‹ Œuvres complètesChapitre 103 sur 155 · XL1X · texte numérisé non relu

XL1X

A MGR SAPORITI, ARCHEVÊQUE-COADJUTECR A GÊNES.

Recommandations pour le gouvernement. — Succès des missions. — Situation spirituelle des populations on Corse.

Rostino, le 2S juillet 4744 3.

Monseigneur,

Que la grâce de l'Esprit saint soit avec Votre Excellence.

Oh! que votre précieuse lettre m'a consolé. Je croyais

(1) C'est le nom que portait le couvent des Récollets à Bastia : il est prouvé par ce passage, entre autres, que le destinataire de la lettre résidait dans cette ville.

(2) 85e de l'édit. ital.

(3) Cette lettre, dans l'édition italienne, porte le millésime de 1734. Mais il est certain que c'est une erreur typographique ; la lettre a été écrite de Corse et, par conséquent, en 1744.

déjà que la mienne avait partagé le malheureux sort de quelques autres qui se sont égarées, à cause que la mer est pleine de corsaires.

Pour vous donner une idée de l'état de nos missions, je joins ici copie d'une lettre que j'ai écrite au Gouverneur de Bastia; ayez la bonté de la mettre s.ous les yeux du Serenissime Doge, afin qu'il réveille ces autres Sérénissimes Seigneurs et que le remède ne fq fasse pas attendre; car il y a péril dans la demeure. Lj démon ne dort pas et le peuple est tiraillé en sens contraire, et par les partisans des couronnes et par d'autres intrigants , qui , pour arriver à leurs fins, ne demanderaient pas mieux que de voir un nouveau soulèvement.

J'ai écrit à M. le secrétaire Barthélémi Caroggio, et je l'ai informé de plusieurs choses ; mais je n'en ai pas eu de réponse. Cependant ces Sérénissimes Seigneurs devraient bien en croire celui qui entend et voit les choses de près.

Du reste nos missions continuent à être bénies de Dieu, et je pense que c'est encore un des motifs qui fait frémir l'enfer. Si je dévais vous décrire tous les heureux résultats des cinq missions qui ont eu lieu, je remplirais au moins cinq feuilles de papier. Dans toutes les paroisses il y a des inimitiés formidables, mais partout la paix se fait et la tranquillité se rétablit; si cependant la justice ne vient pas mettre un frein aux attentats, le bien ne sera que momentané. Entre temps nous travaillons toujours, et demain on commencera la sixième mission dans cette commune même de Rostino. Où ne peut prolonger les missions autant qu'il le faudrait, eu égard aux besoins, à cause qu'elles se donnent dans des couvents d'Observantins, de Récollets ou de Capucins, et qu'on fait venir de loin les populations des petites localités. Ces pauvres gens pour s'y rendre

ont à gravir des montagnes escarpées, ils doivent négliger leurs affaires, et demeurer au lieu de la mission depuis le matin jusqu'au soir; car il leur serait impossible de faire le trajet plusieurs fois le jour. On prêche sous des châtaigniers, en plein air, tant le concours est considérable. Ils s'assujettissent bien à ces incommodités pendant huit ou dix jours, mais davantage, ils ne le pourraient pas; cependant les besoins sont extrêmes et réclameraient plus de temps.

On rencontre l'ignorance la plus profonde, car depuis tant d'années de guerres ils n'assistaient plus aux instructions. La jeunesse est dissolue, indisciplinée et vit éloignée des sacrements ; beaucoup ne font plus même attention aux Pâques, et qui pis est, ils n'en sont ni avertis, ni repris. Aussi, quand j'aurai occasion de parler aux évêques, je parlerai clairement. En somme la moisson est abondante, et les fatigues sont extraordinaires; mais nous sommes contents, parce que notre Dieu est glorifié. Soyez persuadé que c'est une Providence que les missions soient arrivées en Corse, pour remettre dans la bonne voie une multitude d'âmes qui marchaient à l'abandon, et c'est encore un bienfait du ciel que ces peuples nous soient si attachés; nous en faisons tout ce que nous voulons, tant ils se montrent dociles. Mais si l'on ne remédie efficacement au mal, tant de bien s'évanouira, au grand détriment de la gloire de Dieu. Que Votre Seigneurie s'emploie donc autant qu'elle peut.

Le personnage que vous me signalez dans votre lettre se trouve dans les Balagnes ; nous ferons les missions dans les paroisses de cet endroit-là pendant l'hiver, parce que c'est un pays plus chaud. Nous sommes maintenant au milieu des montagnes les plus élevées et l'on y voit encore de la neige. — Quand le moment sera venu, vous me donnerez quelques avis plus particuliers à son sujet, afin que je puisse l'éclairer.

On se rappellera qu'une des conditions auxquelles nous acceptâmes de venir en Corse, fut qu'on nous fournirait le vêtement pour l'hiver. Comme ces pays sont très froids et que dans certains endroits la neige commence à tomber dès le commencement d'octobre, j'aime à remettre la chose en mémoire par avance, afin que dans le courant de septembre on nous fournisse le drap nécessaire ; nous sommes six, il faut par conséquent vingt brasses romaines de gros drap, c'est-à-dire de celui qui se fabrique au couvent du Mont, à Gênes ; et si ces religieux s'excusaient en disant qu'ils n'en ont pas, qu'on n'en croie rien : car s'ils veulent en fournir, ils le peuvent, pourvu que leur magasin ne souffre aucun détriment.

Je ne m'étends pas davantage, parce que le temps est fort précieux. Je vous demande doDC votre bénédiction et je suis en tout,

De Votre Seigneurie,

Le très humble et très dévoué serviteur,

Fr. Léonard de Port-Maurice, missionnaire.

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