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CHAPITRE III

Il manifeste sa vocation pour l'état religieux — Difficultés qu'il rencontre à ce sujet

Il y avait déjà un certain temps que saint Léonard se sentait intérieurement appelé à embrasser la vie religieuse, sans être toutefois déterminé en faveur d'aucun institut en particulier ; à la suite des ferventes oraisons et des pénitences diverses, qu'il faisait pour s'assurer des desseins de Dieu sur lui, il sentait ce désir s'accroître de jour en jour dans son cœur ; c'est pourquoi il se décida à en parler. 11 était dans la dix-neuvième année de son âge. Le premier auquel il fit part de sa vocation fut le père Grifonelli, son confesseur; celui-ci, connaissant le caractère et les bonnes qualités de son pénitent, jugea aussitôt qu'elle venait de Dieu, et commença à lui faire subir diverses épreuves; il l'exerçait tantôt à une vertu, tantôt à une autre, et le pieux jeune homme montrait en toute circonstance la plus prompte obéissance. Un jour, son père spirituel lui ordonna de passer chez les libraires de Rome, pour acheter un livre qui renfermât, réunies en un seul

volume bien relié, les fables d'Esope, de Bertoldo et de Bertoldino. Quoique le jeuue homme prévit à l'instant même l'impossibilité de trouver un pareil livre, et les moqueries auxquelles ses démarches allaient l'exposer, il se mit aussitôt en course pour exécuter cet ordre singulier, et il fit le tour des libraires, sans se rebuter, quoiqu'il ne recueillit de ses recherches que ce qu'il avait prévu. Enfin, comme si rien n'était, il revint gaiment à la Chiesa Nuova, pour dire au père Grifonelli qu'il n'avait pu trouver le livre en question, mais qu'il était disposé à recommencer et à faire de plus diligentes recherches , s'il le jugeait bon ; celui-ci lui répondit qu'il était persuadé que sa stupidité ne lui permettrait pas de trouver une chose aussi facile; le jeune homme se tut et ne dit pas un mot pour se défendre ou se disculper.

C'est ainsi que ce prudent directeur s'assurait de plus en plus de la vocation de notre Saint, qu'il avait du reste reconnue dès le principe pour véritable : mais s'abstenant encore de lui manifester son sentiment, il l'exhortait à demander à Dieu de nouvelles lumières, afin de ne pas prendre le change dans une affaire de cette importance; c'est ce qu'il faisait, ne priant que pour cette fin et redoublant les pénitences et les mortifications, dont nous avons parlé dans le chapitre précédent.

Un jour qu'il traversait la place du Gésu, dans le temps même où il songeait à l'institut qu'il devait embrasser, il vit passer deux religieux, d'un extérieur pauvre, et d'un maintien fort modeste; il fut édifié et frappé à leur aspect, et, comme il le racontait dans la suite en parlant de sa vocation, il lui sembla voir deux anges descendus du ciel; en même temps il se sentit enflammé du désir d'embrasser leur genre de vie. Mais ne sachant pas à quel ordre ils appartenaient, ni quel couvent ils habitaient, il se mit à les suivre jusqu'à ce

qu'il les vit entrer dans le couvent ou Retraite de Saint- Bonaventure, situé sur le Palatin, et habité par les frères Mineurs Réformés de Saint-François. Il entra dans l'église du couvent au moment précis où les religieux commençaient la récitation des complies, et il en entendit les premiers mots : Converte nos, Deus, salutaris noster : « Convertissez-nous, ô Dieu, notre Sauveur. » Il se sentit incontinent frappé au cœur par ces paroles, et éclairé d'une lumière d'en haut, il se détermina sur-le-champ à embrasser ce rigoureux institut, se disant à lui-même : Hœc requies mea ; « c'est ici le lieu de mon repos. » Tout joyeux de cet heureux concours de circonstances, il alia aussitôt trouver le père Grifonelli, et après lui avoir fidèlement exposé les faits, il s'en remit à sa décision, attendant qu'il lui dit clairement si c'était la volonté de Dieu qu'il prit ce parti. Le sage directeur, qui jusque-là n'avait jamais donné une réponse définitive aux consultations du pieux jeune homme touchant sa vocation, réfléchissant à ce qu'il venait de raconter, et remarquant la ferveur extraordinaire dont il était embrasé, lui répondit que sa vocation était véritable, et l'assura que c'était la volonté de Dieu qu'il entrât au couvent de Saint-Bonaventure. Le père Grifonelli , qui fréquentait cette maison , connaissait parfaitement l'exacte régularité qui, y régnait.

Toutes ces particularités sont parvenues à notre connaissance par les dépositions qui furent faites dans le procès de la béatification, par ceux qui assurent les avoir entendues, en diverses circonstances, de la bouche même du Saint; il avait coutume d'ajouter en outre que le père Grifonelli, après l'avoir confirmé dans sa vocation, afin de l'encourager et de l'y disposer de mieux en mieux, l'envoyait souvent à Saint-Bonaventure, et qu'il lui ordonna aussi d'exposer son intérieur à quelques personnes instruites et prudentes, afin d'être plus cer-

tain de ne pas se tromper en suivant leurs conseils.

Le jeune homme, toujours soumis, s'adressa à trois religieux qui jouissaient alors d'une grande réputation à Rome, savoir : le père Boldigiani, jésuite, le père Pie de Santa Colomba, gardien, cette année-là, du couvent même de Saint-Bonaventure, et un père dominicain, demeurant à Sainte-Sabine, dont on n'a pas pu savoir le nom. Il leur exposa ingénument son désir et tout ce qui lui était arrivé, et tous trois lui répondirent que sa vocation venait de Dieu, et que le Ciel l'appelait à se faire franciscain dans le couvent indiqué plus haut; dès lors il forma le ferme propos d'exécuter la résolution déjà prise, en dépit de tous les obstacles et de toutes les contradictions qu'il pouvait fort bien prévoir.

En effet, il raconta lui-même, dans la suite, qu'il rencontra aussitôt une violente opposition de la part de son oncle Augustin ; celui-ci n'eut pas plus tôt connaissance du dessein de son neveu, qu'il s'abandonna à un accès de colère, lui en fit d'amers reproches, et chercha à l'en détourner : il lui dit que son père apprendrait sa détermination avec la plus grande peine, puisqu'il ne l'avait envoyé à Rome que pour faire ses études et s'appliquer à la médecine, comme il avait déjà commencé à le faire, ce que voulait aussi Augustin. Il tâcha, en outre, de l'entraver de toutes manières; tantôt il lui remettait devant les yeux la rigueur de l'institut qu'il voulait embrasser, tantôt il le traitait d'hypocrite, lui parlait avec dureté, avec hauteur, avec mépris. Mais le trouvant inébranlable dans sa résolution, il fit une dernière tentative : ce fut de le chasser de sa maison, et de l'obliger par conséquent à se procurer un asile chez un autre de ses parents, Léonard Ponzetti; le bon jeune homme pria ce dernier de s'interposer auprès de son oncle, pour en obtenir la permission qu'il désirait; on ne sache pas qu'il l'ait accordée; car, dans la suite, il

refusa même de lui fournir le peu d'argent nécessaire pour les frais de sa vêture, en sorte qu'il dut le mendier auprès de ses autres parents qui habitaient Rome. La conduite de son oncle fut loin d'être imitée par son vertueux père : à la vérité, Dominique Casanuova, en lisant les lettres qui lui étaient écrites en même temps par son fils et par son frère, se sentit comme arracher le cœur de la poitrine et ne put s'empêcher d'éclater en sanglots ; il perdait un fils tendrement aimé et sur lequel il avait fondé toutes ses espérances; néanmoins, ces lettres à la main, il se transporta à l'église, et là, prosterné en face de l'autel, il offrit son fils au Seigneur et lui en fit le sacrifice ; puis il lui répondit en envoyant son consentement et en lui disant d'accomplir la volonté de Dieu, qui l'appelait à son service.

Content en partie, après avoir eu l'agrément de son père, il demeurait très affligé de l'opposition de son oncle, qui persistait à ne vouloir absolument pas que son neveu se fit religieux, et repoussait avec indignation les témoignages de respect et de soumission qu'il en recevait. Il continua donc à habiter sous le toit de Léonard Ponzetti, aïeul paternel de don Hyacinthe Ponzetti, chapelain secret honoraire du pape Pie VI, de sainte mémoire; c'est par lui qu'il avait été accueilli, ainsi qu'il a été dit, lorsqu'il fut chassé par son oncle; il supplia donc son hôte de l'aider dans l'exécution de sa résolution, et il en reçut en effet de si bons services, qu'arrivé au terme après lequel il avait tant soupiré, pour témoigner sa reconnaissance à son bienfaiteur, il prit de lui, comme on le dira, le nom de Léonard.

A l'opposition de son oncle se joignit un autre obstacle, suscité par ses compagnons et ses condisciples. Ceux-ci, lui étant très attachés, lui représentaient sa coraplexion délicate et son état maladif : ils lui faisaient observer que si, en vivant dans le monde, bien nourri,

bien vêtu, il était cependant si débile et si maigre, il n'aurait pas la force de soutenir en religion une vie aussi austère et aussi rigoureuse que l'était celle du couvent où il voulait entrer. Ces discours lui causaient de vives inquiétudes; il appréhendait qu'après avoir revêtu l'habit religieux, il ne dût le déposer et abandonner le noviciat; il dit même un jour à son ami Pierre Miré, que, s'il ne pouvait supporter la rigueur de l'institut, et se voyait contraint d'y renoncer pour défaut de santé, il se retirerait dans son pays pour instruire et former à la piété les enfants pauvres.

Ainsi, toujours persuadé que Dieu le voulait dans cet état, il surmontait toutes les difficultés, en recourant à lui par la prière; afin de s'habituer d'avance aux austérités du cloître, il restreignit de plus en plus son genre de vie ; il demandait aussi à Dieu des forces suffisantes pour exécuter son généreux dessein. Il en fut exaucé; car, s'étant senti porté à omettre pendant quelque temps ses pénitences accoutumées, il devint bientôt fort et robuste, au point qu'il tirait parti de la vigueur de sa santé pour engager ses compagnons à bénir et à remercier le Seigneur, qui ne manque jamais de secourir ceux qui se confient en lui, et donne la vigueur à qui la lui demande avec humilité et persévérance, pour l'employer à son service.

Tous les obstacles une fois levés, il se rendit au couvent de Saint-Bonaventure et se présenta au supérieur, le père Pie de Santa Colomba, religieux d'un grand mérite, qui fonda dans la suite la Retraite de Florence et y mourut avec la réputation d'une vertu consommée; prosterné à ses pieds, il le supplia de l'admettre dans son ordre. Le père gardien hésita d'autant moins d'accéder â ses désirs, que, dès la première entrevue qu'il avait eue avec lui, remarquant son caractère angélique, ses discours modestes et sensés, sa

sincérité et sa droiture de cœur, il l'avait jugé digne d'entrer dans cette sainte retraite; il lui promit donc qu'à la première réception de novices qui aurait lieu, il serait admis, pourvu qu'il persévérât dans sa résolution et continuât à prier Dieu.

A peine eut-il reçu cette réponse si consolante pour lui, qu'il se transporta à la Chiesa Nuova, afin d'informer son confesseur du bon accueil qui avait été fait à sa requête, et de l'espoir qu'on lui avait donné d'être reçu sans tarder dans l'ordre de Saint-François. Tandis qu'il priait pour l'heureuse issue de son affaire, on arriva au mois de septembre de l'année 1697, où les Pères du Définitoire des Mineurs Récollets de la province de Rome, à qui il appartenait de recevoir les novices, l'admirent et le reçurent au couvent de Saint-Françoisà-Ripa, comme un des sujets destinés à la Retraite de Saint-Bonaventure. Il était alors dans sa vingt et unième année, qui fut accomplie le vingt décembre suivant. Se trouvant pourvu de toutes les choses nécessaires, ainsi que des autorisations requises pour recevoir l'habit religieux, le coeur inondé de joie, il partit de Rome, en disant adieu à ses parents, à ses amis, au monde entier, et s'en alla au couvent de Sainte-Marie, à Ponticelli, dans la Sabine, où se trouvait le noviciat des couvents de l'institut.

Il ne se préoccupa que d'une seule chose avant de quitter Rome, ce fut de recommander son plus jeune frère à son ami Pierre Miré; il confia aussi à cet excellent jeune homme tous ses cahiers, en le priant de les donner plus tard à son frère, quand celui-ci serait en état d'en faire usage; c'est ce même frère qui, après s'être appliqué pendant quelque temps à Rome à l'étude de la médecine, comme on l'a indiqué ailleurs, se fit religieux à son tour dans le même institut, sous le nom de frère Antoine.

Arrivé au couvent de Sainte-Marie-des Grâces, le jeune postulant fut accueilli par le père gardien avec amour et bienveillance, et fit aussitôt les exercices spirituels en usage avant la prise d'habit, dont la cérémonie eut lieu le 2 octobre 1697 ; il changea son nom de Paul-Jérôme en celui de frère Léonard, pour la raison que nous avons déjà fait connaître ci-dessus.

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