CHAPITRE XVI
Humilité et Patience de saint Léonard.
L'humilité est une vertu qui nous fait concevoir de bas sentiments de nous-mêmes, d'où il suit qu'elle a plusieurs degrés, proportionnés à la connaissance plus ou moins parfaite que nous avons de notre bassesse naturelle; en sorte que si quelqu'un a de modestes sentiments de lui-même, on peut dire qu'il est humble ; s'il supporte volontiers que les autres aient les mêmes sentiments à son égard, il est encore plus humble; et si enfin il désire, s'il cherche même d'être méprisé et abaissé, il est très humble. Or, saint Léonard posséda l'humilité à tous ces degrés : non seulement il eut toujours une très basse idée de lui-même, mais il désira en outre qu'elle fût partagée par les autres et il aima sincèrement d'être un objet de mépris et d'abjection pour tout le monde.
Quant à l'opinion qu'il avait de lui-même, on peut en
juger par les résolutions qu'il a prises et renouvelées plusieurs fois. Ces résolutions, conformes aux sentiments les plus intimes de son âme, sont un témoignage irréfragable de ce que nous avançons. Aussi ne l'entendit-on jamais proférer une parole qui pût tourner à son avantage; tous ses discours, au contraire, tendaient à le rabaisser dans l'estime des autres. Si les effets admirables et prodigieux de ses prédications et plus encore de ses vertus, lui attiraient des applaudissements universels, bien loin de se laisser aller à l'enflure ou à une vaine complaisance, il en rougissait de confusion, attribuant tout cela à la simplicité des personnes ignorantes qui se livraient à ces démonstrations, parce qu'elles ne savaient pas, disait-il, ce que c'était de lui. Souvent, lorsqu'il passait dans les rues, le peuple se pressait en foule pour le voir et lui baiser la main, quelquefois la multitude l'entourait de toutes parts; mais lui, comme absorbé dans ses pensées, et sans prendre garde à ce qu'on faisait, se dégageait comme il pouvait et poursuivait son chemin. Plusieurs fois son compagnon lui demanda ce qu'il pensait dans son cœur de cette religieuse vénération que les peuples lui témoignaient; il répondait : » Mon frère, la naïveté de ces gens est grande. Ils ne me connaissent pas; s'ils savaient ce que je suis, au lieu de faire toutes ces démonstrations, ils me jetteraient la pierre. «
Grâce à cette opinion qu'il avait de lui-même, c'était pour lui la chose la plus naturelle et la plus ordinaire que de s'abaisser au-dessous de tout le monde et de se réputer le dernier des hommes. Souvent, dans les couvents, il se jetait à genoux en présence de tous les religieux, confessant qu'il n'était qu'un roseau creux, et que, tandis qu'il travaillait à sauver les autres et à les enflammer de l'amour divin, lui-même avait le cœur froid et insensible; il se recommandait à leurs prières,
afin qu'ils lui obtinssent de Dieu la grâce qu'après avoir prêché et enseigné aux autres le chemin du paradis, il ne fût pas lui-même du nombre des réprouvés, et précipité en enfer. Ces paroles étaient dites d'un ton si pathétique et accompagnées de tant de larmes, qu'il n'y avait pas lieu de douter qu'elles ne vinssent d'un cœur vraiment humble et profondément pénétré de son indignité.
Lorsqu'il arrivait dans un lieu pour y faire la mission, après sa visite à l'église, il allait directement chez les curés de l'endroit, leur baisait la main et leur demandait à genoux la bénédiction. Non content de cela, pendant la prédication sur la sainte Vierge, il baisait publiquement les pieds à tous les prêtres présents, et l'impression que produisait cet acte d'humilité en porta un grand nombre à déposer tous les sentiments de haine ou d'orgueil qu'ils nourrissaient; car beaucoup de personnes, même de première condition, confuses d'elles-mêmes, à la vue d'un tel exemple d'humilité donné par ce saint missionnaire, s'humiliaient publiquement à leur tour, et se réconciliaient avec leurs ennemis. Dans quelques villes on eut l'édification de voir des évêques mêmes, en présence du peuple ému, descendre de leur trône pendant le sermon, et aller baiser les pieds de ceux avec qui ils avaient vécu jusquelà en désaccord. Mais ce n'est pas seulement vis-à-vis de ses supérieurs que saint Léonard se montrait si humble, il l'était aussi à l'égard de ses inférieurs et de ses égaux. Il s'en rapportait volontiers à leurs sentiments et suivait leurs conseils, même ceux de simples frères laïques, qui s'avisaient parfois de lui en donner. Il ne s'en formalisait nullement, et sa réponse était ordinairement celle-ci : « Oui, mon frère, vous avez raison, je me conformerai à vos avis. » Un d'eux lui ayant écrit pour l'engager à ne pas tirer vanité du concours
et des applaudissements des fidèles, il répondit en ces termes : « Je vous remercie de vos bons conseils ; j'en ai grand besoin. » Dans une autre occasion, son compagnon, simple frère convers, l'ayant invité à préparer quelques sermons afin de varier, il avait répondu qu'il n'était pas disposé à le faire, parce que cela servirait plutôt à amuser les fidèles qu'à les édifier; mais ayant réfléchi ensuite sur cette réponse, le matin suivant il se jeta aux genoux du frère et lui demanda pardon de lui avoir répondu de la sorte, le priant d'avoir pitié de lui, s'il l'avait scandalisé, attendu qu'il n'était qu'un orgueilleux.
S'il apprenait que les fidèles, après la mission terminée, se proposaient de l'escorter à son départ, il avait soin de disparaître avant la pointe du jour, sans que personne s'en aperçût. Lui arrivait-il de devoir passer dans des lieux où il était connu ? il s'enfonçait le capuchon sur la tête et hâtait le pas; quelquefois même il prenait des chemins détournés, allongeant sa route plutôt que de s'exposer à être rencontré par des personnes de connaissance; il redoutait plus les honneurs que les mondains n'appréhendent les affronts. Lorsqu'il donna la mission à Port-Maurice, sa ville natale, ses concitoyens, dans le désir d'avoir son portrait, le firent peindre au naturel pendant qu'il prêchait, sans qu'il s'en doutât. Le portrait achevé, on le lui présenta en le priant de dire en toute sincérité, s'il savait à qui cette peinture ressemblait. Il demeura tout confus en reconnaissant ses traits, et se tournant vers les gentilshommes composant la députation, il leur dit : « Qu'avezvous donc fait? que Dieu vous le pardonne! » et il se mit à fondre en larmes. Ces messieurs, édifiés et touchés, se dirent les uns aux autres : * Nous avions cru ménager une surprise agréable au père Léonard, et nous l'avons fait pleurer. »
Il éprouvait un extrême déplaisir quand il remarquait que quelqu'un, par dévotion, lui coupait un morceau de sa tunique ou de son manteau, et il faisait tout ce qu'il pouvait pour détruire la bonne opinion qu'on avait de lui. A Arpino, tandis qu'il était sur l'estrade occupé à faire une instruction, quelqu'un lui coupa adroitement un bout de sa robe; il s'en aperçut, et tournant la chose en ridicule, il dit à l'auteur du pieux larcin qui était là avec les ciseaux et le morceau de drap en main : « Vous avez gagné beaucoup! Oh! maintenant, vous voilà bien riche! » Dans la même ville on lui déroba son bourdon en le remplaçant par un autre, pour le conserver comme une relique. Le sermon terminé, il s'aperçut, en voulant prendre son bâton, que ce n'était plus le même; alors, haussant les épaules : « On voit bieD, dit-il, que ces gens sont simples. Mon bourdon pourra-t-il leur servir à cueillir des figues? » Il montrait par ces expressions tout le mépris qu'il faisait de lui-même et le désir qu'il avait qu'on ne fît aucun cas de sa personne.
Il confessait plus volontiers les pauvres que les riches, et il exhortait ses compagnons à entrer dans les mêmes sentiments, donnant pour raison que les pauvres doivent être accueillis et entendus avec plus de joie par cela même qu'ils sont d'une humble condition ; que les riches d'ailleurs ont toujours du temps et des confesseurs à leur disposition, mais qu'il n'en est pas de même des misérables. C'est encore cet amour de l'humilité qui lui faisait couper court à toute correspondance avec des personnages très distingués, dont il aurait pu cultiver l'amitié et la familiarité. Lorsque des grands allaient le trouver dans un endroit, à peine avait-il satisfait à leurs désirs et aux convenances, qu'il en prenait poliment congé. Il avait coutume de dire à ce sujet, « qu'il ne convient pas à un religieux, faisant
profession d'imiter l'humilité de Jésus crucifié, de paraître tous les jours dans les palais des nobles, et d'ambitionner l'amitié des grands du monde. »
Interrogé par quelques-uns de ses confrères pourquoi, dans certains sermons, il reproduisait textuellement des passages empruntés à d'autres, ce qui l'exposait au danger de se voir traité de plagiaire par les critiques, il répondit en souriant : « Et s'ils me prennent pour un plagiaire, qu'importe? Je sais que, quand même j'y dépenserais beaucoup de temps et d'étude, je ne parviendrais pas à m'exprimer en termes aussi convenables que ces auteurs-là. Pourquoi donc voudriez-vous que j'y misse du mien, quand ce que je ferais ne serait pas aussi bien, ni aussi propre à produire du fruit dans les âmes? C'est là ce que j'ai à cœur. Mais après cela qu'on me prenne pour un ignorant, pour un copiste, je ne m'en inquiète guère. -
Autant il tenait peu à l'estime des hommes, autant il se réjouissait quand il lui arrivait quelque humiliation ; il s'apostrophait alors lui-même en disant : « Humilietoi, orgueilleux ! » Une fois qu'il était à la solitude de l'Incontro pour y vaquer aux exercices spirituels, il en eut une des plus fortes à subir; voici le fait, tel qu'il a été retracé par le supérieur même de ce saint lieu : » Lorsque j'étais supérieur de la Solitude, dit-il, le père Léonard vint y faire ses exercices avec le frère Diego; un jour qu'Us étaient tous deux à genoux dans le réfectoire et que le père Léonard faisait sa coulpe, il me vint un flux de paroles que je lâchai pour éprouver son esprit; entre autres choses, je lui dis : « Avec « ses missions, père Léonard croit être un grand homme. » Pour quelques haillons de sermons qu'il débite, voilà » que tout le monde court après lui, tout le monde » l'acclame comme un grand missionnaire. Oh ! quel » orgueil je crois apercevoir dans cette tête-là, mon
«révérend Père! Allons, frère Diego, levez-vous, » mettez le pied sur ce front orgueilleux et dites-lui : » Frère Léonard, baisse la tête ! •> — Après ces paroles, je l'avoue, je me sentis la rougeur me monter au visage, et je me dis en moi-même : « Malheureux que je suis ! • qu'ai-je fait? ■ et j'en demeurai tout confus. Je jugeai finalement que ces paroles m'avaient été mises dans la bouche par Dieu même, pour son profit spirituel, comme je le crois; car il les écouta avec une résignation, un calme, une tranquillité sans pareille; et lorsque je le rencontrai peu après, ir me dit tout joyeux : « Que » Dieu vous récompense de votre bonne action. * Ainsi, bien loin de se troubler pour une humiliation, il en remercie l'auteur et s'en réjouit, comme on vient de l'entendre.
Une des maximes dont il faisait souvent la matière de son examen, c'était de désirer tout ce qui tendait à le rabaisser; voici comme il s'exprime lui-même : « Je voudrais vivre abject, oublié, méprisé, foulé aux pieds comme la boue; je prie Dieu de me faire mourir dans un Jieu où je sois tenu pour un homme de rien, et où mon corps soit jeté dans une fosse, sans aucune marque de distinction. » Puis il ajoute : « Une once de mépris, d'abjection et de confusion vis-à-vis des hommes, vaut plus que cent livres d'honneurs, de louanges et d'applaudissements de la part de ce monde trompeur. » Par amour pour l'abjection, il sollicita et obtint de deux papes, Clément XII et Benoît XIV, de n'être jamais promu dans l'Ordre à aucune dignité supérieure, content d'être partout le dernier, de marcher toujours déchaussé, vêtu de la tunique la plus pauvre et la plus rapiécée, de remplir les offices les plus bas dans les couvents, d'être assujetti à tout le monde, dépendant en tout de la volonté et du jugement d'autrui, même dans l'exercice des missions. Pendant l'année du Jubilé,
il se rendait tous les dimanches, vers deux ou trois heures, au palais pontifical, sur l'invitation du pape Benoît XIV, qui l'accueillait avec distinction et l'aimait beaucoup; au sortir d'une de ces conférences familières, son compagnon lui demanda comment se trouvait l'humilité, tandis qu'il se voyait traité avec tant d'affection par le Vicaire de Jésus-Christ : « Ecoutez, mon frère, lui répondit-il; la manière dont le Saint-Père en agit envers moi, pauvre misérable, est l'effet de sa bonté et de sa clémence extrême. Au reste, je me réjouirais beaucoup si Sa Sainteté me mortifiait une bonne fois, me traitait d'hypocrite, de fourbe, de vaurien, et me chassait de sa présence, en m'interdisant à l'avenir l'approche de son palais. Chaque fois que j'y vais, je me tiens prêt à recevoir toute espèce de confusion, ne sachant que trop combien j'en suis digne; aussi m'estimerais-je heureux d'une pareille aventure. »
C'est avec de tels sentiments qu'il recevait toutes les manifestations d'estime et de vénération qu'on lui prodiguait dans les lieux où il passait, comme dans ceux où il séjournait, soit pour y donner la mission, soit pour d'autres motifs. Telle était l'idée qu'on avait de lui, que non seulement le peuple, mais aussi les personnes les plus respectables par leur rang et leurs qualités, dans les villes aussi bien que dans les campagnes, le regardaient généralement comme un Saint. En Toscane et ailleurs il était appelé l'Apôtre ; dans l'île de Corse il n'était pas désigné sous d'autre nom que celui de Saint Missionnaire ; dans plusieurs endroits on le signalait comme un homme apostolique, comme une âme des plus agréables à Dieu, et comme un ange du Seigneur. Dans les diocèses de Lucques et d'Aquila, lorsqu'il traversait les campagnes, et qu'il approchait d'un lieu, on sonnait toutes les cloches comme dans un jour de fête ; à ce signal, tous les habitants quittaient vie s. l. 28
leurs maisons et se portaient en foule à sa rencontre, pour recevoir sa bénédiction, quoiqu'il ne fît que passer, et qu'il ne dût pas faire la mission, ni prêcher dans l'endroit.
A Rome même, dès qu'il paraissait dans les rues, il se voyait aussitôt entouré par la foule : tous, jusqu'aux petits enfants, s'invitaient mutuellement à aller baiser son manteau ou sa main, et d'aussi loin qu'on l'apercevait, on lui donnait des marques de respect. Pendant le jubilé de 1750, à la suite du chapitre général de l'Ordre, tous les religieux présents à Rome se rendirent processionnellement de l'église d'Ara Cœli à Saint -Pierre et, dans le nombre, se trouvait notre Saint. La foule accourue pour le contempler fut si grande, qu'on eut beaucoup de mal de le dégager de la presse; ce ne fut qu'à grand'peine qu'il put parvenir jusqu'au Vatican; mais ce fut pis encore à sa sortie : le peuple le serra tellement de toutes parts, qu'il menaçait de le renverser et de l'écraser; il fallut qu'un soldat l'escortât jusqu'au Capitole pour le protéger. Aussi dans les visites aux autres basiliques, jugea-t-on prudent de le laisser au couvent pour éviter ce concours.
La vénération des peuples pour sa personne alla si loin, que chacun s'estimait heureux de posséder un morceau de sa tunique, de son manteau, ou un objet quelconque qui avait été à son usage. Quelques-uns rognèrent ses vêtements même en public, d'autres lui dérobèrent, par d'adroites substitutions, son manteau, son cordon, son crucifix, la croix de bois armée de pointes de fer qu'il portait habituellement sur la poitrine, son chapelet, sa discipline et d'autres objets à son usage; il y en eut enfin qui s'emparaient même des essuie-mains dont il s'était servi, des sandales avec lesquelles il était monté à l'autel, des purificatoires dont il avait fait usage en célébrant, des couvertures
qui lui avaient servi la nuit, en voyage, ou chez des séculiers. Celaient là autant de reliques que l'on conservait avec dévotion. Que dirai-je encore? soit qu'il fût au couvent, soit qu'il fût dehors, il y avait une multitude de personnes qui tâchaient de se procurer, par l'entremise de ses compagnons ou du portier, quelque reste de pain laissé par le Serviteur de Dieu après son repas, l'eau même dans laquelle il s'était lavé les mains, ou toute autre chose qui avait touché à son corps; tout cela était reçu avec avidité et précieusement conservé. Et ce n'étaient pas seulement les gens simples ou le bas peuple qui portaient aussi loin la vénération pour sa personne; mais encore, je le répète, les personnages les plus éminents et les plus discrets. La noblesse de Ferrare, lorsqu'il donna la mission dans cette ville en 1746, fit graver son portrait, afin de satisfaire la dévotion des habitants; on en tira un grand nombre d'exemplaires, qui furent expédiés même dans les pays lointains. Le duc de Sai'nt-Aignan, alors ambassadeur de France à Rome, obtint à force de prières, le crucifix que portait le saint dans les missions ; de plus, il chargea un excellent peintre de tracer son portrait qu'il emporta avec lui dans sa patrie, comme un trésor. Sa Majesté la reine Marie-Clémentine d'Angleterre, princesse d'une singulière piété et d'une rare vertu, voulut s'en rapporter à lui pour les affaires de sa conscience, et prendre ses conseils touchant les moyens à employer pour arriver à celte sublime perfection à laquelle elle aspirait et se sentait appelée de Dieu. Cette illustre princesse agréa aussi avec une vive satisfaction, et reçut avec la plus grande vénération, une petite croix de bois armée de pointes d'acier, qui avait été secrètement soustraite au Saint, et remplacée par une autre1.
(1) Voyez l'appeudice V.
Cependant on ne peut trop le redire, quoique honoré de tout le monde et entouré de témoignages d'estime, l'humble Serviteur de Dieu n'eut jamais que les plus bas sentiments de lui-même; au milieu des acclamations et des hommages il se couvrait de confusion et souhaitait ardemment de se voir humilié et méprisé, toujours persuadé qu'on n'en agissait autrement que par simplicité et parce qu'on ne le connaissait pas.
Sa Patience ne fut pas moindre que son humilité ; si l'une le faisait paraître vil à ses propres yeux et digne de la dernière abjection, l'autre le rendait prêt à supporter toutes les contrariétés qui auraient pu lui arriver. Quant à la patience avec laquelle il exerça le ministère apostolique durant tant d'années, nous en avons dit assez ; j'ajouterai seulement que, dans toutes les rencontres fâcheuses ou agréables, on le trouvait toujours d'humeur égale; il recevait tout de la main de Dieu, et la joie de son cœur se peignait sur son visage. Son père, déjà vieux, se rendit à Florence pour le voir après une séparation de bien des années ; au bout de trois jours seulement, le Gardien ordonna au Saint de le congédier; celui-ci obéit promptement à un ordre si indiscret sans proférer un mot de plainte, sans faire paraître le moindre signe de tristesse, quoiqu'il sût d'ailleurs la manière peu bienveillante dont le respectable vieillard avait été accueilli à son arrivée, et qu'il tînt pour assuré qu'il ne le reverrait plus, comme il arriva en effet.
En allant au Mont- Sacré de la Verna avec le père Gardien de Prato, pour assister, en sa qualité de supérieur du couvent du Mont, au chapitre provincial qui devait y être tenu, il fut surpris eu route par une pluie torrentielle. Sur le point d'arriver à un petit village où ils n'étaient pas connus, saint Léonard dit à son compagnon : " Si, en arrivant dans ce lieu habité, nous ne
trouvions personne ce soir qui voulût nous recevoir, personne qui nous regarda quoique nous soyons trempés jusqu'aux os, si enfin, après être entrés dans une maison, nous en étions chassés et chargés d'injures, comme nous supporterions cela de bon cœur! * Son compagnon répondit qu'il ne s'arrêtait pas à une semblable supposition, mais que si elle se réalisait, il en aérait bien fâché. Alors le Serviteur de Dieu ajouta : « Mais quoi! en pareil cas, nous devons nous réjouir; car c'est en cela que consiste la perfection des Frères Mineurs, comme notre Père saint François l'a enseigné à frère Léon. » Cependant les choses se passèrent comme il l'avait prédit; arrivés à ce petit village, à une heure assez avancée, ils n'y trouvèrent pas de logement; tous alléguaient qu'ils étaient pauvres et n'avaient pas de quoi les recevoir. Us se dirigèrent vers l'habitation d'un des principaux de l'endroit, et lorsqu'ils eurent frappé à plusieurs reprises, une servante vint leur ouvrir d'un air brusque et les introduisit dans une étable, où elle leur jeta un fagot pour faire du feu et se sécher; mais bientôt après elle revint, et leur intima d'un ton bien résolu l'ordre de s'en aller, disant qu'elle ne voulait recevoir personne dans la maison, sans la permission de son maître. Il fallut donc déloger, et comme son compagnon se plaignait d'un traitement si indigne, notre Saint tout joyeux lui dit : « Voilà le moment de mériter; c'est bien là un trait d'amour de la main bienfaisante de notre Dieu, et nous pourrions le refuser ! Allons-nous-en : Dieu aura soin de nous. » En effet, étant sortis de là, ils furent accueillis par une pieuse personne qui les hébergea pour cette nuit.
Un jour qu'il était à l'infirmerie, pour un mal de pied qui le retenait au lit, un religieux vint le visiter et lui demanda comment il allait : » Bien, * répondit-il
d'un air satisfait. « Comment pouvez-vous dire que vous allez bien, reprit l'au.re, étant blessé et étendu sur un lit sans pouvoir bouger. » — « C'est que, reprit-il, je fais ici la volonté de mon Maître, et celui qui fait la volonté de Dieu est sûr que tout ira bien. » Ce principe était si fortement ancré dans son cœur qu'on ne le vit jamais se troubler, ni donner la moindre marque d'impatience, même dans les accidents les plus imprévus et les plus fâcheux. Dans le cours de sa vie apostolique, il ne manqua pas d'occasions de faire éclater cette vertu, car il essuyait parfois des traitements peu agréables à la nature; mais il supportait tout sans rien perdre de sa tranquillité d'esprit.
En 1743, tandis qu'il donnait la mission à Gênes, il reçut de Rome l'ordre de se transporter à Nice en Provence, ce qu'il fit immédiatement. Arrivé là, il se vit accueilli avec honneur et empressement par la ville; mais celui à qui il appartenait de mettre en train la mission, et qui l'avait même demandée d'abord, s'y montra tout à fait opposé, et sans même daigner accorder audience aux missionnaires, il leur fit notifier qu'il lui serait très agréable qu'ils s'en retournassent d'où ils étaient venus. Les compagnons du Saint, surpris de cet accueil inattendu, avaient peine à se contenir; mais saint Léonard avec sa tranquillité habituelle leur dit : « Voilà que Dieu rétablit l'équilibre parfait. A Gênes, trop d'applaudissements auraient pu nous donner de la vaine gloire, ici nous sommes rebutés. C'est un contre-poids que Dieu met dans la balance pour que nous soyons humbles. » Et sans s'émouvoir le moins du monde, il fit recharger tous les objets qui servaient en mission, et partit. Ce trait nous montre bien qu'autant il était porté à s'abaisser par humilité, autant il était doué de patience pour souffrir en paix et avec joie toutes les contrariétés qui lui survenaient.
Jusqu'ici nous avons passé en revue toutes les vertus qui formèrent l'apanage de saint Léonard, et dont la réunion constitue la sainteté. Nous allons voir maintenant que cette sainteté reçut de Dieu même un éclatant témoignage, dans les dons surnaturels dont il lui plut d'enrichir son Serviteur. En effet, quoique ces dons gratuits servent plutôt à l'avantage des autres qu'à la sanctification de celui qui les possède, néanmoins Dieu ne les confère d'ordinaire qu'aux âmes les plus consommées en vertu et qui lui sont les plus chères ; par suite, ce sont, en règle générale, les signes de sainteté les plus assurés que nous possédions.