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CHAPITRE XI

Comment saint Léonard rendit à Dieu ce qui lui est dû, en pratiquant la vertu de Religion.

La justice nous apprend en second lieu à rendre à Dieu ce qui lui est dû, c'est-à-dire, le culte et l'honneur que nous devons lui témoigner, même par des actes extérieurs de vénération et d'amour; c'est en cela que

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consiste la vertu de Religion. Nous verrons donc avec quelle ferveur et quelle exactitude saint Léonard s'acquitta de ce tribut d'hommages dû à Dieu. Il se résume dans le saint sacrifice de la messe, l'Office divin, et la prière; aussi mettait-il un soin particulier à remplir ces devoirs.

Dans le second chapitre, nous avons vu quelle était sa dévotion envers le très saint Sacrement de l'autel, avec quelles dispositions, quelle dévotion, il célébrait chaque jour la sainte messe; nous nous bornerons à ajouter ici qu'il ne voulut jamais omettre de la célébrer, quelles que fussent ses souffrances, sa lassitude ou les incommodités essuyées dans des voyages longs et pénibles, ou la multiplicité des occupations qui l'accablaient. Une fois, c'était en 1742, après avoir fait vingt milles à pieds, à peine arrivé au couvent de Saint-Bonaventure à Rome, quoiqu'il ne tint plus debout, il se rendit immédiatement à la sacristie sans même se reposer un instant et célébra la sainte messe, comme s'il eût été frais et dispos. Une autre fois, s'étant mis en voyage dans le mois d'août, après avoir terminé sa mission à Chianciano, dans le diocèse de Chiusi, il s'égara avec ses compagnons et erra assez longtemps en rase campagne, exposé aux rayons brûlants du soleil, et souffrant tellement de cette excessive chaleur qu'il s'évanouissait. Au bout de quelques heures on retrouva la route; mais tous étaient excessivement harassés, et dévorés par une soif ardente. Arrivés près d'un ruisseau, ses compagnons se mirent à boire, et engagèrent le Saint à en faire autant, attendu que sa langue brûlante pouvait à peine articuler une parole. Mais lui, insensible à ce tourment, leur répondit : « Non, non, mes frères; je ne veux pas, pour un peu d'eau, omettre la sainte messe. » En effet, arrivé à Monté Pulciano, il monta aussitôt à l'autel, quoiqu'il eût le gosier tellement des-

séché qu'il ne pouvait presque plus prononcer les paroles; il eut même beaucoup de peine d'avaler la sainte Hesiie. Ses compagnons lui témoignant ensuite leur étonnement qu'il eût pu en venir à bout : « La peine est passée, leur répondit-il, et j'ai célébré la messe, « faisant voir par là qu'à celui qui aime, rien n'est impossible.

Il ne comprenait pas l'étonnement qu'on lui exprimait parfois en le voyant célébrer lorsqu'il n'en pouvait plus, et qu'il était à moitié mort de fatigue : « Eh quoi 1 répliquait-il, ne savez-vous pas ce que c'est qu'une messe, combien elle procure à Dieu de sanctification et de gloire, combien lui est agréable le culte que nous lui rendons en célébrant une seule messe? Dans la célébration des autres mystères de notre foi, on ne fait que renouveler la mémoire de ce qu'ils représentent : le jour de Noël nous rappelle la naissance du Sauveur, mais il n'est pas vrai que le Sauveur vienne au monde ce jour-là ; les jours de l'Ascension et de la Pentecôte représentent Notre-Seigneur montant au ciel et le Saint- Esprit descendant sur les Apôtres, mais il n'est pas vrai que ces jours-là même le Seigneur monte au ciel, ni que le Saint-Esprit descende visiblement sur la terre. Il en est tout autrement du mystère qui s'opère sur l'autel : ici ce n'est pas une simple représentation qui a lieu ; mais le sacrifice même qui s'est accompli sur la croix avec effusion de sang, se renouvelle réellement, quoique d'une maniere non sanglante. Ce même corps, ce même sang, ce même Jésus qui s'offrit sur le calvaire, s'offre encore à la messe. Et je voudrais, pour un peu de lassitude, laisser de célébrer? — Le sacrifice que nous possédons dans notre sainte. religion, la messe est un sacrifice saint, parfait, accompli de tout point ; c'est un sacrifice par lequel tout fidèle honore hautement la divinité, en protestant tout à la fois et de son

propre néant, et du souverain domaine de Dieu sur nous ; c'est pourquoi il est appelé le sacrifice de justice ; et je voudrais, pour un motif léger, me dispenser d'offrir à Dieu un pareil sacrifice? » Telles sont les paroles qu'il adressa en forme d'exhortation à certaines âmes pour les exciter à la dévotion envers l'auguste sacrifice de l'autel ; il continue à en parler en ces termes : « A la messe, Dieu est honoré autant qu'il mérite de l'être ; car il est honoré par un Dieu, c'est-à-dire par Jésus- Christ, qui se place réellement sur l'autel, et par un acte d'inexprimable soumission adore la très sainte Trinité autant qu'elle est adorable ; par conséquent, nous qui concourons avec lui à offrir cet auguste sacrifice, nous partageons l'avantage de procurer à Dieu, par son moyen, un hommage, une gloire infinie; et une âme, en assistant avec dévotion à la sainte messe, glorifie Dieu plus que ne le font par leurs adorations dans le ciel tous les anges et tous les Saints ensemble. En effet, ceux-ci ne sont après tout que de simples créatures, et par suite leurs hommages sont fiais, sont limités, tandis qu'à la messe, c'est Jésus qui s'humilie, Jésus dont les abaissements sont d'un mérite et d'une valeur infinie; et partant l'hommage et la gloire que par son moyen nous rendons à Dieu en célébrant la messe, sont un hommage et une gloire infinis. » Pénétré de ces vérités catholiques, saint Léonard offrait à Dieu chaque jour le saint sacrifice de la messe, quoi qu'il lui en coûtât, afin de ne pas frustrer la Majesté divine d'un pareil hommage; et il le faisait avec une consolation spirituelle si grande que plus d'une fois, après la célébration, on l'entendit s'écrier : « 0 Dieu infiniment bon! Que n'avons-nous une infiniié de langues afin de vous rendre des actions de grâces infinies, pour nous avoir donné dans la sainte messe un trésor si précieux? » Cette vertu de religion, il ne la fit pas moins éclater

par la vigilance avec laquelle il s'acquittait nuit et jour de l'office divin, et offrait à Dieu le sacrifice de louange. Lorsqu'il habitait le couvent, il était d'une exactitude exemplaire à se rendre au chœur. Si l'obéissance ne le retenait pas ailleurs, au premier signal de la cloche, il quittait tout pour aller louer Dieu, et se représentant le chœur comme un paradis sur la terre, il protestait souvent que l'office récité au pied des autels et en commun, était la plus douce occupation de son âme. A peine arrivé au chœur, il se prosternait à terre pour adorer la très sainte Trinité et le divin Sacrement de l'autel, et faisait divers actes intérieurs pour se préparer à payer à Dieu son tribut avec toute la ferveur possible. Il protestait de son indignité à paraître en présence de la Majesté divine, surtout pour célébrer ses louanges en la société des religieux; en conséquence, il priait son Ange gardien et tous ses saints Patrons de suppléer à sa misère, en louant le Seigneur, en l'aimant, en le remerciant, en le bénissant à sa place. Il suppliait ensuite la sainte Vierge de daigner offrir, en son nom, ses louanges et ses remercîments à la très sainte Trinité, et avec la plus profonde humilité il conjurait le divin Sauveur lui-même d'en faire autant à l'égard de son Père. Enfin il se levait et, avec un sentiment d'entière confiance en Dieu, il protestait qu'il voulait unir ses louanges à celles que lui rendent dans le ciel Jésus et Marie, avec tous les anges et tous les esprits bienheureux. L'office commencé, il ne se contentait pas de prier vocalement, mais il élevait son cœur à Dieu et fixait tellement en lui toutes ses pensées, qu'il semblait ravi en extase. Pour soutenir plus facilement son attention, il s'était proposé, à chaque psaume, un point à méditer, comme on l'a dit ailleurs. Il avait aussi recours à d'autres pieuses industries, comme de mouvoir les doigts de la main l'un après l'autre, avec l'intention de

faire par là divers actes de vertu, conformément à la convention qu'il avait faite auparavant avec Dieu.

Quoique dans les couvents des Récollets, on psalmodie toujours debout, et que les offices soient très longs, surtout la nuit, où les matines avec l'oraison mentale durent deux heures et demie et souvent trois, on ne le vit néanmoins jamais s'appuyer, ni montrer de l'ennui ou de la langueur, pas même dans l'âge le plus avancé. Il se tenait, au contraire, ordinairement au milieu du chœur avec les plus jeunes, immobile et comme détaché de son corps. S'il lui arrivait de réciter l'office hors du choeur, il le disait à genoux par terre et aussi posément, avec autant de dévotion, en faisant les mêmes actes et les mêmes méditations, que quand il le récitait en choeur. Pendant le temps des missions il le disait aux heures déterminées, avec ses compagnons, à voix basse, mais aussi lentement qu'on a coutume de le faire au couvent. Il fut si exact à s'acquitter de ce tribut de louange envers Dieu, que même le dernier jour de sa vie, quoique en voyage et gravement malade, il voulut réciter l'office en entier. Quand il n'avait pas le temps nécessaire pour le dire aussi posément qu'il l'aurait voulu, et faire ses pieuses réflexions, alors, comme on le voit par sa cinquième Résolution, il faisait les mêmes actes implicitement, en disant : « Je crois, j'espère, j'aime, je me repens, et je rends grâces. » Par ces paroles, il avait l'intention de faire explicitement des actes de foi, d'espérance, de charité, de contrition et de remerciaient.

Nous avons considéré jusqu'ici avec quelle attention et quel respect saint Léonard s'approchait de l'autel et récitait l'office divin; il nous reste à voir maintenant avec quelle ferveur et quelle assiduité il s'appliquait à l'Oraison, afin de rendre aussi par là à Dieu le culte qui lui est dû et d'exercer l'excellente vertu de religion. 11 Vi£ s. l. 24

appelait l'Oraison la nourriture ordinaire et continuelle de son âme, parce qu'en effet, dans toutes ses actions, il avait constamment l'esprit fixé en Dieu ; même au milieu des occupations extérieures les plus capables de le distraire, selon une convention qu'il avait faite avec Dieu, il ne se laissait nullement aller aux égarements de l'imagination. Tantôt, il répétait dans son cœur : « Mon Jésus, miséricorde ! et par là il entendait demander à Dieu la grâce de vivre en vrai religieux et d'accomplir en tout sa très sainte volonté ; tantôt par un simple mouvement des doigts il exprimait divers actes de vertus; enfin par diverses pratiques que lui suggérait sa ferveur, il savait se tenir uni à Dieu, et tout occupé à l'adorer, à le louer, à le remercier. Lorsqu'il se retirait pour vaquer à l'oraison mentale, c'est-à-dire, pour méditer les maximes éternelles et converser seul à seul avec Dieu, ce qu'il faisait plusieurs fois le jour et la nuit, il serait difficile de rendre les sentiments de piété avec lesquels il se livrait à cette sainte occupation. Il faisait si grand cas de celte manière de prier, qu'outre qu'il y consacrait des heures entières, il avait coutume de dire que tous les troubles et les désordres qui se voient de nos jours dans le monde chrétien, proviennent de ce qu'on néglige la méditation; et il ajoutait : « Si l'on employait un quart d'heure seulement chaque jour à réfléchir sérieusement sur les maximes éternelles, sur les bienfaits de Dieu, sur les obligations de notre état, sur les dangers qui se rencontrent dans le monde de nos jours, et surtout sur la douloureuse passion du Sauveur, non, on ne verrait pas tant de scandales, tant de vanité, tant de luxe, tant de malice, et des mœurs si déréglées chez la plupart des hommes. »

C'est pourquoi il aimait beaucoup à se tenir retiré et solitaire dans sa cellule, à moins que la charité ou l'obéissance ne l'obligeât d'en sortir. Son bonheur était

de converser familièrement avec Dieu, loin du commerce des hommes, en méditant ses grandeurs, en l'adorant et en le remerciant par différents actes intérieurs et extérieurs. Il préludait ordinairement à son oraison en se mettant devant les yeux quelque trait de la vie du Sauveur, surtout son crucifiement, et après s'être bien recueilli, il laissait aller son cœur aux affections les plus tendres et les plus enflammées. Il s'était fait en lui-même une solitude mentale, où, mettant en oubli toutes les créatures, il ne cherchait que Dieu seul, s'entretenait avec lui dans l'oraison et s'unissait amoureusement à lui. Il appelait cette solitude et ce commerce intime avec Dieu, son petit paradis terrestre; aussi, tout le temps qui lui restait après ses occupations extérieures, il le passait dans cette solitude, où il se retirait pour prier et converser avec Dieu. L'oraison lui était même devenue si familière, que, soit qu'il étudiât, ou qu'il traitât d'autres affaires extérieures, en aucun lieu, ni en aucun temps, il ne sortait de cette solitude intérieure; on peut dire en conséquence qu'il priait continuellement et ne cessait de s'entretenir avec Dieu. Puisant de jour en jour dans ce commerce une connaissance plus intime de ses divines perfections, il sentait croître dans son cœur le désir de lui plaire, de l'honorer, de le louer, et de faire en sorte qu'il fût honoré et loué également par toutes les créatures ; c'est ce qu'atteste toute la suite de sa vie, consacrée sans réserve à procurer la gloire de Dieu. Instruit à cette école intérieure, il pénétrait, autant qu'il est possible de le faire ici-bas, dans les mystères divins et leur rendait les plus profonds hommages; il avait une grande vénération pour les prérogatives de Marie et pour tous les Saints, qu'il honorait d'une tendre dévotion, comme on l'a déjà vu. Ainsi dans l'oraison il rendait à Dieu le culte qui lui est dû, il s'y embrasait

d'un saint zèle pour le glorifier de plus en plus et le faire glorifier de toutes ses forces; il y puisait enfin de nouvelles lumières et de nouveaux motifs de vénération à l'égard des choses divines, et s'acquittait de la sorte de tous les devoirs qu'impose la vertu de Religion.

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