IV
LA FRÉQUENTATION DES SACREMF.NTS.
15. Le point le plus essentiel que vous ayez à régler avec le concours de votre confesseui-, c'est la fréquentation des sacrements; c'est là une des règles les plus importantes de notre Congrégation. Toutes les autres pratiques de piété, telles que le chapelet, les visites d'églises, les jeûnes, les disciplines et autres morlifications sont des
' Luc. 10, 29.
SUR LES nÈGLES DE LA CONf.UÉCATlO.N. 497
œuvres bonnes et salutaires ; mais la fréquentation des riacremenls est le fondement de la vie spirituelle, el il n'est rien que le démon redoute davantage, rien qui le mette plus en fureur que de voir une âme s'approcher régulièrement des sacrements. Un prêtre d'une eminente piété, étant occupé à exorciser un possédé, força le démon à dire quelle était la chose qui lui déplaisait le plus dans un chrétien, et déjouait plus efficacement ses ruses. Après avoir témoigné beaucoup de répugnance, l'esprit malin répondit enfin : « Il n'y a rien dans l'Eglise de Dieu qui détruise et anéantisse nos forces comme la fréquente confession.' » C'est aussi ce qu'il cherche à empêcher par de vaines illusions et de fallacieux prétextes. Vous en aurez fait l'expérience plus d'une fois : jamais vous ne semblez rencontrer plus d'obstacles, plus de difficultés que lorsque vous devez aller à confesse; delà vient que yous cédez facilement, que vous remettez de jour en jour, de mois en mois, et que peut-être même vous différez jusqu'à l'année suivante ; les jours fériés sont d'ailleurs pour vous les jours les plus occupés; vous avez alors vos comptes à mettre en ordre, vos affaires à débrouiller, des lettres à écrire; et votre âme?... Chaque mois compte sept cents heures et plus; comment donc ne pourriez-vous pas, un jour ou l'autre, prendre deux heures, que vous consacreriez à faire une bonne confession et une sainte communion? Vous ne laissez jamais passer huit jours sans faire nettoyer, épousseter votre chambre ; est-ce que votre âme par hasard mériterait moins de soins que le pavement que vous foulez aux pieds?
4 6. Il en est qui se persuadent que le sacrement de
* Cesar, lib. 11, cap. 18.
p. M. vil. 42*
pénilence n'est fait que pour purifier l'âme des fautes graves, et si parfois ils remarquent un prêtre ou un séculier qui s'en approche plus souvent que de coutume, ils le critiquent et s'en moquent, ils le tiennent pour un homme d'une conscience scrupuleuse ou relâchée. Oh! quelle erreur!... Que de Saints, que de serviteurs de Dieu, comme on le voit dans leur vie, se confessaient jusqu'à deux et trois fois par jour 1 ils n'avaient cependant pas matière nécessaire de confession, ni la conscience chargée de fautes graves. — Mais s'ils n'avaient pas de matière nécessaire, ni de péchés graves à confesser, de quoi donc se confessaient-ils bien? — Cette question accuse votre aveuglement. Ces serviteurs de Dieu, par humilité ou par zèle, et afin de rendre leurs âmes de plus en plus pures, se confessaient des moindres imperfections, et en finissant ils déclaraient, pour matière sufTisante d'absolution , quelque péché de leur vie passée déjà confessé antérieurement, en ayant soin d'en concevoir une sincère contrition; de cette manière ils recevaient le sacrement avec fruit, et augmentaient continuellement en eux la grâce. Or, ce que nous avons de plus important à faire en cette vie, c'est bien d'accroître la grâce le plus que nous pouvons, car plus nous croîtrons en grâce ici-bas, plus nous acquerrons de titres à la gloire dans le ciel. Et quel est le moyen le plus efficace d'augmenter la grâce en nous? C'est la fréquentation des sacrements, particulièrement de la pénitence et de l'Eucharistie , pourvu qu'on ait soin de les recevoir avec les dispositions requises , et non pas avec une coupable négligence et comme par routine.
17. Mais pour éclairer encore mieux ce sujet, il faut savoir que tous les sacrements confèrent deux sortes de grâces accidentellement distinctes, savoir la grâce sane-
liGante et la grâce sacramentelle. La grâce sanctifiante est une qualité surnaturelle qui rend notre âme participante de la beauté même de Dieu, et par suite la rend agréable à ses yeux et chère à son cœur. La grâce sacramentelle consiste dans certains secours spéciaux qui accompagnent la grâce sanctifiante , et sont nécessaires pour nous l'aire atteindre la fin pour laquelle Notre-Seigneur Jésus-Christ a institué les sacrements.
Cette notion générale de la grâce étant posée, sachez que, quand vous vous confeàsez, vous recevez la grâce sanctifiante, ou en d'autres termes, votre âme devient belle, agréable et chère à Dieu; que si en outre vous avez le bonheur de communier, cette beauté devient encore beaucoup plus éclatante. La grâce sanctifiante est un ornement tel que lorsqu'une âme en est revêtue, particulièrement au moyen de la divine Eucharistie, il n'est aucune beauté dans le ciel, ni sur la terre, qui l'égale ou ne s'éclipse devant elle. Elle surpasse l'éclat des étoiles, la beauté des cieux et celle des anges eux-mêmes, à ne considérer les anges que selon leurs perfections naturelles. C'est ce qu'enseigne l'illustre docteur saint Augustin :Non solum omnia sidéra, et omnescœlos, verum etiam omnes angelos gratta supergreditur* .^t, Texmrquez qu'on peut recevoir cette grâce sanctifiante, non pas une fois seulement, mais aussi souvent que l'on se confesse et que l'on communie dignement. Qui pourrait dire après cela combien est ravissante aux yeux de Dieu une âme qui, dans le cours de sa vie, a multiplié ses confessions et ses communions toujours en état de grâce ! Oui, elle est ravissante; Dieu même en est épris en la contemplant, comme il le proclame à deux reprises dans un mouvement d'admira-
* S. AuG. lib. 2, ad Bonif.
500 INSTRUCTION PIIÉLIMINAIRE
tion : Quam pulchra es , arnica mea, quani pulchra esM « Que vous êtes belle , ô ma bien-aimée, que vous êtes belle I » El il déclare par deux fois que la vivacité de l'ainour a blessé son cœur : Vulnerasti cor meum, soror mea sponsa, vulnerasti cnr meuvffi. Comprenez d'après cela le préjudice immense que Vous vous faites lorsque , par pure paresse, vous omettez la confession et la communion. Malheureux que vous êtes I les anges en pleureraient s'ils étaient capables de pleurer, en voyant votre inconcevable aveuglement.
18. Ajoutez qu'en omettant la confession et principalement la communion par négligence ou par tiédeur, nonseulement vous vous privez d'une augmentation de grâce sanctifiante, qui rendrait votre âme plus belle devant Dieu, mais qu'en outre vous vous privez aussi des grâces sacramentelles qui produiraient des effets admirables dans votre âme. Je ne puis vous enumerar tous ces effets, je dépasserais les limites de cet écrit ; je me bornerai donc à en indiquer un seul, | c'est que la grâce sacramentelle conserve votre âme saine et robuste, pour la faire avancer généreusement dans le chemin de la vertu. 11 est deux maladies terribles qui troublent la santé de l'âme, savoir le péché véniel et le péché mortel. Le péché véniel parce qu'il diminue la ferveur de la charité, cette ferveur qui la fait agir avec force; et le péché mortel qui éteint tout à fait la charité dans une âme, comme vous le savez. Or, un remède puissant contre ces deux maladies , c'est l'Eucharistie, parce qu'elle enlève et efface tous les péchés véniels, et nous préserve des péchés mortels.
Ne pensez pas que ce que j'avance ici ne repose que sur quelque opinion probable des théologiens, non;
' Cant. 4, 1. 2 ib. f. 9.
ïlll LES ntGLES lir. I,\ < ONGUKGM li'N. 501
cesi la doclrine authentique, irréfntgahlo du saint Giacile de Trente, qui affirme que « notre divin Sauveur a voulu que cet adorable sacrement fût reçu comme un antidote par lequel nous fussions délivrés de nos fautes journalières, ctpréservés des péchés mortels» -.Sumi volitit Sacramentum hoc... tamquam ant'ulotum, quo Uheremur a culpis quotidianis, et apeccatis mortalibus prcpservemur^ .
Mais comment cela se fait-il? me dira quelqu'un; je fréquente la confession aussi bien que la communion, et je me trouve plus froid et plus fragile que jamais : d'où peut donc provenir tant de froideur? — Je vais vous l'apprendre. Il y avait une personne qui se confessait et communiait fréquemment, mais sans faire aucun progrès dans la vertu ; craignant pour cette raison d'avoir sur la conscience quelque faute cachée qui mit obstacle aux effets du sacrement, elle s'examina longuement, et n'ayant rien trouvé de grave, elle communiqua sa peine à sainte Brigitte. Celle-ci ayant eu recours à Dieu, apprit par révélation que la cause du peu de fruit que cette personne-là avait retiré jusqu'alors de ses communions, c'était qu'elle ne s'était jamais préparée comme elle l'aurait dû à la réception de cet auguste sacrement : Quia non se prœparavit ut debuit^. Voilà la cause pour laquelle on ne retire guère de fruit de tant de confessions et de communions ; c'est qu'on ne reçoit pas ces sarrements avec la préparation voulue.
19. Mais quelle doit être cette préparation pour recevoir non-seulement une augmentation de la grâce sanctifiante, mais aussi la grâce sacramentelle avec le^ effeis qu'elle produit, et dont le premier est de ranimer le feu
' Conc. Trid., sess. 13, cap. 2.
2 Engelgrave, part. 2, Dom. ?. post. Pcnt.
de ia charité qui consume les fautes vénielles et nous préserve des péchés mortels? — Il y aurait ici beaucoup de choses à dire, mais pour être bref, je me bornerai à deux dispositions seulement, savoir une foi vive et un désir ardent de recevoir ce divin Sacrement.
En premier lieu, une foi vive, active, agissante ; telle est la préparation pratique que vous devez apporter k une si sainte action. Je vous conseille d'abord de faire précéder la communion de la confession sacramentelle, lors même que votre conscience ne vous reproche aucune faute grave, et cela afin d'augmenter en vous la grâce de plus en plus, et de purlBer votre âme de ses plus légères souillures. Puis, recueilli en vous-même, dites-vous avec les sentiments d'un tendre amour : Je vais présentement recevoir mon aimable Jésus, vrai Dieu et vrai homme, mon Père, mon Sauveur, mon Roi; en un mot, mon souverain bien. Je crois fermement, quoique mes yeux et mes autres sens ne puissent atteindre à la sublimité de ce mystère, et que ma raison en soit comme écrasée, je crois fermement que, sous ces espèces visibles, réside véritablement et réellement le corps très-saint , très-parfait de Jésus, ce corps qui fut formé dans les chastes entrailles de Marie,«le corps le plus beau, corps glorieux, immortel ; le corps de celui-là même qui naquit à Bethléem et fut annoncé aux bergers, qui conversa avec les docteurs et donna tant de preuves d'une sagesse surhumaine ; de celui qui par son seul attouchement guérit une infinité de malades, et parcourut la Palestine en marquant tous ses pas par de nouveaux bienfaits : Pertransiit benefaciendo et sanando omnes^; ces mêmes yeux qui, d'un regard plein d'amour, convertirent saint Pierre ; cette
' Act. 10, 38.
langue dont il fut dit : Verba vitœ œternœ habes^ : « Vous avez les paroles de la vie éternelle; » ces pieds qui furent arrosés des larmes de Madeleine ; ce sang précieux qui fut répandu dans la Circoncision , au jardin des Olives, sur le Calvaire. Je reçois pareillement l'âme très-sainte de mon divin Jésus, la plus excellente, la plus sainte, la plus parfaite de toutes les créatures, bien supérieure même à l'auguste Vierge Marie. Outre le corps, le sang et l'âme de Jésus-Christ, je crois fermement que je reçois la seconde personne de l'adorable Trinité, unie par un nœud admirable et indissoluble à cette humanité sacrée tout entière. Et comme , par une concomitance essentielle, le Père et le Saint-Esprit sont inséparables du Fils, je crois fermement que je reçois dans ma pauvre âme les trois personnes divines, qui daignent loger sous ce misérable toit et se faire les hôtes de cette maison de boue. Je le crois, oui, je le crois. — Excitez vivement votre foi, puis laissez agir la volonté, et elle se répandra en sentiments et en affections de crainte et de respect, de confiance et d'amour. Si chaque fois que vous vous approchez de la sainte Table, vous avez soin d'exciter en vous cette foi vive et animée, oh ! quelle merveilleuse augmentation de grâce vous remporterez de ce divin Sacrement! 20. Si à une foi vive vous joignez un ardent désir, un désir amoureux de cette nourriture céleste, alors surtout vous doublerez l'augmentation de la grâce et de la charité dans votre cœur. Contemplez l'exemple des saints et vous trouverez que tous se consumaient du désir qu'ils avaient de se nourrir de ce pain de vie. Je n'en mettrai qu'un seul exemple sous vos yeux et je suis certain que vous ne pourrez retenir vos larmes.
» Joan. 6, 69.
Le glorieux martyr saint Lucien, évoque de Nicomédie, fut jeté dans un cachot avec tous ses prêtres. Les chrétiens affligés au plus haut point se montraient inconsolables ; mais pourquoi? Ecoutez et vous allez comprendre. A force d'argent, ils gagnèrent les gardes de la prison, et tous allèrent visiter leur bien-aimé pasteur. En le voyant, h la faible lueur d'une lampe , étendu par terre, étroitement lié et chargé de chaînes, tous éclatèrent en sanglots. « Mes chers enfants , dit le Saint, pourquoi pleurez-vous? Réjouissez-vous plutôt avec moi et baisez mes chaînes ; elles retiennent mon corps captif, il est vrai, mais elles font ma joie, parce que bientôt elles m'ouvriront les portes du ciel. » — « Ah! saint père, répondirent ces pieux fidèles, ce ne sont pas vos souffrances qui nous arrachent des larmes, car nous savons très-bien qu'elles vous sont chères; mais nous pleurons en pensant que demain revient le jour solennel de l'Epiphanie, et tandis que vous êtes prisonnier avec tous vos prêtres, qui nous procurera le bonheur de recevoir la sainte communion? Oui, la cause de notre douleur, c'est de nous voir privés de ce divin Sacrement. » Le Saint fut attendri jusqu'aux larmes en voyant ces ardents soupirs des fidèles pour la 'communion , et leur dit avec une vive émotion : (( Ne pleurez plus, mes bien-aimés enfants ; revenez demain avec tout ce qui est nécessaire pour le saint sacrifice et je vous consolerai. » Heureux de cette promesse , les fidèles s'en retournèrent chez eux et, après avoir passé la nuit en oraison, dès le point du jour ils se transportèrent à la prison, où le Saint les accueillit avec joie et se prépara à célébrer le ledoutable sacrifice. Mais comment? sur quel autel? Ecoutez, rien de plus touchant. Le saint évéque était étendu par terre, et ne pouvait mouvoir que les bras; il se fit donc un autel de sa poitrine, y étendit le
corporal, prit le calice et la patène et célébra ainsi les saints Mystères, étant couché sur le dos.
Oh ! si les chrétiens de nos jours eussent vu la dévotion de ces fidèles, qu'ils eussent rougi de honte et de confusion en réfléchissant à leur peu de respect lorsqu'ils assistent au divin sacrifice! qu'ils eussent été édifiés de voir ces fervents chrétiens tous inclinés jusqu'à terre et fondant en larmes, puis, au moment de la communion, le visage tout enflammé, le cœur embrasé des plus ardents désirs, recevant de la main du saint Evéque le pain de vie après lequel ils soupiraient! Je ne saurais vous rendre les sentiments de reconnaissance et de componction qui pénétraient ces saintes âmes ; mais je vous dirai bien que tous fondaient en larmes, que tous exhalaient avec d'ardents soupirs le feu de la charité qui embrasait leur cœur, que tous, uniquement attentifs à louer, à bénir la bonté infinie de cet hôte divin, lui consacraient la journée tout entièrre ne s'entretenant que de lui, et dirigeant vers lui toutes leurs pensées et toutes leurs afifections. Telle était la communion de ces premiers chrétiens; aussi n'est-il pas étonnant qu'ils fussent tous si courageux et si constants à verser leur sang pour Jésus-Christ*.
Examinez maintenant si chaque fois que vous vous êtes approché du tribunal de la pénitence et de la sainte Table, vous y avez apporté une foi vive, un cœur enflammé d'un ardent désir de recevoir ce pain des Anges. S'il en est ainsi, quelle abondance de grâces nen avez-vous pas recueillie ! Sinon, songez au moins à prendre pour l'avenir une bonne et généreuse résolution.
21 . Mais si vous me le permettez, je vous suggérerai la résolution la plus convenable que vous ayez à prendre, et
' In ejus vita.
p. u. VII. 43
soyez persuadé qu'elle tournera à votre avantage spirituel et à la plus grande gloire de Dieu. Si donc vous voulez vous habituer à fréquenter les Sacrements avec les dispositions requises, inscrivezrvous dans la Congrégation des Amants de Jésus et de Marie, où l'on s'approche des Sacrements avec une assiduité admirable et une dévotion exemplaire. En vertu de la Règle, tous les associés doivent se confesser une fois par mois, et communier tous ensemble, de la manière qui sera indiquée ci-après ; par convenance, ils le font en outre tous les quinze jours, particulièrement aux fêtes de la sainte Vierge et des saints Apôtres, et par conseil, tous les huit jours. Voyez d'après cela si notre Congrégation n'est pas une école de perfection. Réunissez tous les moyens de sanctification qui s'y pratiquent assidûment : Oraison mentale, Chemin de la Croix, lectures spirituelles, fréquentation des Sacrements, choix d'un bon confesseur, observance d'une- Règle qui tend efficacement à former un parfait chrétien. N'est-ce pas là, avouez^e, le chemin royal qui mène au ciel, ou plutôt une machine céleste capable de renverser l'enfer?
Le point capital toutefois, si vous entrez dans l'association, c'est que vous le fassiez avec une résolution noble et généreuse, je veux dire, que vous soyez bien disposé à en fréquenter les exercices sans en omettre aucun, et particulièrement à ne pas vous dispenser de recevoir les Sacrements sans une véritable et absolue nécessité. Car Dieu vous ayant appelé dans cette sainte Compagnie par un effet de sa miséricorde, si ensuite vous lui tourniez le dos par pure tiédeur, et que vous devinssiez négligent dans la fréquentation des Sacrements, vous provoqueriez son ressentiment. Lisez à ce sujet le fait excessivement étrange rapporté par Pallade et par saint Antonin'.
ï Pallad. Vit. Pat., 1. 8, o. 19. — S. Anton. Sum., part. 2, t. 9,c.9.
Un jeune homme de mœurs dissolues tenta par tous les moyens de séduire une honnête femme, et n'ayant pu y parvenir : « C'est bien ! lui dit-il en se mordant les doigts, tu me le paieras. »I1 eut recours à un magicien pour que celui-ci l'aidât dans son projet de vengeance contre cette femme vertueuse, fidèle à Dieu et à son mari. Le magicien, à l'aide de ses enchantements diaboliques, métamorphosa extérieurement la malheureuse femme en jument. Son mari rentrant chez lui à l'heure du repas, trouva dans une chambre supérieure cette apparence de cavale. Etonné du fait, il se met en devoir de la chasser à coups de bâton ; la pauvre créature, qui conservait tous les sentiments humains sous cette étrange figure, se jeta à genoux, et faisant un effort pour parler, poussa un hennissement terrible. Elle fut elle-même si effrayée de sa voix qu'elle laissa tomber de ses yeux de grandes larmes. Elle essayait de se faire connaître en agitant la tête de manière à exciter la compassion. Ces gestes et l'absence de sa femme Grent enfin soupçonner au mari quelque sortilège. Ayant vainement employé tous les moyens pour rendre à la malheureuse créature sa forme naturelle, au bout de trois jours, il lui mit un licol et la traîna de force à la cellule de l'abbé Macaire, solitaire d'une grande renommée et d'une égale sainteté. Celui-ci récita sur elle quelques prières, et l'ayant aspergée d'eau bénite en faisant le signe de la croix, il la fit reparaître sous son aspect naturel aux yeux de tous les assistants ; puis il la congédia, en lui recommandant par dessus tout de communier souvent : « Sais-tu, ajouta-t-il, pourquoi Dieu a permis cette humiliante transformation? C'est j)arce qu'il y a cinq semaines que lu ne t'es point approchée des sacrements : o Nunquam ecclesiam (léseras, iiunquam abslincas a coinmunione, Hac eniin Ubi acciderunt. quod jam quinque htb-
domadis non accessisti ad intemerata nostri Seroatoris sacramenta. Que dites- vous en entendant ces paroles? Il n'y a pas seulement cinq semaines ni cinq mois, mais peut-être une année et plus que vous vivez éloigné de la communion; qu'en sera-t-il donc de vous? Gomment ne redoutez-vous pas les châtiments de Dieu? Embrassez donc la résolution que je vous indique : enrôlez-vous dans notre Congrégation et approchez-vous plus souvent des sacrements; par là vous pourrez espérer de parvenir à apaiser la colère de Dieu et vivre heureux.
22. Pour ne pas trop prolonger celte Instruction, je m'abstiens de développer les autres Règles qui seront tracées ci-après, et je me borne à exhorter nos associés à les observer fidèlement. En les suivant avec exactitude, chacun d'eux pourra être certain qu'il accomplit la volonté de Dieu, puisqu'on n'a autre chose en vue dans ces Règles que l'observance entière et parfaite de la loi de Dieu. Embrassez-les donc avec ferveur, tâchez de les mettre en pratique avec l'intention pure et simple de plaire k Dieu, et faites-les observer aussi par d'autres. On confiera l'office spécial de zélateurs à trois ou quatre associés, qui seront chargés d'aller à la pêche des âmes. Ils exhorteront les hommes de tout rang, de toute condition, ecclésiastiques et séculiers, grands et petits, riches et pauvres, artisans et paysans, tout le monde en un mot, pourvu que ce soient d'honnêtes gens, ou des pécheurs repentants, animés d'une sincère volonté de se corriger ; ils les prieront, dis-je, les supplieront, les forceront, pour ainsi dire, de s'inscrire dans notre Congrégation. On n'y porte pas de sac*, on n'y fait pas de procession. Tout se borne aux
* On appelle ainsi une grande robe de toile dont se couvrcL fie la tête aux pieds^ les membres de diverses confâ-éries, dans K -rs cérémonies.
exercices indiqués : il n'y a rien par conséquent qui soit de nature à en détourner les Kdèles. Que chacun donc lâche de se faire tout à tous, afin d'attirer tout le monde au service de Dieu. Le dimanche soir, pendant le temps de la lecture spirituelle et de la méditation, qu'on laisse la porte de l'oratoire ouverte, afin que tous les hommes, même ceux qui ne sont pas de l'association, puissent entrer et prendre part k ces salutaires exercices.
Notre chère Congrégation est destinée à former une pépinière d'hommes fervents qui n'aspireront qu'à faire des progrès dans le chemin de la vertu. En conséquence il faut que ses membres se montrent tous exemplaires, modestes, religieux, ne cherchant intérieurement que la plus grande gloire de Dieu en toute chose, et faisant extérieurement l'édification de tout le monde par leurs paroles et par leurs actions. Qu'ils ne laissent pas de faire le bien par respect humain, par crainte de passer pour hypocrites, ou de s'attirer quelque raillerie. C est une recommandation que faisait notre séraphique père saint François : Licei cHcantur hijpocritœ, non cessent benefacere. D'autant plus que notre Congrégation a pour fin, non-seulement la sanctification de ses membres, mais la réforme universelle des mœurs partout où elle s'établira, de manière à vérifier ce que nous avons dit dès le principe, savoir que par l'institution de cette pieuse association on espère voir en peu de temps les villages et même des villes entières changer d'aspect. Cette fin, on l'obtiendra indubitablement si, partout où notre Congrégation se propagera, on observe les Règles que nous allons tracer.
Que Dieu daigne les bénir, par l'intercession de la bienheureuse Vierge Marie , du glorieux patriarche saint Joseph, et de notre séraphique père saint François. Amen.