‹ Œuvres complètesChapitre 40 sur 155 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

De la Justice de saint Léonarri, et premièrement du soin avec lequel il remplit ses devoirs envers lui-même.

Sous le nom de justice, on entend ordinairement la réunion et l'assemblage de toutes les vertus ; c'est dans ce sens que nous voyons appelés Justes, dans l'Ecriture, Noè, Job, saint Joseph, époux de la Vierge Marie, et d'autres encore; mais nous parlerons ici de la justice comme vertu particulière, en tant qu'elle nous enseigne à rendre à chacun ce qui lui est dû; et vu que l'homme a des devoirs à remplir envers soi-même, envers Dieu et envers le prochain, nous verrons dans ce chapitre comment saint Léonard s'acquitta de ses devoirs envers lui-même.

D'abord noire Saint observa le3 règles de la justice envers lui-même, en s'occupant constamment de ses intérêts spirituels, tant avant qu'après son entrée en religion, et en travaillant sans relâche, par l'acquisition et la pratique de toutes les vertus, à conquérir les biens éternels pour lesquels il avait été créé. Il prit tant de soin de préserver son âme de toute souillure, que beaucoup de ceux qui l'ont connu et qui ont vécu avec lui sont fermement convaincus qu'il conserva toujours intacte la robe de son baptême; aussi avait-il coutume de dire qu'il faisait plus de cas de la pureté de conscience que de tous les trésors du monde. Il avait d'ailleurs une grande horreur même du péché véniel, attendu que s'il ne prive pas l'âme de la grâce de Dieu, il refroidit au moins la ferveur de la charité, et par là nous met en danger de tomber dans une faute mortelle, ce qui est le plus grand malheur qui puisse arriver à un homme. Il était persuadé qu'un seul péché véniel délibéré étant rais dans la balance avec tout les fruits de salut qu'il aurait jamais pu produire dans toutes les missions possibles, le mal l'aurait emporté sur le bien; et il avait pour maxime qu'aucun péché, devant Dieu, n'est petit ou léger, dès qu'on le considère comme offense du Créateur. Ecrivant à une religieuse, pour l'engager à se préserver des moindres fautes, il lui dît : « Ne suffitil pas que le péché véniel déplaise à Dieu pour qu'on s'abstienne de le commettre? » A cette raison, il en joignait une autre, savoir, qu'il empêche notre avancement dans la perfection chrétienne, pour laquelle il avait tant d'ardeur; voulant devenir juste par la possession de toutes les vertus , il détestait tout ce qui pouvait mettre obstacle à son dessein.

D'après ces principes et avec cette soif insatiable de la justice qui le dévorait, il se traça un plan exact de toutes les vertus appropriées à son état, il se prescrivit les

moyens à suivre pour les acquérir, et se proposa les motifs particuliers qui devaient l'y porter. On peut se faire une idée des sentiments qui l'animaient, d'après un souvenir écrit de sa main pour sa direction personnelle, et qui fut trouvé après sa mort ; voici ce qu'on y lit : * Ayant fait mes exercices spirituels dans ce couvent de Saint-Ange de Montorio, en l'année 1732, du mois de juillet au 10 du mois d'août, après avoir revu mes Résolution?, je les ai renouvelées, fermement décidé à les observer à la lettre ; et puisque toute la perfection consiste à aimer Dieu et le prochain, pour l'observance de ces deux préceptes je forme les bons propos suivants, sans faire de vœu particulier, à cause de ma fragilité.

» Four satisfaire au précepte de l'amour de Dieu, je suis fermement résolu de faire tout ce que je croirai être plus parfait, selon le conseil de mon directeur, et de conserver une pureté angélique tant intérieure, qu'extérieure, jointe au désir de pratiquer toutes les vertus dans un degré aussi héroïque que possible, avec l'aide de Dieu. Je ne veux laisser passer aucune occasion de me mortifier en tout, afin de mourir une bonne fois au monde et à moi-même ; en advienne que pourra, pourvu que j'aime Dieu et que je meure par amour pour lui.

» Pour l'observation du précepte de l'amour du prochain, sans faire de vœu, je forme néanmoins le bon propos de me consumer nuit et jour du désir de voir le monde entier se convertir, toutes les âmes égarées rentrer dans la bonne voie, et les justes se perfectionner de plus en plus ; je ne reculerai jamais quand il s'agira d'aider une âme quelconque à procurer un peu plus de gloire à Dieu; je m'emploierai à consoler le prochain dans ses besoins temporels, mais delà manière indiquée dans mes Résolutions et conformément à mon état.

» En somme, je suis résolu de ne jamais me lasser de

chercher Dieu, d'aimer Dieu, et de rn'atlacher à lui par l'union la plus étroite, tant intérieurement qu'extérieurement ; à cette fin, plusieurs fois le jour, je me renouvellerai en esprit et je me convertirai amoureusement à Dieu, en cherchant son bon plaisir et l'accomplissement de sa très sainte volonté dans toutes les choses grandes ou petites. Et lorsque, dans mon examen particulier à midi, ou dans l'examen général le soir, je trouverai avoir manqué à ces deux résolutions indispensables, je m'infligerai quelque pénitence, surtout si j'avais été paresseux à faire ce renouvellement d'esprit et ce retour affectueux vers Dieu ; je pourrai m'en acquitter d'ailleurs, même au milieu du tumulte, en rentrant dans le secret de mon cœur, renonçant pour cela à toute satisfaction tant spirituelle que temporelle, et cherchant uniquement ce qui plaît à Dieu. Je me punirai plus sévèrement encore si j'avais manqué à la charité, soit positivement, en disant ou en faisant la moindre chose qui put faire peine au prochain, soit négativement, en me dispensant de le secourir, surtout dans ses besoins spirituels. La pénitence que je m'imposerai sur-le-champ sera, par exemple, un Miserere, ou des croix en terre, ou des actes de contrition. »

De pareils sentiments ne peuvent naître que dans un cœur animé du désir de la plus sublime perfection, et disposé à ne pas perdre de temps , à ne s'épargner aucune peine pour y parvenir; ils font bien voir avec quelle ardeur notre Saint travaillait à enrichir son âme de mérites et à lui assurer la gloire céleste qui en est la récompense promise. Il n'avait en effet que cette fin en vue, et il ne voulait rien négliger pour y atteindre infailliblement, jusqu'à se proposer de choisir toujours ce qu'il y aurait de plus parfait. Ainsi, lors même qu'il travaillait en mission, il n'interrompait point ses austérités accoutumées, ni ses pénitences, ni ses autres vie s. l. 23

pratiques de vertu ou de piété; il les augmentait memo d'ordinaire, craignant avec l'apôtre saint Paul, quaprès avoir prêché aux autres, il ne fût lui-même réprouvé.1 Il ne se contentait donc pas de s'exercer tantôt à une vertu, tantôt à une autre, selon l'attrait ou le caprice du moment, il s'appliquait sans relâche à les exercer toutes à la fois et avec la plus grande perfection, trouvant que c'est une chose bien juste de se procurer tout le bien spirituel possible avec le secours de la grâce. Quelqu'un qui a vécu plusieurs années avec saint Léonard, et qui a observé toutes ses démarches, toute sa conduite, a protesté depuis qu'il a toujours admiré en lui un tel assemblage de vertus, et à un degré si éminent, qu'il paraissait exceller dans chacune ; le même témoin ajoutait que , pour lui, s'il se sentait parfois porté à la tiédeur, il n'avait qu'à fixer les yeux sur notre héros pour reprendre sa première ferveur.

Un prêtre qui habita également assez longtemps avec le Saint au couvent du Mont, à Florence, après avoir beaucoup parlé de ses vertus dans une attestation juridique, conclut en ces termes : « En résumé, je n'ai trouvé dans cette sainte âme aucun défaut, pendant tant d'années que j'ai vécu avec elle, et je puis dire en toute vérité du père Léonard qu'il semble n'avoir point participé au péché d'Adam : Videtur in homine isto Adam non peccasse; toujours plein de zèle, de charité, d'humilité, d'indifférence pour les choses d'ici-bas, d'obéissance, de patience. C'est ce que je déclare et que j'atteste avec serment, comme étant la vérité : je no puis en conscience rien dire de contraire, d'après la connaissance pratique que j'ai de ce père. En vérité, si ce n'est pas un Saint, je ne sais qui pourra jamais l'être.

(1) No forte cura aliis prjedicaverim, ipse reprobus efftciar. /. Cor. 9, 27.

Quant à moi, depuis sa mort je me sens fortement porté à la vertu, et j'éprouve une telle confiance dans ses mérites, qu'il me semble que tout ce que je demanderai à Dieu par son intercession, je l'obtiendrai ; je ne puis m'entretenir de lui sans être pénétré de componction, et d'une ferveur particulière qui va souvent jusqu'à me faire verser des larmes ; je crois donc que c'est un Saint, et je termine en pleurant et en m'écriant : Mirabilis Deus in Sanctis suis! » Tous ceux qui l'ont intimement connu en ont parlé dans le même sens, tous s'accordent à le représenter comme un homme qui, pressé par la faim et la soif de la justice, se livrait avec un zèle infatigable à la pratique de toutes les vertus et à l'œuvre de sa sanctification, dont il s'était fait un devoir. C'est ce que déclare un autre témoin qui entendait ses confessions : « Je l'ai observé avec une attention spéciale et même minutieuse, tant dans son extérieur que dans son intérieur, ayant assez longtemps dirigé sa conscience, et ni moi, ni d'autres religieux qui l'ont également suivi de près et l'ont eu, pour ainsi dire, toujours à l'œil, nous n'avons jamais pu découvrir autre chose eu lui que la plus belle harmonie de toutes les vertus » En un mot, notre Saint s'appliqua de toutes ses forces et avec l'attention la plus soutenue, à devenir un Saint et à orner son âme de la parfaite justice. Et il est bon de le remarquer ici : saint Léonard vivait dans une communauté religieuse très réglée et très fervente, ou chacun tend à la perfection ; il faut donc, pour qu'il ait pu se distinguer au milieu de ses confrères et exciter leur almiration, que sa manière de vivre, que ses progrès dans les voies du Seigneur aient été bien extraordinaires.

Il savait que la profession religieuse lui imposait l'obligation de tendre à la perfection, que cette obligation étant essentielle à son saint état, la négliger ou s'en

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mettre peu en peine, c'était, selon lui, cesser par le fait d'être religieux. Cette obligation, il l'avait continuellement devant les jeux, et il aurait cru se manquer mani festement à lui-même, si, après en avoir fait le vœu dans sa profession, il ne se fût pas efforcé d'orner et d'enrichir son âme de toutes les vertus. Il savait aussi que les religieux sont tenus à une perfection plus sublime que celle à laquelle tout le monde, même les séculiers, sont appelés par ce3 paroles de l'Evangile : Estote vos perfecti, sicut et Pater vester cœlestis perfectus est*. •> Soyez parfaits vous-mêmes, comme votre Père céleste est parfait ; » et cette considération le stimulait à ne rien négliger pour atteindre le sommet de la perfection, à ne s'épargner ni fatigues, ni sueurs, pour augmenter la somme de ses mérites en cette vie, cl enrichir sa couronne dans le ciel. On peut donc dire que sa vie tout entière fut une preuve de cet amour de la justice; car son zèle même pour le salut et la sanctification des autres nous oblige de conclure qu'il n'en avait pas moins pour ses propres intérêts spirituels.

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