XLVIII
[au gouverneur db bastia2.]
Désapprobation d'un homicide imputé au gouvernement. — Une fausse circulaire. — Projet. — Conseils.
Rostino, le 27 juillet 1744.
Monsieur,
Que la grâce de l'Esprit saint soit avec vous.
Par l'entremise d'un lieutenant fidèle à notre serenissime République, que j'ai rencontré à la mission de Savagna, je vous ai fait connaître quelques-uns de mes sentiments, et je l'ai chargé de transmettre votre réponse à un de mes compagnons. Ne le voyant pas venir, malgré toute la répugnance que j'éprouve à intervenir dans les affaires politiques qui sont en dehors de ma sphère, je me crois obligé néanmoins, dans les circonstances présentes, de venir vous en entretenir au risque de vous importuner.
Monsieur, la question de l'accommodement de ce Royaume commence à s'embrouiller; l'homicide commis à Casinga sur la personne de Lucien de Lorette, et imputé communément au zèle de Votre Excellence, a soulevé beaucoup de têtes; et si ce qui avait été machiné
(1) 47e de l'édit. ital.
(2) Cette lettre ne porte pas de suscription dans le manuscrit. L'éditeur italien la suppose adressée à M. Barthél. Caroggio, secrétaire de la République de Gênes. Je crois que c'est une erreur : elle s'adresse évidemment à uo personnage résidant à Bastia, apparemment au Gouverneur ; c'est ce que nous porte à croire, tant le contenu de cette lettre que le commencement de la lettre suivante adressée, sous la même date, à monseigneur Saporiti, archevêque-coadjuteur de Gênes.
à Savagna contre la personne d'un de ces chefs s'était réalisé, les choses auraient été beaucoup plus mal encore; heureusement les trois sicaires, qui déjà étaient prêts à faire leur coup, après avoir entendu le premier sermon se sont retirés. Si la mission n'arrivait pas à temps, le fort de Saint-Pélerin serait déjà occupé; mais le jour même où devait se donner l'assaut a eu lieu l'ouverture de la mission, qui a brisé l'élan. Si une entreprise pareille réussissait, tout le Royaume était en révolution, et nous pouvions nous embarquer pour nous en retourner sur la terre-ferme, attendu que dans ce cas les missions eussent été hors de saison. D'après cela, jugez quel doit être notre chagrin. -
Hier soir, comme je passais par Orezza pour venir à Rostino, les principaux de ce lieu voulurent conférer avec moi et me chargèrent de vous supplier d'accélérer l'impression des Capitules, attendu que les peuples commencent à s'ameuter, croyant qu'ils ont été trompés par Votre Excellence et par la serenissime République; la raison en est que, dans le principe, vous vous êtes assigné le terme de quarante jours pour effectuer vos promesses, en voilà cinquante cinq de passés, et l'on ne voit encore rien ; comme d'un autre côté le bruit s'est répandu qu'il est arrivé de Gênes trente instruments tranchants pour abattre les têtes, voici le raisonnement qu'ils font : « La République nous joue par de belles promesses ; entre temps elle veut épuiser nos forces en abattant nos têtes, et en venir ainsi à nous exterminer jusqu'au dernier. » — C'est pourquoi je vous ai fait dire de ne pas recevoir le meurtrier de Lucien, de faire en sorte, par tous moyens, qu'il s'embarque, et d'écrire à nos Sérénissimes Seigneurs de ne point le récompenser; autrement vous propagerez de plus en plus l'incendie. Mon sentiment est que, dans les circonstances actuelles, les violences ne sont point de saison ; car plus cette nation
se verra comprimée, plus elle deviendra féroce et impatiente du joug.
Il est bien vrai qu'il ne manque pas de sujets fidèles àia République ; à Savagna il y a, entre autres, un capitaine qui m'a dit qu'au moindre signal, il a à sa disposition trois cents hommes capables de faire face à tout événement dans cette paroisse, et les principaux d'Orezza dont j'ai parlé, lesquels ont été éclairés par la dernière mission, sont aussi très décidés à ne point pactiser avec les révolutionnaires ; bien plus, ils voudraient que dès maintenant Votre Excellence commençât à faire administrer la justice parmi eux. Je leur ai dit cependant que je ne croyais pas qu'il fût expédient de commencer dans une seule paroisse. Après cela, Votre Excellence me dira quel est son sentiment, afin que je puisse les rassurer et les tranquilliser.
Mais il n'est pas moins vrai que les adversaires du gouvernement ne dorment pas. Ils font circuler dans les paroisses une lettre insidieuse que j'ai eue sous les yeux, et dans laquelle ils désapprouvent les procurations ordonnées par Votre Excellence ; ils disent qu'eu exigeant qu'ils soient sujets fidèles et obéissants, vous prétendez qu'ils soient sujets naturels et non par convention. Or, toucher ce point, c'est toucher les Corses à la prunelle de l'oeil, et plutôt que de se reconnaître sujets naturels, ils se laisseraient arracher la peau. Croyez donc que cette lettre fera beaucoup d'impression, d'autant plus qu'on y dit des choses révoltantes et en termes fort peu ménagés.
En voyant ce stratagème, j'ai eu une inspiration particulière : ce cerait d'opposer à la perfide circulaire une lettre apologétique et paternelle, dans laquelle j'exciterais le peuple à accepter les susdites procurations et à y souscrire dans la forme prescrite par Votre Excellence; je leur ferais entendre qu'être sujets fidèles et
obéissants n'implique pas la qualité de sujets naturels ; je dissiperais encore d'autres nuages et je m'attacherais à mettre la vérité dans tout son jour : on en tirerait un grand nombre de copies signées de ma main, pour les faire circuler dans toutes les paroisses. — Mes compagnons approuvent cette idée; mais sans l'assentiment formel de Votre Excellence, je ne me permettrai pas d'écrire une seule ligne. D'ailleurs, comme, dans la circulaire en question, je devrais encourager le peuple par l'espoir d'un arrangement prochain et l'assurance que les Capitules imprimés seront bientôt distribués, je ne puis pas m'avancer sur ce terrain sans vous avoir entendu. Je vous dis toutefois que si les choses ne s'arrangent pas maintenant, elles ne s'arrangeront jamais plus; les Corses prendront des résolutions peu favorables à notre serenissime République.
On me dit qu'on leve des soldats pour les envoyer sur la terre-ferme, et que peu sont disposés à partir s'ils ne voient pas l'arrangement, tandis qu'au contraire, cet arrangement une fois conclu, beaucoup, à ce qu'on m'assure, s'enrôleraient et seraient très fidèles.
Que Votre Excellence écrive donc en toute hâte à Gênes, afin qu'on envoie au plus tôt ces imprimés, et qu'au moins ils soient distribués dans le cours du mois d'août. Si la felouque n'est pas sûre, qu'ils envoient une galère; la chose est assez importante.
Je vous prie, Monsieur, de ne montrer cette lettre-ci à qui que ce soit, excepté à votre secrétaire et surtout de la cacher au pleban de Saglio, à qui je n'ai pas répondu pour plusieurs et plusieurs motifs. Soyez persuadé qu'il n'est pas bon que l'on sache que Je corresponds avec vous, et s'il n'y avait extrême nécessité, je n'écrirais pas, pour ne pas rendre la parole de Dieu odieuse et me conserver l'affection des peuples, aûn de produire du fruit dans les âmes, ce qui est ma fin
principale. Ne confiez pas votre réponse à d'autres qu'à notre tierçaire qui vous a remis la présente lettre ; il restera au couvent de Saint-Ange l aussi longtemps qu'il plaira à Votre Excellence, que je ne manque pas de faire recommander à Dieu. Vive Jésus!
Je suis de tout cœur,
De Votre Excellence,
Le très humble et très dévoué serviteur,
Fr. Léonard de Port-Maurice, missionnaire.