CHAPITRE IV
Dévotion de saint Léonard à la très sainte Vierge et aux Saints.
On peut dire que la dévotion de notre Saint envers la très sainte Vierge naquit avec lui, et qu'elle ne fit que se développer dans son âme aveu les années. Nous avons vu, dans la première partie de cette histoire, que, dès son enfance, il se plaisait à ériger dans la maison paternelle de petits autels en son honneur, et à lui rendre ses hommages par de ferventes prières ; il invita't ses condisciples à en faire autant, et faisait souvent avec eux, même à pieds nus, la visite de son sanctuaire, dit de Notre-Dame-de-la-Plaine, situé à deux milles environ de Port-Maurice. Pour se faire maintenant une idée du progrès qu'il fit dans cette dévotion, il suffit de lire la seizième de ses Résolutions et les trois suivantes, ainsi que la cinquante-deuxième, où il dit : « Je voudrais avoir la plus tendre dévotion envers la très sainte Vierge, et je proteste que j'ai remis entre ses mains la grande affaire de mon salut éternel. Je l'aime avec la plus vive tendresse, comme un fils aime la plus tendre des mères, et je désire que tous l'aiment et lui portent le plus grand respect. « Il l'appelait toujours sa chère et tendre mère, et lui portait un amour sans pareil; il se proposa, comme on le trouve écrit de sa main, de faire tous ses efforts pour lui appartenir sans réserve, et dans le temps et dans l'éternité. Voici comment il s'exprime : '• Je veux, non seulement lui consacrer mon cœur, mais aussi l'aire tout ce qui dépendra de moi pour allumer le feu céleste de son amour dans toutes les âmes;
c'osi pourquoi je célébrerai partout ses gloires, je parlerai d'elle fréquemment, je penserai continuellement à elle, je donnerai la main à toutes les dévolions qui sont instituées en son honneur. »
En effet, il récitait chaque jour la couronne de sept dizaines, qui a pris naissance et est en usage dans l'ordre de saint François; et si ses occupations lui en ôtaient le loisir, il y suppléait par sept actes de félicitation qu'il adressait à Marie, en mémoire des sept allégresses qu'éprouva son très saint Cœur.
Chaque jour, il faisait aussi douze inclinations profondes, en l'honneur des douze prérogatives accordées à la bienheureuse Vierge par la très sainte Trinité; il la vénérait comme sa. souveraine, et se réjouissait avec elle de ce qu'elle a été créée pure et immaculée, choisie pour être la digne Mère de Dieu. A chaque inclination, il demandait par son intercession une pureté angélique de corps et d'esprit, une humilité profonde, et la conversion des pécheurs, Jui protestant en même temps qu'il l'aimait de tout son cœur et qu'il voulait l'aimer jusqu'au dernier soupir commesa mère et sa souveraine.
Chaque fois qu'il entendait sonner l'heure, il récitait un Ave Mariay pour féliciter cette auguste Vierge d'avoir éié créée sans la tache du péché originel et élevée à la dignité de Mère de Dieu, en même temps qu'il remerciait le Seigneur d'avoir accordé à Marie ces glorieuses prérogatives.
Au signal de Y Angelus, trois fois le jour, il récitait à genoux les prières accoutumées, avec cette particularité qu'après le premier A ve Maria, il renouvelait le vœu de pauvreté entre les mains de Jésus enfant ; après le second, le vœu d'obéissance entre les mains de Marie ; et après le troisième, le vœu de chasteté entre les mains de saint Joseph.
Tous les mercredis de l'année, il observait un jeûne
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rigoureux en l'honneur de Marie, et la veille de ses fêtes, il jeûnait au pain et à l'eau. Il se préparait à ces fêtes avec une dévoiion particulière , il faisait précéder celles de l'Immaculée Conception, de la Nativité et de l'Assomption d'une neuvaine, et les autres, d'un triduura, s'appliquant pendant ce temps, avec un redoublement de ferveur, à la mortification, à la prière et à divers actes de vertu, pour disposer son âme à recevoir de Marie, le jour de sa fêle, une plus grande abondance de grâces et de faveurs. Il portait habituellement sur la poitrine, du côté du cœur, un petit médaillon en bois, sur lequel étaient peintes, d'une part, l'image de la sainte Vierge, et de l'autre, celle de saint Vincent Ferrier : de temps en temps, il pressait ce pieux objet sur son cœur, pour renouveler par là l'offrande de toutes ses affections à cette auguste Mère. S'il était assis près de sa table pour étudier ou pour autre chose, il se mettait cette image devant les yeux, lui baisait souvent les pieds, et suppliait Marie de l'aider, lui protestant qu'il était son serviteur.
Il aimait à publier que Marie était sa bienfaitrice, et il ajoutait qu'il voulait s'employer tout entier à la louer et à la servir. Mais écoutons comment il s'exprimait lui-même en chaire : « Quant à moi, disait-il. lorsque je me mets à considérer les grâces que j'ai reçues de la très sainte Vierge, savez-vous à quoi je me compare? Permettez-moi de Je déclarer ici publiquement, à la gloire de mon auguste Souveraine. Je me compare précisément à un de ces sanctuaires où l'on vénère quelque vierge miraculeuse, et dont toutes les murailles sont tapissées d'ex-voto, avec cette inscription répétée mille fois : Pour une faveur reçue de Marie. Je crois voir, en effet, ces paroles gravées sur toutes les parties de mon être : Faveur obtenue de Marie. Cette santé d'esprit dont je jouis, ce ministère divin que je remplis,
ce saint habit que je porte : Faveur de Marie. Chaque bonne pensée, chaque bonne volonté, chaque bon sentiment de mon cœur : Faveur de Marie. Lisez, lisez : vous verrez ces paroles écrites sur moi depuis la téle jusqu'aux pieds, sur mon corps et dans mon âme : Faveur de Marie. Sur ma langue vous trouverez écrit : Faveur reçue de Marie. Qu'elle soit donc bénie à jamais ma généreuse bienfaitrice ! Oui, pour moi, je chanterai éternellement la miséricorde de Marie ; et si j'arrive au salut, j'y arriverai, je le déclare, grâce à Marie, ma puissante Souveraine. «
Sa vive reconnaissance pour les bienfaits dont il se confessait redevable à Marie, faisait naître et croître en lui de plus en plus le désir, non seulement de la payer de retour, en l'aimant et en lui rendant les pieux hommages que sa ferveur lui suggérait, mais encore de propager partout sa dévotion et son culte.
Dans ses entretiens particuliers et dans ses discours publics, il s'enflammait d'un saint zèle pour exciter les autres a se dévouer à Marie et à lui consacrer leurs cœurs. Il le faisait du haut de la chaire avec une éloquence entraînante, invitant tout le monde à recourir à elle dans toute sorte de besoins ; il exhortait même les personnes aisées à stipuler, dans leur testament, une distribution d'aumônes à des personnes pauvres, à la condition que celles-ci réciteraient chaque jour le rosaire. Dans toutes ses missions, il faisait un sermon sur la sainte Vierge ; ce sermon était conçu avec tant d'âme, débité avec tant de feu et d'onction, que les cœurs les plus endurcis ne pouvaient l'entendre sans en être touchés et s'avouer vaincus. Les conversions qui furent le fruit de cette prédication sont innombrables ; aussi le Saint avait-il coutume de dire : « Ce que no peuvent la frayeur de l'enfer et du jugement, ni les autres sujets les plus terribles, je l'obtiens par le sermon
sur ma bonne More, Marie. •• Ce sermon, du reste, ne faisait que retracer les saintes ardeurs dont son cœur brûlait pour la Reine du ciel; afin d'en donner quelque idée, nous transcrirons fidèlement ses propres paroles ; voici comment il s'exprimait en chaire : « Je désire mourir, s'écriait-il, pour vivre avec Marie 1 Ah! mes bien-aimés frères, je ne le dis pas simplement pour la forme; je le dis en vérité, je le dis de tout cœur, et du fond du cœur : oui, je désire mourir afin de vivre avec la très sainte Vierge! Ah ! ma bonne Mère, recevez-moi dans vos bras ! Voici un pauvre enfant, qui brûle de venir à vous, aimable et tendre Mère ! — Et vous, mes chers frères, récitez tous à voix basse un Ave Maria à mon intention, et obtenez-moi la grâce de tomber mort maintenant, oui, maintenant, sur cette estrade, afin que j'aille vivre avec Marie. Grâce à Dieu, ma conscience ne me reproebe aucun péché en ce moment, et j'aurais la confiance de m'en aller en paradis, et d'être admis à voir mon auguste Souveraine et ma véritable Mere. Que si je ne suis pas digne d'une telle faveur, au moins souffrez que je soulage mon cœur en exhalant mes soupirs : Je brûle de mourir ! je brûle de mourir! oui, je brûle de mourir pour vivre avec Marie! » Et il proférait ces paroles avec tant d'émolion et de sentiment, avec tant de force et d'énergie, que l'on ne pouvait douter qu'elles ne vinssent du cœur.
Passant ensuite à animer le peuple à la dévotion envers la Mère de Dieu, il lui enseignait ce que ses véritables serviteurs doivent faire , pour l'honorer , chaque année, chaque mois, chaque jour, à toute heure et en tout temps ; et après avoir indiqué les diverses manières de lui payer le tribut de nos hommages, il concluait en disant que la dévotion la plus agréable à Marie, et sans laquelle tout ce qu'on pourrait dire ou
faire en son honneur servirait peu ou pas du tout, c'est de fuir le péché et toutes les occasions de le commettre. Il ajoutait donc qu'un vrai serviteur de la très sainte Vierge, dès qu'il se voit exposé à quelque tentation ou danger d'offenser Dieu, doit se dire aussitôt en luimême : " Cela déplaît à ma souveraine, à Marie : à Dieu ne plaise que je le fasse et que je lui cause du déplaisir. Non, jamais je n'y consentirai. » D'autres fois, il disait aux fidèles : « Embrassez avec ferveur la dévotion à Marie, et vous êtes tous sauvés ! •> Puis se demandant : « Quel est le véritable serviteur de Marie? » 11 répondau : « Celui qui est véritablement ennemi du péché mortel. » Enfin il avait soin de détromper certains faux dévots, dont le monde est encore plein de nos jours ; hypocrites et présomptueux, qui, s'abandonnacit à toute espèce de désordres, croient faire chose agréable à la sainte Vierge et être comptés parmi ses serviteurs, parce qu'ils lui paient un certain tribut de louanges, récitent son chapelet ou visitent parfois un de ses sanctuaires : « C'est là prétendre, leur disait-il, que la Mère de Dieu soit la protectrice, non pas des pécheurs, mais des péchés. » Et il terminait en disant que « pour être mis au nombre des véritables serviteurs de cette auguste Reine, il faut unir ensemble la conversion à Dieu et la dévotion à Marie. »
On n'en finirait pas, si l'on voulait rapporter ici tout ce qu'il a fait, tout ce qu'il a dit, pour propager et pour établir parmi les fidèles la dévotion envers la Vierge- Mère, et ce qu'il a pratiqué lui-même afin de lui témoigner la vénération et l'amour qui lui sont dus. Je me dispenserai donc de rappeler les honneurs qu'il faisait rendre à l'image de la sainte Vierge qu'il portait avec lui dans les missions, l'exposition solennelle qu'il en faisait, la procession qu'il organisait, le grand nombre de cierges qui brûlaient autour d'elle, tout l'appareil
enfin qu'il déployait, selon les ressources que les diverses localités lui offraient.
Et comme celui qui aime et vénère le Maître et sa Mère, respecte et honore aussi ses serviteurs, ainsi saint Léonard, qui avait tant d'amour et de vénération pour le divin Rédempteur et pour sa très sainte Mère, rendait aussi un culte particulier aux Saints, ces fidèles serviteurs de Jésus-Christ, si dévoués par là même à Marie.
Il eut une très grande dévotion pour son Ange gardien ; on voit par sa dix-huitième Résolution, que, chaque fois qu'il entendait sonner l'heure, après avoir honoré la sainte Vierge, il le saluait aussi et le remerciait de l'assistance qu'il lui avait accordée pendant l'heure écoulée, en le suppliant de la lui continuer dans la suite ; et pour suppléer aux heures de la nuit où il n'entendrait pas sonner l'heure, il s'acquittait en d'autres moments des mêmes hommages, tant envers la sainte Vierge qu'envers son bon Ange.
Il avait choisi spécialement pour protecteurs de ses missions, son séraphique père saint François, saint Vincent Ferrier et saint Antoine de Padoue. Non content de les invoquer et de réciter leurs antiennes au commencement de chacune de ses entreprises apostoliques, il leur donnait encore, chaque jour, des marques d'une vénération particulière. « Je me propose, dit-il dans le préambule de ses Résolutions, d'imiter d'aussi près qu'il me sera possible les vertus surtout de mon séraphique père saint François, lui demandant, à cet effet, sa bénédiction paternelle. »
Il professait aussi une singulière dévotion envers d'autres Saints et Saintes, qu'il, honorait et dont il implorait l'assistance dans ses besoins. Le soir avant de se coucher, il se recommandait à tous ces saints Patrons, et les invoquait un à un, en récitant les lita-
nies qu'il s'était composées, et qu'on peut voir dans sa trente-neuvième Résolution. Afin de mourir muni des sacrements de Pénitence et d'Eucharistie, comme il le dit en cet endroit, il récitait un Pater et un Ave en l'honneur de sainte Barhe, en la priant de lui obtenir cette grâce : il invoquait le secours de son Ange gardien afin qu'il daignât l'assister la nuit; il s'était fait d'ailleurs une habitude de recourir fréquemment à lui, il s'entretenait avec lui, lui demandait conseil dans ses doutes, et implorait son assistance avant de prêcher ou de commencer, soit son oraison, soit quelque autre exercice spirituel.
Telle fut la dévotion de saint Léonard, dévotion qui avait sa racine dans cette foi vive et robuste avec laquelle il croyait toutes les vérités révélées; il protestait en effet qu'il croyait les mystères de la religion catholique aussi fermement que s'il les eût vus de ses propres yeux, et plus fermement même, puisqu'il les tenait pour aussi vrais et aussi certains, comme il le disait, qu'ils le sont dans l'esprit de Dieu même1.