CHAPITRE III
Dévotion He saint Léonard à la Passion et au très saint Nom de Jésus.
Saint Léonard professa une dévotion toute spéciale pour la Passion de notre divin Rédempteur; outre qu'il la méditait sans cesse et la portait constamment gravée dans son cœur, il ne s'épargnait aucune peine pour en ranimer le souvenir dans l'esprit des fidèles, et faire en sorte qu'ils ne la perdissent jamais de vue, autant que possible. « Le bon moyen, écrivait-il, de sanctifier le monde catholique, et de le délivrer de la tyrannie de Satan, c'est de faire tous ses efforts pour que les fidèles pensent souvent à la Passion du Sauveur et qu'ils l'aient toujours gravée dans leur cœur; je contribuerais volontiers à ce résultat au prix de tout mon sang, de mon dernier soupir et de ma vie. » Il faisait bien voir, du reste, tant dans ses entretiens familiers que dans ses prédications publiques, qu'il portait dans son cœur Jésus crucifié ; lorsqu'il recommandait, comme il le faisait souvent, de méditer fréquemment sur ses douleurs et sa mort, il y mettait tant de feu et d'onction, qu'on apercevait sur son visage non moins que dans ses paroles qu'il en était pénétré de compassion.
Il avait coutume de commencer son oraison par quelque trait de la Passion, fixant son esprit sur l'un ou l'autre des tourments endurés par notre divin Sauveur, particulièrement dan3 son crucifiement. Il avait distribué par ordre les divers points de la Passion qu'il voulait méditer en récitant l'office divin, comme on le voit dans
la cinquième de ses Résolutions, de telle façon que la méditation des souffrances du Sauveur devenait continuelle chez lui; il s'en occupait à toutes les heures du jour et même pendant quelques heures de la nuit. En outre il faisait chaque jour le Chemin de la Croix avec une dévotion si vive et si tendre, qu'il se répandait en larmes de compassion à chacune des stations. Il portait continuellement sur sa poitrine un crucifix armé de cinq pointes de fer aiguës, qui, à tout instant, l'excitaient à se souvenir des souffrances du Sauveur, en sorte qu'il pouvait dire, comme on le trouve écrit de sa main : « Je porterai Jésus crucifié dans mon imagination et au milieu de mon cœur, me recueillant souvent à ses pieds pour pleurer mes péchés. » Tous les vendredis de l'année, il mâchait de l'absinthe ou d'autres herbes très amères, en mémoire du fiel dont le Sauveur fut abreuvé sur la croix, et les vendredis de mars, il jeûnait toujours au pain et à l'eau. Il avait souvent à la bouche ces paroles, qu'un long et fréquent usage lui avait rendues fort familières : « Que la Passion de mon doux Jésus soit toujours dans mon cœur! « et il baisait avec amour toutes les croix qu'il rencontrait.
Un de ses principaux soins fut d'établir le salutaire exercice du Chemin de la Croix, dans tous les lieux où il prêchait, aussi bien dans les villages que dans les villes les plus importantes. Afin de faciliter aux fidèles la méditation des souffrances de notre bien-aimé Sauveur, il faisait représenter, soit en peinture, soit autrement, mais d'une manière très frappante, les quatorze stations ou circonstances principales du douloureux trajet que fit Jésus depuis le prétoire de Pilate jusqu'au Calvaire. Ayant obtenu du Souverain Pontife des pouvoirs très étendus pour propager une si sainte et si utile pratique, il en usa si bien, que, grâce à lui, elle s'introduisit même dans les monastères de vierges et dans une
foule de lieux où elle était jusqu'alors complètement inconnue. C'est lui qui, avec l'approbation de l'illustre pontife Benoît XIV, fit construire dans leColiséeà Rome les quatorze petites chapelles qu'on y voit encore aujourd'hui, et y ériga le Chemin de la Croix; il institua en même temps, comme on l'a indiqué ailleurs, la confrérie des Amants de Jésus et de Marie dans le but d'y faire la visite des stations solennellement et de porter les autres fidèles à suivre le même exercice. Il en inculquait la pratique partout où il donnait des missions, faisant voir aux peuples les grands avantages et les fruits salutaires qu'ils pouvaient en retirer. Il composa même, et fit imprimer en un petit volume, des méditations pleines d'onction et de piété, dont on continue à faire usage en visitant le Chemin de la Croix. Il recommandait encore cette pratique en terminant ses missions; et parmi les avis qu'il avait coutume de laisser aux confesseurs, un des principaux était d'imposer à leurs pénitents de faire le Chemin de la Croix, leur assurant que rien n'est plus propre que la méditation de la Passion de Jésus-Christ à porter l'homme à s'amender, s'il est pécheur, et à persévérer, s'il est juste. Il recommandait instamment à chacun de porter sur la poitrine un petit crucifix, afin d'entretenir toujours le souvenir de Celui qui a tant souffert pour nous, et de songer à recourir à lui dans les tentations et les assauts du démon. Il avait également soin, partout où il prêchait, d'introduire l'habitude de faire sonner la cloche tous les vendredis vers trois heures après-midi, pour que tous les fidèles, à ce signal convenu, se missent à genoux et récitassent trois Pater et trois Ave en mémoire de la Passion, et spécialement des trois heures que Jésu3-Christ passa sur la croix avant d'expirer. Cette touchante pratique introduite par lui, s'est maintenue jusqu'aujourd'hui dans beaucoup d'endroits, et
notamment à Rome, ouïe signal se donne dans plusieurs églises, tant pour la fin indiquée, qu'à l'effet d'inviter à prier, comme le Saint le suggéra également, pour la conversion des pécheurs les plus endurcis et les plus obstinés.
L'amour que saint Léonard portait à Jésus crucifié lui inspirait aussi une dévotion particulière envers son très saint Nom; et, en effet, si lo nom de Jésus qui signifie Sauveur convient si bien au Fils de Dieu fait homme, c'est parce qu'il nous a sauvés et rachetés par sa Passion et par sa mort sanglante. Il s'efforçait donc, autant qu'il était en son pouvoir, d'en inculquer la vénération et le respect aux peuples. Il le portait peint sur un étendard qu'il appelait sa bannière, sous laquelle il convoquait les soldats de Jésus crucifié pour faire la guerre à l'enfer. En cela, il imitait deux saints illustres de l'Ordre de Saint-François, savoir, Bernardin de Sienne et Jean de Capistran; le premier fut l'inventeur de l'auguste signe ou monogramme du Christ, le second en fut le défenseur; l'un et l'autre convertirent une multitude innombrable de pécheurs et opérèrent de grandes merveilles par la vertu de ce saint Nom, qu'ils prêchaient et dont ils portaient l'image peinte, en tous lieux. Saint Léonard en faisait aussi le sujet d'un sermon particulier, dans lequel il en recommandait le culte ; il exprimait les avantages de cette dévotion avec une onction si pénétrante, qu'il faisait fondre en larmes tous ceux qui l'écoutaient.
Dans tous les lieux où il donna des missions, il introduisit l'usagç parmi les fidèles de se saluer mutuellement en disant : Loué soit Jésus Christ; cette pratique si chrétienne s'observe encore aujourd'hui dans bien des endroits. L'ardent désir qu'il avait de voir ce saint Nom honoré par tout le monde, lui faisait éprouver une peine extrême quand il entendait des chrétiens le profaner
indignement par des parjures et des blasphèmes. Il s'élevait contre eux avec véhémence, et il aurait voulu, disait-il, que ses paroles fussent autant de dards pour aller frapper au cœur ces impies, et exciter en eux l'amour et la vénéraiion envers un Nom si doux, si auguste et si saint. Pour atteindre ce but, il avait recours à des moyens ingénieux qui eurent un heureux succès. Etant allé donner une mission à Arpino, il reconnut que parmi les vices qui régnaient er cet endroit, le blasphème était un des principaux : après donc qu'il se fut donné beaucoup de peine dans ses sermons pour extirper une habitude si détestable et vraiment digne de l'enfer, il s'adressa, du haut de l'estrade, aux enfants et leur dit, de manière à être écouté, que si, à l'avenir, il arrivait encore qu'ils apprissent que quelqu'un, n'importe où, avait outragé le saint Nom de Jésus, ils n'avaient qu'à accourir en foule et à se mettre à crier autour de lui : Loué soit Jésus-Christ ! Dieu bénit la pieuse industrie de son Serviteur : peu après la mission, un des principaux de l'endroit, qui avait l'habitude de ce vice, y retomba de nouveau; aussitôt il vit accourir derrière lui une bande d'enfants poussant à l'envi le cri convenu ; il* en fut si confus que, pour s'épargner une pareille scène dans la suite, il se corriga complètemen.t.
Il recommandait aussi instamment qu'on mît la figure du saint Nom de Jésus sur les portes des villes et des habitations particulières, persuadé que si les fidèles l'avaient sous les yeux, ils se sentiraient portés à lui rendre le culte et l'honneur qui Ini sont dus, ou au moins s'abstiendraient plus facilement de l'outrager. Dieu daigna manifester, en certaines circonstances, par des signes sensibles, combien cette pratique lui était agréable; témoin le fait qui arriva à Porto Ferrario , en Toscane. Un chrétien se vit empêché de mettre cet auguste signe sur la porte de sa maison par un Juif, qui avait sa VIE s. l. 18
boutique en dessous de lui ; voulant néanmoins se conformer autant que possible à la pieuse recommandation du missionnaire, il le plaça sur ses deux fenêtres. A quelque temps de là, le feu prit à la boutique du Juif et réduisit en cendres tout ce qui s'y trouvait, sans qu'on pût sauver la moindre chose; mais on remarqua que quand la flamme s'élançait jusqu'à l'endroit où était le saint Nom de Jésus, elle se repliait sur elle-même, de sorte qu'elle laissa parfaitement intact l'appartement du chrétien, aa grand étonnement de tous les habitants, qui attribuèrent le prodige à la vertu de ce Nom divin.
En somme, saint Léonard honorait et faisait honorer le Nom sacré du Rédempteur, parce que, éclairé des lumières de la religion, il en connaissait la vertu, le mérite et l'excellence. Cette même foi, lui découvrant la dignité et les grandeurs de notre divin Sauveur, lui inspirait envers lui la plus tendre dévotion : il lui semblait impossible qu'on pût ne pas l'aimer lorsqu'on le connaît et qu'on croit en lui. Il tenait pour certain qu'un retour sérieux sur les immenses bienfaits dont nous lui sommes redevables, devrait suffire pour éveiller dans tous les cœurs l'amour et la reconnaissance. Il s'efforçait donc d'exposer aux yeux des fidèles, dans les termes les plus énergiques, les titres nombreux que possède le Sauveur à notre gratitude et à notre dévouement. Une de ses réflexions était que, si de toutes les pensées les plus nobles on pouvait en former une seule, elle ne suffirait pas encore pour rendre la grandeur de Jésus-Christ, qui surpasse toute pensée humaine.
Pour lui néanmoins, instruit, dans cette région de la foi où il se retirait fréquemment, il faisait de cet adorable Sauveur, tant en chaire, que dans ses discours particuliers, une description si magnifique, si ravissante, que n'y eût-il en paradis, comme il le disait, autre chose à contempler qu'une beauté si pure, si sainte et si
aimable, ce serait déjà un paraJis superbe. Aux uns, il le dépeignait avec un cœur tendre et amoureux, accueillant, comme un bon père, même les plus grands pécheurs, pourvu que, contrits et repentants, ils retournent vers lui, et demandent humblement pardon de leurs égarements. Aux autres il le représentait les mains pleines de grâces et de bienfaits, qu'il se plaît à répandre sur nous, et dans l'élan de sa recoDnaissance il s'écriait : « Oui, c'est à ce bien-aimé Jésus que nous devons tant de mystères adorables, tant de sacrements précieux, avec les divines Ecritures, la prédication, la grâce, les vertus infuses, les dons du Saint-Esprit, les secours actuels, les bonnes pensées, les pieux sentiments, les saintes inspirations et mille autres trésors ; car tout ce qui peut concourir d'une manière quelconque à notre prédestination nous vient du chef des prédestinés, qui est Jésus-Christ. » Et il poursuivait ensuite avec un redoublement de ferveur : « 0 Dieu infiniment aimable! ôtez-moi la vie ou donnez-moi votre amour. Et puisqu'ici-bas je ne possède autre chose que cette misérable langue, je veux, ô mon Dieu ! je veux l'employer et je l'emploierai jusqu'à mon dernier soupir à louer et à bénir mon Sauveur Jésus-Christ. » Parfois, ne pouvant contenir la flamme qui s'échappait de son cœur, il exprimait en termes plus énergiques encore sa tendre et brûlante dévotion envers le divin Rédempteur : « Ah ! mon Jésus! mon souverain bien! s'écriait-il, qui me donnera de voir tous mes membres devenir autant de langues pour vous faire connaître et aimer du monde entier! » Et en effet, en passant dans les rues, il invitait tout le monde à bénir le Sauveur, par ce salut dont il recommandait l'usage : Loué soit Jésus-Christ !