CHAPITRE IV
Conduite de saint Léonard en qualité de novice et d'étudiant, jusqu'à l'époque où il fut nommé professeur de philosophie.
Revêtu de l'habit de Saint-François, le fervent jeune homme commença son année de noviciat à Sainte-Mariedes-Grâces, sous la direction du père Bernardin de Calenzana, religieux fort zélé et d'une vie austère; il l'eut pour maître durant l'espace de six mois, après lesquels, des mutations ayant eu lieu entre les religieux de divers couvents de l'ordre, au père de Calenzana succéda le père Christin d'Oneille, homme également très apte à la charge de maître des novices. C'est par ces deux sujets distingués que notre Saint fut formé à l'observance des règles de l'institut, comme à tout ce qui regarde la vie religieuse et l'avancement spirituel ; il passa par les épreuves et les mortifications auxquelles on assujettit spécialement les novices, afin de découvrir si c'est vraiment l'esprit de Dieu qui les a fait entrer en religion. Bien qu'à cause de la mort do ceux qui furent à cette époque ou ses maîtres ou ses compagnons, on n'ait que peu de détails sur les vertus qu'il fit particulièrement éclater pendant son noviciat, on voit néan-
moins qu'il lecoramença et le poursuivitavec unegrande ferveur, qu'il l'ut très fidèle observateur des règles et des constitutions de l'ordre, et que, par sa modestie et la pratique de toutes les autres vertus, il surpassait ses compagnons, même les plus fervents; aussi faisait-il l'admiration et l'édification des religieux déjà consommés dans la perfection, qui prévirent dès lors que ce jeuDe novice serait un jour la gloire de la religion. Luimême, dans un âge plus avancé, quand il lui arrivait de parler de cette heureuse époque, appelait le jour où il avait revêtu l'habit religieux, le jour de sa conversion, et l'année de son noviciat, l'année sainte; il se plaignait par humilité d'avoir perdu la ferveur qu'il avait alors, et de n'avoir fait que reculer au lieu d'avancer dans Je chemin de la vertu. On peut de là inférer légitimement avec quelle ferveur et quel zèle extraordinaire il s'appliqua cette année-là à la pratique de toutes les vertus, puisqu'il regrettait les dispositions qu'il disait avoir eues pendant son noviciat, alors même que sa vie n'était qu'un progrès continuel dans la plus haute perfection. En réalité, tous les religieux, édifiés et satisfaits, l'admirent d'une voix unanime à la profession solennelle. Il la fit, après s'y être préparé par beaucoup de prières, le 2 octobre 1698, dans le même couvent de Sainte-Mariedes-Grâces, et se consacra entièrement au Seigneur par les trois vœux de religion.
Il s'était fait antérieurement une règle d'employer tout son temps, soit à l'étude de la perfection religieuse, soit à la lecture des livres spirituels ou à l'oraison, soit à remplir fidèlement les devoirs de son état ; il confirma cette résolution et la maintint en réalité sans jamais s'en écarter. Il se proposa en outre d'observer ses vœux avec toute la perfection possible; aussi fut-il très jaloux de s'acquitter avec exactitude, non seulement des points les plus importants prescrits par la règle de Saint-
François et par les statuts de la Réforme, mais même de ceux qui sont réputés les plus secondaires, sachant bien que l'observance des uns facilite celle des autres. Il sortit donc du noviciat et se rendit à Rome pour suivre, au couvent de Saint-Bonaventure, les cours de philosophie et de théologie. Tout en se livrant à ces études, il mit une diligence et une attention continuelle à remplir ses engagements ; il exhortait même ses compagnons à être fidèles jusque dans les plus petites choses, et exacts à garder les pieuses pratiques de l'ordre, par la raison qu'il ne faut pas regarder comme peu de chose, ce qui peut plaire ou déplaire à Dieu. « Si, pendant que nous sommes jeunes, ajoutait-il quelquefois, nous ne faisons pas cas des petites choses et si nous y manquons avec advertance, nous nous permettrons de manquer aux points les plus importants, lorsque nous serons plus avancés en âge et que nous aurons plus de liberté. » Si par sa conduite il servait de modèle, par de tels discours il animait les autres religieux à la pratique de toutes les vertus; aussi la communauté était-elle émerveillée de voir avec quelle rapidité il tendait à la sainteté la plus sublime. Cette pensée le suivait même pendant les heures de récréation, lorsqu'il se promenait au jardin avec ses confrères : « Espérons en Dieu, avait-il coutume de dire, et avec le secours de sa grâce, qui ne manque jamais, surtout lorsqu'on la demande avec humilité et confiance, nous pouvons non seulement être bons, mais même devenir des saints » Il les porta à se choisir chaque semaine une vertu, dont chacun devait produire entre temps le plus d'actes possible; cette vertu et les moyens de l'acquérir devaient faire le sujet des conversations. Il établit encore que si quelqu'un venait à commettre une faute, il fût obligé, dans la conférence qu'ils avaient entre eux, de se mettre à genoux devant un de ses condisciples, de le prier d'avoir la
charité de l'avertir des manquements qu'on avait remarqués en lui, et de promettre, avec l'aide de Dieu, de s'amender.
Il produisit de grands fruits parmi ses condisciples par ces saintes industries ; il était parvenu à convertir le temps des récréations en pieux colloques, et en une école de perfection ; au lieu de passer ce temps-là en discours vains ou inutiles, on ne s'entretenait que de choses spirituelles, particulièrement de la dévotien à la très sainte Vierge, qui croissait de jour en jour, conjointement avec l'amour de la vertu, dans son cœur et dans celui des autres novices.
Très souvent aussi il laissait percer avec complaisance, dans ses discours, le vif désir qu'il nourrissait d'aller parmi les infidèles gagner des âmes à Jésus- Christ, et de lui sacrifier son sang et sa vie. Ce désir le pressait tellement que parfois, se figurant qu'il se trouvait au milieu des peuples barbares, il se représentait ce qu'il leur dirait pour les porter à embrasser l'Evangile, comment il se serait comporté si on l'avait pris et jeté en prison, quel genre de martyre ils lui auraient fait subir, et comment il se serait préparé à mourir pour la foi. Il arriva qu'en ce temps-là, monseigneur de Tournon, qui fut depuis cardinal, se disposant à partir pour la Chine, cherchait à emmener avec lui des ouvriers évangéliques, fervents et zélés, capables de réussir dans une entreprise aussi pénible que difficile. Léonard en eut connaissance, et quoiqu'il ne fût encore qu'étudiant, il lui sembla que c'était une occasion favorable de réaliser son vœu le plus cher ; il s'offrit donc pour cette grande entreprise, et les supérieurs, après avoir conféré entre eux et avec quelques cardinaux, résolurent qu'il partirait pour la Chine avec le père Pierre de Vicovaro, son condisciple dans le même couvent de Saint-Bonaventure. Ce projet n'eut pas de suite à cause de quelques empêche-
ments survenus à l'improviste; le Saint en eut un vif déplaisir, et souvent, dans le cours de sa vie, on lui entendait dire qu'il n'avait pas été jugé digne de répandre son sang pour l'amour de Jésus-Christ. Et quand, dans la suite, il apprenait que la persécution sévissait contre les chrétiens dans ce vaste empire, levant les yeux au ciel : « Moi aussi, s'écriait-il, je devais en être; mais mes péchés ont été la cause que je n'y suis pas allé. " Ces paroles peignaient bien le désir ardent qu'il conservait toujours de propager la foi catholique, et de mourir pour elle.
Ayant perdu l'espoir de passer en Chine, il tâcha d'être chargé des missions de la vallée de Lucerne, et il en parla au cardinal Colloredo, qui pouvait l'aider beaucoup; mais celui-ci lui répondit que ce n'était pas la volonté de Dieu qu'il allât chez les infidèles, parce qu'il était destiné aux missions d'Italie. L'événement prouva dans la suite que cette réponse n'avait pas été faite sans une inspiration spéciale de Dieu ; saint Léonard la reçut aussi comme venant du ciel; il ne demanda plus d'être envoyé dans les pays lointains, mais il s'appliqua à l'étude de la théologie, qui était enseignée au couvent de Saint-Bonaventure par le père Thomas de Gênes, mineur observantin; et son cours achevé, il s'adonna aux missions, qu'il prêcha avec des fruits extraordinaires, dans les diverses contrées de l'Italie, ainsi qu'on le rapportera en détail ci-après.
Cependant le père gardien fut prié de désigner un de ses religieux pour prêcher, pendant le carême, aux jeunes filles du conservatoire de Saint-Jean-de-Latran, qui se trouvaient alors au nombre de trois cents, et dont la direction spirituelle était confiée aux religieux du couvent de Saint-Bonaventure1. Ce supérieur se
(I) On no. urne con*.ervatoires, en Italie, des refuges, asiles ou pensionnats de jeunes filles et même de femmes, érigés dans le but soit
décida aussitôt à confier cette charge à notre Saint ; car, quoiqu'il ne fût que diacre et simple étudiant, par les sermons prêches au réfectoire, il avait donné des preuves certaines de son talent et de son habileté pour la chaire. Ayant donc reçu cet ordre, il s'y soumit humblement, et se mit en devoir de l'exécuter; toujours accompagné d'un religieux plus ancien, quand il se rendait de son couvent au conservatoire, il entreprit et acheva ce carême avec tant de zèle et d'édification, que longtemps après on parlait encore des fruits salutaires et abondants qu'avait produits sa parole. Le recteur du conservatoire, qui prenait plaisir à l'écouter et à voir les effets qu'opérait l'efficacité de ses prédications, animées d'un esprit vraiment apostolique, s'écria, plein d'admiration : « Ce jeune homme sera un jour une trompette éclatante de l'évangile, qui ramènera beaucoup de pécheurs dans la voie du salut! »
Peu après, il fut ordonné prêtre à Rome, et dès ce moment il s'adonna à un genre de vie plus parfait encore que celui qu'il avait suivi jusque-la ; il commença alors et continua jusqu'à la fin de sa vie à se confesser chaque matin avant de monter à l'autel; souvent même il se confessait le soir et le matin, afin d'être mieux préparé à cette grande action ; et dans la célébration de la sainte messe, il observait toujours avec une scrupuleuse exactitude les cérémonies établies par l'Eglise.
Aux disciplines, aux jeûnes et aux mortifications prescrites par les règles de son austère institut, il ajoutait beaucoup d'autres pénitences ; en outre, non content
de les soustraire au libertinage ou de les en préserver, soit de leur procurer une instruction et une éducation en harmonie avec leur condition. Il en existe à Rome un grand nombre pour toutes les classes de la société : pour les nobles, les jeunes personnes d'honnête condition, les pauvres, les orphelines, les enfants abandonnés, les néophytes, les filles repenties, etc.
de satisfaire avec exactitude aux obligations de sa profession, il s'exerçait encore à diverses pratiques de piété auxquelles il n'était pas tenu, et il faisait tout avec tant de perfection, que ses confrères ne purent jamais découvrir le moindre défaut dans ses paroles ni dans ses actions.
Il termina le cours de ses études avec un succès merveilleux, qui était dû à ses talents naturels aussi bien qu'à l'application sérieuse qu'il y avait apportée. Il avait, en effet, tant d'amour pour l'étude, qu'il l'inculquait même aux autres; ainsi, dans les diverses conférences qu'il fit aux religieux sur les vertus qu'ils doivent pratiquer, il revenait souvent sur la nécessité de ne jamais cesser d'étudier, afin d'acquérir de nouvelles connaissances pour procurer la gloire de Dieu et le salut des âmes, ce qu'on n'acquiert pas sans étude. Il ajoutait quelquefois qu'il avait toujours étudié et qu'il étudiait encore continuellement dans ce but. C'est parce que, dans tout le cours de sa vie, il avait joint ensemble l'étude de la perfection et celle des sciences, qu'il s'acquit la réputation d'un savant et d'un saint ; tout le monde vantait et admirait sa sainteté et son savoir.