CHAPITRE Vili
Charité de saint Léonard envers le prochain.
Le précepte d'aimer le prochain, d'après la sentence du Sauveur, est semblable à celui d'aimer Dieu, parce que l'un et l'autre procèdent d'un seul et même motif; aussi, plus notre Saint s'exerçait à aimer le Créateur, plus il croissait en charité à l'égard des créatures dans lesquelles il voyait reluire l'image et la ressemblance de Dieu ; il les aimait avec tendresse et leur faisait tout le bien possible, toujours attentif à éviter tout ce qui aurait pu leur nuire, et en quête, pour ainsi dire, des moyens de leur être utile. Jamais on ne l'entendit proférer un mot qui pût faire de la peine à quelqu'un ; il avait, au contraire, des louanges à donner à tout le monde. Il arrivait parfois qu'en compagnie on citât des traits réellement répréhensibles et dignes de blâme sur le compte de certaines personnes ; mais avec sa charité ordinaire, il cherchait à couvrir leurs défauts, excusait leurs manquements, et mettait adroitement en relief les bonnes qualités qui les rendaient recommandables.
Il était pénétré de compassion à la vue des pauvres et des indigents, et s'efforçait par tous les moyens de les secourir dans leurs nécessités. Lorsqu'il habitait Florence, comme on connaissait la considération dont il jouissait auprès du grand-duc Cosme III, il était constamment assiégé de solliciteurs, qui venaient le prier de leur obtenir quelque faveur de ce vertueux prince, et le bon Père, qui croyait voir dans ces pauvres la personne même de Jésus-Christ, se chargeait de leurs
suppliques et leur obtenait ce qu'ils désiraient. Mais, comme ces demandes étaient continuelles, et que le Serviteur de Dieu avait à se présenter tous les jours au palais avec de nouvelles requêtes, il craignit qu'à la fin il n'importunât le souverain. Une fois donc qu'il était chargé d'une farde de suppliques, il lui dit qu'il appréhendait, à la vérité, de lui être à charge, mais qu'en voyant ces misérables, il se sentait le cœur attendri, et que, ne pouvant les soulager à cause de sa pauvreté, il tâchait de leur trouver des secours ailleurs. « Prenez, lui répondit le grand-duc, prenez toutes les suppliques qu'on apportera, et on fera ce qu'on pourra pour consoler tout le monde. — Je vous assure, ajouta-t-il, que, quand il s'agit surtout d'empêcher l'offense de Dieu, je donnerais volontiers la moitié de mes Etats. » Cette réponse ayant été divulguée, il y eut plus de personnes que jamais qui eurent recours à la médiation charitable de saint Léonard ; il obtint, en effet, à plusieurs, des emplois convenables, à beaucoup de jeunes filles, une dot pour s'établir, et à des femmes du monde, un secours suffisant pour se marier, ou se renfermer dans un cloître afin d'y faire pénitence.
Cette charité envers le prochain le portait à inviter son compagnon, en temps de mission, à cuire chaque jour quelque chose de plus pour les pauvres ; il leur faisait même distribuer les provisions que des personnes pieuses lui envoyaient pour son propre usage et celui de ses compagnons. Quand il rencontrait un pauvre dont le triste état était encore aggravé par la maladie, il en était tellement ému que, ne pouvant lui donner autre chose, il se dépouillait de ce qu'il avait sur le corps pour l'en revêtir. Un jour, tandis qu'il était au couvent de Saint-Bonavenlure, il fut appelé pour confesser un misérable ; en le voyant grelotter de froid à cause qu'il était presque nu, touché de compassion, il
ôta un des morceaux de drap qu'il portait sous sa tunique et l'en couvrit. Il était déjà vieux et l'on était au cœur de l'hiver; son compagnon, qui s'aperçut qu'il était toujours transi de froid, en soupçonna la cause; il en donna avis au supérieur, et celui-ci y remédia sur-le-champ.
Lorsqu'il ne pouvait soulager les pauvres ni par luimême ni au moyen d'autrui, il priait pour eux en demandant à Dieu de les secourir, ou, comme il s'exprimait, il tâchait de suppléer par des aumônes intentionnelles ; elles consistaient a protester qu'il aurait volontiers donné la somme la plus considérable, s'il l'avait eue à sa disposition. Quelqu'un ayant l'air de lui dire que cette bonne volonté ne servirait guère à celui qui a besoin d'une aumône matérielle, il répondit : « En ayant l'intention de faire de grandes aumônes, quoique je ne puisse les réaliser à cause que je suis pauvre, je ne laisse cependant pas de faire chose agréable à Dieu, et même d'assister le prochain au moins en esprit, d'autant plus que j'offre à Dieu ma bonne volonté et que je le supplie de suppléer à mon impuissance. » Sa charité ne se bornait pas aux particuliers, elle s'étendait, avec plus d'ardeur encore, aux nécessités publiques. A l'occasion d'un tremblement de terre qui fit éprouver une terrible secousse à la ville de Florence, tandis qu'il était Gardien du couvent du Mont, il s'infligea, avec tous ses religieux, une longue et sanglante discipline, pour apaiser la colère de Dieu, et le matin ils visitèrent tous ensemble, processionnellement et à pieds nus, les diverses églises de la ville, pour la même fin. Tandis que la mortalité faisait de grands ravages parmi les animaux dans les Etats de Toscane, et que l'infection qui en résultait faisait appréhender que la contagion ne gagnât aussi l'espèce humaine, d'autant plus que les hommes mouraient déjà en grand nombre, VIE s. L. 21*
il prit et suggéra à ses religieux une résolution héroïque. Voyant la porte de Florence fermée par précaution, et toute la population plongée dans la plus grande consternation, il réunit sa communauté et lui représenta la charité qu'il y aurait à faire le sacrifice de sa vie pour assister les pestiférés, s'il y avait lieu : « Quant à moi, ajouta-t-il, je suis résolu de me sacrifier moi-même, et je m'estimerai trop heureux s'il m'est donné de mourir victime de la charité. » Ces paroles produisirent un tel effet sur tous ses religieux, qu'ils s'offrirent unanimement à suivre son exemple ; on alla au vote secret, et il n'y en eut pas un seul qui fît exception ; mais le danger ayant bientôt disparu, ils n'eurent que le mérite de la bonne volonté.
Sa charité n'était pas moins attentive aux besoins de ses religieux ; quelle que fût sa dureté pour sa propre personne, il était plein de douceur et de bonté pour les autres, compatissant envers tous, et heureux lorsque chacun avait son nécessaire, selon son état et sa profession. Etant Gardien, il avait soin de recommander aux officiers du couvent de faire en sorte que la nourriture nécessaire à la famille religieuse fût convenablement préparée; il invitait les autres à manger, leur disant de ne pas faire attention à lui, parce qu'étant d'une coraplexion robuste, il pouvait s'assujettir à quelque abstinence. Cette même condescendance le porta à modérer la rigueur des jeûnes en temps de mission, parce que ses compagnons en étaient souvent gravement incommodés ; il laissa donc à chacun la faculté de manger ce qui lui était nécessaire, tandis que pour lui il allait jusqu'au soir avec une tasse d'eau d'absinthe très amère, ou d'eau d'orge, malgré les énormes fatigues qu'il supportait toute la journée. De même en voyage, lorsqu'il fallait marcher sur la gelée, ou sur des rocher3, ou traverser des forêts, il voulait que ses
compagnons missent des sandales, tandis que lui continuait à marcher nu-pieds ; aussi se blessait-il de toutes parts, jusqu'à en avoir les pieds tout en sang.
Sa charité envers les malades n'avait pas de bornes ; non seulement dans les lieux où il donnait ses missions, il les visitait tous entre ses sermons, afin de les consoler et de les exhorter à faire une bonne confession, mais quelque part que ce fût qu'on l'appelât pour les assister, il y courait aussitôt, aussi bien la nuit que le jour, sans s'inquiéter de la longueur ou de la difficulté du chemin, non plus que des mauvais temps. Il les fonifiait et leur inspirait la résignation à la volonté de Dieu, et surtout s'attachait à les aider dans leurs besoins spirituels ; puis , pour les exciter plus efficacement encore à la patience, il priait Dieu, si tel était son bon plaisir, de lui envoyer la maladie à lui-même et d'en délivrer l'infirme. Un religieux du couvent de Saint- Bonaventure, ayant perdu la vue à la suite d'un mal d'yeux très douloureux, s'adressa à saint Léonard pour en recevoir quelque consolation dans son infortune; celui-ci lui dit que cette cécité était un trésor, et qu'il devait se réjouir d'avoir un ennemi de moins à combattre, savoir, le sens de la vue, qui fait commettre tant de péchés et occasionne la perte de tant d'âmes. Le religieux répondit à cela qu'il supportait volontiers son accident, que ce qui l'affligeait uniquement, c'était de ne pouvoir célébrer la sainte messe : « Faisons donc ceci, répliqua le Saint : vous prierez pour que la volonté de Dieu s'accomplisse; et moi je m'adresserai à Dieu de mon côté, en le conjurant de bon cœur, si tel est son bon plaisir, de m'envoyer le même accident et de vous rendre la vue ; je proteste que je consentirais bien volontiers à devenir aveugle, pour que vous ayez la consolation de jouir de la vue, et de pouvoir satisfaire votre pieux désir de célébrer la sainte messe. »
Il embrassait aussi dans son inépuisable charité les fidèles défunts, tâchant, autant qu'il était en son pouvoir, de les soulager et de les délivrer des peines du purgatoire. Il prêchait sur ce sujet avec tant d'onction et de force qu'il excitait la plus vive compassion en faveur de ces saintes âmes ; aussi faisait-on toujours à la suite de ce sermon une abondante collecte, dont tout le produit, selon l'intention du zélé prédicateur, était partagé entre les diverses églises, à l'effet d'y offrir le saint sacrifice pour leur délivrance. Chaque jour, au matin, il renouvelait l'intention et le bon propos de gagner toutes les indulgences possibles dans le cours de la journée, et d'en faire l'application aux défunts ; et toutes les fois qu'il passait devant des églises à la visite desquelles de grandes indulgences sont attachées, il y entrait, en disant à son compagnon : « Allons soulager les pauvres défunts. » Mais comme, dans l'exercice de son ministère apostolique, il ne pouvait pas visiter les églises, il obtint du Souverain Pontife Benoît XIV de pouvoir, lui et ses compagnons, gagner trois fois le jour les Indulgences de Terre-Sainte, applicables aux âmes du purgatoire. Enfin la sollicitude qu'il portait à ces saintes âmes était si grande, que souvent, en voyage et en diverses occasions, il exhortait les autres à être généreux envers elles, ajoutant pour les y déterminer que, quant à lui, il leur avait fait l'abandon de tout le bien et de tout le mérite de ses travaux, de ses prières, de ses messes et de ses pénitences.
Mais pour en revenir à sa charité envers les vivants, qui pourra jamais dire son zèle à procurer le salut des âmes? Sa vie, à le bien prendre, ne fut qu'un exercice non interrompu de charité, un travail incessant pour gagner des âmes à Dieu, et Dieu seul sait le nombre de celles qu'il a ramenées à lui par ses prédications, par ses exhortations, soit en public, soit au confessionnal,
de celles qu'il a retirées de la fange du vice et de la voie de l'enfer, pour les mettre sur la route du paradis. En entendant les confessions, il avait pour maxime de traiter les pénitents de la manière dont il aurait voulu être traité lui-même, s'il se fût trouvé dans leur condition ; c'est pourquoi, s'il lui arrivait un pécheur chargé d'iniquités et vivant éloigné des sacrements depuis grand nombre d'années, il se disait en lui-même : « Frère Léonard, si tu te trouvais aux pieds de ce misérable, n'aimerais-tu pas à être traité avec bonté? Fais donc aux autres ce que tu voudrais qu'on te fit à toi-même. » Et, cette maxime devant les yeux, il accueillait ces sortes de pécheurs avec une affection extraordinaire, il les excitait â ne pas se laisser vaincre par une fausse honte, il ne témoignait jamais d'ennui à les écouter, ne les précipitait pas, les interrompait encore moins ; mais il les aidait par tous les moyens possibles, et leur adressait les paroles les plus encourageantes, il usait, en un mot, des procédés les plus propres à les gagner et à les ramener à Dieu. Il avait la pratique de les recommander à leurs Anges gardiens, afin que ceux-ci les assistassent à faire une bonne confession ; et en leur donnant l'absolution, il se figurait qu'il versait sur leurs âmes le sang précieux de Jésus-Christ, pour les purifier de leurs souillures. Il faisait, tout cela avec tant de ferveur, que ces pauvres pécheurs n'en ressentaient pas moins de joie que de componction. Sa plus grande consolation était de voir à ses pieds quelque grand pécheur pénétré de repentir; il le disposait si bien, lui parlait avec tant d'onction, que celui-ci éclatait en sanglots et versait des torrents de larmes. Il y en eut un bon nombre qui eurent le bonheur de se confesser au Saint, et qui, après avoir été éclairés et absous par lui, se corrigèrent et changèrent complètement de vie. Il avait coutume de dire qu'il aimait à
attirer dans ses filets les gros poissons, et par là il entendait les plus grands criminels, les personnes les plus enfoncées dans le vice ; leur salut, leur conversion lui tenait tellement au cœur que, quand il réussissait à en ramener un dans la bonne voie, son contentement se trahissait même par son extérieur. Dans le cours de tant d'années qu'il employa à donner des missions et à prêcher en tant de contrées diverses, il rencontra bien souvent des pécheurs de cette catégorie, et par une permission de la Providence, les plus scandaleux, les plus endurcis, voulaient avoir la satisfaction de se confesser à notre Saint; celui-ci les embrassait avec une joie extraordinaire, rendant grâces à Dieu de ce qu'il voulait bien, par son ministère, purifier et ramener à lui ces âmes égarées.
Nous avons déjà vu, dans la première partie, que l'enfer, prévoyant le dommage qu'il essuierait par suite de la conversion des pécheurs même les plus endurcis et les plus obstinés, chercha maintes fois à entraver le Serviteur de Dieu dans ses missions ; mais lui n'avait garde de céder la victoire au démon. Sans s'inquiéter des affronts auxquels il était en butte, comme il ne désirait que de conquérir des âmes pour le ciel, il bravait généreusement toutes les oppositions, et poursuivait son ministère apostolique, s'efforçant d'amener ses auditeurs à un acte de contrition sincère et puis à une bonne confession. Il leur faisait à ce sujet, avec son zèle accoutumé, des instructions et des catéchismes admirables de clarté. Tout le temps qui lui restait entre les sermons, il le passait au confessionnal à entendre la foule des pénitents qui se pressaient autour de lui ; souvent il y passait non seulement des journées entières, mais même les nuits et les heures les plus incompatibles, oubliant jusqu'à la nourriture et le sommeil. Si dans un endroit tout le monde n'avait pu se confesser
durant la mission, il y demeurait quelques jours de plus, afin de donner audience à ceux qui restaient. C'est ce qui arriva dans une localité de la campagne de Sienne; beaucoup de fidèles, qui voulaient se confesser, le firent appeler vers huit ou neuf heures du soir; il se rendit immédiatement à l'église, et comme il n'y avait pas d'horloge, il demeura au confessionnal jusqu'à la pointe du jour; il en sortit pour dire la sainte messe, après quoi il s'y remit et y demeura, sans prendre ni nourriture ni sommeil , pendant l'espace de trente heures consécutives, c'est-à-dire jusqu'à ce qu'il eût entendu tout le monde avec une charité et une patience inaltérables. La serenissime Electrice palatine, Anne de Médicis, ayant été informée de ce fait, lui procura un réveil, afin qu'il pût régler la distribution de son temps dans l'exercice de son ministère.
Mais la preuve la plus manifeste de son ardente charité envers le prochain, ce sont les nombreuses missions qu'il fit pendant l'espace de quarante-quatre ans, dans diverses provinces, courant avec zèle partout où l'appelait le salut des âmes. En pareil cas, il ne tenait aucun compte des contre-temps, ni des travaux, ni des souffrances, ni des difficultés, ni même de sa propre vie, qu'il exposa à mille dangers dans ses longues pérégrinations par terre et par mer. Dans ses traverses et ses disgrâces, loin de perdre courage, sa vigueur semblait se retremper; et s'il avait à essuyer. quelque accident, quelque incommodité, en allant en mission, il en tirait un bon augure et s'en réjouissait au fond du cœur : « On voit, disait-il, que cette mission déplaît fort à l'enfer; nous pouvons donc en espérer beaucoup de fruit; car ce peu de peine que nous endurons sert à toucher le cœur de Dieu, et il en répandra une plus grande abondance de grâces sur ce peuple pour le faire rentrer en lui-même. »
Ayant beaucoup souffert pendant quatre mois, à un pied, dans lequel avait pénétré un fragment d'os, qu'il avait fallu en extraire au moyen d'oue opération douloureuse, et quelqu'un le reprenant d'avoir négligé si longtemps de soigner ce mal : « Vous ne savez donc pas, lui dit-il, d'un air enjoué, que c'est la gloire d'un soldat que de pouvoir montrer les blessures qu'il a remportées, en combattant pour l'honneur de son prince? » Une autre fois, comme il retournait de Cornéto à Rome par un chemin couvert de neige et de glace, et marchant nu-pieds, selon sa coutume, son compagnon s'aperçut que cinq ongles de ses doigts de pieds étaient tombés; il ne put retenir sa compassion à la vue du sang qui coulait et à la pensée des douleurs que le Serviteur de Dieu devait éprouver, quoiqu'il n'en donnât aucun signe ; mais celui-ci, pour relever le courage du bon frère qui s'apitoyait, lui dit gaîment : « Mon frère, il n'y a pas sujet de s'attrister; ce sont là des trésors : ce sont cinq ongles perdus pour l'amour de Dieu et cinq couronnes gagnées pour le paradis. » Si, en certaines occasions, on parlait des peines et des dangers qu'il avait essuyés dans l'exercice de son laborieux apostolat, il répondait d'ordinaire que tout cela était bien peu de chose en comparaison de ce que les Saints ont souffert, et qu'il se fût estimé trop heureux s'il avait pu mourir au moment même où il travaillait à la gloire de Dieu et au salut des âmes. A ceux qui, en le voyant, au milieu de ses missions, accablé et épuisé de fatigue, l'engageaient à interrompre pendant quelques jours ses sermons et ses autres travaux, il répondait avec une intrépidité admirable, que c'est une honte pour un soldat de déposer les armes aussitôt qu'il se voit blessé, que c'est alors, au contraire, qu'il doit montrer plus de courage en combattant. C'est dans 1ô même sens qu'il s'exprima peu de temps avant de mourir, en
écrivant à un religieux qui habitait Rome : * La bête est vieille, et ne peut plus aller loin; malgré cela, tant qu'il y a vie je la pousse en avant, et je me réjouirais d'expirer les armes à la main, en combattant contre l'enfer. « Il est donc bien vrai de dire que son zèle pour arracher les âmes au démon et les rendre à Dieu ne connut point de bornes : Aquce multce non potuerunt exstinguere charitatem1 .
Et en réalité, pour résumer tout ce que ce zèle lui inspira, il consacra quarante-quatre années à la carrière de missionnaire, joignant aux travaux d'un ministère si rude en lui-même, toutes les privations et les pénitences qu'il s'était prescrites par ses Résolutions et son Règlement de mission. Sa charité pour le prochain lui fit s'irmoûter les obstacles, les peines, les fatigues de tout genre; en dépit des contradictions et de la nature elle-même, affaiblie par l'âge et par les austérités, il parcourut dans cet espace de temps quatre-vingt-huit diocèses, il prêcha en deux cent seize endroits, et fit dans ces différents lieux trois cent vingt-six missions, on sait avec quel succès pour les âmes.
Sa charité ne se contentait pas encore de tout cela; il exhortait aussi le3 autres a en faire autant et leur disait du ton le plus pénétré : « Oh ! si l'on gagnait à Dieu une seule âme, vous semble-t-il que ce soit peu de chose? Une âme qui vaut le sang de Jésus-Christ! » C'est pourquoi il désirait de voir les missionnaires se multiplier, il louait fort les ecclésiastiques, tant séculiers que réguliers, qui embrassaient ce pénible emploi, il exhortait tous les fidèles à se rendre à leurs sermons, et leur en donnait l'exemple en y allant lui-même. Il répétait souvent que le mot seul de mission fait tressaillir les peuples, et ajoutait en outre qu'il y a deux
(1) Cant. 8.7
choses auxquelles Dieu a réservé une bénédiction spéciale : ce sont les exercices spirituels pour les. personnes instruites et les missions pour tout le monde, mais particulièrement pour le peuple. Un riche citoyen de Florence, qui avait déjà fait dans cette ville plusieurs fondations pieuses, ayant le désir d'en créer une nouvelle, demanda l'avis de saint Léonard ; ii en reçut la réponse que voici : « Ecoutez bien : Jésus-Christ a répandu tout son sang uniquement pour le salut des âmes ; je ne saurais par conséquent vous donner de meilleur conseil que d'employer tous vos moyens pour coopérer à leur conversion : instituez donc une fondation qui serve à faire renouveler les missions à des époques déterminées ; par là un grand nombre d âmes se convertiront, et vous coopérerez à leur salut. » Ce conseil fut goûté du pieux Florentin; il légua à cette fin un fonds suffisant, et l'œuvre fut mise en train.
Je n'en finirais pas, si je voulais rapporter ici tous les traits qui attestent la charité de notre héros. J'indiquerai seulement que, dans le but de se rendre utile au prochain, il s'imposa aussi la peine de composer plusieurs écrits très instructifs, tels que le Manuel sacré, à l'usage des vierges consacrées à Dieu; le Trésor caché, ou excellence du saint sacrifice de la messe et manière oVy assister avec fruit; la Voie sacrée ou le Chemin de la Croix expliqué et mis en pratique; le Directoire pour la confession générale; les Instructions et Règles pour la Congrégation des amants de Jésus et de Marie, instituée par lui, et autres opuscules précieux, qui seront des monuments éternels de son ardente charité pour le salut des âmes, sans compter les sermons et les instructions qu'il composa en grand nombre sur tous les sujets.
J'ajouterai qu'à raison da l'amour qu'il portait aux âmes, sa plus douce consolation était d'apprendre le
retour de quelque grand pécheur ; la soif qu'il avait de ces sortes de conversions, toujours très ardente chez lui, lui dictait les paroles suivantes, en écrivant à un prêtre : « Dans le mois d'octobre, si Dieu daigne bénir mon voyage, j'arriverai à Rome, où je m'arrête à regret : car la mort étant proche, je voudrais, pendant le peu de temps qui me reste, travailler nuit et jour à détruire les péchés dont le monde est rempli. » Je terminerai en rapportant une de ses expressions d'où l'on peut conclure à quel degré héroïque sa charité envers le prochain était parvenue. Il disait donc, dans ses entretiens particuliers comme en pnblic, lorsqu'il se laissait aller à la chaleur du débit, « qu'il aimait les âmes d'un amour tel, que, non seulement il désirait que toutes fussent sauvées, et qu'il ne s'épargnerait aucune peine pour les mettre, autant qu'il dépendait de lui, sur la voie du paradis ; mais de plus, qu'il aurait consenti à être placé à la gueule de l'enfer pour la boucher, dût-il en souffrir dans ses sens les peines les plus atroces, pourvu qu'il eût pu empêcher que personne y tombât à l'avenir. » Conformément à cette expression, si on lui demandait où il se dirigeait quand il parlait pour les missions, il répondait avec autant de zèle que d'esprit : « Je vais faire la guerre à l'enfer. »