CHAPITRE XIII
Tempérance et Mortification de saint Léonard.
La Tempérance assujettit les appétits sensuels à la raison et à Dieu. La perfection de cette vertu consiste à s'abstenir, par motif de religion, non seulement des choses illicites, ce à quoi tout chrétien est tenu, mais encore de certaines choses permises, comme le font les âmes qui tendent à avancer dans les voies du Seigneur. C'est aussi ce que fit saint Léonard, qui ne montra pas moins d'ardeur à mortifier ses sens, qu'à arriver à la perfection. Il avait pour maxime qu'il suffit de dire oui à la sensualité, et non, à la souffrance, pour empêcher l'âme de s'unir à Dieu ; en conséquence il déclarait qu'il voulait marcher généreusement à la rencontre de toutes les mortifications, grandes et petites, et faire une guerre continuelle à ses sens, aux puissances de son âme et à ses passions. C'est pourquoi il fut toujours si dur envers lui-même, qu'on eût dit qu'il avait horreur de tout ce qui aurait pu lui procurer quelque satisfaction ici-bas. On ne le voyait content et satisfait que lorsqu'il se mortifiait, soit en affligeant son corps, soit en se privant de quelque jouissance, même des plus honnêtes. Il acquit, avec la grâce de Dieu, un tel empire sur ses passions, qu'il paraissait vivre dans un corps sans tenir au corps ; et il était si loin de condescendre à ses désirs, qu'il ne s'en occupait que pour le mortifier et le tourmenter.
On ne le vit jamais en colère, ni même avec un air qui indiquât quelque déplaisir ou trouble intérieur.
Quoi qu'il lui arrivât, il était toujours maître de luimême, toujours d'une humeur égale et inaltérable, parce qu'il acceptait les biens et les maux comme venant de la main de Dieu, et comme devant tourner à son avantage. De là vient également qu'on ne le vit jamais triste ou sombre, et si l'un ou l'autre de ses compagnons paraissait tel, par suite d'abattement ou pour tout autre cause, il avait coutume de dire : « Laissez la mélancolie à ceux qui vivent dans le péché. Quant à nous qui travaillons à la gloire de Dieu, nous devons être gais, en songeant que nous servons un Maître qui compte nos pas, pour nous en récompenser un jour magnifiquement en paradis. » Il arriva à cette tranquillité d'esprit en modérant toutes ses puissances. Il ne permettait pas à sa mémoire de s'arrêter à des souvenirs autres que ceux qui pouvaient servir à son édification ou à la gloire de Dieu. Il soumettait son jugement à celui des autres ; s'il devait émettre son sentiment en quelque circonstance, il le faisait dans les termes les plus modérés sans montrer d'attache à sa propre opinion, et se rendait volontiers à l'avis d'autrui. Il fut toujours l'implacable ennemi de sa propre volonté, la contredisant en tout ce qui n'était pas conforme à la plus haute perfection. Encourageant une religieuse à faire ce qu'il faisait lui-même : « Prenez, lui dit-il, pour but de vos attaques votre propre volonté et faites-la plier en tous sens. »
Il n'eut pas moins de vigilance à réprimer ses sens qu'à tenir en respect les puissances de son âme. Dans les voyages qu'il fit en tant de lieux et de contrées diverses, il ne s'accorda jamais la satisfaction de voir les choses rares et curieuses qui intéressent les étrangers. Même en marchant à la campagne, il ne se permettait pas d'en considérer la beauté, et tenait les yeux fixés à terre ou tournés vers le ciel. Lorsqu'il traversait les endroits habités, sa modestie et son recueillement
étaient tels, qu'il n'apercevait même pas ceux qu'il rencontrait, et que la plupart du temps il ne savait par quelle route il avait passé. Jusque dans son couvent, il ne reconnaissait pas les religieux qu'il coudoyait, parce qu'il marchait toujours les yeux baissés, et avec une modestie qui édifiait tout le monde. Il mortifiait l'ouïe en s'interdisant sévèrement de prêter l'oreille à des discours inutiles, à des causeries vaines et oiseuses ; et dans le cas qu'on introduisît ces sortes de conversations en sa présence, il avait la manière deproposeradroitementunsujet utile, ou de prendre congé de l'assemblée et de se retirer. Il eut surtout soin de mettre une garde à sa langue ; il ne parlait que dans le but de procurer la gloire de Dieu ou l'édification du prochain. Il avait coutume de dire que la langue est le pouls du cœur; que, pour connaître l'esprit d'un religieux, il suffit de s'entretenir avec lui : s'il s'attache à un sujet édifiant, c'est signe que Dieu habite dans son cœur ; mais s'il ne cause que de frivolités, c'est un roseau creux. Il s'était donc tracé la règle suivante, qu'il observa inviolablement : « Je ne perdrai pas le temps en discours oiseux, et je ne parlerai que par nécessité, ou par charité. » En conséquence, il parlait rarement, et il vivait la plupart du temps retiré et solitaire dans sa cellule, d'où il ne sortait que pour remplir ses devoirs envers Dieu, ou envers le prochain. En temps de mission, pour ne commettre aucune faute en paroles, il se tenait encore plus retiré qu'au couvent et si les convenances l'obligeaient de recevoir des compliments, ce qui lui inspira toujours de l'éloignement, il observait la règle qu'il traça à une religieuse : « Je veux, lui dit-il, vous apprendre un beau secret pour ravir, dans vos conversations, le cœur de Jésus : Soyez toujours la première à y mêler des réflexions édifian. tes; mais faites-le adroitement. Ecoutez quelquefois avec bienveillance les discours des autres, mais dans le
but de faire agréer les vôtres; introduisez alors avec grâce quelques mots du bon Dieu, et par là vous forcerez Jésus à être toujours avec vous. » Il pesait toutes ses paroles, même en conversant avec des religieux. Quand il était en mission, le soir après le souper il quittait ses compagnons pour n'être pas obligé de discourir, et se retirait pour rester dans un silence parfait. Il attachait tant d'importance à la garde de sa langue, qu'à midi et au soir il en faisait le sujet d'un diligent examen, et s'il trouvait avoir manqué en quelque chose, il s'imposait aussitôt une pénitence. Il ne cessait de répéter que la langue est un grand ennemi, et que si l'on n'a soin de la mortifier et de la châtier constamment, elle devient insolente et dangereuse.
La vertu de tempérance consiste principalement à modérer les sens du goût et du toucher; mais comme nous avons parlé de cette mortification dans presque tout le cours de sa vie, nous ajouterons peu de chose ici, nous réservant d'ailleurs de parler de sa chasteté dans le chapitre suivant. D'abord quant au goût, il fut si sévère à réprimer ses exigences, que plusieurs ne comprenaient pas comment, avec ses mortifications continuelles et ses jeûnes si rigoureux, il pouvait encore se soutenir et supporter le poids de ses énormes fatigues, surtout dans sa vieillesse. Pendant l'espace de quarante-quatre ans, il ne mangea jamais ni chair, ni œufs, ni poisson, ni viande salée; il ne se nourrit que de soupe et de salade. Il ne modifiait en rien ce régime, même aux fêtes principales de l'année, se contentant, ces jours-là, de son potage et de quelque fruit, si on en servait à la communauté. On peut dire avec vérité que sa vie fut un jeûne continuel; car, outre qu'il observait rigoureusement les longs carêmes consacrés par la règle, il ne prenait en d'autre temps que sa soupe à midi, et le soir, la première chose qu'on lui
présentait, c'était ordinairement une salade, avec quelques fruits ; encore se privait-il de fruits quand c'étaient les prémices, et les autres jours il s'en retranchait une partie, pour les offrir à l'enfant Jésus. Il n'était pas rare qu'il rendit sa soupe insipide en y mê'ant de l'eau froide, dissimulant cette mortification sous quelque prétexte. Il ne prenait jamais de sel, même avec des herbes crues et sans saveur, afin de se mortifier davantage. Il avait horreur des douceurs, disant que cela n'appartenait pas à un pauvre tel que lui, que pour une bête de somme (c'est ainsi qu'il traitait son corps), il ne fallait ni avoine, ni caresses, mais de la paille et des coups de bâton ; pour ce motif, il s'abstenait toujours de faire usage de citrons, d'oranges, de sauces, ou d'autres choses semblables, propres à aiguiser l'appétit et à satisfaire le goût.
Il ne fut pas moins tempérant dans le boire : il n'en vint jamais jusqu'à apaiser entièrement sa soif, et sa boisson ordinaire était plutôt de l'eau que du vin, ou plutôt c'était de l'eau rougie. On ne l'entendit jamais se plaindre de la nourriture, de quelque manière qu'elle fût apprêtée; il avait coutume de dire que le peu de vigilance à mortifier le goût est le ver rongeur qui empêche beaucoup de personnes religieuses de faire des progrès dans les voies intérieures : « On parvient à se vaincre sur tout le reste, ajoutait-il, mais on se laisse battre sur ce point; et la ferveur qu'on avait conçue dans l'oraison au pied des autels, se refroidit tout à fait au réfectoire. » Pour se prémunir contre ce désordre, il semblait qu'il pesât chaque morceau qu'il portait à la bouche, craignant de trop accorder à l'estomac; souvent aussi on l'entendait gémir en mangeant, ce qui faisait comprendre que s'il était de coprs à table, son esprit était avec Dieu, selon cette résolution qu'il avait prise : « Maintenant pour toujours, je renonce
à toute espèce de goût sensible dans le manger, et je ne veux chercher que ce qui plaît à Dieu.
Si telle était sa sobriété au couvent, elle était bien plus grande encore lorsqu'il était occupé -au dehors à donner des missions. En effet, malgré ses fatigues incessantes et quoique toujours en mouvement et en action, il commençait et poursuivait ses travaux à jeun, et ne mangeait que le soir. Avec sa charitable discrétion, il permettait à ses compagnons de prendre quelque nourriture le matin; mais quant à lui, il se contentait d'un peu d'eau de sauge, dont il faisait usage pour conserver sa voix; encore craignit-il dans la suite que cette boisson ne fût trop délicate, et il y substitua une tasse d'absinthe. Pendant un an, il ne goûta pas autre chose le matin ; mais son compagnon en ayant informé le supérieur général, il lui fut ordonné de sa part de prendre un morceau de pain avec une tasse de vin ; il obéit sur-le-champ et continua de la sorte jusqu'à sa mort. Le soir, quelque fatigué et abattu qu'il fût, il ne mangeait que de la salade et une soupe à l'huile; et si parfois son compagnon, par compassion pour lui, apprêtait son potage un peu mieux que de coutume, dès qu'il s'en apercevait il cessait d'en manger, prétextant que cela n'allait pas à son estomac. Tous ceux qui se sont trouvés avec lui dans ses courses apostoliques, ont affirmé unanimement que son régime était d'une rigueur excessive : et si, en 1742, par ordre du Souverain Pontife Benoit XIV, il fut obligé de le mitiger, il se contenta, pour obéir, d'ajouter à son souper une petite portion de maigre, mais sans jamais vouloir goûter aucune espèce de viande, ni de laitage. De même, il ne fut jamais possible de le déterminer, soit au couvent, soit en voyage, à prendre la moindre chose en dehors des repas. Souvent, dans ses longues courses d'été, il était dévoré d'une soif ardente; ses
compagnons néanmoins le tentèrent toujours vainement déboire, ne fût-ce qu'un verre d'eau, pour se rafraîchir : « Je ne trouverais pas mon compte, leur répondait-il aussitôt, à sacrifier pour une goutte d'eau un degré de mérite de plus pour le paradis ; » ou bien : « Il n'y a pas grand mal que je souffre un peu de la soif, tandis que mon Sauveur a enduré une soif si cruelle pour moi surla croix. »
Enfin, pour ce qui est de la tempérance, ou plutôt de la mortification de notre héros par rapport au toucher, on peut en juger en partie par la dureté avec laquelle il traita son corps aussi longtemps qu'il vécut. Pour ne point passer de nouveau en revue tout le cours de sa vie, je me contenterai d'indiquer ici quelques traits choisis entre mille. II porta tous les jours sur sa chair un cilice de fer; il le mettait ordinairement le matin pour célébrer, comme on l'a dit; et il n'abandonna jamais cet usage, ni au couvent, ni en voyage, ni en mission. Il«avait coutume de dire que notre corps ressemble à un poulain, qui, s'il n'est tenu constamment en bride, s'échappe au moment où l'on y pense le moins et nous jette dans un précipice. Outre les fréquentes disciplines par lesquelles il demandait à Dieu, disait-il, l'aumône d'une âme quelconque, en se frappant en public avec des lames tranchantes jusqu'à deux et trois fois dans le cours d'un sermon, il faisait encore toutes les nuits une rude macération de sa chair. Lorsqu'il se trouvait chez des séculiers, afin de n'être pas découvert, il employait une discipline faite de petites chaînes armées de pointes, qu'il portait en voyage avec lui, pour se flageller plus librement sans faire de bruit. Mais tout le monde voyait les blessures dont il sillonnait ses épaules, sur l'estrade; les coups violents qu'ils se donnait faisaient jaillir le sang, et l'on en constata après sa mort les cicatrices et les traces manifestes sur son corps.
Après avoir de la sorte maté ses membres par les jeûnes, les ciliées et les disciplines, il leur accordait un peu de repos, en prenant un court sommeil, couché sur quelques planches, avec un morceau de bois pour oreiller. Lorsqu'il devait loger chez des étrangers, il se couchait sur une caisse, ou par terre, ayant soin de déranger son lit comme s'il y eût pris son sommeil; ce ne fut que pendant les trois dernières années de sa vie qu'il se résigna, par obéissance, à se coucher sur une paillasse. Pendant les rigueurs de l'hiver, on le voyait souvent trembler de froid de la tête aux pieds, tant à cause qu'il n'était vêtu que d'une vieille soutane tout usée, qu'à cause qu'il marchait sans la moindre chaussure ; néanmoins il s'approchait rarement du feu ; s'il le faisait quelquefois, il n'y restait que très peu de temps, et se le reprochait aussitôt en se traitant de poltron ; lorsqu'on le pressait d'aller se chauffer, il répondait humblement : « Notre corps est ainsi fait que plus on lui donne, plus il en prend; il marche comme on l'habitue à marcher. » Voilà avec quel courage héroïque saint Léonard s'exerça à la tempérance et à la mortification ; mais comme il appartient surtout à cette vertu de mettre un frein aux appétits déréglés de la concupiscence, nous allons parler maintenant de sa chasteté, qu'il fut si jaloux de conserver intacte.