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CHAPITRE II

Arrivé à Rome de saint Léonard ; — son séjour en qualité d'étudiant dans cette capitale.

Notre Saint avait atteint l'âge de douze ou treize ans environ, lorsque la renommée de sa grande pureté de moeurs, de ses rares talents et de son excellent naturel, arriva jusqu'aux oreilles de son oncle paternel, Augustin Casanuova. Cet homme, qui jouissait d'une belle fortune, habitait Rome. Il fit venir son neveu auprès de lui, afin de le faire jouir des ressources que la capitale du monde chrétien offrirait à sa piété et à ses études. Il ne fut point trompé dans son attente; il le confia à un maître habile, doué de toutes les qualités requises chez ceux qui sont chargés d'instruire la jeunesse, et il lui trouva un pieux confesseur dans la personne du père Grifonelli, de la Chiesa. Nuova1. Sous une telle direction, le jeune Paul fit en peu de temps de si grands pro-

(1) Ou Neuve-Eglise; c'est ainsi qu'on nomme vulgairement l'église de Sainte- Marie-en-Valicella, desservie par les prêtres de l'Oratoire de saint Philippe de Néri.

grès dans les études et dans la vertu, qu'il captiva complètement le cœur de son oncle. En effet, quoique celuici eût deux fils, d'un caractère à la vérité tout différent de celui de leur cousin, il ne put s'empêcher d'être si touché de la conduite édifiante de ce dernier, de son attachement à ses devoirs, de sa réserve, de son éloignement de toute dissipation, de sa modestie, de sa dévotion, et de toutes les autres qualités qui le rendaient aimable, qu'il commença à le traiter avec plus d'affection que ses propres enfants. Le neveu répondait à l'amour de son oncle par la plus parfaite soumission, obéissant exactement à tout ce qu'il lui commandait, et mettant à profit les avis que cet homme sage et vraiment vertueux lui donnait de temps en temps.

Au bout de trois ans d'études privées, Augustin jugea bon de lui faire suivre les leçons publiques du Collège Romain.1 Il y eut pour maitre le père Tolommei, jésuite, que son savoir ainsi que ses vertus ont rendu célèbre, et qui fut depuis créé cardinal. Il suivit quelque temps le3 leçons d'un si digne maître, puis celles d'autres professeurs du même Institut. Les fruits qu'il en recueillit furent tels qu'on le jugea capable d'enseigner publiquement à l'églisu la doctrine chrétienne.

Il était âgé d'environ seize ans, quand, de l'école privée du prêtre Don Francois Santoléri, qui lui enseigna la grammaire, il passa au Collège Romain, où il étudia pendant deux ans les humanités et la rhétorique; il fréquenta ensuite la Minerve,2 où lui furent dictés les éléments de la physique et de la logique ; puis il revint au College Romain, et y acheva son cours de philoso-

(1) C'est ainsi qu'on nomme communément l'Université Grê'jorienne , dirigée par les Pères de la Compagnie de Jésus.

{%) C'est-à dire le collège de saint Thomas d'Aquin, au couvent des Dominicains de Sainte-Marie, sur la place de la Minerve. L'enseignement y est donné par les Dominicains ou Frères Prêcheurs.

phie : la partie morale était expliquée par le père Tolommei dont nous avons parlé. Tandis qu'il étudiait la logique, il commença à fréquenter l'oratoire du père Caravita1 ; il fut bientôt inscrit dans la division des douze apôtres; on donne ce nom à douze membres de la congrégation qui, à raison de leur piété et de leur zèle pour le salut des âmes, sont chargés de faire le catéchisme dans les églises, de rechercher les ignorants qui traînent dans les rues, les jours de fêtes, et de les conduire aux sermons et aux missions..

Dès lors il s'adonna d'une manière spéciale à une vie tout intérieure et spirituelle ; il s'approchait des sacrements dans l'oratoire même tous les jours de fête et il prit l'habitude de recommander chaque jour son âme à Dieu, soir et matin, comme s'il eût dû mourir le jour même ou la nuit suivante. Il était modeste, humble, pieux, studieux et vigilant sur lui-même, au point que jamais il ne dit une parole, ni ne fit la moindre action qu'on pût regarder comme un péché, ou qui fût de nature à causer du scandale et de l'étonnement; tous ses entretiens avec ses compagnons roulaient sur des sujets de piété ou d'étude, si bien que sa vertu et sa vie exemplaire en faisaient le miroir de toute la jeunesse qui fréquentait le Collège Romain ; il était pour chacun un objet d'édification et un modèle accompli.

Aimant la solitude et la retraite, il eut peu d'amis, mais il n'en eut que de vertueux, comme cela doit être : quiconque veut se maintenir dans l'innocence et rester étranger au vice, doit fuir les mauvais compagnons ; c'est ce que fit notre Saint ; aussi, parlant plus tard des années de sa jeunesse qu'il avait passées dans le siècle, il ren-

(1) Oratoire ou se réunit, sous la direction des Pères de la Compagnie de Jésus, une congrégation d'hommes qui ont pour but de s'exercer à la pratique de la vertu et de la piété chrétienne.

dait grâces au Seigneur de n'avoir eu à cette époque de sa vie, pour maîtres, pour confesseurs et pour compagnons, que des personnes distinguées par leurs talents et par leurs vertus.

Un de ses compagnons pour lequel il avait une prédilection marquée, était un certain Louis Foggia, doreur de profession ; le Serviteur de Dieu en racontait des choses admirables ; il se félicitait de l'avoir eu pour ami et assurait n'avoir jamais entendu sortir de sa bouche que des discours édifiants. C'est de lui qu'il avait appris la grande maxime que, pour ne pas se laisser aller à l'impatience ou à d'autres défauts, il faut marcher constamment en la présence de Dieu. Ce vertueux ami, qui, au témoignage du Serviteur de Dieu, fit dans la suite une mort vraiment digne d'envie, lui proposa un jour de le mener au sermon, et le conduisit sur une place où l'on voyait encore suspendu au gibet le corps d'un criminel, qui venait d'être exécuté; se tournant alors vers son jeune ami, Louis lui dit : « Mon cher, voilà le sermon : quiconque vit mal est tôt ou tard atteint par la justice divine ; car, lorsqu'un homme n'a pas la crainte de Dieu, il est capable de commettre tous les crimes. » Ces paroles et ce spectacle émurent vivement le Serviteur de Dieu, qui en conçut encore une plus grande horreur du péché.

Un autre compagnon que ses excellentes qualités lièrent aussi d'amitié avec saint Léonard, fut le jeune Pierre Miré, autrefois son condisciple au Collège Romain et ensuite prêtre exemplaire. Dans la déposition qu'il a faite touchant le Serviteur de Dieu, Pierre mentionne plusieurs faits déjà rapportés plus haut et il ajoute que, lorsque le Saint le conduisait, les jours de congé, à la campagne de son oncle Augustin, sur la voie Salara, il voulait qu'on récitât en chemin soit le rosaire, soit la couronne de la sainte Vierge, afin de commencer la

récréation par un exercice de piété. Cette liaison dura l'espace de cinq ans. Pierre assure encore que le Saint, inscrit, comme nous l'avons dit, à l'oratoire du père Caravita, et choisi pour faire partie de la section qu'on appelait des « douze apôtres, » procurait la plus grande édification à tous ses condisciples et même aux confrères de sa section, de sorte que plusieurs s'adressaient à lui pour être instruits dans l'observance des règles de la congrégation ; il les pratiquait lui-même avec une exactitude parfaite, tout en fixant les yeux sur les vertus de ses camarades les plus exemplaires, afin de les imiter et de les surpasser, s'il était possible ; il faisait toutes ses actions avec une pureté d'intention et une ferveur qui tenait de l'héroïsme. Pour s'acquitter de l'office qui lui avait été confié par la congrégation, il s'en allait, les jours de fête, par les rues et les places publiques de Rome, exhortant tout le monde à se rendre aux sermons ou aux missions que les pères jésuites ont coutume de prêcher, à diverses époques de l'année, dans certaines églises déterminées de la ville. Il n'avait que dix-sept ans quand il fut inscrit dans ce petit cercle, et il remplissait la mission d'apôtre avec tant d'humilité, de zèle et de modestie, qu'il réussissait admirablement. Il entraînait chaque fois beaucoup de monde dans les églises ; les paroles inconvenantes, les dédains, les injures qu'il avait souvent à essuyer de la part des libertins et des personnes irréligieuses, rien ne pouvait l'inquiéter, ni ralentir son zèle. Sa grande dévotion n'étant pas encore satisfaite des nombreux exercices de piété qui se pratiquaient dans l'oratoire du père Caravita, il voulut de plus s'inscrire dans celui de saint Philippe de Néri à la Chiesa Nuova, où, comme on l'a déjà dit, il avait son confesseur, le père Grifonelli. En outre, comme il était surtout attentif à pratiquer les vertus les plus appropriées à son âge, il faisait assidue-

ment sa lecture spirituelle, particulièrement dans Vintroduction à la vie dévote, de saint François de Sales, qu'il portait toujours sur lui, professant pour le saint auteur une dévotion spéciale. Il s'approchait souvent des sacrements et trouvait ses délices à visiter les églises et à entendre des sermons; il les retenait en partie de mémoire et les débitait ensuite aux personnes de sa maison. D'après tout cela, il est aisé de comprendre que, dès lors, il fut communément regardé comme un jeune homme d'une piété solide et d"une eminente vertu. Il racontait lui-même, dans un âge plus avancé, qu'ayant fait, lorsqu'il était encore séculier, sa confession générale au père Grifonelli, dans la cellule même jadis occupée par saint Philippe de Néri, Dieu daigna lui donner une si vive contrition, que, changé en un autre homme, il sentit s'accroître dans son cœur l'amour des austérités et des pénitences ; il ajoutait ensuite, par humilité, qu'alors il avait un peu de ferveur, mais que depuis il l'avait totalement perdue.

Prêchant à Rome, en 1749, et exhortant les fidèles à conserver et à accroître en eux la grâce de Dieu, entre autres moyens qu'il leur inculqua pour obtenir ce résultat, il leur conseilla de s'affilier à quelque pieuse congrégation, les assurant qu'il parlait d'expérience et ajoutant que s'il avait fait quelque bien et surtout évité le mal dans sa jeunesse, il s'en croyait redevable à la faveur qu'il avait eue d'être agrégé à l'oratoire du père Caravita et à celui de la Chiesa Nuova.

Dans les pieuses réunions de ces congrégations, il s'enflammait d'un tel amour pour la vertu, d'un tel désir de souffrir et de mortifier son corps, qu'en rentrant chez son oncle, il ne pouvait s'empêcher de laisser transpirer la ferveur dont il était rempli ; il ne parlait que des choses de Dieu, racontait la via des saints dont on faisait mémoire ce jour-là, ou débitait les sermons et les

instructions qu'il avait entendus, soit dans les oratoires, soit dans les églises. Il se livrait souvent à ces pieux discours le soir pendant le souper, et il était si préoccupé de son sujet qu'il oubliait même de manger. Son oncle, s'apercevant parfois que le repas allait finir sans qu'il eût pris la moindre chose, lui ordonnait de se taire et de manger, ajoutant que ses auditeurs auraient soin d'imiter la vie des saints dont il avait parlé. Cependant quelques-uns auguraient de là que ce vertueux jeune homme deviendrait un jour un grand prédicateur ; d'autres remarquèrent qu'il passait à dessein l'heure du souper dans ces pieux entretiens, afin qu'entre temps, les mets dont il voulait se priver se refroidissant, il eût un prétexte de s'en passer, et pût dissimuler ainsi son esprit de mortification. Il usait de mille industries pour cacher de même les autres pénitences par lesquelles il châtiait son corps, afin de l'assujettir à l'esprit ; toutefois il ne put empêcher que diverses personnes de la maison ne s'aperçussent clairement qu'il laissait son lit la nuit, pour se coucher sur le pavement nu de sa chambre, reposant sa tête sur une planche, ou sur une pierre qu'il tenait cachée dans sa chambre même ; on trouva encore d'autres instruments de pénitence, tels que disciplines et cilices, dont on remarqua très bien qu'il faisait usage.

Tel était enfin le genre de vie du Serviteur de Dieu, que son oncle Augustin, le voyant si adonné à la mortification, si retiré, si étranger à toute espèce de délassements, et presque toujours renfermé dans sa chambre, en vint à craindre pour lui une phthisie, et il écrivit même à son père pour lui faire part de ses appréhensions. Par cette vie exemplaire, innocente et mortifiée, il faisait chez son oncle l'édification de tout le monde; et beaucoup de personnes, en admirant ses vertus et les dispositions extraordinaires qu'il manifestait pour le

ministère apostolique, s'en formèrent la plus haute idée; il y en eut même qui allèrent jusqu'à dire que c'était un saint et qu'il parlait comme un saint. Néanmoins, quelque progrès qu'il fit dans la voie du salut, même en vivant au milieu du monde, il résolut de servir Dieu plus parfaitement et de correspondre à la voix intérieure qui, depuis quelque temps, l'appelait à l'état religieux, en lui manifestant sa vocation.

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