LVI
AU MÊME
Heureux pronostics. — Encore des recommandations en faveur des repentants : — Avis. 1. touchant les homicides, — 2. la nécessité d'une justice rigoureuse, — 3. la répression des ecclésiastiques turbulents, — 4. un recours général vers Dieu, — et 5. le moyen d'enrôler les malfaiteurs dans la milice.
Castello, le 25 septembre 1744.
Monsieur,
Que la grâce de l'Esprit saint soit avec vous.
Ohi que de consolation m'a donnée cette précieuse lettre, où votre bon cœur se peint si bien ! J'ai jugé bon d'en faire tirer une copie pour l'envoyer à Corti, afin que tous sachent et reconnaissent quels sont les excellents sentiments qui vous animent ; comme aussi j'ai fait écrire à Pétri et à Mari ou Brandoni de Savagna, en leur envoyant copie du paragraphe qui les concerne, afin qu'ils s'affermissent dans le bon propos de rester tranquilles, et qu'ils connaissent également votre bon cœur.
Je pense qu'à l'heure qu'il est, vous avez déjà reçu la visite de M. le docteur Antonietti; vous le trouverez tout disposé à servir notre serenissime République, et j'espère qu'il vous fournira beaucoup de lumières. Quant aux autres docteurs de Corti, je sens qu'ils sont tout différents de ce qu'ils étaient auparavant. Ayez donc confiance dans la miséricorde et la providence infinie du
(1) 53* de l'édit. ital.
Très Haut ; car ces chefs une fois gagnés, toutes les procurations étant pour ainsi dire faites, et le serment de fidélité prêté par les populations au serenissime gouvernement, on peut dire que nous touchons à la fin de nos labeurs; attendu que ces peuples, d'un naturel fort indépendant et se laissant facilement entraîner au mal, s'attachent avec la même facilité au bien; lorsqu'on les prend par le bon côté, on les trouve très dociles et l'on en fait tout ce qu'on veut. Tout cela me confirme de plus en plus dans la persuasion que la pacification générale de ce pays, si ardemment désirée, est signée dans le ciel, et que la sage conduite de Votre Excellence sera approuvée des hommes sur la terre et récompensée de Dieu en paradis.
Le porteur de cette lettre est le procureur de la plébanie de Castello où je me trouve, et qui était une des plus dures à se déterminer à faire sa procuration ; cependant, dès le premier sermon, elle s'est rendue. La plus grande difficulté existait à Vezzano et à Petroso. Il y a encore deux autres lieux, mais ils sont fort éloignés ; j'y ai envoyé deux de mes compagnons pour les porter à faire la même démarche, pour y prêcher et y placer le Chemin de la Croix. Cette mission-ci terminée, nous irons à Ghisone, endroit assez peuplé et faisant partie de cette plébanie ; nous aurons à souffrir, car il est situé entre des montagnes très escarpées : on a invité la population de Fiumorbo à s'y rendre ; nous ne pouvons aller nous-mêmes dans ce dernier village, à cause du mauvais air qui y règne. Hier est venu se jeter à mes pieds un certain sieur Bertinotti, notable de ces lieux, qui m'a promis de s'employer pour que tous ces peuples fassent leur procuration.
De là nous nous transporterons dans la plébanie de Rogna, pour y faire un Triduum, et nous nous bornerons à en faire autant dans la plébanie de Bozio : la
plupart des habitants de ces deux paroisses ont été à Corti, et par ces Triduum on satisfait à la dévotion de ceux de ces pauvres gens qui n'ont pu y aller ; si nous trouvons des populations qui n'auraient pas encore donné leur procuration, nous les porterons à la faire.
On a écrit au fameux Marc-Aurèle Raffaelli de venir à Bozio, qui touche à son pays ; je lui ferai voir votre lettre, afin qu'il connaisse aussi les bontés de Votre Excellence. Si celui-là voulait s'embarquer pour la terre ferme comme il nous l'a promis, ou plutôt comme il nous en a témoigné le désir, en réclamant notre intervention à l'effet d'obtenir sa grâce, c'est ce qu'il y aurait de mieux; mais s'il avait changé d'avis, je crois qu'il serait bon de lui donner une croûte de pain pour lui fermer la bouche, et l'empêcher une bonne fois d'aboyer. Ou me dit que s'il était fait sous-chancelier de quelque lieutenant, ce poste serait une niche digne de lui, car il est misérable.
De grâce, tâchons d'apaiser les gens de cette espèce ; que Votre Excellence insinue à nos sérénissimes Seigneurs qu'il importe souverainement de donner des emplois, non seulement à ceux qui sont animés de bons sentiments à l'égard de la République, mais même à ses adversaires, lorsque le talent se rencontre avec un sincère amendement; par là on se les affectionne, on leur ôte la tentation de murmurer, comme ils l'ont fait par le passé, en disant que les Génois ne connaissent pas la justice distributive, et puis on obtient plus facilement la fin désirée en triomphant de la résistance par les bons procédés.
Que Votre Excellence me permette maintenant de faire l'office d'Ange gardien ; cet Ange, par ordre de Dieu, nous suggère de bonnes inspirations; si nous les embrassons, il s'en réjouit ; si nous les rejetons, il ne
s'en inquiète pas. C'est ce que je vais faire : je me sens porté à vous suggérer certaines choses qui me paraissent nécessaires; mais si vous ne les jugez pas telles, ne tenez aucun compta de mes inspirations ; car j'approuverai toujours vos déterminations, tenant pour certain que vous êtes entouré de bien des renseignements qui me manquent.
1. En premier lieu, une des objections que firent les mécontents, à Corti, pour troubler l'arrangement, ce fut que, vu le grand nombre d'homicides commis depuis le meurtre de Spinola, si l'on veut faire justice de tous les coupables, on excitera une effroyable rumeur et l'on mettra tout le royaume sens dessus dessous. Le docteur Antonietti les tranquillisa en disant que s'ils voulaient que les criminels fussent bannis, lui ferait en sorte qu'ils fussent bannis; de cette façon il parvint à les calmer. Il parait donc que le meilleur expédient serait de publier une amnistie générale. Le proverbe dit que de deux maux il faut choisir le moindre; ce moven terme serait sûrement un moindre mal, et pour ne pas contrevenir aux Capitules, il n'y aurait qu'à faire en sorte que les douze nobles allassent présenter une supplique à cet effet à nos sérénissimes Seigneurs. Assurons l'essentiel qui est la paix et la tranquillité universelle, pourvu qu'on songe à un moyen efficace d'empêcher le retour de tant de massacres. Recommençons tout À neuf.
2. Ce moyen que tous désirent, c'est une justice rigoureuse, et très rigoureuse, à exercer contre trois classes de personnes, savoir : contre les scélérats qui commettent ces homicides, contre les brigands qui sont nombreux, et contre les perturbateurs de la paix. On impute assez généralement dans le pays une tache à nos sérénissimes Seigneurs : c'est de n'avoir jamais mis cette justice à exécution ; sans doute que tout en parlant
ainsi, aucun n'en voudrait à ses dépens ; mais pour moi, je désirerais qu'elle régnât dans toute sa force. Il est vrai que dans les commencements, au moins pendant deux ou trois mois, il faudra, paraît-il, marcher avec précaution pour s'insinuer doucement, et si dans le principe on rencontrait quelque résistance, il n'y aurait pas lieu de s'en étonner, mais ensuite il faut qu'on déploie une grande force pour réprimer les désordres. Et pour exécuteurs de cette justice il ne suffit pas qu'on ait des soldats étrangers; il est nécessaire, me dit-on, qu'on leur adjoigne des Corses, qu'on aura à très peu de frais ; ils ne devraient pas résider tous à Bastia, mais plutôt être distribués dans les diverses plébanies; et aussitôt un crime commis, le capitaine ou un de ses lieutenants se rendrait sur les lieux et y ferait justice du coupable. J'émets ici mon sentiment en l'air, il peut fort bien se faire que je donne à côté du but. Je ne me dissimule pas que c'est une affaire qui mérite d'être mûrement pesée, puisqu'il s'agit de mettre un frein à des homicides qui se commettent journellement et qui font horreur ; c'est le cas d'appliquer l'axiome : Extremis malis, extrema remedia. Si Votre Excellence réunissait les Douze en conseil pour discourir de modo agendi, elle agirait très prudemment. Pour moi maintenant, en mission, je m'exprime clairement, et j'exhorte les peuples à seconder la justice et à se liguer avec les exécuteurs susdits ; je tâche de leur faire comprendre combien cela est nécessaire. Bien plus, quand je serai à Bastia, si vous le jugez bon, on fera une circulaire sur ce point, et je crois qu'elle produirait une bonne impression dans les paroisses.
3. Cependant j'espère une impression beaucoup plus salutaire du moyen que je vais vous suggérer. Depuis le peu de temps que je parcours le royaume, j'ai découvert que le plus grand mal, dans les troubles passés, est
provenu des religieux et des prêtres : je dis qu'il est indispensable d'y apporter remède; autrement il est à craindre qu'ils ne gâtent bientôt notre ouvrage, car il s'en trouve qui semblent possédés par l'esprit de contradiction. En conséquence, si vous approuviez mon sentiment, d'ici à deux ou trois mois, alors que, comme on l'espère, le calme sera mieux rétabli, vous vous entendriez avec les évêques et les provinciaux des divers Ordres; afin d'agir avec plus d'autorité, vous écririez à Gênes pour prier nos Sérénissimes Seigneurs de vous appuyer, et en leur nom vous supplieriez les supérieurs ecclésiastiques, réguliers et séculiers, de faire une circulaire qu'ils adresseraient respectivement à toutes les paroisses de chaque diocèse et à tous les couvents de chaque Institut : dans cette circulaire, on confirmerait l'amnistie générale pour tous les égarements passés, conformément à ce qui est dit dans les Capitules ; mais on leur enjoindrait, pour l'avenir, de donner le bon exemple au peuple, et de se bien garder de semer la zizanie, ou de jeter le trouble dans le royaume ; vous suggéreriez ici les choses particulières que vous jugeriez les plus importantes à recommander, laissant aux Supérieurs d'ajouter en outre ce que l'Esprit de Dieu leur inspirerait.
Il serait bon que ces circulaires fussent faites par les évêques et non par des vicaires-généraux, et qu'elles fussent adressées à chaque curé, qui convoquerait tous les ecclésiastiques dans son église pour leur en donner lecture en public. Quant aux provinciaux tant des Observantins, que des Récollets et des Capucins, serrez-les de plus près : assurez-les d'abord qu'on ne marchera pas à l'aveugle, en ajoutant foi à toute espèce de rapport, de peur d'appuyer la calomnie, mais qu'une fois qu'il sera constaté que quelqu'un aura mal parlé du gouvernement ou répandu des propositions propres à
troubler la paix du Royaume, s'ils n'y remédient pas eux-mêmes, on aura recours aux Généraux à Rome, pour que ceux-ci fassent changer d'air les délinquants. Oh ! qu'il serait expédient que quelques-uns de ces religieux s'embarquassent pour ne jamais plus reparaître dans ce royaume! Ce moyen, il est vrai, ne remédiera pas complètement au mal, mais il l'empêchera de s'aggraver.
4. Enfin, comme tout don parfait vient d'en haut et descend du Père des lumières, le moyen le plus efficace et le plus important pour amener la pacification à bonne fin et la perpétuer, c'est, à mon avis, un recours général au Tout-Puissant de la part de tous les habitants du Royaume. Par conséquent, si vous le jugez opportun, ne perdez pas de temps; écrivez au plus tôt à Gênes et proposez à nos Sérénissimes Seigneurs le projet suivant : c'est qu'on obtienne de notre saint père le Pape, par l'entremise de monseigneur le Coadjuteur, ou autrement, une indulgence pionière en forme de Jubilé, qui durerait l'espace de huit jours, savoir, du jour de Noël à la Circoncision ou le premier jour de l'an inclusivement, et que chacun pourrait gagner en se confessant et en communiant l'un de ces huit jours, et en récitant les prières qui seront prescrites par le Souverain Pontifo; la population de chaque paroisse se réunirait le soir à l'église pour réciter le rosaire et les litanies, suivies de trois Pater et trois Ave en l'honneur de saint Vincent Ferrier, qu'on doit choisir pour protecteur de la paix dans tout le Royaume ; le dernier jour, ces prières terminées, on lirait à tout le peuple les concessions faites par la Serenissime République, puis on chanterait le Te Deum au son des cloches, et dans la soirée il serait permis à tout le monde de faire des feux de joie. Cette supplication solennelle, publique et générale, serait agréable, je
crois, à Dieu et aux populations, et produirait une multitude de bons effets.
Voilà mon office d'Ange gardien achevé. Si Votre Excellence accueille ces inspirations, elle en aura le mérite et moi le contentement; si elle ne les accueille pas, elle n'en aura ni mérite, ni démérite, et quant à moi, je ferai un acte de conformité à la très sainte volonté de Dieu.
5. Pour ce qui est d'exhorter les malfaiteurs à s'inscrire dans la milice pour le service du Prince, je ne manque pas de le faire, mais on ne répond pas à mes désirs; et cela n'est pas étonnant, car la jeunesse, depuis quinze ans, est nourrie de poison, ayant été imbue constamment de préventions terribles contre le Serenissime Gouvernement ; partant il n'est pas aisé de lui faire prendre tout à coup un autre pli. On me dit pourtant qu'ils se laisseront gagner peu à peu, et que s'ils étaient d'abord employés en Corse, ils se détermineraient plus facilement ensuite à s'embarquer pour la terre ferme. Dans cette plébanie même de Castello, il y a un certain Charles-Jean à qui l'on a présenté une patente; quant à lui, il partirait bien; mais les parents et d'autres s'y opposent, parce qu'on le prend pour un homme de mérite, et en effet, il est fort judicieux et d'une conscience droite, à en juger par les confidences qu'il m'a faites ; je veux dire que si Votre Excellence avait à nommer un capitaine pour renforcer la justice en Corse, il me semble que ce serait l'homme convenable. Après le triduum de Bozio, nous irons faire la mission dans la plébanie de Serra, et puis à Campoloro, et vers le huit de novembre, nous nous embarquerons pour Bastia; cette embarcation, nous l'attendons de la charité de Votre Excellence ; nous devons nous rendre à Bastia pour nous faire faire des vêtements avec le drap venu de Gênes, afin de nous mettre à l'abri du froid.
En finissant, je vous laisse dans les plaies de notre bon Jésus, et jai l'honneur d'être en tout,
De Votre Excellence,
Le très humble et très dévoué serviteur,
Fr. Léonard de Port-Maurice, Missionnaire Récollet.
P. S. Dans le cas où vous ne jugeriez pas bon d'envoyer ma lettre telle qu'elle est à Gênes, pour faire passer sous les yeux de nos Seigneurs les observations que je vous communique, et en obtenir l'approbation, n'omettez pas du moins, pour l'amour de Dieu, le paragraphe quatrième ; car si l'on obtient la faveur en question, il en résultera un grand bien pour la gloire de Dieu.