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CHAPITRE VI

Pauvreté de saint Léonard.

Parmi les vertus que notre Saint pratiqua dans le degré le plus héroïque, il faut compter sans contredit la pauvreté. Outre la promesse qu'il en fit à Dieu par un vœu solennel, il se proposa, dans sa quarante-cinquième Résolution, de l'observer de manière à imiter le mieux possible son saint Fondateur et ses premiers compagnons; il résolut de suivre leurs maximes, et d'aimer les incommodités qui marchent à la suite de la pauvreté vraiment pauvre, comme il s'exprimait. Il s'y excitait par la grandeur des récompenses qui lui sont réservées, comme le faisait saint François, qui, en vue de ces récompenses, trouvait des charmes dans toutes les souffrances. Notre Saint, sachant que les apôtres saint Pierre et saint Paul avaient dit un jour à saint François, que les religieux qui observeront parfaitement la pauvreté jusqu'à la mort, seront inscrits au nombre des bienheureux, conçut un amour singulier pour cette vertu ; toutefois il protestait que la récompense n'était pas son mobile, mais bien le plaisir qu'on procure au Cœur de Jésus, qui a voulu naître pauvre, vivre pauvre, mourir pauvre et nu sur une croix. Il appelait cette vertu la marque distinctive de son Ordre,

et il expliquait sa pensée par cette comparaison : Si vous ôtez à un homme ce qui fait son caractère distinctif, ce n'est plus un homme; de même si vous ôtez la pauvreté à un religieux franciscain, ce n'en est plus un. De là vient qu'il prenait tant de soin de l'observer avec la dernière exactitude, et quoique dans les couvents des Récollets on la pratique à l'envi et d'une manière bien rigoureuse, c'était encore peu pour lui ; non content de l'observance commune, il s'efforçait d'atteindre à un degré plus parfait. Dans un des souvenirs écrits de sa main qu'il portait toujours sur lui, on lit ces mots : « Je voudrais pouvoir observer la sainte pauvreté avec la dernière rigueur, comme le firent saint François et ses premiers compagnons ; et plût à Dieu que j'eusse la capacité, la force et les moyens de l'introduire au même degré dans tous les couvents ! »

Il distinguait plusieurs sortes de pauvretés ; la première, qu'il appelait la pauvreté de corps, regarde les choses temporelles ; la seconde, qui est la pauvreté de cœur, consiste, disait-il, à mettre un frein à toutes ses affections et à n'avoir d'attache à aucune chose de ce monde ; enfin la troisième, qui est la pauvreté d'esprit, sert à nous tenir détachés même des douceurs spirituelles et des dons de Dieu.

Quant aux choses temporelles, il observa la pauvreté avec une exactitude telle, qu'il ne possédajamais rien en propre ; pauvre de fait, il n'avait que le simple usage des choses nécessaires, prêt à y renoncer sur un signe ou un ordre des supérieurs. Ceux qui l'ont connu attestent que, non seulement on ne remarqua jamais rien en lui qui pût tant soit peu blesser le vœu de pauvreté, mais qu'au contraire il en fut constamment l'observateur le plus rigide. Un religieux, entre autres, qui entendit ses confessions pendant plusieurs années, déposa en ces termes : « Tel était l'amour que le père Léonard por-

tait à la sainte pauvreté, que, s'il n'avait été retenu, il eût donné dans des excès, tant pour l'habillement que pour la nourriture, le mobilier, les habitations et tout le reste. Aussi s'appliquait-il à inspirer cet esprit à tous les religieux ; et il se sentait lui-même attiré là où brillait davantage l'observance de cette vertu ; plus elle était rigoureuse, plus son cœur en éprouvait de joie. » Il ne porta jamais d'habit neuf; il se servait de ceux qui avaient été portés par d'autres, et qui étaient usés, consommés; il les faisait rapiécer, et plus il les trouvait délabrés et chargés de pièces, plus il les mettait volontiers. Une seule fois il porta du neuf; ce fut en 1746, pendam qu'il donnait les missions dans les diocèses de Bologne et de Ravenne; il faisait un froid très intense et il était avancé en âge; le père Gardien du couvent de Saint-Bonaventure de Rome, ayant compassion de lui, lui envoya une soutane neuve avec ordre de la mettre, sans réplique. Il obéit promptement, mais afin d'y imprimer un cachet de pauvreté, il la fit repetasser avec du vieux.

En toute saison il n'eut jamais qu'un seul habit, qui, en hiver et dans les pays montagneux, pouvait bien le couvrir, mais non le protéger contre les rigueurs du froid; aussi le voyait-on parfois grelotter de tous ses membres. Il ne portait jamais la tunique de dessous, bien qu'il eût pu le faire licitement, selon la règle de Saint-François ; il n'en faisait usage qu'en temps de mission afin de se conserver la voix pour prêcher; dans les voyages il avait coutume de porter quelques pièces de laine, dont il ne se servait jamais en d'autre temps, à moins qu'il n'y fût astreint par obéissance. Il exhortait fortement ses religieux à être pauvres dans leur vêtement, ajoutant bien souvent que c'est une] chose inconvenante et monstrueuse d'étaler la vanité sous un habit pauvre et humble, que si un riche costume est l'orne-

ment d'un seigneur du monde, un habit rapiécé est la bienséance d'un religieux pauvre, disciple de Jésus- Cbrist. Etant Gardien du couvent de Florence, il y introduisit l'usage de rapiécer même les habits neufs, afin de porter toujours les livrées de la pauvreté, à laquelle il ne cessait d'exciter ses confrères plus encore par ses exemples que par ses discours. Sur sa soutane usée il se ceignait d'une corde vile et grossière ; il marchait toujours et partout sans souliers, ni sandales ; aussi suffisait-il de le voir pour reconnaître en lui un véritable ami de la pauvreté, prêchant, par tout son extérieur, le mépris de la vanité et du monde.

Sa pauvreté dans le boire et le manger ne fut pas moins admirable : outre qu'il se restreignait sur la quantité, comme on le dira en parlant de sa tempérance, il prit toujours garde à ce que sa nourriture fût conforme à la stricte pauvreté dont il faisait profession. Il ne se nourrissait que d'herbages, de légumes et de fruits ; encore pour les fruits s'en accordait-il très peu. A ceux qui l'exhortaient parfois à prendre quelque chose de plus pour supporter ses fatigues, il répondait : « Celui qui fait profession de pauvreté doit en ressentir les effets ; satisfaire pleinement ses besoins, sans ressentir aucune incommodité, n'est point le propre d'un pauvre. » D'autres fois il faisait cette réflexion : « A cause du vœu de pauvreté que nous avons fait, nous, religieux, les personnes bienfaisantes nous font l'aumône : il nous faudra un jour en rendre un compte sévère; car nous mangeons le sang des pauvres; et plus nous mangeons, plus grande sera la dette que nous aurons à acquitter auprès de Dieu. » Quand il se trouvait qu'au couvent on était dépourvu même du nécessaire, ou qu'à table, en certaines circonstances, l'une ou l'autre chose vînt à manquer, il en témoignait un contentement extraordinaire, et disait d'un air

radieux : « Aujourd'hui nous avons été de véritables frères mineurs. » C'est par amour pour la pauvreté qu'il renonça, comme on l'a dit plus haut, aux secours que le grand-duc de Toscane faisait passer aux religieux du couvent du Mont, et que, dans ses voyages, non seulement il ne prenait aucune provision, mais qu'il ne voulut même jamais accepter les lettres de recommandation qu'on lui offrait, afin qu'il fût hébergé plus commodément dans les lieux où il arrivait; il disait qu'un véritable pauvre, tel qu'il était par profession, doit mendier son logement en route. Si dans le temps des missions il s'apercevait que la soupe était un peu mieux accommodée, par exemple, avec du bouillon au lieu d'huile, il cessait aussitôt d'en manger, et disait à ses compagnons, qui voulaient lui procurer cet adoucissement parce qu'ils le voyaient si épuisé : « Mes frères, pour un âne la paille est assez bonne : il ne faut pas l'habituer à l'avoine. « Si on lui offrait quelque chose pour sa subsistance, sa réponse était celle-ci : « Je ne m'occupe pas de ces choses-là. Mon unique occupation est de convertir des âmes à Dieu. Quant à mon corps, j'en ai aoandonné le soin à mon compagnon. « Il était, en un mot, si détaché des choses de ce monde, qu'il n'accordait par la moindre attention même à ce peu qu'il devait prendre pour se sustenter.

Dans sa chambre il n'y avait pour tous meubles que deux planches sur lesquelles il prenait son repos, une couverture, une chaise et une petite table pour écrire; pendant les neuf années qu'il fut supérieur à Florence, il n'en voulut même pas autant ; il se servait, en guise de table, d'une planche clouée à la muraille, et il s'asseyait sur l'extrémité des planches qui lui tenaient lieu de lit. On voyait, suspendus à la muraille, deux ou trois images de papier, et le crucifix qu'il portait sur la poitrine dans ses voyages. Il ne voulait même pas

avoir près de lui ces petits objets de dévotion dont les supérieurs ont coutume de gratifier les bienfaiteurs et les quêteurs du couvent ; il en laissait la disposition à son vicaire. Ce qui est plus surprenant encore, c'est qu'il ne posséda jamais en propre certains objets indispensables, tels que ciseaux, canif, aiguilles et autres choses semblables; s'il en avait besoin, il les demandait à prêter, et après s'en être servi, les restituait immédiatement. Il ne gardait pour son usage particulier, outre ce qui a été dit, qu'un petit carton renfermant ses écrits, son bréviaire, sa règle, ses lunettes, son cilice, deux disciplines, une petite croix de bois avec des pointes, qu'il portait sur la chair nue, un chapelet, et un petit médaillon dont on a déjà parlé, représentant d'un côté l'image en papier de l'Immaculée Conception, et de l'autre, celle de saint Vincent Perrier ; il se servait de cet objet pour bénir les malades. C'était là toute sa richesse, tout le mobilier de sa cellule ; car, pour ce qui est de quelques livres, du crucifix, de l'image de la sainte Vierge et d'autres objets qu'il portait avec lui, et dont il se servait dans l'exercice de son ministère apostolique, il ne s'en occupait pas ; il en avait laissé tout le soin à son compagnon, à qui, avant de mourir, il recommanda de s'en dessaisir, en remettant au père Gardien les clefs des caisses qui les contenaient.

Son amour pour la pauvreté faisait qu'il aimait à se retirer de préférence dans les couvents les plus pauvres, comme la solitude de l'Incontro, et le couvent de Saint-Ange de Montorio; c'est dans ces pauvres asiles qu'il trouvait ses délices, et qu'il se plaisait à vaquer aux exercices spirituels, comme on l'a déjà vu. Le même attrait le portait à user de parcimonie même dans les moindres choses ; il savait que c'est par là qu'on arrive à la perfection de la vertu et que les Saints en ont toujours tenu compte. Ainsi, en écrivant même à des per-

sonnes de qualité, il n'employait que le papier strictement nécessaire; et si parfois son compagnon lui faisait observer qu'il convenait de laisser la feuille entière, par respect pour la personne à laquelle il s'adressait, il lui répondait : « Ce n'est pas là ce que m'enseigne la pauvreté. Ils savent bien que frère Léonard est pauvre, c'est pourquoi ils ne seront pas étonnés et ne se formaliseront pas si je leur écris de la manière dont les pauvres ont coutume de le faire. » Par la même raison, il ne donnait ni n'acceptait jamais aucun cadeau, quel qu'il fût; on ne sache pas qu'il ait jamais donné un chapelet, ni la plus petite image, et cela parce qu'il n'en avait pas. Invité par son compagnon, en certaines occasions, à prendre les objets de piété qui lui étaient offerts : « Mon frère, lui répondait-il, changez de langage, ne me parlez point de ces choses-là ; je ne veux rien accepter, rien recevoir. Je veux observer exactement le vœu de pauvreté. »

Bien souvent, dans les lieux où il prêchait, divers présents lui étaient offerts ou envoyés, soit par des particuliers, soit même par des communautés ; mais, fidèle à ses résolutions, il les renvoyait en s'excusant, de fort bonne grâce, de ne pouvoir les accepter. A la suite de ses missions de Ferrare, l'archevêque, Mgr Crispi, lui envoya une cassette remplie de très beaux objets de piété, en témoignage de gratitude pour ses travaux apostoliques. Mais le Serviteur de Dieu, sans même ouvrir la cassette, la renvoya sur-le-champ par le commissionnaire qui l'avait apportée, en faisant remercier le prélat de sa bonne volonté, et en lui disant que ses peines avaient été déjà abondamment récompensées par le fruit opéré dans les âmes, puisque le peuple avait donné les signes les plus manifeste de son repentir et de sa réconciliation avec Dieu. Le vicaire-général de Frascati, frappé de voir combien il se fatiguait en prêchant le

matin et le soir, lui envoya une quantité de bonbons et de pâtisseries, afin qu'il se fortifiât la poitrine et que sa voix pût se maintenir. Mais à peine cet austère partisan de la pauvreté eut-il aperçu ces friandises, lui qui avait en borreur toute espèce de délicatesse, qu'il dit au messager : « Reportez, reportez tout cela à monsieur le vicaire-général, et dites-lui que cela ne va pas à la pauvreté à laquelle je suis tenu. Je songe à convertir des âmes à Dieu, et Dieu songera à me conserver la force de poitrine et d'organe nécessaire pour que je puisse prêcher, sans que j'aie recours à ces délicatesses qui ne conviennent point à un pauvre. »

En 1735, deux jours après qu'il avait commencé la mission à Civita Castellana, le vénérable évêque de cette ville, Mgr Tenderini, fut atteint d'une violente maladie, qui le réduisit à l'extrémité, bien qu'il ait plu à Dieu de lui rendre la santé pour l'utilité de son diocèse. Saint Léonard l'assista avec le plus grand empressement; il célébrait la messe tous les jours dans la chapelle de son palais, et chaque fois le communiait de ses propres mains. Le jour où devait avoir lieu le sermon sur la sainte Vierge, le pieux évêque pria le missionnaire de vouloir bien lui apporter la sainte image dans sa chambre, afin qu'il pût lui rendre ses hommages en particulier, et se dédommager de ne pouvoir le faire en public et à la vue de tout le monde. Le Saint se rendit à son désir et porta lui-même l'image auprès du lit du malade; celui-ci, après l'avoir vénérée avec une tendre dévotion, lui aurait volontiers fait hommage d'une chaîne et d'une petite croix en or. Mais notre amant de la pauvreté n'en voulut à aucun prix; et comme le vertueux prélat insistait pour qu'il ne le privât pas du mérite de faire ce don à la saint6 Vierge : « Monseigneur, lui répondit-il, la sainte Vierge dans ce cas-ci se contente de la bonne volonté ; car ce n'est

pas là un présent à être accepté par celui qui fait profession de la plus austère pauvreté, telle que celle des frères mineurs. » Ce serait à n'en pas finir, si l'on voulait rapporter tous les cas où, pour le même motif, il a renoncé à de semblables présents; car il ne se passait presque pas de missions sans qu'il y eût des offres ou des envois de cette nature.

Il ne voulut même jamais accepter, sous quelque prétexte que ce fût, la moindre part des aumônes, souvent très abondantes, qu'on recueillait à la suite de ses sermons ; il en abandonnait l'entière disposition à d'autres, sans s'ingérer en aucune façon dans la distribution qui en était faite, recommandant tout au plus qu'on eût soin des pauvres, et qu'on fournît aux églises des ciboires, des baldaquins et d'autres objets servant à rehausser le culle du très saint Sacrement.

En résumé, sa pauvreté fut toujours extrêmement rigoureuse, au témoignage de ceux qui l'ont connu et qui ont vécu longtemps avec lui. Il l'eut tellement à cœur que, non content de la pratiquer lui-même, il en poursuivait avec zèle la plus stricte observance de la part des autres. Etant Gardien, il exhortait ses confrères avec tant de force à vivre pauvres et détachés de toutes les choses de la terre, qu'il arriva bien souvent que, touchés par l'efficacité de ses paroles, ils vinrent spontanément déposer à ses pieds tout ce qui était à leur usage, quoiqu'ils n'eussent que des objets pauvres et autorisés par la règle. Il voulait que la pauvreté brillât, non seulement au réfectoire, dans les cellules, dans tous les bâtiments du couvent, mais même dans la sacristie et à l'église. Ainsi, dans les constitutions du couvent de Florence, il recommanda fortement qu'on n'eût pas d'ornements en soie, et que les aubes et les rochets fussent simples, sans plissure et sans garniture de prix.

Cette pauvreté, qu'on peut appeler extérieure, nous

fait comprendre combien il avait le cœur détaché de tout ce qu'il y a de caduc et de terrestre en ce monde. Ayant mis toutes ses espérances en Dieu, et n'aspirant qu'a la possession de Dieu et des biens éternels, il ne prenait aucun souci de ceux de cette vie, et les avait même en horreur; il savait, d'après saint Bernard, que l'amour de ces faux biens nuit davantage à une âme que la possession réelle, parce que c'est cet amour profane qui nous empêche ordinairement d'aimer Dieu de tout notre cœur et de toutes nos forces, comme notre Saint le désirait et comme il le fit.

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