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CHAPITRE V

De l'Espérance de saint Léonard.

Il faut reconnaître que saint Léonard avait fondé une espérance bien ferme sur les promesses infaillibles de Dieu, puisque, dans tout le cours de sa vie, il n'eut jamais de désirs que pour les biens célestes, et s'en reposa uniquement sur Dieu des besoins de cette vie.

(1) Voyez Résolutions, § lxii.

En effet, l'espérance est une vertu théologale qui a pour objet la béatitude éternelle; or, c'est pour arriver à la possession de ce bien suprême, qui n'est autre que Dieu même, qu'il travailla pendant toute sa vie, comptant pour rien les peines, les fatigues, les souffrances de tout genre. « Je me propose, dit-il dans sa soixantedeuxième Résolution, d'avoir une espérance aussi ferme et aussi confiante que si j'étais assuré de mon salut éternel, ou que je fusse déjà en paradis; j'attends donc la grâce, la gioirò et tous les biens qui ne sont pas contraires à mon salut éternel et à la gloire de Dieu, basant ma confiance sur ces quatre fondements inébranlables, savoir, que Dieu est juste, fidèle, miséricordieux et tout-puissant; c'est-à-dire qu'il peut, qu'il veut, qu'il a promis, et qu'il doit en considération du sang verse pour nous par Jésus-Christ, notre divin Sauveur, et des bonnes oeuvres que j'espère pratiquer moyennant son secours. - Telle était la base et l'appui de son espérance, et de là vient que dans tous ses travaux il avait constamment en vue le salut éternel, le paradis, comme il le dit encore dans la précédente Résolution : « Dans l'espérance que, si j'aide le prochain à sauver son âme, Dieu voudra bien sauver la mienne, je fais un ferme propos de ne jamais m'épargner quand il s'agira de secourir spirituellement une âme, et de m'employer toujours et à toute heure au salut du prochain. » C'est ce qu'il fit réellement, courant partout où l'appelait soit un ordre, soit une invitation, pour donner des missions et convertir les pécheurs, sans s'inquiéter ni de la distance des lieux, ni des incommodités du voyage, ni de la pluie, ni de la neige, ni du mauvais état des routes, ni du froid, ni du chaud, ni des dangers de quelque nature qu'ils fussent, ainsi qu'on l'a vu dans la première partie.

Afin de rendre son espérance plus inébranlable, il

s'était fait une si haute idée de la miséricorde de Dieu, qu'appuyé sur les mérites infinis de Jésus-Christ, il avait la confiance de se sauver, sans même passer par le purgatoire, bien qu'il fût disposé, comme il le dit dans sa neuvième Résolution, à l'accepter de tout son cœur et même avec action de grâces jusqu'au jour du jugement dernier, si tel eût été le bon plaisir de Dieu. « Une pareille espérance ne saurait me nuire, ajoutaitil; au contraire, elle ne peut que m'être utile; car, n'excluant pas une crainte toute filiale, elle tourne à l'honneur de Dieu et me rend plus diligent dans ma conduite; puisque dans ce but je me propose d'éviter, non seulement les fautes graves, mais encore les péchés véniels et les moindres imperfections. » Il répétait à tout moment l'oraison jaculatoire : Mon Jésus, miséricorde , se servant de cette prière pour obtenir toutes les grâces, surtout la persévérance finale et l'amour de Dieu, qu'il avait plus particulièrement l'intention de demander toutes les fois qu'il la faisait.

Cette espérance si grande qu'il avait de se sauver, non seulement prémunissait son cœur contre le doute sur la miséricorde de Dieu, mais le mettait à même de fortifier les autres contre les tentations de défiance. Il leur persuadait que, nonobstant les fautes légères dans lesquelles nous tombons souvent, Dieu prendrait en considération, d'une part, notre fragilité, et de l'autre, les mérites de Jésus-Christ, les œuvres méritoires que nous lui offrons en acquit de nos dettes, l'intercession des Saints que nous invoquons, les indulgences dignement appliquées et autres mérites semblables, et ainsi nous permet d'espérer de pouvoir nous envoler directement en paradis. Telle fut la confiance qu'il inspira à un de ses confrères; celui-ci l'ayant interrogé pour savoir s'il espérait entrer au ciel aussitôt après sa mort, sans même passer par le purgatoire : « Oui, VIE s. l. 19

répondit le Saint, j'espère bien d'en être rendu digne, si, comme je tâche de ne pas tomber dans des fautes graves, ni même dans des fautes vénielles délibérées, Dieu me fait la grâce d'accepter, en compensation des fautes légères d'inadvertance et autres, tout ce que je fais et tout ce que je souffre pour sa gloire, dans le but de mériter en quelque manière les effets de sa miséricorde. »

Bien des fois, en conversant avec ses religieux, il élevait les yeux au ciel, et avec les sentiments d'une vive confiance, il s'écriait : « Ah ! quand donc viendra cette mort qui tarde tant! quand se briseront ces liens qui me retiennent captif! quand brillera ce jour fortuné où il me sera donné de voir mon Dieu face à face! « Il mesurait son espérance sur les idées de la foi, et il ne pouvait souffrir qu'on les rapetissât, qu'on les restreignit d'après les règles de la prudence humaine; ainsi, voulant un jour consolider une âme dans la confiance en. Dieu : <• Faites la pauvrette devant le tribunal de Dieu, lui écrivait-il ; demandez comme une indigente qui manque de tout, même d'air pour respirer; et afin de l'exciter à vous exaucer, alléguez pour motif sa bonté même et vos misères ; offrez-lui les mérites de son Fils, rappelez-lui ses promesses. »

On peut facilement déduire de tout cela combien son âme était ancrée dans l'espérance, et sur quels motifs solides reposait cette vertu. Ce sont les mêmes motifs qu'il proposa une autre fois à une religieuse tentée de désespoir ; il la pria de les méditer sérieusement et de lesjeter à la face du démon, pour repousser ses assauts : elle le fit, et par ce moyen se trouva délivrée de ses peines et recouvra la tranquillité de l'âme. Il faisait la même chose en chaire et au confessionnal, encourageant tout le monde à ne jamais se laisser abattre, et quelque énormes que fussent les péchés commis, à espérer en

Dieu, avec l'assurance, moyennant son assistance, de parvenir au salut.

Et ce ne sont pas seulement les biens éternels qu'il attendait de Dieu, mais aussi, comme on l'a déjà insinué, toutes les choses nécessaires à la vie présente. Ainsi il attendait avec une pleine confiance le secours du ciel, même dans les circonstances les plus critiques, sans jamais perdre courage. Ayant ordre de passer en Corse, pour y faire des missions, et cette île étant alors toute bouleversée et en proie aux factions, il avait sujet naturellement d'éprouver quelque crainte; or, voici comment il s'exprima, en écrivant à un prêtre au moment de s'embarquer : « Je pars pour la Corse. Les dangers sont grands; mais je me sens un cœur de lion. » Et, en effet, il déploya un courage de lion pour combattre le vice, au milieu de périls sans nombre, comme nous l'avons vu. — Lorsqu'on fonda à Florence le couvent de Saint-François-du-Mont, le grand-duc, Cosme III, se mit à pourvoir avec la plus grande libéralité à l'entretien des religieux, sans qu'ils fussent obligés de mendier; mais notre Saint, en étant devenu Gardien, remercia le prince de la générosité dont il avait usé jusqu'alors, et le pria de les laisser vivre du produit de leurs quêtes, parce qu'il lui semblait qu'en agir autrement, c'était manquer à la confiance qu'il avait dans la divine Providence; il déclara au grand-duc lui-même que cette confiance faisait la richesse de son couvent. — Pour vivre de ce fonds et en s'appuyant uniquement sur Dieu, entre autres règles à observer dans les misions, il établit celle-ci : " En partant en mission, on ne se munira d'aucune provision de voyage, d'aucun rafraîchissement, ni de quoi que ce soit, excepté lorsqu'on voyagera par eau, sur fleuve ou sur mer. Nous ne permettrons pas à des étrangers de manger avec nous, et nous n'irons pas non plus manger chez eux,

fussions-nous même invités par des prélats ou des personnages, n'importe de quel rang. On n'acceptera rien, excepté ce qui est nécessaire pour vivre; et tout ce qui restera sera distribué aux pauvres. On ne fera pas de quêtes pendant le temps des missions ; on ne demandera rien à personne, pas même des objets de dévotion. » Il observa cette règle avec tant d'exactitude, que, pendant tout le cours de ses missions, et dans les nombreux voyages qu'il fut contraint d'entreprendre à cet effet, il ne s'en écarta jamais d'un iota. Durant l'espace de quarante-quatre ans qu'il exerça le ministère apostolique dans diverses provinces, il ne voulut jamais accepter ni dîners, ni présents, malgré les invitations et les offres multipliées qui lui furent faites. Bien qu'il dût souvent marcher du matin au soir, dans des lieux déserts et à travers les montagnes, il ne voulut jamais prendre avec lui aucune provision, pas même un morceau de pain, pour se sustenter en route. Lorsqu'à son départ d'un endroit, des personnes bienfaisantes voulaient lui remettre quelque chose pour sa subsistance pendant le voyage, il les remerciait gracieusement, en disant qu'il avait un Maître qui s'était engagé à y pourvoir, que depuis tant d'années il n'avait jamais manqué à sa parole, que ce Maître était Dieu, et que s'élant remis entre ses mains, il comptait sur lui avec assurance dans tous ses besoins. Dans les lieux même où il donnait la mission, il ne souffrit jamais qu'un particulier se chargeât de son entretien, excepté pendant les dernières missions qu'il fit à Rome, où il dut céder par obéissance. Il voulait que son nécessaire, ainsi que celui de ses compagnons, lui vînt de la providence de chaque jour, tant il était persuadé que s'ils se confiaient en Dieu, et procuraient sa gloire et le salut du prochain, Dieu, de son côté, aurait soin de pourvoir à leurs besoins.

Le Seigneur ne manqua pas de justifier la confiance de son Serviteur, en diverses circonstances où il le secourut, soit dans son couvent, soit en voyage, même d'une manière extraordinaire et inattendue. En 1716, peu de temps après qu'il eut renoncé aux secours que le grand-duc fournissait régulièrement aux religieux du couvent du Mont, la Toscane fut affligée d'une grande disette d'huile, les oliviers ayant beaucoup souffert du froid pendant les années précédentes. Il n'en restait plus au couvent qu'une très petite quantité : le quêteur aux abois, ne sachant comment parer au besoin, eut recours au Supérieur et lui exposa le cas où l'on se trouvait de se voir incessamment tout à fait dépourvu d'huile. Saint Léonard, sans s'inquiéter le moins du monde à cette nouvelle, répondit tranquillement au quêteur : « Ayez confiance en Dieu, et, n'en doutez pas, il y pourvoira. » Cependant le peu d'huile qui restait continuait à se consommer et touchait à sa fin ; le frère convers retourna donc auprès du père Gardien, et lui fit entendre la difficulté qu'il y aurait, vu la disette, de s'en procurer, soit en quêtant, soit autrement. Le Saint lui répéta avec le même calme et la même tranquillité : « Ayez confiance en Dieu, et, n'en doutez pas, il y pourvoira; » puis il ajouta, pour encourager le frère à s'en reposer sur Dieu : « Vous semble-t-il, mon frère, qu'après que nous avons tout quitté pour l'amour de Dieu, que nous avons renoncé aux secours que nous procurait le grand-duc, à cause de la confiance que nous avons eue dans la divine Providence, celle-ci pourrait maintenant nous faire défaut? » L'événement vérifia ses prévisions; car au même moment deux bienfaiteurs, sans s'être entendus, obéissant à l'inspiration de Celui qui prend soin de quiconque se repose sur lui, envoyèrent spontanément au couvent huit barils d'huile. On eut encore à bénir la Providence d'un autre trait

analogue, dans la même maison : un jour toutes les nappes d'autel furent volées, et comme les autels y sont en grand nombre, il eût fallu faire une dépense assez considérable pour s'en procurer de nouvelles. Le religieux qui avait le soin de ces objets, ne sachant comment faire, exprima son inquiétude à saint Léonard; celui-ci lui répondit : « Mon frère, ayez confiance en Dieu. Nous avons un Père très puissant, qui saura pourvoir à tous nos besoins. » Il en fut ainsi. La nouvelle du vol étant parvenue aux oreilles de la marquise Ferroni, non seulement elle tira, pour celte fois, les religieux d'embarras, en remplaçant les nappes volées, mais en outre elle conçut le dessein de pourvoir leur sacristie, tant qu'elle vivrait, de tout le linge nécessaire.

Notre Saint éprouva encore les effets de la libéralité divine en d'autres circonstances, où Dieu lui vint en aide dans ses besoins et ceux de son couvent. Il les éprouva surtout pendant ses nombreux voyages, dans lesquels, bien qu'il n'eût aucune provision, il ne manqua jamais des choses nécessaires à la vie. Si, dans un endroit où il arrivait à l'entrée de la nuit, il ne trouvait d'abord personne qui voulût lui donner à loger, Dieu le permettant ainsi pour donner à son Serviteur une occasion de mérite, il se présentait bientôt quelqu'un qui l'accueillait avec empressement, et lui fournissait tout ce dont il avait besoin.

Ces faits et autres semblables l'excitaient à se confier toujours de plus en plus dans le Seigneur, et à recourir à lui, sans se troubler, même au milieu des contretemps et des accidents les plus funestes, attendant de lui !e secours opportun. C'est ce qu'il montra dans un cas que je vais rapporter, pour passer les autres sous silence. En 1749, le feu ayant pris dans la dépense du couvent de Saint-Bonaventuro à Rome, il se développa si rapidement, qu'il forma bientôt un vaste incendie, et

menaçait de réduire en cendres tout le couvent. La dépense était située en dessous des cellules habitées par les religieux, qui reposaient en ce moment, car c'était la nuit, de sorte qu'on ne s'aperçut du sinistre que lorsque la flamme, s'échappant par les fenêtres, gagnait déjà le toit et le faîte de l'édifice. Grande fut la consternation et l'épouvante de tout le monde; mais saint Léonard, que sa confiance en Dieu n'abandonnait jamais, se rendit à la- sacristie, revêtit le rochet et l'étole, et tira du tabernacle le Saint-Sacrement avec lequel il bénit le feu. Après cela, tandis que les autres religieux, avec un grand nombre de laïques accourus pour les aider, travaillaient à se rendre maîtres de l'incendie et à en arrêter les progrès, il se mit à faire dévotement le Chemin de la Croix; puis s'étant retiré dans sa chambre, il se donna une longue et rude discipline; enfin il se mit en oraison et y demeura jusqu'à ce que le feu fût éteint et que tout danger eût disparu. Pour résumer, saint Léonard avait une espérance inébranlable, parce qu'il croyait fermement que Dieu est juste, fidèle, tout-puissant et miséricordieux, et qu'il était persuadé qu'en faisant le bien avec le secours de la grâce, et par les mérites de notre divin Sauveur, il ne pouvait manquer d'obtenir la gloire céleste dans la vie future, et dans celle-ci tous les secours temporels qui n'y mettent pas obstacle. Cette même espérance, il s'efforçait de l'exciter chez les autres, particulièrement chez les pécheurs et dans les âmes affligées ; il encourageait les premiers à demander à Dieu et à espérer de lui le pardon de leurs fautes, à condition de les détester et de proposer de s'en amender, moyennant quoi il leur assurait qu'ils obtiendraient la vie éternelle; il animait les autres à attendre de Dieu la consolation et le soulagement dans leurs travaux et dans leurs peines. Celte espérance, qui avait atteint chez lui le degré d'une con-

fianca forte et robuste, faisait naître dans son cœur le détachement de toutes les choses terrestres et périssables; il se contentait de tout ce qu'il y a de plus pauvre, et n'en prenait que le plus strict nécessaire ; c'est ce qu'on verra dans le chapitre suivant.

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