‹ Œuvres complètesChapitre 17 sur 155 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Il est nommé professeur de philosophie. — Sa maladie ; — son séjour à Naples et à Port-Maurice pour le rétablissement de sa santé.

Les supérieurs qui connaissaient le talent et les précieuses qualités de saint Léonard, le destinèrent à l'enseignement de la philosophie dans le couvent de

Saint-BoDaventure, persuadés que la jeunesse, sous sa discipline, ne ferait pas moins de progrès dans la science que dans la piété. Il accepta la charge de professeur, et l'on espérait généralement qu'il s'en acquitterait avec beaucoup de succès. Cependant la Providence qui l'avait destiné, non pas à enseigner dans les écoles, mais à annoncer la parole de Dieu en chaire, disposa les choses de telle sorte que, dès la première année, il fut contraint de renoncer à son emploi. Comme il était d'une constitution délicate, et qu'il joignait à de rigoureuses pénitences une application infatigable à l'étude, il s'affaiblit au point qu'il devint comme un squelette, n'ajant plus que la peau sur les os. Il fut aussitôt déchargé de sa classe, et pendant quelque temps on lui fit garder l'infirmerie, où on lui procura tous les remèdes jugés propres à rétablir sa santé. Malgré ces soins, le malade ne faisait qu'empirer, au point qu'après l'essai de divers médicaments il vomissait une grande quantité de sang; les médecins d'ailleurs déclaraient qu'il était étique et que sa guérison était désespérée. Les religieux, très affectés de son état, songèrent, d'après le conseil des hommes de l'art, à l'envoyer à Naples, pour essayer si ce climat ne lui apporterait pas quelque soulagement. Avec la permission du Ministre-Général de l'ordre, il partit en effet pour cette capitale et y demeura quelques mois ; mais les crachats sanguinolents devenant de plus en plus abondants, le père gardien du couvent de Saint-Bonaventure en ayant eu connaissance, lui écrivit de revenir à Rome : il se mit aussitôt en marche dans cette direction.

Dans son voyage, il passa par le territoire de Vallecorsa, où l'on jouit d'un air salubre et bienfaisant, et avec l'autorisation des supérieurs, il s'y arrêta encore quelques mois, sans toutefois en ressentir aucun avantage pour sa santé. Malgré cela, afin de ne pas rester oisif, vie s. l. 5

quoique infirme et en si triste état, il allait prêcher les jours de fête à l'oratoire de Saint-Antoine, dans le même endroit; et, comme on était occupé alors à construire l'église et le couvent des Mineurs Réformés, à la suite du sermon il exhortait les fidèles à transporter les pierres et les autres matériaux nécessaires à la construction ; afin même de les animer davantage, il prenait aussi sa charge et marchait en avant, et tous le suivaient comme en procession. Cependant, dès qu'on sut à Rome que le climat de Vallecorsa ne lui était pas plus salutaire que celui de Naples, on le fit revenir à l'infirmerie de son couvent, où son état ne s'améliora pas davantage ; les remèdes et les soins les plus empressés, tout était inutile. Les médecins, ne sachant plus à quel moyen recourir, suggérèrent l'idée de lui faire respirer l'air natal; le père Gardien lui obtint donc du Ministre- Général la faculté d'aller à Port-Maurice. Il partit de Rome l'an 1704 ; arrivé dans sa patrie, il y fut reçu et soigné, mais sans plus de succès, dans le couvent de l'Annonciade des frères mineurs Observantins.

Après avoir expérimenté l'impuissance des remèdes humains, il s'adressa avec confiance à la sainte Vierge, la suppliant de lui obtenir ia santé, de son divin Fils, et promettant, s'il la recouvrait, de se dévouer aux missions, c'est-à-dire de travailler de toutes ses forces à procurer la gloire de Dieu et la conversion des pécheurs. Sa prière fut exaucée : en peu de temps, il fut si complètement délivré de l'infirmité dont il avait souffert l'espace de cinq ans, qu'il put entreprendre et continuer sans relâche les travaux que nous aurons à raconter dans le cours de cette histoire.

Ne pouvant se livrer immédiatement à la prédication, comme il le désirait, parce qu'il n'en avait pas encore reçu la faculté des supérieurs de l'Ordre, il composa divers panégyriques, dans lesquels il montra jusqu'à

quel point il était doué du don de l'éloquence ; pourtant, quand il eut occasion d'en parler dans la suite, il avoua qu'il les avait brûlés, et en faisant cet aveu, il se frappait la poitrine, s'accusant d'y avoir perdu le temps inutilement. Il composa aussi des méditations sur la passiou de Jésus-Christ, à laquelle il était très dévot ; et afin de promouvoir cette dévotion parmi les fidèles, il introduisit pour la première fois, dans ces contrées, le pieux exercice du Chemin de la Croix, pour lequel il montra jusqu'à sa mort un zèle tout particulier; il fit connaître le trésor presque infini des indulgences que l'on peut gagner en le pratiquant, et il s'employa auprès des Souverains Pontifes Benoît XIII, Clément XII et Benoît XIV, afin que ces indulgences fussent étendues à tous les lieux. C'est pourquoi, tandis qu'il continuait à séjourner chez les frères mineurs Observantins de Port-Maurice, il fit ériger, avec les aumônes des fidèles, sur la place qui est en face du couvent, quatorze petites chapelles où furent représentées les stations, et en dessous des images peintes, il traça de sa propre main les versets qui en expriment le sujet, afin d'en faciliter au peuple la méditation. La construction des petites chapelles achevée, il fit l'ouverture du pieux exercice, que l'on continua ensuite à pratiquer solennellement le second dimanche de chaque mois ; un. prêtre en chape présidait la cérémonie, qui se terminait par la bénédiction du très saint Sacrement et un discours plein d'onction du Serviteur de Dieu ; c'est aussi grâce à lui que le Chemin de la Croix fut érigé dans le jardin du même couvent.

Saint Léonard avait trente ans lorsqu'il fut approuvé pour entendre les confessions, par monseigneur Georges Spinola, évoque d'Albenga, qui, connaissant parfaitement son zèle pour le salut des âmes, lui donna les plus amples pouvoirs à l'effet de travailler dans son diocèse.

Encouragé par la bienveillance de ce digne prélat, il commença à entendre les confessions et à prêcher dans tous les lieux circonvoisins avec tant d'ardeur, qu'il produisit des fruits merveilleux. Il donna en 1708 sa première mission, qui fut celle d'Artallo, lieu distant de deux milles seulement de Port-Maurice : il partait chaque matin de ce dernier endroit et y revenait le soir; les exercices de cette mission le fatiguèrent extraordinairement, parce qu'il dut la faire sans le secours d'aucun collaborateur; il était donc seul pour prêcher, instruire, confesser, et remplir, en un mot, les fonctions si laborieuses du missionnaire. Quoiqu'on fût en plein hiver, il allait et revenait toujours nu-pieds, pratique qu'il continua, malgré ses fatigues, jusqu'à l'avant-dernière année de sa vie.

Il s'était préparé à ce début en adressant à Dieu les prières les plus ferventes, afin qu'il lui donnât le courage et la force de commencer et de poursuivre son ministère apostolique, pour sa plus grande gloire et pour l'avantage spirituel du prochain : sa mission fut en effet couronnée des succès les plus abondants. Dès qu'il l'eut terminée, on le pria d'en commencer une autre dans l'église de Notre-Dame-de-la- Plaine, dont nous avons déjà fait mention, et elle ne fut pas moins fructueuse que la première. Un jour qu'il revenait assez tard, selon sa coutume, au couvent des mineurs Observantins, où il séjournait, il s'aperçut qu'un homme le suivait, en poussant de profonds soupirs ; il se retourne, l'attend, engage la conversation avec lui sur un sujet spirituel, et lui demande s'il pouvait lui être utile en quelque chose, l'assurant qu'il était prêt à l'aider. Le pauvre homme, se mettant à genoux,-lui dit en pleurant : « Mon père, vous avez à vos pieds le plus grand pécheur qui soit sur la terre. » Le Saint, attendri par ses paroles et par ses larmes, lui répond aussitôt : » Et

vous, mon fils, vous avez trouvé en moi, tout misérable que je suis, un père qui sera pour vous plein de tendresse, r, Il encourage ce pécheur à se réconcilier avec Dieu, le conduit au couvent, entend sa longue confession, et le congédie, plein de joie de se voir déchargé d'un fardeau de péchés dont il n'avait jamais pu jusque-là se déterminer à faire l'aveu.

A l'occasion de la fête de saint Barthélemi, apôtre, qui devait se célébrer à Caramagna, il fut invité à y faire un sermon : ayant été averti d'un abus qui se reproduisait chaque année à pareil jour, et qui consistait en ce que les hommes et les femmes dansaient ensemble publiquement, et faisaient d'un jour de fête un véritable carnaval, il s'éleva avec force contre un tel désordre, montrant, par les plus fortes raisons, que le démon a tout à gagner dans les bals. Malgré cela, la plupart de ses auditeurs, à peine sortis de l'église, se rendaient comme les autres années au lieu où l'on dansait. Léonard, en étant informé, prend en main un crucifix, et, accompagné de deux hommes qui portaient des cierges allumés, il se transporte lui-même sur les lieux. A. sou aspect, les joueurs d'instruments et les autres prennent la fuite, mais il les invite à s'arrêter, leur adresse la parole, et fait une si vive impression sur les assistants, que toute la foule fondant en larmes offre le spectacle du repentir le plus sincère et le plus universel. Il arriva que, tandis qu'il parlait, un bras du crucifix se détacha de la croix ; le peuple, à cette vue, plus ému que jamais, poussait des cris en demandant à Dieu miséricorde; l'homme de Dieu profita de cette circonstance pour condamner avec plus d'énergie l'usage coupable de profaner par des bals les fêtes consacrées aux Saints, ajoutant que le Seigneur avait voulu faire comprendre par ce signe, qu'il était prêt à lancer sa foudre, s'ils ne promettaient pas de ne plus commettre ces sortes de profa-

nations. Le peuple, saisi d'une sainte frayeur, le promit sur-le-champ, et tint depuis fidèlement sa promesse. Le nouveau missionnaire, voyant que le ciel bénissait ses travaux, en fut encouragé à remplir l'engagement qu'il avait pris de travailler, par la prédication, au bien spirituel du prochain, en sorte qu'il courait partout où il était appelé, sans s'inquiéter des fatigues ni des difficultés.

Non content de ces œuvres apostoliques, réfléchissant à la vie austère de l'institut qu'il avait embrassé, il était constamment préoccupé du désir de correspondre pleinement à sa vocation. 11 arriva, sur ces entrefaites, que le père Thomas fut élu ministre des frères mineurs Observantins de la province de Gênes ; c'était un homme distingué par sa piété et par sa science, alors théologien de la République, et le même qui avait été professeur de théologie au couvent de Saint-Bonaventure à Rome, lorsque le Saint y faisait ses études. Celui-ci jugea que, par ce choix, Dieu avait ouvert la voie à l'accomplissement de ses desseins; il méditait le projet d'établir dans celte province un couvent de retraite, en faveur des religieux qui voudraient mener une vie plus retirée et plus adonnée aux pratiques de la piété. Il communiqua ses vues au nouveau Provincial, qui, les approuvant bien volontiers, lui offrit aussitôt le couvent qu'il croirait le plus propre à être converti en maison de retraite. Heureux d'avoir obtenu cette faveur, et ayant rencontré quelques zélés religieux disposés à l'accompagner, il choisit le couvent de Saint-Bernardin qui, étant éloigné d'un mille de la ville d'Albenga, lui parut plus approprié à la vie solitaire qu'on devait y mener. Il se retira donc dans ce couvent en 1708, accompagné de quelques autres religieux, qui étaient animés du même esprit que lui; tout le monde était édifié de la sainteté de leur vie, en même temps qu'on recueillait les plus grands

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avantages spirituels de leur assiduite au confessionnal et de leur zèle à annoncer la parole de Dieu. L'évêque même se réjouissait de voir le changement qui s'opérait parmi ses ouailles, grâce aux travaux de ces ouvriers évangéliques, et il regardait la Retraite d'Albenga comme un sanctuaire et une perle pour son diocèse ; il se servait de notre Saint pour la prédication, pour les exercices spirituels à donner à toute sorte de personnes, et pour d'autres œuvres de piété, dans lesquelles cet homme apostolique faisait éclater de plus en plus le talent qu'il avait de ramener les pécheurs à Dieu.

Cependant l'été arriva, et tant à cause de l'insalubrité de l'endroit où le couvent était situé, qu'à cause de la vie austère que ses habitants y menaient, tous tombèrent malades ; il ne resta sur pied que deux religieux de chœur avec le Serviteur de Dieu ; ils furent donc accablés de fatigues, n'étant que trois pour réciter l'office en chœur, pour entendre les confessions, et pour assister jour et nuit les infirmes. Les chaleurs de la saison ayant cessé, tous recouvrèrent la santé et reprirent leurs premières austérités avec tant d'ardeur, qu'ils allèrent jusqu'à passer tout le temps de l'avent en ne se nourrissant que d'herbes et de châtaignes. Mais ce régime ne dura pas longtemps ; bientôt ils se trouvèrent de nouveau tous malades ; on reconnut clairement alors que l'air malsain du lieu ne comportait pas une vie aussi pénitente, et l'on songea à demander au père provincial un couvent mieux situé. Ce supérieur voulut bien condescendre à cette nouvelle demande, et comme, dans le chapitre général célébré peu de temps auparavant à Rome, il avait été décidé que dans chaque province il y aurait une maison de Récollection, il désigna pour cette fin le couvent de Port-Maurice, où saint Léonard avait demeuré avec les Frères Mineurs de

l'Observance pendant l'espace de quatre à cinq ans; de plus, il était natif de l'endroit et il y avait beaucoup travaillé pour le bien des âmes ; tout cela faisait espérer que l'affaire réussirait, qu'elle serait approuvée et vue de bon œil par tous les habitants.

L'événement ne répondit point à cette attente. Le démon, qui avait commencé à faire l'épreuve du préjudice que lui causaient dans ces contrées les travaux de l'homme de Dieu et qui en prévoyait un plus grand pour l'avenir, s'il venait à s'y fixer, mit tout en oeuvre pour l'entraver. D'abord ce fut le peuple soulevé, puis quelques-uns des notables de l'endroit qui s'opposèrent à la nouvelle fondation. L'irritation des esprits en vint à tel point que, le premier janvier de l'an 1709, saint Léonard ayant euvoyé deux religieux d'Albenga à Port- Maurice, pour prendre possession du couvent, ils en furent chassés violemment par un rassemblement tumultueux ; le Saint s'étant rendu en personne sur les lieux quelques jours après, ne fut pas mieux accueilli. En voyant cela, il adora les jugements impénétrables de Dieu, et sans se rebuter ni perdre courage, il continua à exercer son zèle dans le diocèse d'Albenga, jusqu'au mois de mai; il donna des missions par ordre de l'évêque, à Ortovero et à Rezzo, où son souvenir se conserva très longtemps; les hommes de ces endroits-là continuèrent pendant plusieurs années l'usage pieux qui s'introduisit à l'époque de ces missions, de se rendre en pèlerinage, nu-pieds, et en habit de pénitence, à une église dédiée à la sainte Vierge, et située à un mille de distance des habitations. Le vertueux prélat aurait bien voulu que le serviteur de Dieu ne quittât point son diocèse ; il avait même déterminé .déjà les lieux où il prêcherait l'automne suivant ; mais saint Léonard ne put satisfaire son désir; car, après avoir parcouru l'été plusieurs bourgs et villages, il reçut l'ordre de

ses supérieurs de passer ailleurs, comme on va le rapporter.

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