‹ Œuvres complètesChapitre 107 sur 155 · LU · texte numérisé non relu

LU

AU MÊME

Esprits turbulents qui mettent obstacle à la paix. — Bonnes dispositions qui se manifestent. — Nécessité d'uaejustice sévère. — Recommandation en faveur des principaux chefs de l'opposition rentrés dans le devoir.

Corti, le 2 septembre i7ii.

Monsieur,

Que la grâce de l'Esprit saint soit avec vous.

J'ai reçu votre lettre ici, à Corti, où demain on commencera la mission. Grâce à Dieu, depuis la publication des Capitules imprimés les choses prennent une meilleure tournure, quoiqu'il ne manque pas des mécontents qui cherchent, par tous les moyens, à troubler le calme qui commence à renaître dans ce royaume. Parmi ces derniers les plus turbulents sont des religieux et des prêtres, qui mériteraient un sévère châtiment. J'ai été averti qu'à Corti on avait intention de réunir douze théologiens pour me démontrer que les Génois n'ont aucun droit sur la Corse ; et en effet, ce matin, un des principaux de l'endroit est venu chez moi pour me notifier que ces théologiens sont attendus. J'ai répondu que je les entendrai bien volontiers et que je leur dirai mon avis.

Avant l'arrivée de ces Capitules, je n'osais parler de notre Serenissime République ; mais maintenani je parle ouvertement et je dis ce que Dieu daigne m'inspirer : et quoique cette nation ait l'esprit subtil et raisonneur,

(1) 46» de l'édit. ital.

on gagne toujours quelque chose à lui donner de bonnes raisons.

La dernière mission a eu lieu à Niolo, situé sur les plus hautes montagnes ; Dieu sait combien on a sué pour y arriver. Le besoin était extrême; je deviendrais trop long si j'entreprenais de vous rapporter tous les traits de la miséricorde divine. Mais pour les porter à signer la procuration, j'ai rencontré beaucoup de difficultés, à cause des instigations de quelques prêtres qui s'y opposaient. Je les appelai en particulier, et je réussis à les convaincre; après quoi les cinq villages qui forment cette plébanie ont donné leur procuration.

Avant d'aller à Niolo, on a fait un triduum à Omessa, qui est la terre principale de la plébanie de Salcini ; elle était toute prête à faire sa procuration ; mais grâce aux instigations d'un religieux, on ne voit rien venir. Trois autres villages cependant, qui ont pris part au triduum, ont signé leur procuration et accepté les Capitules, au son des cloches et au bruit des armes à feu.

Dans la plébanie de Casinga, la terre de l'évêché a donné sa procuration, et l'on espère voir bientôt la plébanie tout entière réduite à l'obéissance, attendu que l'auteur de la circulaire insidieuse, laquelle est sortie de cet endroit-là, après avoir lu mon apologie, est rentré en lui-même, a rétracté tout ce qu'il avait écrit et est venu à mes pieds me demander pardon ; il s'est même fait le promoteur de la procuration. Ce trait de la divine Providence a beaucoup aidé à désabuser un bon nombre d'opposants, même des plus exaltés. Le même fait s'est produit à Orezza, où les principaux s'étaient réunis en grand nombre pour élire les chefs du Royaume, sous prétexte d'introduire la justice; les conséquences d'une pareille élection eussent été désastreuses. J'en fus informé, et j'y envoyai les Capitules imprimés; après avoir lu ma lettre, le projet s'évanouit aussitôt,

et les Capitules furent acceptés, au son des cloches, et avec des signes publics de réjouissance.

Vu les bonnes dispositions qu'on remarque présentement dans le Royaume, je désire que Votre Seigneurie expose à nos Sérénissimes Seigneurs, le sentiment qui m'a été suggéré par une personne fort sensée, sentiment conforme au désir de tous : c'est qu'on établisse la plus sévère justice pour mettre un frein à tant de carnages et d'homicides qui se commettent journellement; il faudra'* que le terme de deux mois écoulé, à partir de la publication des Capitules, la justice commençât à fonctionner. Mais, dans le principe, qu'on ait soin de déployer un grand appareil ; si cinquante hommes de guerre ne suffisent pas, qu'on en envoie une centaine : car si on l'emporte dans le principe, tout le monde se soumettra ; mais s'ils réussissent à secouer le joug dès le commencement, il sera difficile de le leur imposer ensuite. Il y a à choisir entre divers moyens pratiques d'introduire cette sévère justice, si indispensable, de l'avis des hommes les plus zélés pour le bien. Je m'en expliquerai mieux dans une autre occasion.

Voici une chose que je n'ai pas moins vivement à cœur : ayant réussi à faire rentrer dans la ligne du devoir les trois chefs principaux, savoir Brandoni, Pétri de Savagna, et le prêtre Antonietti de Sralonga, je désire, bien plus je demande en grâce non seulement l'amnistie du passé, déjà contenue dans les Capitules, mais en outre une rémunération en leur faveur, afin que tout le monde reconnaisse la magnanimité de nos Sérénissimes Seigneurs, qui, à l'imitation du divin Sauveur, savent rendre le bien pour le mal, du moment où le coupable est véritablement amendé. Quant à l'amendement de ces trois, j'en suis moralement certain : les deux premiers m'ont fait leur confession générale, et depuis lors ils se sont renfermés dans leur

centre et n'ont plus bougé : le troisième veut faire la sienne pendant cette mission de Corti, et il a déjà demandé une chambre dans le couvent des pères Observantins, où nous nous trouvons, afin de suivre tous les exercices de la mission. L'occasion et le moyen do donner cette rémunération ne manqueront pas à nos Sérénissimes Seigneurs , lorsqu'ils distribueront les emplois publics. En attendant, je voudrais qu'ils écrivissent un mot à leur sujet au commissaire général, pour que celui-ci les traite avec bienveillance. Je sais le bon effet que produira dans tout le Royaume cet acte de générosité de la part de nos Sérénissimes Seigneurs. Le prêtre Antonietti , particulièrement , est doué d'un beau talent et aimé de tous, et présentement il s'emploie efficacement en faveur de la serenissime République.

En finissant, je vous prie de remercier ces Sérénissimes Seigneurs du vêtement qu'il nous ont accordé; j'ai reçu avis qu'il est déjà arrivé à Bastia. Nous no négligerons pas de prier et de faire prier pour eux. Vive Jésus ! Je suis en tout,

De Votre Seigneurie,

Le très humble et très dévoué serviteur,

Fr. Léonard de Port-Maurice, missionnaire.

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