‹ Œuvres complètesChapitre 110 sur 155 · AU SECRÉTAIRE DE LA RÉPUBLIQUE DE GÊNES · texte numérisé non relu

AU SECRÉTAIRE DE LA RÉPUBLIQUE DE GÊNES

Triste situation d'Isolaccia. — Lupo; son opposition à la paix. — Chute et blessure du Saint; sa résignation. — Le Loup et ses partisans se chargent de le transporter sur leurs épaules. — Conversion inattendue de Lupo et de sa faction. — Bulle du Souverain Pontife pour une indulgence en forme de Jubilé.

Rogna, le 13 octobre 1844.

Monsieur,

Que la grâce de l'Esprit saint soit avec vous.

Il est beaucoup plus précieux de souffrir pour l'amour de Dieu que de travailler pour Dieu, notre travail fût-il réglé par une intention toujours droite et pure, parce que les souffrances nous rendent plus semblables à Jésus-Christ, notre divin Modèle. Me voici sur la croix, mais le cœur en paix et inondé de joie. Vous saurez donc qu'arrivés à la dernière plébanie en-deçà des Monts, appelée le Fiumorbo, nous nous transportâmes au lieu principal nommé l'Isolaccia. On peut dire qu'on y trouve la poqulation la plus misérable de tout le Royaume, et les habitants de cet endroit ne se le dissimulent pas; sur deux cents feux environ, il n'y a que vingt ou trente familles qui demeurent dans la localité ; les autres sont dispersées dans la campagne, ne vivant pour la plupart que de rapine et faisant la terreur des environs. Figurez-vous l'ignorance la plus complète des choses de Dieu, l'éloignement des sacrements, et

([) 56e de l'édit. ital.

toutes les autres suites qu'entraîne après elle une existence si déplorable.

Ce qui me porta à aller dans ce lieu, c'est une haine mortelle qui, depuis près de vingt ans, faisait le scandale de toute la Corse. Les deux factions étaient chacune très nombreuses; la mission toucha un parti, qui se montra disposé à faire la paix; mais les autres refusèrent constamment de paraître ; ils vinrent cependant au dernier sermon, et tous furent pénétrés de repentir, excepté un seul qu'on nommait le Loup (Lupo) et c'était un loup infernal, ne proférant que des blasphèmes à vous faire frémir ; ce malheureux, ne voulant pas consentir à la paix, retenait les autres, en sorte qu'il fallut se résigner.

Le matin avant de partir, je célébrai la sainte Messe, je prêchai et j'érigeai le Chemin de la Croix, après quoi je retournai à la maison où j'étais logé et qui est construite à la manière du pays; en entrant dans ma mansarde, quelques planches faisant défaut, jo m'enfonçai et je me blessai en tombant de côté sur une poutre. Des hommes qui étaient là pour se confesser, me retirèrent : si j'étais venu à tomber dans la chambre d'en dessous, c'en était fait de moi. Néanmoins j'avais perdu la respiration et je me croyais sur le point d'expirer; je mourais content toutefois, car j'aurais ainsi vérifié ce que me dit notre saint père le Pape actuellement régnant, Benoit XIV, lorsque j'allai pour la première fois lui baiser les pieds : je lui demandai alors pour toute faveur, qu'il me fît connaître si c'était la volonté de Dieu que je continuasse à donner des missions, ou que je me retirasse au couvent pour vaquer davantage à l'oraison : « Vous êtes un soldat destiné à mourir sur la brèche, me répondit-il : donnez des missions. » Et en effet, je mourais sur là brèche après avoir célébré, prêché et dressé une solide batterie contre l'enfer, je veux dire le Chemin de la Croix.

Je repris peu à peu mes sens, mais j'étais roué, et comme il n'y a dans ce pays ni médecins, ni médicaments, mes compagnons jugèrent bon de me faire transporter dans un lieu voisin, en ajustant un siège sur deux brancards, et ils dirent à ceux qui avaient refusé de faire la paix : « Puisque nous partons d'ici, désolés à cause de vous qui n'avez pas voulu faire la paix, aidez-nous à porter notre père Missionnaire. » Et tous s'offrirent; le Loup à son tour me prit sur ses épaules, mais après avoir fait quelques pas, il se mit à crier : « Arrêtez ! arrêtez ! » On mit bas le siège, puis il fit écarter tout le monde et me dit : « Pourtant, mon Père, Dieu me dit de ne pas faire la paix. » — « Ab! mon fils, le diable vous le dit; mais Dieu ordonne le contraire. - — « S'il me l'ordonne, je veux le faire pour l'amour de Dieu; s et cela dit, il tira son arquebuse en l'air, en criant : « Vive la paix ! » Tous les autres déchargèrent également leurs armes en criant à leur tour : « Vive la paix! » C'est ainsi que les Corses manifestent leur joie. Le jour suivant, un père Capucin vint me dire que la paix avait été conclue entre tous. Voilà comment la chute d'un Saul a converti le Loup en Agneau ; mais frère Léonard n'est pas devenu Paul, il est au contraire plus misérable que jamais1.

Après vous avoir conté cette anecdote, je vous accuse réception de votre excellente lettre du 14 septembre passé ; quoique l'exoellentissime Commissaire me l'ait envoyée aussitôt qu'il l'eût reçue, par un malheur ordinaire dans ces contrées elle ne m'est parvenue que hier, 12 de ce mois.

J'ai rendu grâca de bon cœur à la divine Providence d'avoir inspiré à nos Sérénissimes Seigneurs la pensée

(1) Le même fait est rapporté avec quelques variantes dans la Vie, part. I. chap. 15, page 156.

de procurer à la Corse un si grand bien ; elle m'en avait aussi suggéré le désir, ainsi que je l'ai écrit à l'excellentissime Commissaire. Mais si l'on considère attentivement la bulle du Souverain Pontife, qui ordonne qu'aussitôt après sa réception, elle soit mise à exécution, il est manifeste qu'il faut user d'épikie : dans cinq ou six jours commence la récolte des châtaignes, et elle dure pendant tout le mois de novembre ; comme une bonne partie des habitants de la campagne en fait sa nourriture habituelle, il ne peut se faire qu'ils laissent là une occupation aussi nécessaire, pour se livrer à des exercices de piété ; même les jours de fête, dès qu'ils ont entendu la messe, ils vont en campagne, parce que s'il vient à pleuvoir, ce fruit est perdu. Jusqu'à la midécembre dure l'ensemencement dans les plaines, autre besogne que ces pauvres gens ne peuvent omettre. Ainsi donc il me semble que l'époque la plus propice serait la dernière quinzaine de décembre, de sorte qu'on en reviendrait au projet que j'ai déjà exposé à l'excellentissime Commissaire, projet d'après lequel la lecture des Capitules imprimés aurait lieu le premier jour de l'an, non seulement dans toutes les plébanies, mais aussi dans les autres lieux, et serait suivie du Te Deum en action de grâces de la pacification générale de ce Royaume ; il est certain que cette cérémonie publique, universelle et si solennelle, aurait de bons effets et ferait impression sur tout le monde.

Je suis présentement de passage dans la plébanie de Rogna, où je séjourne dans un couvent de pères Capucins, pour soigner ma santé. J'écris à l'excellentissime Commissaire de m'envoyer une embarcation quelconque à Campoloro pour aller à Bastia, et conférer avec lui. Je mettrai toujours mon sentiment au-dessous du sentiment des autres. — Vive Jésus!

Avec cela, si les motifs que j'ai indiqués ne sont pas

suffisants pour lever le doute en question, il suffit d'écrire deux mots à l'Eminentissime Cardinal Secrétaire d'Etat, qui vous obtiendra aussitôt l'agrément du Saint-Père.

Pardonnez si je vous écris par l'entremise d'un de mes compagnons ; je ne pourrais faire usage de ma main sans m'incommoder gravement. — Vive Jésus !

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