CHAPITRE VI
Il passe de Port-Maurice à Florence. — Diverses œuvres de piété auxquelles il se livre. — Ses missions dans la Toscane.
Le grand-duc de Toscane, Cosme III, ayant été informé de la vie exemplaire que menaient a Rome les religieux de la retraite de Saint-Bonaventure, et du bien qu'ils faisaient parmi le peuple, demanda et obtint du Souverain-Pontife Clément XI qu'on fondât une maison semblable à Florence, et désigna à cet effet le couvent de Saint-François-du-Mont, occupé par les Mineurs Observantins. Le supérieur du couvent de Rome cboisit pour la nouvelle fondation quatre prêtres fort capables, au nombre desquels fut saint Léonard, dont la réputation de zèle et de prudence était déjà répandue partout1. Muni de la faculté du Ministre- Général, le Serviteur de Dieu quitta son pays natal le 8 septembre 1709 et se dirigea vers la Toscane, où Dieu, par l'établissement de cette nouvelle Retraite, lui avait préparé un vaste champ à cultiver, et aussi des fruits abondants de pénitence à recueillir par ses travaux apostoliques.
Mais, comme les œuvres de Dieu ont coutume de rencontrer dans le principe des contradictions et des
(1) Le Saint nous a laissé une relation écrite de sa main de l'histoire de cette fondation. Elle sera repioduiie à la suite de cette Vie. vik s. l. 6
obstacles, il ne put en être autrement de l'ouverture de la maison de retraite. En effet, autant les religieux arrivés là pour s'y établir étaient agréables au Prince qui les avait appelés, autant ils étaient mal vus d'une bonne partie de la noblesse et même de quelques courtisans. Outre les propos désagréables qu'ils entendaient de leurs propres oreilles, quelque part qu'ils se présentassent, souvent quand ils allaient faire la quête, ils se voyaient fermer la porte en face, et recevaient des insultes qui mettaient sans cesse leur patience et leur douceur aux plus rudes épreuves. Leurs adversaires ne pouvant souffrir que le grand-duc, malgré tout, leur continuât son estime et sa protection, tentèrent de les perdre dans son esprit; c'est pourquoi on répandit le bruit en ville que les religieux venus du dehors voulaient supprimer les stations du Chemin de la Croix, qui avaient été des premières érigées en Italie; elles étaient espacées le long de la route qui va de Florence au couvent de Saint-François, et étaient très fréquentées par les Florentins, spécialement pendant le carême.
Troublé par la rumeur que cette calomnie occasionnait en ville, le grand-duc se rendit en personne au Mont, et en conversant avec les religieux, il acquit l'assurance que non seulement tout était faux, mais que même ils avaient décidé de faire le pieux exercice processionnellement et avec la plus grande solennité possible; ils avaient même déjà chargé le père Léonard de prêcher. Le prince sortit très satisfait de son entrevue. Dans un entretien particulier qu'il eut avec le Saint, il lui recommanda d'exciter la ferveur du peuple pour l'exercice du Chemin de la Croix; l'homme de Dieu lui promit de le faire, mais en ajoutant qu'il était nécessaire que Son Altesse fit aussi ce qui dépendait d'elle pour rendre cet exercice salutaire, savoir, qu'elle extirpât les abus et les désordres nombreux qui se commettaient,
surtout les vendredis du mois de mars, alors que le concours des fidèles était le plus considérable. Le religieux prince promit de faire ce qui serait expédient, et avant appris qu'aux jours indiqués on ouvrait, le long de la route de Saint-François-du-Mont, des tavernes et des guinguettes où l'on mangeait et l'on buvait, sans égard pour les lois de la tempérance et du jeûne, il fit aussitôt publier un édit sévère, pour proscrire sous des peines graves ces sortes d'abus; il fut défendu d'étaler sur la route des liqueurs ou des comestibles à l'occasion de l'exercice du Chemin de la Croix; il fut défendu également aux filles de mauvaise vie de sortir de la ville en cette circonstance, pour aller au Mont, afin qu'elles ne fussent plus, comme par le passé, un piège et un scandale pour ceux qui assistaient à la pieuse cérémonie.
Le Serviteur de Dieu continua ensuite, pendant quelque temps, à prêcher dans diverses églises de Florence, dans les lieux voisins du couvent, et dans le diocèse de Fiesole1, et le grand-duc se félicitait de voir la réforme des mœurs s'opérer, comme il le désirait, dans toutes les classes de la société ; souvent il allait lui faire visite pour conférer avec lui sur des choses qui regardaient sa propre conscience ou le bon ordre de l'Etat.
Mgr Panciatici, évêque de Fiesole, conçut aussi une haute idée de saint Léonard, au point que, quand le Serviteur de Dieu faisait le Chemin de la Croix, il se rendait en compagnie de plusieurs ecclésiastiques au couvent de Saint-François-du-Mont, et nu-pieds, une croix sur les épaules, il pratiquait le pieux exercice de la manière la plus édifiante; tous les vendredis de
(1) Fiesole, cité antique, qui ne conserve de ville que le nom, eat située à trois railles seulement de Florence.
mars, afin de demeurer avec le père Léonard, il mangeait par terre dans le réfectoire commun, et se contentait, comme les religieux, de pain et d'eau. Un jour que le père Ségneri-le-Jeune prêchait, en temps de mission, sur la place de Sainte-Croix à Florence, ce pieux évêque, apercevant notre Saint dans la foule des auditeurs, dit à quelques-uns : « Quant à celui-là, il n'a pas besoin d'écouter les autres, il est bien capable d'en remontrer à tout le monde sur la manière de donner des missions. » Aussi Femploya-t-il dans son diocèse à prêcher, à faire les exercices spirituels dans divers monastères de femmes, dont plusieurs furent ramenés à l'exacte observance de la vie commune, à donner des retraites et des missions dans le couvent des filles converties, dans le conservatoire de Porta à Pinti, et dans d'autres établissements religieux ou églises do la ville et des environs.
Cosme III se félicitait de plus en plus d'avoir introduit dans ses Etats des ouvriers si laborieux et si utiles; c'est pourquoi, outre le couvent de Saint-François-du-Mont, à Florence, il leur assigna encore, en 1712, celui de Saint-François de Sales, situé à un mille de Prato, également occupé par les Mineurs de l'Observance. Les nouveaux religieux allèrent en prendre possession dans le mois d'août de la même année ; mais là aussi ils rencontrèrent tant d'opposition de la part des habitants de Prato, que le grand-duc, pour calmer les esprits, jugea bon que le père Léonard donnât une mission dans cette ville; ce qui eut lieu en effet l'année suivante, comme on le dira bientôt; mais auparavant, reprenons le cours des travaux apostoliques du Saint.
Ce fut en l'année 1710, à l'occasion de l'exercice du Chemin de la Croix, qu'il commença à prêcher dans la Toscane; il débuta au couvent de Saint-François-du-
Mont avec tant d'éclat, qu'immédiatement le bruit s'en répandit dans toute la ville de Florence, de sorte qu'en peu de temps, le concours de ceux qui venaient pour l'entendre fut tel, que l'église, toute spacieuse qu'elle est, se trouva beaucoup trop étroite pour contenir tout le monde. En voyant ce succès admirable accompagné des fruits les plus salutaires, le grand-duc le chargea de prêcher aux deux octaves qui se célébraient, pour les besoins de l'Etat, dans les églises de Saint-Laurent et de Sainte-Félicité, et auxquelles il assistait lui-même avec sa famille et toute la cour. Afin d'étendre davantage encore les fruits de son zèle, il le pria de donner des missions dans tout le grand-duché, lui offrant assistance et protection, tant pour lui-même que pour ses compagnons. Le Serviteur de Dieu remercia ce bon prince de sa générosité, et lui dit avec une sainte liberté qu'il se chargeait bien volontiers de travailler à la vigne du Seigneur, mais que, pour ce qui est de son entretien, il avait un Maître plus riche que Son Altesse qui y avait toujours pourvu par le passé et ne manquerait certainement pas de le faire à l'avenir. Le grand-duc lui demanda quel était ce maître, et il répondit que c'était Dieu même, sur la providence duquel il se reposait, ne voulant vivre que d'aumônes, persuadé que ce divin Maître ne l'oublierait pas, tandis qu'il travaillerait pour sa gloire. On conçoit combien ce prince, qui était très religieux, fut édifié d'une telle réponse. Ce fut à cette époque que notre Saint, après de longues et ferventes prières, dressa pour le temps des missions un règlement qu'il observa ensuite avec ses compagnons dans tout le cours de sa vie.
Il se mit donc en campagne dans l'année 1712, et fit sa première mission de Toscane à Pitigliano, diocèse de Soana, patrie de l'illustre et saint Pontife Grégoire VIL On se fera une idée de ses résultats par VIE s. l. 6*
l'extrait suivant d'une lettre écrite sur les lieux, par celui qui eut ordre du prince de pourvoir aux besoins du missionnaire ; voici en quels termes il écrit à son frère qui demeurait à Florence : « Je ne puis m'empê- » cher de vous donner avis, dans les sentiments de la » joie la plus vive, du bonheur qu'a eu Pitigliano de » posséder ce grand Serviteur de Dieu qui y termine » la mission, pour aller ensuite à Sorano, et sanctifier » cet endroit-là à son tour : car ce n'est pas seulement y convertir, c'est sanctifier, qu'il fait. Le père Léonard » est un instrument de l'Esprit saint, qui, par ses bonnes » manières, attire à lui tous ceux qui l'entendent, même » les plus endurcis. J'ai l'honneur d'avoir été chargé » par Son Altesse Royale de le servir et de lui faire » apprêter tout ce dont il a besoin ; mais j'ai eu peu » d'occasions de lui être utils ainsi qu'à ses compa- » gnons; car le peu qu'ils prennent pour leur nourri- » ture, ils vont le quêter. Je lui avais fait préparer un » petit appartement composé de cinq chambres, avec » un lit pour lui, fourni de matelas et de tout ce qui » convient : à peine arrivé, il fit tout emporter, pour » mettre à la place quelques planches sur lesquelles il « prend son repos la nuit. Je crois que Dieu lui con- » serve la vie par une assistance spéciale, car il n'est » pas possible de se soutenir naturellement, au milieu » de si grandes fatigues, avec de si rudes pénitences. « Il donna encore d'autres missions en divers endroits du comté de Pitigliano, toujours avec le même fruit, et en suivant le même genre de vie : on accourait de tous côtés pour l'entendre, quoique ce fût en hiver. La nouvelle étant parvenue aux oreilles du grand-duc, qu'on parlait dans ces contrées-là du père Léonard comme d'un apôtre envoyé de Dieu pour convertir le monde, il voulut un compte rendu exact de ses travaux, et après l'avoir lu, il le consigna entre les mains du père
gardien de Saint-François-du-Mont, pour qu'on le conservât comme un monument dans les archives du couvent. En 1713, la peste faisant de grands ravages parmi les animaux dans les provinces voisines du grandducbé, on eut peur qu'à cause de la sécheresse, la famine ne se joignît bientôt à la peste; pour conjurer ces fléaux , le grand-duc ordonna que l'infatigable ouvrier fît un triduum dans la métropole de Florence : les fruits de pénitence furent si abondants, que, quoique la mission n'eût duré que trois jours, il en fallut plusieurs pour entendre les confessions de tous ceux qui avaient été touchés et convertis. Toutes les craintes d'épidémie ayant disparu, Cosme III, qui attribuait ce bienfait à l'intercession de la sainte Vierge, à qui il avait fait adresser beaucoup de prières, supplia le Saint de célébrer en action de grâces un second triduum dans l'église paroissiale de l'Impronéta, à cinq milles de Florence, où se trouve une antique image miraculeuse de la sainte Vierge. Cette image vénérée fut exposée pendant les fêtes de Noël, et le dernier jour elle fut portée avec pompe sur la colline de Sainte-Marie. Le grand-duc publia un édit par lequel il invitait tous ses sujets à prendre part à cette auguste cérémonie, en sorte que le concours des fidèles fut si considérable qu'on en fait monter le nombre à cent mille et plus ; on y remarquait le prince Jean Gaston, les sérénissimes princesses et le nonce apostolique. La procession arrivée au sommet de la délicieuse colline, le Saint prononça un discours chaleureux qui fut clairement entendu par toute la multitude, sans que les plus éloignés, qui étaient bien à un mille de distance du prédicateur, perdissent une seule parole. Ce discours fut suivi de la bénédiction, et, en même temps, des canons, placés à dessein sur des lieux élevés de distance en distance dans toute l'étendue du pays, firent une
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décharge générale, afin qu'on fût averti par toute la Toscane du moment précis de la bénédiction, et que chacun, en quelque lieu qu'il se trouvât, pût se prosterner pour la recevoir. L'émotion était a son comble ; tout le peuple fondait en larmes. On termina la cérémonie en reportant processionnellement la sainte image à l'église de l'Imprunéta.