CHAPITRE VII
Ses missions en divers endroits du grand-duché. — Il est nommé Gardien du couvent de Saint- François-du-Mont, àFlorence.
Nous avons déjà dit que le grand-duc, pour calmer les esprits des habitants de Prato, exaspérés contre les religieux qu'il avait introduits au couvent de Saint- François-du-Palco, voulait que le Serviteur de Dieu y donnât une mission, persuadé que, par l'efficacité de sa parole et l'ascendant de ses vertus, il se concilierait tous les cœurs. Dès le mois de mai de 1713, le père Léonard se mit à l'œuvre ; le dimanche, vingt et un du mois, il partit du couvent après les vêpres pour se rendre à Prato, où il fut reçu par tout le clergé, ayant à sa tête le vicaire-général de Mgr Visdomini Cortigiani, évêque de Pistoie et Prato. Le vicaire-général présenta à saint Léonard le crucifix et adressa au peuple une courte allocution sur les paroles de 1 epître du jour, tirée de l'apôtre saint Jacques : Estote factures verbi et non auditores tantum, f allantes vosmetipsos ' .
(1) Ayez soin de mettre la parole de Dieu en pratique, et ne vous contentez pas de l'écouter, en vous trompant vous-même. Jacob. 1, 22.
Le zélé missionnaire lui répondit, avec saint Paul, qu'il n'entendait prêcher que Jésus-Christ et Jésus-Christ crucifié, et qu'il aurait volontiers donné son sang et sa vie pour que tous se convertissent pendant la mission, et revinssent à Dieu par une sincère pénitence. Après quoi, on se dirigea en procession vers la cathédrale. Au premier sermon que fit le Saint, l'émotion fut si grande qu'on poussa de hauts cris en demandant à Dieu miséricorde; le missionnaire eut peine à terminer la cérémonie, interrompu qu'il était par les clameurs et par les sanglots universels des assistants; on conçut de lui une si haute estime que plusieurs entreprirent de noter jour par jour tout ce qu'il disait et tout ce qu'il faisait, jusqu'aux moindres circonstances. Dieu bénit abondamment cette mission ; les fruits qu'elle produisit surpassèrent l'attente de tout le monde ; la ville était pour ainsi dire convertie en une école de vertu. Ceux qui avaient été jusque-là. les plus opposés à la maison de retraite en devinrent les partisans, et commencèrent, à regarder les nouveaux religieux comme des hommes envoyés de Dieu pour leur faciliter la voie du salut.
La renommée du missionnaire apostolique se répandit rapidemeut par toute la Toscane, et beaucoup d'évêques firent des instances pour l'avoir dans leurs diocèses respectifs. Le Serviteur de .Dieu, qui n'avait rien de plus à cœur que de procurer la gloire de Dieu et le bien spirituel du prochain, accueillit leurs demandes. C'est ainsi qu'il parcourut les diocèses de Massa, d' Arezzo, de Volterra et les campagnes de Sienne, recueillant partout d'abondantes moissons : on n'admirait pas moins le zèle et la force de sa parole que son genre de vie austère et exemplaire, et il semblait que les cœurs même les plus durs, brisés par son éloquence, animés par l'exemple d'une vie sainte et touchés intérieurement par la grâce, ne pussent s'empêcher de
se convertir et de revenir à Dieu. Il était donc vénéré de tous, non seulement corame un fervent missionnaire, mais encore comme un religieux d'une sainteté accomplie, observant constamment dans le cours des missions son train de vie régulier, joint à la pratique des plus hautes vertus.
En 1714 et 1715, il exerça son ministère apostolique dans les diocèses de Pescia, de Chiusi, de Colle, de San-Miniato et de Pistoie, toujours avec un succès admirable pour ses auditeurs, qu'il édifiait et qu'il convertissait par la parole et par l'exemple tout à la fois. C'est ce qui ressort d'une lettre écrite, en septembre 1714, par l'évêque de San-Miniato au père gardien de Saint-François-du-Mont, ainsi que d'une autre lettre adressée au même, dans le mois de juin 1715, par le curé de l'église de Saint-Roch, située à un mille de Pistoie.
L'évêque, remerciant le supérieur de lui avoir envoyé pour le bien de ses ouailles un ouvrier si zélé, s'exprime en ces termes : « Le père Léonard rentre dans sa sainte retraite chargé de mérites ; il a travaillé avec un zèle admirable pendant quinze jours, et je pourrais dire aussi, pendant quinze nuits, au salut de mon bien-aimé troupeau. Rien ne surpasse son dévouement, si ce n'est, j'ose l'espérer, les fruits qu'il produit. Pour moi, je dis que la grâce divine triomphe en lui, car il ne me semble pas possible que, sans un secours tout spécial de Dieu, un homme puisse faire tant. »
Voici maintenant ce qu'écrivit le curé de Saint-Roch, près Pistoie, lorsque notre Saint y eut terminé la mission : « Bénie soit l'heure où me vint la pensée de vous importuner, mon révérend Père, pour obtenir le père Léonard. Tout ce que Dieu a daigné opérer par le moyen de son serviteur, Dieu seul pourrait le faire connaître, parce que lui seul le sait. Toute la ville
vénère le père Léonard comme un saint, comme un prédicateur savant, comme un fervent missionnaire, et toutes les âmes ont été comme enchaînées à sa parole de feu. Il brise les cœurs, même les plus indifférents, qui ne prêtent Voreille quà ce gui les flatte, et la ferment à la vérité1. Nul n'a pu résister que celui qui n'est pas venu l'entendre. Son auditoire a été des plus nombreux ; à la seconde procession de pénitence, on juge qu'il y avait bien quinze mille personnes, et à la bénédiction papale, environ vingt mille. Tous les confesseurs de la ville ont eu beaucoup à faire, et l'on remarquait chez tous les pénitents des dispositions extraordinaires, une préoccupation très vive des besoins de leur âme et un profond oubli de toute autre chose. Il a emporté avec lui les regrets universels, manifestés par les larmes des fidèles qui ne le laissaient point partir. Aussi, la ville tout spécialement attend-elle avec anxiété le bonheur de le posséder de nouveau. Les habitants les plus notables de Pistoie , hommes et femmes, venaient à Saint-Roch à des heures très incommodes et au fort de la chaleur, pour pouvoir l'entendre et se confesser à lui. Beaucoup de personnes passaient la nuit sous le portique de l'église. Dieu soit béni, qui daigne visiter son Eglise en lui envoyant de tels serviteurs! On peut juger du fruit de la mission, rien qu'à voir la dévotion avec laquelle on pratique l'exercice du Chemin de la Croix. C'est une chose tout à fait étrange que de voir les hommes et les dames de qualité de Pistoie, si ennemis des démonstrations extérieures de piété, faire le Chemin de la Croix avec tant de recueillement et de ferveur, qu'ils ne rougissent pas de baiser la terre, et cela même depuis que la mission est terminée «
(I) Uoaeervabunt sibi magistros prwrieiiles aurions, et a verltale quidem audilum avertent... II Tira. 4. 3. et suiv.
En 1715, tandis qu'il travaillait de la sorte en Toscane, et précisément après les missions que nous venons de décrire, il fut nommé gardien et directeur du couvent de Saint- François-du-Mont, à Florence. Les supérieurs étaient persuadés que, par ses qualités éminentes, et beaucoup plus encore par la sainteté de sa vie, il assurerait la prospérité de cette maison au dedans et au dehors. Cependant il avait un grand éloignemeot pour la supériorité, tant par la raison qu'il connaissait les dangers qui s'y rencontrent que parce qu'elle l'empêcherait de vaquer aux missions, auxquelles il avait promis de se livrer jusqu'à la mort ; aussi, ne se détermina-t-il à accepter la charge qui lui était conférée qu'avec beaucoup de difficulté, et par crainte de s'opposer aux desseins de la Providence, de qui il croyait la tenir. Des qu'il l'eut acceptée, il s'appliqua à exciter de plus en plus parmi ses inférieurs le zèle pour leur propre perfection et pour l'édification des fidèles, soit par le bon exemple, soit par l'assiduité au confessionnal et par l'empressement à les aider dans tous leurs besoins spirituels ; il fit ensuite imprimer des constitutions semblables à celles du couvent de Rome, et développa quelques points concernant le bon ordre des actions de la journée, afin qu'il y eût plus de régularité, et que chacun sût ce qu'il avait à faire à chaque heure du jour. Ces règles étaient conçues dans un esprit tel, que non seulement le supérieur général les approuva volontiers, et en permit l'impression, mais que même le Souverain Pontife Clément XI, les ayant vues, loua la ferveur et la piété de saint Léonard qui les avait tracées. Le 15 novembre 1716, il lui fit adresser une lettre par le cardinal Paolucci, secrétaire d'Etat, pour lui exprimer la satisfaction et l'édification qu'il avait éprouvées, en voyant tous les pieux exercices auxquels les religieux de cette retraite s'étaient journellement obligés, afin de
LEONARD DE PORT-MAURICE. là
devenir parfaits; et comme l'auteur, avant de faire la moindre démarche, eut la prudence de s'assurer du vœu et de l'approbation de chacun, la forme de vie qu'il voulait introduire fut embrassée par tous les religieux avec une sainte joie. On était émerveillé des progrès qu'ils faisaient dans la vie spirituelle sous la conduite de leur saint directeur, qui les précédait dans l'exercice de toutes les vertus et dans l'accomplissement exact des moindres choses prescrites par les règles et les constitutions du lieu.
Outre que son exemple était une leçon et un stimulant continuel à l'observance de la règle, il insistait souvent sur ce point dans ses discours; et non content des exhortations particulières, tous les dimanches soir il adressait, au réfectoire, une conférence à la communauté sur le même sujet, ou sur l'obligation qu'ont tous les religieux de tendre à la perfection et à leur avancement spirituel. Il parlait avec tant de feu et d'énergie, que quiconque l'entendait se sentait excité intérieurement, non seulement à être bon, mais même à devenir saint. Quelques réguliers du dehors, même des plus distingués, ayant su ce qui se pratiquait, se transportaient au couvent du Mont pour l'entendre, et l'écoulaient à travers la porte du réfectoire, afin de n'en être pas aperçus. Tous s'étonnaient de la force avec laquelle il parlait, et surtout de l'émotion intérieure qu'ils éprouvaient eux-mêmes en l'écoutant, en sorte qu'ils s'en retournaient pleins d'édification et de vénération pour le Serviteur de Dieu. Mais ses propres religieux étaient bien plus étonnés en voyant que, non content d'observer avec une parfaite exactitude tout ce qui était prescrit, il se livrait en outre à de grandes austérités en dehors de la règle ; il ne prenait qu'un court repos sur des planches nues et n'avait pour oreiller qu'un morceau de bois; il ne prenait qu'une seule nourriture
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le jour, et c'était un simple legume; il marchait nupieds, même par les froids les plus rigoureux; ii ne portait en toute saison qu'un seul vêtement tout déchiré et rapiécé ; sans parler de bien d'autres mortifications qu'on aura occasion de mentionner dans la suite. On ne pouvait assez admirer la charité qu'il mettait en toute rencontre à aider ses religieux ainsi que les personnes séculières, ne s'épargnant aucune fatigue pour amener les uns à une parfaite observance, et pour secourir les autres dans leurs besoins quelconques.
En l'année 1716, le bruit se répandit dans Florence que Dieu avait révélé à une sainte âme que cette ville était menacée d'un grand châtiment. Cosme III ordonna que des missions fussent prêchées par des sujets distingués en sept églises différentes, et il laissa au Saint la faculté de choisir celle qui lui conviendrait le mieux. Lui, par humilité, laissant les principales, fit choix de l'église de Saint-Nicolas, située dans un quartier de la ville qui n'est habité que par la classe pauvre, et y donna sa mission dans le mois de janvier. Les fruits, comme toujours, répondirent à son zèle. Pendant tout le temps que durèrent les exercices, il retournait chaque soir, malgré la distance, au couvent du Mont, dont il était gardien.