu infiniment aimable! je vous aime de tout mon cœur, de toute mon âme, de toutes mes forces, et je proteste que je ne veux vivre que pour vous aimer, que je ne veux mourir qu'en vous aimant Pour mettre le sceau à mon amour, je renouvelle, la main sur le cœur, celte offrande que j'ai déjà faite : 0 mon Dieu, mon Dieu, je vous donne mon cœur et tout mon amour.

Renouvelez-la k votre tour, en portant la main au cœur, et dites avec les larmes aux yeux, mais des larmes d'amour : 0 mon Dieu, mon Dieu, je vous donne mon cœur et tout mon amour. Répétez-la encore : Mon Dieu, je vous donne mon cœur et tout mon amour...

X. Dieu est aimant, Dieu est aimable, et cependant il n'est pas aimé par un bon nombre. Mais que dis-je, par un bon nombre? Ah! il ne faut pas aller bien loin pour trouver de ces monstres d'ingratitude qui n'aiment pas Dieu Nous-mêmes, nous sommes de ces indifférents k l'égard d'un Dieu si aimable et qui nous aime tant ; enton-

1,'ahoiiii 01. i)ii;ij. 461

dons-nous |).'irler rie Dieu, nous y prêtons uno oreille distraile, comme si cela nous importait peu ; nous ne nous faisons aucun scrupule d'offenser un père si tendre, au lieu de l'aimer, au point de nous endormir paisiblement dans le sommeil du péché. Mais où en sommes-nous, chrétiens, mes bien-aimés frères? Pensons-y un peu. En vivant de la sorte, nous ne pouvons certes pas dire que nous sommes les amis de Dieu, mais bien les contempteurs de Dieu, des ingrats, des insensés. Que vous en semble? Voudriezvous quitter celte vie en signant cette protestation-ci : Me voilà au moment de sortir de ce monde, où j'ai montré bon cœur envers tous, excepté envers mon Dieu. J'ai usé de gratitude avec tous, excepté avec Dieu qui m'a comblé de biens. Je me suis consumé, épuisé pour tout le reste, et je n'ai rien fait pour mon Dieu, qui est seul digne d'être aimé. — Voudrions-nous mourir avec cette épine dans le cœur? — Mais, mon père, qu'avons-nous donc à faire? — Voici le cachet de la méditation : pi vous voulez que votre cœur soit tout à Dieu, et que son saint et pur amour en prenne possession, vous avez a bannir de ce cœur l'amour profane, l'amour-propre, cet amour plein de délicatesse pour vous-même. Cet amour banni, oh ! alors votre cœur se remplira de l'amour de Dieu. Que l'exemple suivant vous serve de stimulant.

XI. Raymond Lulle, personnage d'une eminente vertu, s'était abandonné dans sa jeunesse à de folles amours, au point de n'être plus maître de lui-même. S'étant épris d'une dame de grand mérite, il se laissa aller à des extravagances qu'on aurait peine à croire. Un jour, tandis qu'il était monté sur un cheval magnifiquement harnaché, il vit entrer la dame susdite dans une église ; entraîné par son aveugle passion, et oubliant le respect dû au lieu saint et à l'auguste sacrement de l'aulel, il pénétra avec son cheval p. M vil. 39*

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dans l'église pour le faire caracoler sous les yeux de cette personne. Tout le peuple se souleva aussitôt, et chassa ce forcené. Sa prétendue galanterie déplut tellement à la dame que, pour guérir son fol amant, après en avoir demandé la permission à qui de droit, elle l'appela en particulier, et lui fit voir un cancer affreux qui lui rongeait la poitrine, et d'où le pus coulait en abondance en répandant une horrible puanteur ; en même temps elle lui adressa ces paroles : Voilà le cloaque infect auquel tu prostitues ton amour. — Raymond contempla cette plaie purulente, et recula en frémissant d'horreur à la vue d'un spectacle si hideux ; soudain il sentit son cœur complètement changé, et l'amour de Dieu ayant pris la place de l'amour profane, il distribua tous ses biens aux pauvres, et se retira dans la solitude pour faire pénitence de ses péchés. La ferveur de sa charité envers Dieu était si grande, que, lorsqu'on le rencontrait en ville et qu'on lui demandait d'où il venait? — De l'amour, répondait-il ; — où il allait? — à l'amour; — à quoi il pensait? — à l'amour. Son zèle se dilatant sans mesure, il alla parmi les infidèles verser .son sang et donner sa vie pour l'amour de son Dieu.

XII. Plût à Dieu que nous aussi, en nous en retournant ce soir, nous eussions le cœur tout autre, et que nous imitassions ces âmes ferventes qui n'ont constamment à l'esprit que leur Dieu, et sont tout embrasées de son amour. Leur bien-aimé c'est Dieu. Tout autre amour leur paraît vil s'il ne sert pas à leur faire aimer et goûter de plus en plus le souverain bien, Dieu, l'objet continuel de leurs pensées et le terme de tous leurs soupirs. N'ayant qu'une crainte, celle de lui déplaire, et qu'un désir, celui de lui plaire en toutes choses, elles répètent sans cesse re mot du séraphique saint François : Deus meus et omnia ;

l'amouk i)ë uieu. 463

c'esl-à-dire : Mon Dieu, el l'on no peut rien dire de plus; mon Dieu, el l'on ne peut rien chercher de plus ; mon Dieu, et Fon ne peut rien avoir de plus; mon Dieu, c'est tout; mon Dieu, c'est touti

Tel sera donc le fruit de nos saints exercices : Unum uni. Nous n'avons qu'un cœur; nous devons le donner tout entier à un seul, c'est-à-dire à notre Dieu si aimable, en le vidant des désirs intéressés, des amours profanes, des satisfactions illicites, et de tout ce qui n'est pas Dieu. C'est là la fin pour laquelle nous sommes créés, c'est là la grande afiFaire pour laquelle nous avons été mis au monde : aimer notre Dieu qui est infiniment beau, infiniment saint et infiniment aimable. C'est à cela que nous devons penser nuit et jour; c'est sur ce sujet que nous devons nous laisser aller à de saints et amoureux colloques. C'est pour ce motif que nous devons faire toutes nos actions de la journée. Si nous faisions cette seule chose : aimer, nous ferions tout; et si nous faisions tout sans faire cela, nous ne ferions rien. Oh! qu'il marche loin de sa route, celui dont le cœur n'est pas embrasé de l'amour de Dieu ! Pour terminer, mettons le sceau à loutes nos résolutions, par cette belle offrande que saiist Ignace avait coutume de faire à la fin des exercices-^

Suscipe, Domine, universam libcrtatem meam ; accipe memoriam, intellectum, voluntatem. Quidquid habeo, vel possideo, tu mihi largitus es; id tibi lotum restitua, ac tuœ meprorsiis trado voluntati gubernandum. Amorem lui soluni, cum gratia tua mihi dones, et dives sum satis, nec quidquam alimi ultra posco. — «Recevez, Seigneur, fna liberté tout entière ; recevez ma mémoire, mon intelligence, ma voloo^lé. Tout ce que j'ai, tout ce que je possède, je le tiens de votre libéralité ; je vous le rends de bon cœur, m'abandonnant sans réserve à votre providen-

X* JOUIt. MÉDITATIO.N DU SOIIl.

ce. Donnez-moi votre amour avec votre grâce ; avec cela je serai assez riche, et je ne vous demande que cela, ô mon Dieu! l'amour, l'amour, l'amour! » — J éprouve, au fond de l'âme, la plus douce consolation en Snissant avec ces belles paroles sur les lèvres : 0 mon Dieu, je vous donne mon cœur et tout mon amour. Amen.

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