‹ Œuvres complètesChapitre 13 sur 155 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Naissance et patrie de saint Léonard ; — ses parents ; comment il passa son enfance.

Port-Maurice, ville du diocèse d'Albenga, située sur la Rivière du Ponent, faisant partie autrefois de la république de Gênes, aujourd'hui des Etats Sardes, fut le lieu de naissance de saint Léonard1. Il naquit le 20 décembre de Tannée 1676; le même jour il fut baptisé dans Téglise collégiale de Saint-Maurice, et reçut les noms de Paul-Jérôme. Ses parents, Dominique Casanuova et Anne-Marie Benza, y jouissaient d'une honnête fortune ; mais ils étaient surtout recommandables par leur vertu et leur piété. Le père se distinguait particulièrement sous ce rapport ; comme il était capitaine de vaisseau, il avait fait vœu, pour n'être point exposé au danger de perdre la chasteté, de n'admettre jamais aucune femme parmi ses passagers; et ce vœu, il l'observa si scrupuleusement, qu'un jour s'étant vu forcé après de vives instances d'en recevoir une, bien qu'elle fût de mœurs irréprochables, il laissa pour cette fois la conduite du navire à ses matelots, saris vouloir être de la traversée,

(1) Voyez l'appendice I.

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et prit le parti de s'en retourner à pied dans son pays, distant de Gênes de l'espace de quatre-vingts milles1 ; bien qu'on fût alors dans une saison rigoureuse et qu'il fallût parcourir des routes difficiles et des montagnes presque impraticables.

Il perdit sa première femme, qui était mère de notre Saint, lorsque celui-ci n'avait encore que deux ans, et épousa en secondes noces Marie Riolfo, native d'Artallo; il en eut quatre enfants, trois garçons et une fille. Le premier des trois, après s'être appliqué quelque temps à la médecine, voulut imiter saint Léonard, déjà religieux, comme on le dira, dans le couvent deSaint-Bonaventure à Rome ; il embrassa le même institut sous le nom de frère Antoine, et y mourut prêtre, après une vie longue et exemplaire. Le second resta dans le monde, et le troisième prit aussi l'habit des frères Mineurs Récollets2, dans la province de Toscane; il en fut revêtu au couvent de Saint-François du Palco, près de Prato, par le Saint lui-même, son frère, alors gardien de cette maison. La jeune fille, renonçant également au monde, se fit religieuse de l'ordre de Saint-Dominique, dans le monastère de Sainte-Catherine de Sienne, à Taggia, et prit le nom de sœur Marie-Madeleine. Cinq enfants, dont quatre se consacrèrent à Dieu, tels furent les fruits par lesquels Dieu bénit les deux mariages successifs de Dominique Casanuova.

Cet homme vertueux passa à une vie meilleure le 18 mai 1721, après s'être acquis, par ses bonnes oeuvres, la réputation d'un parfait chrétien et d'un homme de bien. S'il fut le modèle des maîtres par le soin qu'il prenait de rappeler à ses subalternes leurs devoirs envers Dieu et de leur en donner l'exemple, l'objet principal de sa sollicitude fut cependant l'éducation de ses enfants, et en par-

(1) Voyez l'appendice IV. (2) Voyez l'avis ci-dessus, pag. vu.

ticulier de Paul-Jérôme. Il remarqua de bonne heure en lui certains indices qui lui donnèrent la douce persuasion que cet enfant était doué d'une âme privilégiée et créée pour le ciel. Dominique, en effet, jouissait de le voir dès ses premières années déjà tout enclin à la piété; il eût désiré cultiver par lui-même- cette tendre plante, en se chargeant de son éducation ; mais considérant qu'il ne pouvait y songer, à cause de sa profession qui l'obligeait à de longues et fréquentes absences, il le confia à son propre père, aïeul par conséquent de l'enfant, Jean-Paul Casanuova, qui était un homme fort religieux, d'une conduite et d'une probité exemplaires. Il ne se dispensait pas cependant, dans l'intervalle de ses voyages, de remplir par lui-même les devoirs d'un bon père à l'égard de son fils, en encourageant son amour pour le bien et pour les choses de Dieu, auxquelles il le voyait de plus en plus porté.

Paul-Jérôme montra, dès l'âge le plus tendre, un grand éloignement pour les divertissements et les jeux de l'enfance; son plus grand plaisir était de construire de petits autels, et de faire des processions, auxquelles il invitait ses camarades ; et après avoir récité avec eux diverses prières, ou chanté des cantiques, il leur faisait souvent de petits sermons, à la façon d'un prédicateur. On était émerveillé de voir ce jeune enfant réciter soir et matin, avec une ferveur extraordinaire, son rosaire et d'autres prières, pour rendre à la très sainte Vierge son tribut d hommage et de vénération. Sa belle-mère s'en réjouissait comme les aatres, et elle a mérité que le Saint lui rendit plus tard ce témoignage, que, pendant les dix ans entiers qu'il vécut sous son autorité, en aucune circonstance, pas même en l'absence de son père, elle ne l'avait contristé. Quand il parlait de son propre père, il avait coutume de dire que, sans la bonne éducation qu'il en avait reçue, il ne savait ce qu'il fût devenu ; aussi rendait-

il grâces à Dieu de lui avoir donné un tel père. L'obéissance exacte, du reste, qu'il pratiquait envers tout le monde, les signes indubitables de piété et de dévotion qu'il ne cessait de donner, lui avaient concilié l'affection et l'estime, non seulement de son père et de sa bellemère, mais encore de tous ceux qui l'approchaient.

Dès ses plus tendres années, il professa envers la très sainte Vierge une dévotion singulière, qui alla toujours croissant dans la suite ; il ne se contentait pas de dresser de petits autels en son honneur, de lui adresser diverses prières, de réciter le Rosaire chaque soir en commun avec la famille; il faisait en outre à pieds nus, en compagnie de ses jeunes camarades, de fréquents pèlerinages à l'église de Notre-Dame-de-la-Plaine, située à deux milles environ de Port-Maurice : là, il donnait un libre cours à sa dévotion ; c'est là surtout que, dans le temps où des tremblements de terre affligeaient la ville de Naples et portaient partout la frayeur, il allait conjurer ardemment la puissante Mère de Dieu de délivrer son pays de ce terrible iléau. Il visitait encore d'autres églises, toujours accompagné de ses mêmes condisciples ; il excitait leur dévotion envers la sainte Vierge, récitait avec eux diverses prières, les instruisait le mieux qu'il pouvait de la doctrine chrétienne, et tâchait, de cette façon, de les tenir éloignés des occasions du péché.

Un jour qu'il revenait d'Oneille en côtoyant la mer, il rencontra un capitaine de navire qui avait pris terre ; celui-ci, en apercevant notre Saint, qui était alors dans la dixième année de son âge, et ses jeunes compagnons, tâcha d'abord de les attirer à lui par des paroles insinuantes, des caresses et de petits présents qu'il leur fit; puis dévoilant les desseins criminels qu'il couvait dans son cœur, il tenta de les séduire et de les porter au mal. Ces innocents enfants, surpris d'une conduite si imprévue, furent saisis d'une juste crainte en se voyant comme

de faibles agneaux sous la dent d'un loup féroce, dans un lieu solitaire où ils ne pouvaient espérer de secours que de Dieu seul, et ils se mirent tous à prendre la fuite; c'est le moyen, le plus sûr de vaincre en pareilles rencontres. Le premier à fuir, après avoir donné aux autres le signal, fut notre Saint, il fut promptement obéi de la petite troupe; tous le suivirent dans sa course précipitée. Furieux de se voir trompé dans son attente, l'infâme capitaine se mit à les poursuivre, l'épée à la main ; mais il eut beau faire, il ne put en atteindre aucun, en sorte qu'ils arrivèrent tous hors d'haleine, mais sains et saufs, au faubourg de la marine de Port- Maurice. Ayant ainsi échappé au danger, l'excellent enfant se rendit directement à l'église pour remercier le Seigneur de l'en avoir préservé, puis il fit un pèlerinage nu-pieds à Notre-Dame-de-la-Plaine, à deux milles, comme on l'a déjà dit, de la ville, pour témoigner à Marie sa reconnaissance du bienfait qu'il croyait dû à son intercession.

En un mot, il était encore enfant, qu'il était déjà tellement adonné à la piété et à la dévotion, qu'on pouvait le proposer pour modèle à ses condisciples; son plus grand souci étant d'éviter le péché et de conserver son innocence.

Il ne faut pas croire cependant que ses premières années furent exclusivement consacrées à des exercices de religion ; il fréquenta aussi l'école publique de sa ville natale et s'appliqua aux études qui convenaient à son âge, et il le fit avec tant de diligence et de succès que souvent, au rapport de son maître, il remportait les prix et les éloges. En faisant ainsi marcher de pair, dès le premier âge, l'amour et la pratique des vertus avec l'étude des premiers rudiments des lettres humaines, il laissait clairement apercevoir a quiconque l'observait, que Dieu le disposait à de grandes choses et le destinait à un degré

éminent do perfection. Il faut, en effet, que le Seigneur ait enrichi son serviteur d'une grâce bien spéciale de piété et de pureté dès 1 âge le plus tendre, puisque dos lors, tant sous le rapport de l'obéissance à ses supérieurs, que pour ses progrès dans les sciences et dans la vertu, il s'est acquis l'estime de tous ses concitoyens de Port-Maurice, et surtout de ceux qui le connurent particulièrement.

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