‹ Œuvres complètes (volume 4)Chapitre 66 sur 78 · L ORAISON MENTALE · texte numérisé non relu

L ORAISON MENTALE

1 . Redressez vos idées, de grâce, et retenez votre langue ; je suis sûr que vous prenez déjà l'épouvante au seul nom d'oraison mentale, et qu'il vous vient presque l'envie de fermer le livre. Il vous semble que ce genre d'oraison est une marchandise venue du ciel pour l'usage exclusif des religieux et des personnes cloîtrées, mais nullement propre aux personnes séculières. Oh! quelle diabolique illusion ! — Dites-moi, je vous en prie : ne pensez-vous jamais à voire commerce, à votre profession, à vos affaires domestiques? — Eh! mon père, nous y jienpons du matin au soir, ainsi donc du malin au soir vous faites l'oraison mentale ou la méditation des choses du monde : puisque vous réfléchissez, cl que vous réflé-

chissez avec beaucoup de sollicitude aux besoins de votre famille , aux malheurs qui peuvent vous arriver , aux moyens de les éviter, etc., et que vous prenez des résolutions en conséquence, n'est-il pas vrai? Voilà ce que j'appelle l'oraison mentale séculière. Comment donc ne pourriez-vous pas, avec la grâce de Dieu, réfléchir pendant une demi-heure à la grande affaire de votre salut, en méditer l'importance, et déduire de cette considération un bon propos efficace, des résolutions fermes d'employer tous les moyens d'en assurer le succès? Voilà l'oraison mentale des Saints. Que vous figurez-vous donc que ce soit?... Sainte Terese, cette illustre maîtresse de la vie spirituelle, avait coutume de dire que tout chrétien, à moins de ne l'être que de nom, doit méditer tous les jours sur ses péchés et sur les vérités éternelles*. Et vous, qu'en avez-vous fait jusqu'ici ? Vous étes-vous jamais appliqué à ce saint exercice? Ah! qu'il n'en soit plus ainsi à l'avenir; et pour vous en faciliter la pratique, lisez ce qui suit, mais posément, sans précipitation.

2. Méditer ou prier mentalement n'est autre chose qu'exercer les trois puissances de l'âme, la mémoire, l'entendement et la volonté, sur une vérité de la foi, dans le but de se corriger de quelque défaut et d'acquérir quelque vertu. Comme je m'adresse à des personnes simples, ou du moins inexpérimentées dans l'exercice de l'oraison, je ferai remarquer que mon intention n'est point de vous embrouiller l'esprit en vous détaillant toutes les règles que tracent les maîtres de la vie spirituelle, pour ceux qui s'adonnent à la méditation des vérités éternelles. Oh! non; je veux tout simplement vous suggérer la méthode qui sera usitée dans notre Congrégation,

* Sainte Terese. Chem. de la perf., ch. 16.

dans laquelle on fera l'oraison, partie en lisant, partie en méditant. Le directeur vous conduira, pour ainsi dire, par la main, et les sentiments qu'il exprimera avec la langue en lisant, vous les formerez dans le cœur en méditant. De cette façon, sans presque vous en apercevoir, vous apprendrez à prier mentalement, et peut-être ferezvous mieux oraison tous les dimanches soir, dans votre oratoire, que ne le font beaucoup de religieux dans leurs solitudes. Mais pour vous faire quelque idée de ce travail intérieur de l'esprit et du cœur, faites attention à l'explication que je vais en donner.

3. On exerce en premier lieu la mémoire en se remettant devant les yeux le mystère ou la vérité dont on veut faire le sujet de la méditation. Voici comment cela se pratique. Après avoir fait le signe de la croix, on fait la préparation prochaine qu'on nomme l'oraison préparatoire. Elle consiste en trois actes : le premier est un acte de foi par lequel vous vous pénétrez vivement de la présence de Dieu, qui vous entend et vous voit plus clairement que vous ne vous entendez et ne vous voyez vousmême ; c'est pourquoi vous devez vous habituer à faire la méditation dans une attitude modeste, et avec un profond respect pour la majesté divine. Le second est un acte d'adoration, par lequel vous vénérez ce grand Dieu présent devant vous, en vous prosternant jusqu'à terre, en signe d'humilité et de soumission. Le troisième est une prière pour conjurer le Seigneur de vous accorder la grâce de bien faire votre oraison ; et afin que votre prière soit plus efficace, choisissez-vous quelques saints protecteurs, tels que votre ange gardien, saint Joseph, et surtout la glorieuse Vierge Marie, et récitez un Pater et un Ave, afin qu'ils vous obtiennent les lumières qu'ils jugent vous être les plus nécessaires, pour que votre

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méditalion soit bien salutaire. Tous ces actes, vous les ferez conjointement avec le directeur; ce qu'il exprimera de vive voix, vous l'exprimerez de cœur. Vous voyez par là combien ce saint exercice vous est rendu facile.

4. Après ces préludes on commence à lire les points de la méditalion ; c'psL ce que fera encore le directeur, en ayant soin de lire lentement, posément. Ensuite commence l'exercice de l'entendement, qui consiste à peser mûrement tout ce qui peut concourir à nous convaincre et à nous persuader de la vérité méditée. Ce travail de l'entendement a pour but de déduire d'une vérité générale bien approfondie, une vérité plus pratique, plus particulière, relative à notre avancement spirituel ; celle-ci étant proposée à la volonté, met aussitôt celte faculté en mouvement. Je prends un exemple : voulez-vous faire une méditation sur l'enfer? représentez-vous en premier lieu cette sombre prison remplie de feu ; tâchez ensuite de pénétrer cette terrible vérité de l'enfer, en considérant d'abord que c'est une vérité enseignée par la foi : Ibunt hi in supplicium œternum* ; que c'est une vérité admise aussi par les Juifs, par les hérétiques et même par beaucoup d'infidèles; une vérité que nous devons croire à bien plus forte raison, nous qui sommes les véritables disciples de l'Evangile. Puis vous réfléchissez attentivement à la grandeur des tourments de l'enfer qui sont affreux, et à leur durée qui est éternelle. Enfin de cette vérité universelle vous déduirez une vérité plus spéciale et qui vous concerne personnellement : puisque l'enfer est préparé pour celui qui vit et meurt dans le péché, vous vous demanderez combien de fois vous avez mérité l'enfer depuis tant d'années que vous vivez dans le désordre, et

* Matth. 25, 46.

quelle serait votre folie si vous ne preniez pas tous les moyens d'y échapper. Ici vous examinerez ce que vous avez fait jusqu'à ce jour, si \ous avez employé ces moyens ou non.

Et voilà que votre volonté entrera en exercice, pour produire des actes de douleur d'avoir suivi une si mau-r vaise voie par le passé, et d'avoir tant de fois mérité l'enfer, des actes de bon propos de mieux vivre à l'avenir, et autres semblables. Ces actes de la volonté sont la moelle de l'oraison. Pourvu que vous les fassiez bien, et que vous les multipliiez le plus que vous pouvez, vous ne devez pas vous inquiéter du reste. Il faut avoir soin toutefois de couronner ces actes par des résolutions efficaces de s'amender. C'est pourquoi le directeur fera à haute voix, à la fin de chaque méditation, un acte de contrition qui contiendra ces bons propos, et que vous ferez en même temps et de bouche et de cœur.

Voilà tout le mécanisme de l'oraison mentale, laquelle se fait sans bruit et sans parole, dans le secret du cœur, n'ayant pour témoin que Dieu seul qui voit toutes nos pensées.

5. Résumons maintenant tout ce qui a été dit jusqu'ici, et laissant de côté la théorie, venons-en à la pratique. Tous les associés étant réunis le dimanche au soir vers six heures, ou à l'heure que les directeurs jugeront la plus convenable selon les localités, on fera une lecture spirituelle d'un quart d'heure plus ou moins, puis, après avoir récité la petite Couronne mentionnée plus haut, on se mettra en oraison de la manière suivante, tout le monde se tenant debout ou à genoux. Après avoir fait le signe de la croix, le directeur dira à haute voix : Meltonsnous Cil la présence de Dieu. Tous alors ranimeront la foi dans leur cœur, en croyant fermement que Dieu est pré-

sent, non-seulement en ce lieu, mais au fond de leur âme.

— Après une pause d'un instant, le directeur reprendra : Adorons profondément la majesté de Dieu ; et chacun baissant la tête dira tout bas dans son cœur : Je vous adore, 6 Dieu trois fois saint, et je vous reconnais pour mon Seigneur et pour mon souverain Maître. — Après une nouvelle pause, il reprend : Demandons à Dieu la grâce de bien faire cette méditation, et à cet effet récitons à voix basse un Pater et un Ave en ï" honneur de notre ange gardien, de saint Joseph et de la bienheureuse Vierge Marie, afin quils nous obtiennent de Dieu les lumières dont nous avons besoin pour en retirer les fruits les plus salutaires.

— Le Pater et Y Ave terminés, on commencera la lecture du sujet de la méditation, mais lentement et posément. De temps en temps le lecteur s'arrêtera un instant, durant lequel les assistants se pénétreront de la vérité qu'ils auront entendue, et exciteront dans leurs cœurs des actes de foi, d'espérance, d'amour, de douleur, avec un propos efficace de s'amender^ etc., et l'on continuera de cette manière jusqu'à la fin, entremêlant la lecture et la médilatiorf.

Que dites-vous de cette méthode ? ne vous semble-telle pas bien facile?... Vous n'avez qu'à imiter l'oiseau qui se désaltère : vous le voyez s'incliner pour prendre l'eau avec le bec, puis relever la tête vers le ciel pour l'avaler, et recommencer cette opération à plusieurs reprises jusqu'à ce que sa soif soit apaisée. De même, lorsque le directeur lit, vous êtes attentif à la vérité qui vous est exposée, et vous en pénétrez votre esprit ; puis, lorsqu'il ferme le livre, vous relevez la tête, c'est-à-dire que vous élevez votre esprit vers Dieu, en produisant quelques-uns des actes indiqués plus haut, et vous poursuivez de la sorte jusqu'au bout. Ohi que de fruits salutaires vous

recueillerez de cette pratique 1 Peut-on imaginer une méthode plus facile de faire l'oraison mentale?...

La méditation finie, les associés tous ensemble réciteront à demi-voix, de concert avec fe directeur, l'acte de contrition qui se trouvera à la Gn de ce petit livre, en se frappant la poitrine en signe de repentir. Que si le directeur voulait ensuite, en peu de mots, confirmer la vérité méditée, soit par un exemple, soit par quelques paroles d'édification, la chose est laissée à sa libre appréciation ; il n'y est pas tenu ; mais il n'omettra pas l'oraison : Agimus Uhi gratias, et c'est par là que se terminera l'exercice du dimanche soir.

6. Tous les vendredis soir les associés se réuniront pour vaquer tous ensemble au saint exercice du Chemin de la Croix, soit dans un oratoire, soit dans une église où il est érigé. Cet exercice est une véritable oraison mentale ; car en marchant vous vous imaginez que vous accompagnez Jésus au Calvaire, et tandis que le directeur lit la considération correspondant à chaque station, vous méditez les cruelles douleurs du divin Sauveur, en excitant dans votre cœur divers actes, ou de repentir de vos péchés, ou d'amour envers Dieu, etc., et en formant dans votre cœur les bonnes résolutions qui vous sont suggérées par les lectures que vous entendez. En sorte que tous les vendredis soir vous ferez réellement une oraison mentale. Et soyez persuadé que la méditation est le moyen le plus facile et le plus efficace pour assurer la grande affaire de votre salut. Sainte Terese avait coutume de dire que quand le démon voit une âme persévérer dans la pratique de l'oraison, il désespère tout à fait de la gagner, bien qu'elle ne la fasse que partie en lisant, partie en méditant^ . Bien plus, elle-même durant dix-sept années

* Vie de sainte Terese, eh. 19.

consécutives ne fit oraison qu'un livre à la main, de la manière décrite ci-dessus, ce qui ne l'empêcha pas de devenir une maîtresse des plus éclairées dans les voies de l'esprit. Faites-en «le même, et soyez assuré que vous pratiquerez fort bien l'exercice de la méditation. Que s'il se trouvait quelque membre tellement dépourvu de capacité, qu'il ne sût pas même faire oraison de cette manière, qu'il ne se relire pas pour cela de l'association, qu'il assiste tous les dimanches à la réunion du soir, et tous les vendredis au Chemin de la Croix, et encore qu'il lui semble faire la figure d'une statue dans l'oratoire, qu'il sache que son oraison ne sera pas sans fruit. Ecoutez à ce sujet l'exemple rapporté par le P. Rodriguez, de la Compagnie de Jésus^ Un jour que saint Ignace et ses compagnons voyageaient à pied, selon leur coutume, portant chacun leur sac sur le dos, ils rencontrèrent un paysan, qui, ayant compassion de les voir en cet état, les supplia de lui donner leurs hardes à porter ; il fit tant d'instances, qu'ils furent contraints de céder à ses désirs. Ils continuèrent leur chemin de la sorte ; et le bon homme qui voyait que les pères, arrivant dans une hôtellerie, tâchaient aussitôt de trouver quelque coin pour se recueillir devant Dieu, en faisait autant, et cherchait aussi un endroit écarté pour se mettre à genoux comme eux. Ils lui demandèrent un jour ce qu'il faisait dans son coin : Je ne fais autre chose, répondit-il, que de dire au bon Dieu : Seigneur, ces gens-ci sont des saints, et je suis leur bête de somme ; je ne suis pas capable de faire oraison, mais cependant je veux faire ce qu'ils font. Voilà ce que je dis à Dieu, et rien de plus. — Or, on remarque que cet homme profita tellement par le moyen de cet

' Rodriguez, Traité de 1 Oraison, ch. 19.

SUR LES UÈGl-tS HK LA (.ONOUÉGATION. 485

exercice continuel qu'il parvint h exceller dans l'oraison et Ja spiritualité.

Cet exemple est bien propre à encourager tout le monde. Allez donc aussi assister tous les dimanches à la méditation ; mettez-vous avec les autres et dites : Seigneur, je ne suis qu'une brute ; je ne sais pas faire oraison, mais je veux faire ce que font mes confrères; — et n'en doutez pas, Dieu vous éclairera, et vous ferez une excellente oraison.

Bénies donc soient les confréries qui ouvriront leurs oratoires à la Congrégation des Amants de Jésus et de Marie, ou plutôt qui en embrasseront les règles, ce qui peut se faire sans qu'il en résulte aucun trouble pour leurs offices accoutumés. Qu'elles soient persuadées qu'en adoptant la pratique de l'oraison mentale tous les dimanches soir, et celle du Chemin de la Croix tous les vendredis, ' elles feront de leurs oratoires des séminaires de sainteté. Je le répète encore une fois, par cette manière de prier si douce et si facile, on verra bientôt la réforme des mœurs s'introduire partout, dans les villages et dans les cités populeuses. Des missionnaires d un institut différent du mien, ayant donné la mission dans des lieux où nous avions établi et mis en train la congrégation sous le titre de Petite Couronne, nous ont assuré avoir remarqué que les hommes qui en fréquentaient assidûment les exercices du dimanche soir vivaient comme des anges, éloignés du péché et tout adonnés aux œuvres de piété. Cet exemple les a même portés à instituer eux-mêmes notre congrégation dans leurs missions. Je prie Dieu d'éclairer tout le monde sur un si grand bien, et de susciter des directeurs zélés qui prennent à cœur une œuvre si salutaire. Oh I quel bien il en résulterait pour les fidèles, quel bien I . . .

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