CHAPITRE VIL
Charité de saint Léonard envers Dieu.
Instruit par la foi que Dieu est le bien suprême et infini, la bonté par essence, renfermant toutes les perfections possibles, sans limite ni mesure aucune, que par conséquent il mérite toutes nos affections, tout notre amour; saint Léonard, dans sa dixième Résolution, se proposa de l'aimer de tout son cœur, de toute son âme et de toutes ses forces, et de lui rapporter, comme à l'objet le plus aimable en soi, toutes ses pensées, toutes ses paroles, tous ses mouvements et toutes ses actions. Il résolut de produire souvent dans son cœur des actes d'amour de Dieu, d'amour de complaisance, en se réjouissant et en le félicitant de ses infinies perfections; d'amour de bienveillance, en formant le désir qu'il soit aimé, servi et glorifié par tout le monde ; d'amour de préférence, en l'estimant plus que toutes les créatures ensemble, ou plutôt en n'estimant que néant VIE s. l. 20
tout ce qui n'est pas Dieu. Il se proposa en outre de faire, au moins sept fois le jour, un acte de retour sincère à Dieu, comme s'il n'eût fait qu'entrer dans la vie spirituelle, en protestant dans cet acte qu'il voulait l'aimer d'un amour constant et avec la plus grande ferveur, sans avoir d'autre fin que de lui plaire en toutes choses.
Conformément à cette sentence du Sauveur : Si vous m'aimez, gardez mes commandements, le Saint se proposa aussi de ne jamais commettre de péché véniel avec pleine advertance, de se détacher toujours de plus en plus des créatures, et d'en tenir son cœur tout à fait dégagé pour n'y admettre que Dieu seul. « Et quoique, ajoutait-il, je ne puisse pas me flatter de ne tomber dans aucune faute, et de n'être jamais surpris en flagrant délit, que tout le paradis sache au moins que mon unique désir est d'aimer Dieu parfaitement, et même de vivre dans un continuel exercice d'amour envers lui. » De là vient qu'il protestait souvent que son amour pour Dieu était la fin de toutes ses actions ; aussi s'attachait-il à perfectionner la pratique des autres vertus par le motif général de la charité, les rapportant toutes à Dieu et les exerçant pour son amour. Quelle que fût donc son occupation, soit au couvent, soit au dehors, soit en voyage, soit en mission, qu'elle eût pour objet sa propre personne ou le prochain, il n'avait jamais en vue que de plaire à Dieu et de procurer sa plus grande gloire. Et comme la charité est d'autant plus parfaite, qu'elle est plus dépouillée de tout intérêt personnel, il s'attachait à aimer Dieu parce qu'il est digne en lui-même de tout amour; et il arriva à un tel degré de perfection dans cette charité pure, qu'il disait parfois d'un ton très pénétré que, quand même il aurait su d'une manière certaine qu'il irait un jour en enfer, il voudrait néanmoins aimer son Dieu ici-bas de tout
LEONARD DE PORT-M.Yl'RICE. ZdO
son cœur : « Je veux, disait-il, aimer Dieu d'un amour souverain, d'un amour suprême, et uniquement parce qu'il le mérite : en cala je ne veux le céder à aucune créature; j'entends l'aimer autant que qui que ce soit. » Aussi, quand il s'exerçait à produire des actes d'amour, son visage s'enflammait tellement qu'on ne pouvait douter du feu qui embrasait son cœur, d'où les sentiments s'échappaient en traits brûlants.
Une personne i'ayant prié par écrit de lui enseigner la maniere d'aimer Dieu : « Aimez-le, lui répondit-il, d'un amour sans borne, sans mode et sans mesure ; mais je ne voudrais pas que co fût un amour féminin, consistant en larmes, en tendresses sensibles : que ce soit au contraire un amour viril, pur, profond, qui procède des vives lumières de la foi : ces lumières nous découvrent la beauté, la bonté, la sainteté dé Dieu, qui mériterait que nous eussions une infinité de cœurs pour l'aimer. » Tel était l'amour divin qui brûlait dans le cœur de saint Léonard, et pour se prémunir contre la tiédeur, il renouvelait souvent la résolution de ne jamais rien vouloir délibérément qui pût diminuer l'ardeur de cette céleste flamme ; il se proposa même de faire toujours ce qu'il croirait être le plus parfait et le plus agréable à Dieu; il avait coutume de dire et même d'écrire que notre cœur est fait pour Dieu seul, et que, n'ayant qu'un seul cœur, nous ne devons pas le partager, mais l'employer tout entier à aimer Dieu seul : Unum cor uni Beo. Si on lui demandait une petite exhortation ou quelques mots d'édification, ii répondait aussitôt avec un vif sentiment de ferveur : « Mon enfant, aimez Dieu, ne l'oubliez pas, aimez Dieu. » Quelquefois il disait encore : « Le matin, faites ce pacte avec Dieu : Seigneur, toutes les fois que je répéterai de bouche ou de cœur ces saintes paroles : Mon Jésus, miséricorde! j'entends faire l'acte le plus intense
d'amour envers vous, et si vous récitez souvent cette oraison jaculatoire dans la journée, ce sera autant d'actes d'amour de Dieu. »
Une personne de qualité, qui se trouvait dans la peine, lui demanda un conseil ; voici la réponse qu'il lui fit : « La maxime qui vous convient, c'est : Souffrir et aimer ; le peu donc que vous souffrez, soit dans le corps par la maladie, soit dans l'âme par les désolations intérieures, souffrez-le avec un grand amour; souffrez et aimez, et ce peu de souffrance plaira autant à Jésus et vous sera aussi profitable à vous-même, qu'une grande croix, si elle est accompagnée d'un grand amour. » Une autre lettre de la même personne lui ayant fait découvrir qu'elle entretenait dans son cœur un attachement excessif pour son enfant, il lui écrivit en ces termes : « Tout l'amour qu'on donne aux créatures, c'est autant qu'on déroba à Dieu. Aimons-les, sans doute, mais comme des images de Dieu, et avec un saint détachement, de manière à ne pas y concentrer nos pensées et beaucoup moins notre cœur. Notre plus proche parent, c'est Dieu, à qui nous avons des obligations infinies. Aimons-le de tout notre cœur, et figuronsnous bien qu'il n'y a au monde que Dieu seul qui soit digne de notre amour. »
Il n'inculquait pas ces maximes aux autres sans en être intimement pénétré lui-même, puisqu'après avoir exhorté cette personne à souffrir et à aimer, comme nous venons de l'entendre, voici ce qu'il ajoute : « Mais je vous engage à souffrir, tandis que je fais le poltron. Il y a quarante ans que je n'ai été malade, j'entends de maladie qui réclame le secours du médecin. Je désire, il est vrai, les souffrances, mais Dieu sait que je n'en ferais pas un bon usage; c'est pourquoi il ne m'en envoie pas. Priez Dieu de m'envoyer la maladie la plus douloureuse qu'un mortel ait jamais endurée, pourvu
qu'en même temps il me donne un amour si ardent que je désire de souffrir encore davantage; et qu'il fasse que, le moment tant désiré d'aller jouir du souverain Bien approchant de plus en plus, je meure sous le pressoir de la croix, et consumé, réduit en cendre par le feu du saint amour. «
Comme le véritable amant se plaît à converser avec l'objet aimé, à se tenir près de lui, à lui demeurer uni, ainsi saint Léonard ne cherchait rien tant que cette étroite union, en sorte que toutes ses pensées étaient concentrées dans la contemplation des grandeurs divines, et dans un entretien continuel et familier avec Dieu dans l'oraison. Quand il était au couvent, il ne manquait jamais aux trois heures d'oraison mentale, partie de jour, partie de nuit, qui sont de règle dans les maisons de Retraite ; et si quelquefois un emploi quelconque le contraignait de sortir du chœur, il restituait à l'oraison le temps pendant lequel il avait dû s'en absenter, ou il tâchait de s'entretenir dans le recueillement tout en vaquant à ses occupations, qui n'étaient que des œuvres de charité; il demeurait donc uni au Créateur tandis qu'il se dévouait au service des créatures. Lorsqu'il était au chœur, appliqué à l'oraison mentale avec ses confrères, on l'eût pris pour une statue ; on le vit toujours se tenir immobile, à genoux et sans appui, ce qu'il pratiqua jusque dans ses dernières années, c'est-à-dire lorsqu'il était complètement exténué par l'âge et par ses énormes fatigues. Si l'on avait besoin de lui pour confesser quelqu'un ou pour tout autre chose, il fallait souvent l'appeler plusieurs fois et même le secouer; car il était tellement absorbé dans la contemplation de son Dieu, qu'il était comme privé de l'usage des sens.
Bien que la majeure partie de sa vie ait été consacrée aux missions, comme on l'a vu, il sut néanmoins
s'acquitter de cet emploi, de manière à n'en être pas détourné de l'oraison et de l'union avec Dieu. Même dans ses vojages si fréquents, après avoir récité avec ses compagnons les prières accoutumées, il se tenait un peu à l'écart pour continuer à prier, et élevait tellement son âme à Dieu qu'il marchait comme hors de lui-même et sans prendre garde où il mettait le pied; de là il lui arrivait souvent de heurter contre des pierres et de se blesser, quelquefois même de s'enfoncer dans la fange et la boue, ce qu'il attribuait à une prétendue étourderie. Tout en préparant le sermon qu'il devait prêcher, il se laissait aller à méditer les maximes qu'il désirait imprimer dans le cœur de ses auditeurs, ayant coutume de dire que l'union avec Dieu dans la méditation importait beaucoup plus, que toute la diligence qu'il aurait pu mettre à procurer la sanctification des âmes. En temps de mission il avait dans sa chambre un petit réveil, afin de pouvoir se lever le matin de bonne heure, et faire avec ses compagnons la méditation d'usage qu'il n'omit jamais, nonobstant les fatigues accablantes endurées la veille, tant en chaire qu'au confessionnal.
Non content de ce qu'il faisait chaque jour pour traiter avec Dieu dans l'oraison et s'unir à lui comme à l'objet de son amour, deux fois l'an il se mettait en retraite, comme on l'a vu, dans quelque lieu solitaire. Là il conversait seul à seul avec Dieu, et s'embrasait de plus en plus de son amour; c'est là qu'il composa ses Résolutions, inspirées par la ferveur de sa charité, et qui ont été déjà imprimées en partie pour l'édification du prochain. Il sortait en effet de la solitude animé d'une ardeur nouvelle, et s'élançait avec un nouveau courage à la conquête des âmes qu'il fallait "arracher à l'ignorance et au vice; il ne s'inquiétait alors ni des fatigues ni des souffrances; il faisait voir au milieu des travaux
les plus étonnants que l'amour triomphe de tout, supporte tout, rend tout facile. Et qui donc aurait pu communiquer à notre Saint la force d'entreprendre et de soutenir, avec tant de persévérance, une vie si pénible, si pénitente, si laborieuse, si ce n'est l'amour de Dieu, le désir de lui plaire et de lui être agréable? Souvent, en effet, on l'entendait dire : « Pour donner à Dieu plus de satisfaction et de gloire, je suis disposé à souffrir n'importe quoi, voire même à sacrifier mille vies et jusqu'à accepter l'enfer. »
Il n'est pas étonnant qu'avec un pareil amour pour Dieu, il cherchât à faire tout ce qu'il jugeait devoir plaire à Dieu, et qu'il eût en même temps une haine souveraine pour le péché : c'est le propre de celui qui aime, de s'attacher étroitement à l'objet aimé, et de fuir ou de repousser tout ce qui lui déplaît. Saint Léonard, considérant la haine que Dieu porte au péché, faisait tous ses efforts pour le faire disparaître du monde, et souvent il s'écriait dans un élan de ferveur : « Pour moi, je proteste que je n'ai qu'un ennemi en ce monde, c'est le maudit péché mortel, et j'ai juré de lui faire la guerre jusqu'à mon dernier soupir. » Il en triompha en lui-même dès sa tendre enfance, comme on l'a dit au commencement de cette histoire; et dans tout le cours de sa vie il l'eut tellement en horreur, qu'au témoignage de celui qui entendit plusieurs fois sa confession générale, il ne commit jamais aucun péché mortel. Dans son ardent désir d'en préserver les autres, ou d'en délivrer ceux qui avaient eu le malheur de le commettre, il s'écriait souvent, avec un profond soupir : « Oh! si Dieu me faisait la grâce de sauver une âme, ou au moins d'empêcher un seul péché mortel, volontiers je donnerais mon sang et ma vie! Oui, je m'estimerais souverainement heureux, si, au prix de mon sang et de ma vie, je pouvais empêcher
un seul péché mortel, qui cause à Dieu tant de déplaisir. » Tous ses travaux en chaire et au confessionnal n'eurent d'autre but que d'extirper le péché. C'est ce qui lui faisait compter pour rien les voyages les plus longs et les plus désastreux, entrepris au cœur de l'hiver, dans des contrées montagneuses; c'est ce qui lui inspira le désir d'aller évangéliser ies infidèles, et de verser son sang pour la foi ; en tout et toujours il n'eut en vue que d'empêcher l'offense de Dieu, et de lui prouver son amour. Il porta donc cet amour au plus haut degré, s'il est vrai, comme l'a dit le Sauveur, qu'il n'y a pas de charité plus grande que celle qui fait embrasser la mort par amour pour l'objet aimé.
Grâce à cet ardent amour envers Dieu, il aimait aussi tout ce qui peut lui plaire et lui être agréable : il haïssait, il avait en horreur tout ce qu'il jugeait pouvoir lui déplaire ou l'offenser, et réglait sa conduite d'après cet amour ; en sorte qu'il pratiquait la conformité la plus parfaite à la volonté de Dieu, ce qui est le signe le plus manifeste et le caractère indispensable d'une véritable et sincère amitié.
En effet, notre Saint vivait dans une sainte indifférence à l'égard de tout ce qui le concernait, et ne connaissait d'autre motif de vouloir ou de ne pas vouloir une chose, que le bon plaisir de Dieu. Voici ce qu'il écrivit à ce sujet : « Je prétends n'avoir qu'un seul attachement : c'est d'exécuter la très sainte volonté de Dieu, telle qu'elle me sera manifestée par mes supérieurs et mes pères spirituels. » En conséquence, quelque chose qu'on lui commandât, si difficile et si désagréable qu'elle fût, il l'accomplissait sur-le-champ, sans ouvrir la bouche; qu'on lui ordonnât, par exemple, d'interrompre une mission au moment où il en attendait les plus beaux résultats, ou bien d'entreprendre un long voyage, soit par terre, soit par mer, ou encore de
quitter la solitude dans laquelle il aimait tant à se retirer pour converser avec Dieu seul, cette solitude qui faisait ses délices, parce qu'il s'y donnait la mission à lui-même, selon son expression, et qu'il y faisait son noviciat pour le paradis; il reconnaissait et adorait dans cet ordre la volonté du Seigneur, et s'empressait de s'y conformer. Il avait tellement à cœur de faire la volonté de Dieu, qu'avant d'entreprendre quoi que ce soit, il avait soin de s'assurer de la volonté de ses supérieurs, sûr alors de rencontrer celle de Dieu et d'aller au devant de son bon plaisir. Et comme cette sainte conformité est d'autant plus estimable et plus méritoire, que le jugement même se met d'accord avec les desseins de la Providence, saint Léonard s'étudia toujours, non seulement à conformer sa volonté à celle de Dieu, mais même à juger que toutes les dispositions de Dieu à son égard étaient les meilleures, les plus propres à procurer la gloire de Dieu même, ainsi que sa propre perfection et son salut éternel. C'est pourquoi il avait souvent à la boucbe cette oraison jaculatoire, qu'il enseignait aussi aux autres : Fiat in me, circa me, et circa mea omnia, sanctissima, perfectissima et amabilissima voluntas tua, Domine, nunc, et deinceps in œlernum l.
S'il venait à rencontrer quelqu'un qui, au milieu des adversités, se répandit en plaintes et en murmures, il l'en reprenait avec bonté : « Mon frère, lui disait-il, nous avons un bien bon, un bien tendre père : c'est notre Dieu, qui nous aime avec tendresse. Vous semble-t-il qu'un père si affectionné voudrait prendre une disposition quelconque au détriment de son enfant, pour
(1) » Que votre volonté très sainte, très parfaite, très aimable, Seigneur, s'accomplisse en moi, par rapport à moi et à tout ce qui me concerne, maintenant et pendant toute l'éternité. »
lequel il a tant fait, et en faveur duquel, pourvu que celui-ci lui soit obéissant, il tient son paradis tout prêt? » Lorsqu'il voulait porter certaines âmes à penser sans cesse à Dieu, et à demeurer unies avec lui de cœur et d'esprit : « Aimez Dieu, leur disait-il, aimez-le tout de bon, et vous penserez toujours à lui; et en pensant à lui, vous vous embraserez de plus en plus de son amour. » Ces paroles indiquent clairement qu'il pensait continuellement à Dieu, qu'il n'aimait que lui, ne cherchait qu'à s'unir à lui et à se conformer en tout à sa divine volonté : et, en effet, celui qui s'est passionné pour un objet, ne pense plus qu'à cet objet, ne parle plus que de cet objet, et n'aime à converser qu'avec cet objet; il n'a à cœur que de se rendre agréable à ses yeux, il s'étudie de mille manières à lui rendre service, et il a en horreur tout ce qui pourrait lui déplaire ou l'offenser. Tels étaient les sentiments de saint Léonard à l'égard de Dieu, comme il résulte de toute la suite de sa vie, et des Résolutions qu'il s'était tracées. Nous en citerons une dernière preuve : c'est ce qu'il écrivit, l'année qui précéda sa mort, à une personne spirituelle, qui lui communiquait l'état de son âme : » Quant à moi, lui dit-il, je voudrais mourir bientôt, pour aller jouir de Dieu dans ce séjour où on l'aime parfaitement. Je suis vieux, et je sais maintenant par expérience que dans ce bas mondj on n'arrive jamais à cette perfection qu'on désirerait; au lieu de croître en amour, on va toujours clopin-clopant. Avec cela, je ne veux que ce que Dieu veut; je n'ai d'autre but de mes pensées et de mes désirs que le parfait accomplissement de sa très sainte volonté. »