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CHAPITRE XIV

Chasteté de saint Léonard.

Notre Saint ayant promis solennellement à Dieu, le jour de sa profession, de garder la Chasteté parfaite,

fut fidèle à cet engagement; il la conserva intacte jusqu'à la mort, et se préserva avec une vigilance extrême de tout ce qui aurait pu tant soit peu la souiller. Mais ce ne fut pas seulement à partir de 1 epoque où il en fit le vœu au pied des autels qu'il se montra épris des charmes de cette noble vertu; dans son adolescence même, à l'âge le plus critique de la vie, il fut jaloux de se conserver pur au milieu du monde.

Dès ses tendres années, nous l'avons vu se soustraire, avec ses compagnons, par une fuite précipitée à un danger imminent que courait sa pudeur. Il était dès lors si modeste dans ses regards et dans ses paroles, que partout, à Port-Maurice aussi bien qu'à Rome, ceux qui le voyaient ou conversaient avec lui le regardaient comme un ange revêtu d'un corps mortel. Il joignit à la modestie la pénitence et l'oraison, s'exerçant à l'une et à l'autre lorsqu'il n'était encore que séculier, comme nous l'avons vu pareillement; il portait même ses jeunes compagnons à professer une tendre dévotion envers la très sainte Vierge, afin d'obtenir la pureté, celte vertu si agréable à la Mère de Dieu. Arrivé à l'âge où elle a coutume de rencontrer les plus grands obstacles, il redoubla de soin pour la conserver : ainsi, il n'avait de liaison qu'avec des personnes spirituelles et d'une conduite irréprochable ; il fit choix d'un bon confesseur, sous la direction duquel il s'approchait fréquemment des sacrements, autre moyen très efficace pour conserver la chasteté; enfin l'amour de cette vertu le conduisit à l'état religieux, dans lequel il en fit à Dieu la promesse par un vœu solennel. Il s'estima toujours si heureux, dans la suite, d'avoir fait ce vœu, qu'il en rendait souvent grâces à Dieu, en se plaignant doucement de ne l'avoir pas connu dès son enfance, protestant que s'il l'eût connu, il eût voulu dès lors s'unir à Dieu par un lien si salutaire. Ces sentiments,

il les exprimait non seulement en particulier, mais en public du haut de la chaire. Voici, entre autres, ce qu'on lit dans son sermon sur l'impureté. « C'est à vous que je m'adresse, mon bien-aimé Jésus, et les larmes aux yeux, je vous rends grâces de m'avoir appelé à ce saint état et accordé la grâce de faire vœu de chasteté perpétuelle. Et pourquoi, mon doux Jésus, la première fois que ma mère m'enveloppa de langes, ne m'avez-vous pas éclairé sur le prix d'un pareil trésor? Ah! que je voudrais avoir fait dès lors un si beau vœu ! Oh ! quelle joie, quel paradis pour une âme que de vivre pure et chaste ! » Pour l'observance rigoureuse de ce vœu, il adressait à Dieu de ferventes et continuelles prières, afin d'obtenir une pureté angélique, et il craignait tellement d'en ternir l'éclat qu'il aurait voulu être libre de toute inclination, si faible qu'elle fut, au vice contraire. Ce désir ardent le faisait recourir aux moyens les plus propres et les plus efficaces de se conserver chaste; il avait coutume de dire qu'en pareille matière la bonne volonté ne sert guère, si l'on ne met en œuvre les moyens indispensables pour ne contracter aucune souillure. De là vient qu'il fuyait avec un soin extrême toute occasion qui aurait pu, de près ou de loin, faire naître dans son esprit quelque pensée inconvenante. Il ne traitait avec les personnes d'un autre sexe que par nécessité et les yeux baissés, et il les expédiait le plus brièvement possible, eût-il même affaire à des dames de haute condition, comme il arrivait bien souvent. Quoique agréable et de bon ton dans ses rapports ordinaires, il était grave et retenu avec les femmes, s'abstenant de toute expression qui aurait pu indiquer de la tendresse ou de l'inclination; ce sérieux et une modestie extrême accompagnaient les prudentes admonitions et les sages avis, qu'il jugeait bon de leur donner pour le bien de leurs âmes. Si son compagnon

se permettait parfois de lui faire observer qu'avec certaines dames qui s'adonnent à la spiritualité et à la dévotion, il faut discourir plus longuement et n'être pas si sec, de peur d'être soupçonné de manquer d'éducation, il lui répondait : « Mon frère, qu'on dise que le père Léonard est un mal élevé, un rustre, un impoli, peu m'importe. En matière de pureté, quelque précaution, quelque sévérité qu'oo emploie, ce n'est jamais trop. »

D'autres fois, il disait aussi : « Ne savez-vous pas, mon frère, qu'un lis est d'autant plus à l'abri des insultes, qu'il est plus entouré d'épines? Si ces dames reçoivent quelques piqûres de l'âpreté de mes paroles, outre qu'en définitive elles en seront édifiées, la décence en sera toujours plus en sûreté, et c'est ce que j'ai souverainement à cœur. » Pendant tout le temps qu'il parlait avec des femmes, il ruminait dans son esprit quelque bonne pensée dont il avait eu soin de se munir. Il avait coutume de dire, pour l'instruction des autres, qu'un religieux obligé de converser par nécessité avec une femme, doit imiter ceux qui traitent avec des pestiférés. De même que ceux-ci, continuait-il, pour se préserver de la contagion, ont en main quelque essence dont l'odeur forte les prémunit contre les émanations pestilentielles, ainsi le religieux qui est dans le cas de devoir traiter avec des femmes, doit aspirer le parfum de quelque bonne maxime enracinée dans son cœur, et qu'il repasse dans son esprit tout en causant avec elles.

Il usait envers elles de la même sécheresse, de la même gravité, et peut-être allait-il plus loin encore, lorsqu'il entendait leurs confessions, et cela à cause de la haute idée qu'il avait d'un ministère si vénérable : « Le confessionnal, disait-il, est un lieu sacré. C'est un bain salutaire dont on ne doit s'approcher que pour

purifier son âme de toute souillure; par conséquent il ne faut, sous aucun prétexte, s'y permettre d'autres discours que ceux qui tendent purement et simplement à une fin si relevée. Le ministre sacré doit donc si bien peser ses paroles, régler sa conduite avec tant de discrétion, que tout respire la pureté ; de peur qu'en appliquant le remède sur les plaies d'autrui, il n'aille lui-même se souiller de quelque tache. » En conséquence, lorsqu'il écoutait les confessions des femmes, il ne tournait jamais le visage de leur côté, et, après avoir entendu, dans une attitude religieuse, ce qu'il avait besoin de savoir pour l'administration discrète du sacrement de pénitence, il leur donnait les avis que les circonstances réclamaient, et les congédiait sans vouloir écouter une seule parole qui n'eût pas trait à la confession. Il voulait que son confessionnal fût fermé sur le devant par un rideau, qu'il avait soin de tirer, afin de ne pas voir les femmes qui attendaient leur tour pour se confesser, et avant d'entrer au saint tribunal, craignant que le démon ne pût susciter dans son esprit quelque image impure, il se recommandait avec ferveur à son Ange gardien pour être préservé de ce danger.

Il veillait attentivement à ce que, dans les missions, on observât la plus sévère modestie ; à cette fin, il interdisait expressément aux femmes l'entrée de la maison où il logeait; et s'il s'agissait des femmes de la maison, il leur faisait entendre, dès son arrivée, qu'elles ne pouvaient pas mettre le pied dans les chambres occupées par les missionnaires; il se comportait en un mot de telle manière que, hors du confessionnal, il ne leur parlait que pour les motifs les plus urgents.

Il observa constamment la résolution qu'il avait prise de ne sortir jamais seul, ne fût-ce que pour aller de son logement à l'église ou revenir de l'église à son logement, et il veillait à ce que ses compagnons

observassent la même mesure. S'il arrivait que lui ou quelqu'un d'eux fût appelé pour confesser une infirme, il voulait être accompagné soit d'un prêtre, soit d'un homme grave, qui, durant la confession, se tenait dans un endroit d'où il pouvait apercevoir le confesseur et la pénitente. Quand on s'étonnait de tant de précautions, il répondait d'ordinaire : « Si la vertu de chasteté est nécessaire à tout le monde, spécialement aux personnes consacrées à Dieu, elle est surtout indispensable à ceux qui ont la charge de conduire les âmes à Dieu; car la plus légère apparence contraire, entre autres funestes effets, suffît pour empêcher qu'on ne produise le moindre fruii dans les âmes. Pour un missionnaire, il ne suffit donc pas d'être pur aux yeux de Dieu, mais il doit aussi paraître tel aux yeux du monde; c'est pourquoi il est bon qu'il ait toujours un témoin de ses actions. »

C'est pour le même motif que, dans ses courses apostoliques, il ne voulut jamais permettre qu'aucune femme l'accompagnât, ayant pour maxime qu'un religieux doit éviter, non seulement ce qui est mal, mais encore tout ce qui peut être mal interprété par la malignité du siècle, qui n'est que trop porté à juger défavorablement, surtout les personnes religieuses. Il ne permettait même à personne, et beaucoup moins aux femmes, de lui toucher les mains; et, comme dans les lieux où il passait, le peuple se pressait en foule autour de lui, pour les lui baiser, il présentait à tous sa tunique ou son manteau, sans s'arrêter, et poursuivait sa route comme absorbé par quelque pensée. Bien plus, comme on lui voyait porter son manteau par les plus grandes chaleurs, ce qui était fort incommode, on lui demanda plusieurs fois pourquoi il ne s'en déchargeait pas; il répondait ingénument : « Ces bonnes gens, dans leur naïveté, veulent me baiser la main, et bien souvent quantité de femmes ont la simplicité de se montrer

aussi empressées que les autres, et j'ai beau tenir les mains dans mes manches, on s'efforce de me les arracher, ce qui me déplaît beaucoup; car je ne crois pas qu'il soit décent de la part d'un religieux, même sous prétexte de dévotion, de se laisser toucher les maias, surtout par des femmes. Or, quand j'ai mon manteau, on baise ce vêtement que je suis indigne de porter, et je suis préservé du danger d'avoir les mains touchées par qui que ce soit. »

Dans une instruction qu'il donna à une religieuse sur le sujet dont nous parlons, il lui écrivit en ces termes : « Si vous aimez à vivre dans une parfaite chasteté, voici le secret : Retraite, Modestie et Mortification; observez ces trois points, et vous serez chaste. » Ce qu'il insinuait aux autres, il le pratiquait lui-même avec la dernière exactitude. Il vivait tellement retiré, qu'étant au couvent, il ne descendait seulement pas au jardin pour prendre l'air, et lorsqu'il était en mission, il ne sortait de sa chambre que pour se rendre à l'église, ou pour remplir quelque devoir de charité. Il avait fréquemment ces paroles à la bouche : « Un religieux qui n'aime pas la retraite fera aisément, un jour ou l'autre, quelque fâcheuse rencontre où sa pureté, si elle n'est entamée, sera au moins en danger de se ternir : ne se mettre pas en peine d'éviter de pareils dangers, en ne voulant pas s'abstenir d'errer çà et là, c'est l'indice d'une pudeur déjà éteinte ou sur le point de s'éteindre. » Ses yeux constamment baissés, son attitude modeste, sa démarche contenue, tout son extérieur, en un mot, respirait la sainteté; aussi l'on entendait dire à bien des personnes qu'elles se sentaient touchées à son simple aspect; et d'autres, qui ont vécu avec lui pendant plusieurs années, assurent n'avoir jamais remarqué en lui, ni une parole, ni une action, ni un geste qui ne fût marqué au coin de la plus

sévère modestie. Dans les avertissements spéciaux qu'il donnait aux jeunes gens, il leur disait : « Si vous n'êtes modestes, vous ne serez jamais chastes. Les chutes contre la sainte vertu de pureté, le plus souvent, ont pour principe un manque de modestie. »

Quant à sa Mortification corporelle, cet autre rempart indispensable de la chasteté, on en a parlé suffisamment dans le chapitre précédent. Ajoutons seulement que, vu ses énormes fatigues et la manière dont il se traitait lui-même, son existence, au jugement des médecins et de bien d'autres, était un véritable prodige. Il avait en effet profondément gravé dans son cœur cette maxime qu'il exprimait même dans ses discours publics, savoir, que, « pour empêcher un poulain de ruer, il faut lui ôter l'avoine et employer le bâton ; il en est de même, continuait-il, de notre corps, il faut le faire jeûner, le traiter rudement, le mater à force de mortifications, pour qu'il n'ait pas la hardiesse de récalcitrer contre l'esprit. »

A tous ces moyens si nécessaires pour se conserver chaste, il joignait le plus indispensable de tous, l'oraison. Persuadé que l'homme ne peut garder un si précieux trésor par ses propres forces, il disait souvent : « De nous-mêmes nous ne pouvons rien, et en cette matière surtout nous avons besoin d'un secours particulier de Dieu. » Aussi lui demandait-il continuellement, dans l'oraison, la grâce d'observer avec la plus parfaite exactitude son vœu de chasteté; et d'aussi loin qu'il appréhendait un danger, une surprise, il avait recours à son oraison jaculatoire : Mon Jésus, miséricorde!

Quelle que fût sa vigilance à prémunir contre toute atteinte le lis de sa pureté, il ne se fiait cependant pas à lui-même; et dans les exhortations qu'il adressait en certaines occasions à ses compagnons, il laissait échapper ces paroles : « Mes frères, tout vieux que je suis, vie s. l. 26

en cette matière, j'ai grand'peur, et je ne me hasarde pas à lever les yeux de terre, en songeant que tant d'hommes qui étaient vraiment ornés de vertus et de sainteté, surpris à l'improviste, ont fait de déplorables chutes. » D'autres fois, il disait : « Fuyons, mes frères, craignons et recommandons-nous à Dieu; car il n'y a pas de vertu aussi délicate que la pureté. Le démon ne dort pas, et il n'épargne ni vieux, ni jeunes, ni religieux, ni séculiers ; et si un religieux par malheur vient à tomber, comme il tombe de plus haut, sa chute est bien plus terrible. » Pour se mettre plus en sûreté, il avait formé le propos de découvrir à son père spirituel tout ce qui lui arrivait concernant cette vertu, bien qu'il n'y eût pas ombre de péché; il engageait aussi les autres à en faire autant : « Oh! si vous saviez, disait-il, tout ce que le démon perd de force et d'audace quand il se voit démasqué, et que nous manifestons ingénument ses suggestions à notre confesseur, pour nous laisser diriger par ses sages conseils ! En voyant ses fraudes et ses artifices dévoilés, il s'enfuit confus et déconcerté ; tandis que si nous restons boutonnés et que nous renfermions dans notre cœur tout ce qu'il nous suggère, sans en parler, nous flattant qu'il n'y a pas de péché et que par conséquent nous pouvons garder le silence, son insolence s'accroît, et il s'encourage à nous tenter jusqu'à ce qu'il nous ait terrassés. » Celui qui put lire dans sa conscience et qui entendit sa confession générale dans les dernières années de sa vie, a fait une déposition en ces termes : « Je tiens pour certain qu'une de ses plus belles couronnes dans le ciel sera celle de la chasteté et de la pureté de cœur, tant il a usé d'une exacte vigilance sur lui-même pour fuir jusqu'à l'ombre d'un danger, et se conserver pur et sans tache. •»

Enfin on peut juger de son amour pour la chasteté par l'énergie et le zèle qu'il déployait, dans ses pròdi-

cations, contre le vice contraire. On ne pourrait dire le nombre des personnes de mœurs dissolues, qui, touchées par ses paroles, renoncèrent à leurs désordres et embrassèrent une vie chaste et exemplaire; partout, en effet, où il allait donner des missions, il moissonnait des fruits abondants de ce genre. Tantôt par la force de ses raisons, tantôt par ses chaleureuses exhortations, tantôt en prenant en main le crucifix, tantôt en saisissant sa discipline pour se frapper rudement, il parvenait toujours à ébranler les impudiques et à porter tous ses auditeurs à observer la chasteté, chacun selon son état. Il poursuivait le vice impur dans tous ses retranchements : il s'élevait avec une véhémence et une liberté vraiment apostolique contre l'abus des fréquentations entre jeunes gens de différent sexe, contre les familiarités qu'on se permet dans les réunions, contre les propos lascifs ou trop libres, contre la lecture des livres obscènes et des romans, contre les gravures ou peintures indécentes, contre la vanité des femmes, contre les bals, en un mot contre tout ce qui sert d'aliment à la passion et n'est propre qu'à blesser la vertu. Il se montra constamment l'implacable ennemi de ces funestes dangers, il les signalait au peuple comme des filets tissés avec art par le démon, pour entraîner les âmes dans l'impureté, et de là en enfer. Dieu ne permit pas que tant de zèle demeurât infructueux ; outre les innombrables conversions de personnes de mauvaise vie, on vit, grâce à lui, dans une multitude d'endroits les théâtres abandonnés, les spectacles défendus, le carnaval supprimé, les fréquentations entre jeûnas gens interdites, enfin les changements les plus étonnants et les plus prodigieux s'opérer comme par enchantement. Voilà les effets de la haine que saint Léonard portait au vice impur et de son ardent amour pour la chasteté.

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