VIE 6. L
au bien ; pour les tenir en bride, il faut une extrême habileté ; on gagne beaucoup plus cependant par les bons procédés et par la douceur que par la dureté.
La longue lettre que Votre Seigneurie m'a écrite par ordre de ces Sérénissimes Seigneurs est pleine de renseignements et d'instructions nécessaires dans une position comme la mienne; mais ils ne m'auraient pas été moins nécessaires du moment où je débarquai en Corse. Si je les avais eus alors, j'aurais procédé avec plus d'assurance, et je me serais tiré beaucoup mieux d'une foule d'objections qui m'étaient faites.
Toutefois, quant à la convention, je me confirme dans le sentiment exprimé dans ma circulaire susmentionnée ; savoir que, pour le bien de la paix, on doit la passer sous silence, attendu que nos Corses sont si susceptibles sur ce point, qu'ils chicanent, non seulement sur un mot, mais même sur un accent. J'ai appris avec plaisir quel est le fondement du domaine que nos Sérénissimes Seigneurs exercent sur cette île; mais si je m'avisais d'en parler et d'en faire étalage, je gâterais tout. Ayant découvert le faible de cette nation, j'ai tâché d'y condescendre autant qu'il le faut pour obtenir mon but, sans porter préjudice à notre République; je les ai donc un peu flattés, mais de peur qu'ils ne deviennent arrogant?, je leur donne ensuite sur les jambes. Comme quelques-uns prétendent que les dites concessions leur sont dues en justice, je leur réponds dans ma circulaire : « Si vous aviez l'ancien contrat contenant la convention que vous supposez, et que vous ne pouvez prouver, je vous dirais : Faites valoir vos droits; mais n'ayant rien, je vous conseille de rester tranquilles. » Cette apologie circule dans les paroisses, et comme elle plaît au peuple, elle sert de précurseur à la publication des concessions imprimées.
J'écris à l'Excellentissime Seigneur Commissaire
pour lui dire que, les procurations terminées, il les envoie dans chaque paroisse, afin qu'on en fasse la lecture dans tous les oratoires publics, en présence du peuple; je suis certain qu'elles feront partout une vive impression. Nos missions survenant ensuite, et notre parole achevant de les confirmer, on espère le retour général des esprits, même les plus opposés.
Enfin, je vous prie de suggérer deux choses à nos Sérénissimes Seigneurs : la première, c'est de ne pas changer le Commissaire, non seulement parce que c'est un gentilhomme très digne de cet emploi, mais parce que, dans les circonstances présentes, c'est l'homme nécessaire; en l'éloignant, on compromettrait tout ce qui s'est déjà fait. La seconde, c'est qu'après la pacification de tout le royaume, on établisse une sévère justice pour réprimer l'homicide, mais il la faut sévère et même très sévère. Vous ne pourriez jamais croire combien de sang humain est répandu dans cette île"; de toutes parts on me presse d'accourir pour obvier aux désordres au moyen de la mission ; et au deià des Monts, c'est encore pis qu'en deçà. On m'écrit qu'un village entier est sur le point d'être livré aux flammes. Certains meurtres se se commettent avec une barbarie inouïe. Le jour même où nous arrivâmes dans cette paroisse de Caccia, une heure avant notre arrivée, deux frères massacrèrent leur sœur enceinte et mariée, sur un simple soupçon : un des deux lui tira un coup d'arquebuse, et comme elle respirait encore, l'autre lui sauta sur le corps, un poignard à la main, et la cribla de coups, tandis que la malheureuse implorait sa compassion. Sachant ensuite que nous étions arrivés, ils vinrent au couvent et prièrent le Gardiea de m'envoyer pour ressusciter leur victime, afin qu'elle pût se confesser. On ne m'avertit pas, sans quoi j'aurais bien voulu les ressusciter eux-mêmes par une réprimande d'importance, qui leur inspirât une
vive horreur d'un pareil acte de cruauté. — Ces crimes qui tiennent delà barbarie, se renouvellent fréquem ment, et exigent par conséquent un remède prompt et efficace. Extremis malis extrema remedia. Je vous dirai mon faible sentiment en son temps.
Vous aurez la bonté de faire voir cette lettre à Mgr Saporiti; car je n'ai pas le temps de lui écrire ; il y a encore tant de pauvres gens qui attendent pour se confesser. Je lui écrirai quand toutes les difficultés seront aplanies; je me propose de réclamer son intervention pour qu'il obtienne du Saint-Père une indulgence plénière en forme de Jubilé, et qu'il fixe un jour où l'on chante dans tout le royaume le Te Deum. J'ai confiance, car j'ai remis toute l'affaire entre Jes mains de mon puissant avocat saint Vincent Ferrier, qui infailliblement obtiendra cette faveur.
Ayez de plus la complaisance de le remercier de nous avoir obtenu de ces Sérénissimes Seigneurs le drap nécessaire pour l'hiver; nous voudrions le recevoir le plus tôt possible, parce que nous en aurons grand besoin.
Après-demain nous partirons pour Niolo, qui est la montagne la plus élevée de la Corse; puis nous irons à Corti, où les besoins sont pressants.
Je vou3 laisse, en finissant, dans les plaies sacrées de notre bon Jésus, et je suis,
De Votre Seigneurie, etc.
Fr. Léonard, missionnaire.